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Nagasaki d’Éric Faye

Résultat de recherche d'images pour "eric faye nagasaki"  Éric Faye est un écrivain français (Limoges 1963) auteur de romans, essais, récits et nouvelles (plus de 30 publications !). J’ai publié un billet en septembre 2107 sur son très étonnant Éclipses japonaises, encore un livre sur des faits réels survenus au Japon.

Nagasaki (2010) est une novella  inspirée d’un fait divers réel rapporté par les médias japonais en 2008 et survenu à Fukuoka au Kyûshû; le livre a été traduit dans une vingtaine de langues et il a été couronné par le Prix du roman de l’Académie Française 2010.

Le livre d’une centaine de pages se lit bien, écrit dans un style épuré qui convient bien aux histoires nippones (cf Aki Shimazaki).

C’est une histoire incroyable, celle de monsieur Shimura, un vieux garçon à la vie réglée comme du papier à musique et qui s’aperçoit un jour, par un petit cumul de détails, que son intimité a été violée. Quelqu’un déambule chez lui et lui vole de petites quantités de nourriture sans provoquer le moindre désordre.

Le protagoniste de l’histoire est un homme de 56 ans, météorologue de profession, très solitaire et à la vie réglée par la répétition à l’infini, de petits détails insignifiants. A partir du moment qu’il se sait envahi, il aura l’idée d’installer une web cam dans sa cuisine pour surveiller son chez soi depuis son lieu de travail. Le jour viendra, très rapidement, où il surprendra l’image furtive d’une femme assez âgée. Ce jour là, et sans aucune hésitation, il préviendra la police pour qu’ils viennent la cueillir.

La deuxième partie du livre  est aussi incroyable : cette femme, âgée de deux ans de plus, a tout perdu : son emploi, son logement, son statut et elle est devenue une SDF. Elle rôde dans la ville de Nagasaki, repérant des lieux où s’abriter des intempéries et c’est comme cela qu’elle verra partir Shimura-san vers son travail, sans fermer sa porte à clef. Elle aura l’idée ainsi de se reposer un peu de son errance puis, comprenant que Shimura-san est absent toute la journée et a des horaires tellement immuables, qu’elle pourra rester cachée à l’intérieur de la maison dans une pièce du fond désaffectée. On saura aussi au fil de l’histoire,  que cette femme a habité étant petite, cette maison avec ses parents.

Il y aura un procès et elle sera condamnée. Jamais Shimura-san ne manifestera le moindre intérêt pour connaitre son histoire, ses motivations, ses excuses probablement sincères puisqu’elle n’a jamais volé qu’un peu de jus de fruit ou de lait ou fait cuire du riz pour subsister, laissant toujours les choses en place.

Portrait un peu déroutant d’une société japonaise très renfermée, peu incline à la communication et qui laisse ses sujets totalement désemparés face à un revers du destin.

J’ai senti un changement de rythme entre la première partie, celle de Shimura-san et la deuxième, celle de cette femme et du procès. Il me semble que la première partie était plus travaillée pour lui donner cette « patte » si asiatique du minimalisme parfait où chaque mot et chaque phrase sont à leur place, sans aucun épithète superflu. Drôle et intéressant jeu de style. Histoire très prenante.

NAGASAKI, Stock 2010,  ISBN 978-2-234-06166-8

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Les papiers d’Aspern d’Henry James

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Henry James est un écrivain américain (New York 1843-Angleterre 1916),naturalisé britannique en 1915. C’est une figure du réalisme littéraire du XIXè  et un maître du roman  et des nouvelles.  Il avait reçu une éducation cosmopolite et soignée entre l’Europe et les États Unis, avec notamment des études francophones en France et à Genève. Cette découverte précoce de l’Europe l’a nourri en littérature. Il a commencé des études de Droit à Harvard qu’il a abandonnées pour se consacrer entièrement à l’écriture.  C’est un voyageur impénitent, un « citoyen du monde » : Angleterre, France , Suisse, Italie surtout. En 1876, après un échec d’installation à Paris, il s’installera à Londres jusqu’à sa mort en 1916.

C’est pendant ces 40 années londoniennes qu’Henry James va écrire l’essentiel de son oeuvre (20 romans et 112 nouvelles !): une œuvre très riche et qui s’inspire en partie d’une bourgeoisie raffinée et de la découverte de l’Europe par des riches américains oisifs en formation culturelle et dans ce qu’ils appelaient le Grand Tour. L’expert  d’Henry James, Franck Aigon (professeur de philosophie) a écrit si justement que la confrontation de la naïveté américaine et de l’expérience européenne n’est qu’un aspect d’une écriture qui s’emploie à sonder les cœurs en donnant toute leur place aux impressions et à la variation des points de vue (un peu à la façon d’un Sandor Márai je trouve).

Les papiers d’Aspern est le troisième billet sur un roman de H. James que je publie après Confiance en mars 2017 et Washington Square en mai 2017. J’ai encore deux titres qui attendent dans ma PAL et c’est vraiment un régal en perspective.

