Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

 

 Maylis de Kerangal est une romancière, éditrice et nouvelliste française (Toulon 1967) ; elle possède déjà une vaste bibliographie et cumule les prix.

Ce roman, Réparer les vivants, paru en 2014 cumule déjà sept prix ! Maylis de Kerangal avait  écrit il y a environ 7 ans, une nouvelle sur ce thème, « Coeur de nageur pour corps de femme compatible » avec déjà un développement sur cette dualité qui est le coeur, une dimension anatomique versus une dimension poétique.

L’idée de ce roman serait venue à Maylis de Kerangal à la suite d’un deuil; elle a mis un an à l’écrire et la documentation est venue en écrivant le texte. Elle dit aussi avoir assisté à une transplantation cardiaque à La Pitié, c’est déjà une preuve irréfutable d’un courage certain.

Le titre du roman provient d’une phrase de Tchekhov dans Platonov,  « Enterrer les morts et réparer les vivants », cette belle phrase est affichée sur le placard de Thomas Rémige,  l’infirmier coordinateur des greffes, ce qui prouve une grande humanité de sa part et une profonde connaissance de l’âme humaine car, lorsque le malheur frappe, on a une petite tendance à oublier les vivants alors que c’est pour eux que c’est plus dur: surmonter l’absence, oublier la perte, se consoler quand cela se peut. Mais ce n’est pas la mort qui est au coeur de ce livre, c’est le don d’organe, un geste fascinant d’échange social pur, sans  réciprocité.

Le livre s’articule autour de la mort cérébrale de Simon Limbres, survenue après un accident de la route a 18 ans, un jeune homme plein de vie et de fureur, fana de surf. Ses parents recevront la terrible nouvelle de son décès cérébral alors que le coeur est maintenu en vie avec les moyens de la réanimation. Le choc de le savoir en état de mort cérébrale n’est qu’une partie de la souffrance endurée par les parents parce que en même temps, et très, très vite, on doit procéder au prélèvement d’organes avec l’accord la famille . Il faut imaginer ce que cela représente, prendre des décisions rapidement et dans la douleur.

L’écriture de Kerangal est particulière, percutante, le phrasé est interminable,  je dirais qu’elle est tridimensionnelle parce qu’elle décrit les scènes en vrillant les sensations de façon si profonde et complète que notre imagination est saturée de sensations synesthésiques; tout y est, même les sons : les voix, les annonces, les portables, les sonneries, le chant de Thomas Rémige. La voix de Thomas Rémige joue un rôle important dans cette affaire car cet infirmier coordinateur se doit d’avoir  » la bonne fréquence » pour être en empathie avec des gens en état de choc et obtenir le consentement pour le prélèvement d’organes, acte qui suit un protocole très rigoureux : d’abord les reins, ensuite le foie, puis les poumons et à la fin, l’irremplaçable moteur, sa majesté le coeur…Pour Thomas Rémige la voix est une exploration de soi – la voix comme une sonde infiltrée dans son corps et répercutant au-dehors tout ce qui l’anime, la voix comme un sthétoscope…page 73 (?).

Maylis de Kerangal invente et virevolte avec son lexique pour mieux nous accrocher : Bocage hivernal. Le fond du pré est une soupe froide qui flocfloque sous leurs semelles, l’herbe est cassante et les bouses de vache que le givre a durcies forment ça et là des dalles noires, les peupliers lancent leurs serres dans le ciel, et il y a des corbeaux dans les taillis, gros comme des poules…(page 150)

Nous assistons a un ballet orchestré à la minute près à partir du consentement  du don d’organes. Tout est chronométré et ajusté à la perfection, c’est impressionnant, c’est beau, c’est rassurant, cela fait peur.

Le coeur humain est une dualité intéressante. D’abord, son entité de coeur-organe, une simple pompe, un muscle, mais quel muscle puisque à la moindre défaillance, l’édifice s’écroule. Puis il y a la dimension poétique du coeur comme lieu d’où émanerait le sentiment, le courage, alors  que ce sont des choses cérébrales, des idées que nous nous faisons, des projections d’une dimension purement cérébrale.

Le personnage de Claire Méjan, atteinte d’une cardiomyosite grave après une banale grippe, et qui va recevoir finalement le coeur de Simon, est un personnage qui est déjà dans l’étranger puisqu’elle est traductrice de l’anglais et qu’elle vit déjà une dualité avec ces deux langues; on peut dire que d’affronter sa vie avec un autre coeur, ajoute une nouvelle dualité qu’elle devrait  affronter avec une certaine philosophie.

Tout ceci me rappelle l’excellent livre de Tatiana de Rosnay, Le coeur d’un autre où un homme reçoit le coeur d’une jeune femme et sa personnalité commence à changer…Il existe une possibilité d’explication par l’épigénétique où l’expression des gènes peut être influencée par l’environnement. Ce n’est plus du domaine de la science-fiction que ceci.

La fin du livre est très belle, très émouvante car quand le ballet du prélèvement d’organes est fini, l’infirmier coordinateur viendra préparer le corps de Simon pour la restitution aux parents et il procédera à une ritualisation de la mort telle qu’elle était pratiquée par les grecs, la « belle mort » avec un chant qui va littéralement aider à la translation du corps matériel de Simon vers le repos, là où la mort ne l’atteindra plus.

On comprend que la lecture de ce livre laisse les gens perplexes : d’abord le sujet, un sujet tout de même assez tabou encore dans notre société judeo-chrétienne, un sujet qui véhicule beaucoup trop d’affect. Puis il y a le style de l’écrivain, tellement particulier; le vocabulaire est très soigné et la documentation impeccable. Personnellement j’ai trouvé ce roman magnifique et assez bien adapté au message qu’elle voulait faire passer : nos rapports avec la mort d’un être cher et les décisions surhumaines qu’il faut savoir prendre au bon moment.

Aussi, j’ai beaucoup apprécié le parallèle qu’elle nous offre, sans pudibonderie ni ellipses, du monde des soignants et des soignés. Entre les deux factions il y a un no man’s land qui s’appelle le professionnalisme. Il y a beaucoup de personnages secondaires dans ce roman avec leurs vies parfois misérables et malheureuses, voire ratées mais qui passent au deuxième plan lorsqu’ils sont de service. Et ceci dans le monde médical comme dans le monde des usagers. Ceci donne une dimension plus humaine et faillible à toute l’affaire.

Un film sur le livre est en fin de tournage par la jeune cinéaste Katell Quillévéré (réalisatrice en 2013 de « Suzanne ») avec Emmanuelle Seigner, Tahar Rahim et Kool Shen. Je ne manquerai pas de le commenter ici après visionnage (sortie prévue en novembre 2016).

J’ai une pensée aussi pour le magnifique film de Pedro Almodovar de 1999 « Tout sur ma mère« , où l’infirmière coordinatrice des dons d’organes était confrontée au décès de son fils, renversé par une voiture, alors qu’il faisait le pied de grue pour obtenir l’autographe d’ une actrice de théâtre qu’il adorait. Alors, imaginez vous le choix cornélien de cette mère-infirmière anéantie par la douleur et qui doit se plier aux protocoles habituels.

Merci Monique et Robert F. pour ce beau cadeau.

RÉPARER LES VIVANTS, Verticales 2014,  ISBN 978-2-07-014413.6

Une réflexion sur “Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

  1. et en plus très apprécié par les chirurgiens cardiaques à qui j’avais offert un exemplaire et qui connaissent bien la situation…

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