Les papiers d’Aspern (The Aspern Papers, 1888), connus aussi comme Les Papiers de Jeffrey Aspern ou encore Les Secrets de Jeffrey Aspern furent écrits à Florence en 1887 et en partie au palais Barbaro-Curtis de Venise. C’est une des nouvelles les plus connues de James. C’est pour moi une seconde lecture, depuis que j’avais repéré cet ouvrage parmi d’autres sur Venise. C’est une excellente nouvelle, terriblement littéraire, dense, où Henry James développe à fond la psychologie de ses personnages en ajoutant une note très américaine : il ne tourne pas autour du pot et dépeint les personnages avec une telle franchise que cela devient gênant pour le lecteur qui éprouve de la honte.

Cette nouvelle a été quatre fois adaptée au cinéma, une fois à la télévision française et au moins trois fois au théâtre (dont  une fois par Marguerite Duras en 1961).

C’est un très bon livre. L’idée de ce roman lui serait venue, à James, après avoir pris connaissance que l’un de ses amis voulait à tout prix s’approprier des lettres provenant du poète maudit Shelley; mais cela aurait aussi pu être Byron, puisque les deux poètes étaient amis et se côtoyaient à la même époque à Venise…

LA TRAME : Un éditeur Américain apprend que une ancienne maitresse américaine de Jeffrey Aspern serait en possession de lettres d’une immense valeur intellectuelle mais aussi monétaire (il ne faut jamais négliger le goût du lucre des Américains…business is business). Alors l’éditeur se rend à Venise où vit cette femme en compagnie d’une nièce dans un palais vénitien en ruine : il s’agit de Miss Juliana Bordereau et de sa nièce Miss Bordereau, dite Tita.  Juliana est maintenant une très vieille femme (presque centenaire) qui vit avec cette nièce qu’elle tyrannise. Les deux femmes vivent dans un dénouement total et se sont coupées du monde. L’éditeur  se présente à elles sous un faux nom afin de se faire louer des pièces du vaste palais qui possède un jardin, jardin qui lui serait bénéfique pour travailler à ses écrits…Il va obtenir gain de cause parce qu’il va débourser un prix faramineux en s’engageant en même temps à restaurer le jardin qui est en friche.

Bien entendu, tout ce qu’il espère c’est de récupérer les papiers de Jeffrey Aspern. Pour cela, il va mentir et courtiser la vieillissante Tita Bordereau. Le profil psychologique de la vieille Miss Juliana Bordereau est saisissant d’âpreté : elle ne veut pas lâcher ses papiers sans en soutirer un maximum de profit. Et d’un autre côté, la nièce fait savoir de façon assez directe à l’Américain qu’il pourrait avoir les papiers moyennant une promesse de mariage…Les deux parties essayent de tirer la meilleure part du gâteau sans tenir compte du cynisme et de la roublardise que cela comporte… A la fin de la nouvelle, lorsque l’Américain se croit près du but, il est tellement décidé à obtenir les documents que son regard halluciné voit Tita avec des yeux qui déforment totalement la réalité: il la voit avec les yeux de la convoitise comme si elle était jeune et belle et non vieille et décatie…

La fin de la nouvelle est bluffante, impitoyable et morale. Le récit est tout bonnement fascinant. Le descriptif de la Venise de 1887-1888 est si juste : il décrit la piazzetta comme un salon à ciel ouvert et ses calli en général comme un décor de théâtre, et c’est exactement comme cela que je vois les choses plus d’un siècle plus tard. Franck Aigon dans la préface de ce livre écrit…Vénitienne par le lieu de l’action, l’histoire se montre aussi sophistiquée qu’une aquarelle qui prendrait pour sujet les milles reflets et variations de palais se mirant dans les eaux sombres d’un canal. Cette prédominance du regard est un des traits les plus saisissants de la narration.

Dans son texte de présentation d’une édition bilingue, Julie Wolkenstein soulève combien cette oeuvre de James est littéraire car le récit met en scène des professionnels du milieu littéraire : écrivains, journalistes, critiques, biographes. Le texte possède une dimension satirique, parce qu’il dissèque les codes propres aux initiés, leurs moeurs, leurs ridicules, mais rend surtout explicite, manifeste, la réflexion de James sur l’art de la fiction, qui dans le reste de son oeuvre s’avance masquée.

Il y a aussi, d’après J. Wolkenstein une approche intéressante dans le choix de noms par Henry James. Par exemple, le nom Aspern ce serait une anagramme de papers; le nom de John Cumnor, l’associé de l’éditeur pourrait émaner de Cummer  (commère) et le nom des demoiselles Bordereau n’est pas innocent pour une détentrice de documents.

Aussi, Julie Wolkenstein relève que Henry James rend hommage à Dickens en réincarnant la vieille Miss Havisham de Grandes Espérances sous les traits de Miss Juliana Bordereau : le temps pour ces deux personnages s’est arrêté avec le départ de l’amant, le décor fané porte les traces d’une fidélité absolue à l’absent, et une nièce plus jeune, manipulée, est l’instrument d’une revanche sur les hommes.

Les personnages sont d’une rare profondeur psychologique qui va jusqu’à la noirceur humaine la plus profonde. Je me suis demandée si cette nièce n’était pas en fait une fille cachée que Miss Bordereau aurait eu autrefois avec cet amant au cours de la vie dissolue qu’elle menait à 19 ans, au début du XIXè, raison pour laquelle Miss Bordereau ne serait jamais rentrée aux États Unis…

LES PAPIERS D’ASPERN,Omnibus 2013,  ISBN 978-2-258-09877-0