Archive | janvier 2015

Fleur et sang de François Vallejo

François Vallejo est un professeur et écrivain français (Le Mans 1960). Il enseigne actuellement les lettres classiques au Havre. Il a été couronné par plusieurs prix et il a été finaliste du Goncourt, du Fémina et du Renaudot !

Fleur et sang de 2014 est son onzième roman, il narre en parallèle la vie de deux médecins de la même famille tourangelle, les Delatour qui ont constitué une véritable dynastie de médecins au fil des siècles. Fleur c’est Urbain Delatour dit « le Jeune » au XVII siècle qui voulait se consacrer aux fleurs, puis il a accepté l’idée de prendre la suite de son père Urbain Delatour, chirurgien barbier et apothicaire  dit « l’Aîné ». Sang c’est Étienne Delatour, chirurgien cardiaque, chef de service à Paris de nos jours, dont le métier est d’ouvrir des thorax et de plonger ses mains dans le sang.

Ces deux histoires ont des points communs forts : une volonté de toute puissance médicale, une forte dose de manipulation et l’art consommé du mensonge.

Il y a un effet d’écho entre les deux intrigues, ce qui perturbe le lecteur: les personnages portent le même nom à travers les siècles . Et il y a une histoire d’amour avec deux boiteuses aux deux époques: Isabelle de Montchevreüil restée boiteuse après une vilaine chute de cheval et  Irène Saint Albin qui est devenue boiteuse après un grave accident de voiture dans l’enfance…

Au XVII siècle il y a des rivalités entre seigneurs et paysans, il y a l’ingérence d’un curé de campagne, les dérives d’un évêque plus mondain que prélat. On atteint le sordide.

De nos jours le chirurgien cardiaque doit faire face aux médisances et jalousies des collègues, aux statistiques de surmortalité de son service avec des chiffres manipulés par ceux qui lui veulent du mal et il doit lutter avec le budget alloué à l’hôpital pour son service. On atteint le sordide aussi.

L’écriture de François Vallejo se veut adaptée à chaque période concernée et je dois avouer que j’ai eu beaucoup de mal avec les deux écritures qui m’ont paru emberlificotées, peu claires, pour accompagner un texte compliqué qui nécessitait de la clarté.

En revanche, il y a une intrigue du tonnerre, très bien ourdie avec un dénouement digne d’un thriller. Original.

Au cœur du roman il y a la réflexion suivante : les hommes répètent régulièrement des évènements qui ont déjà eu lieu dans leur passé et tentent de libérer des destins écrits par avance. C’est très troublant.

Merci Michèle et Philippe pour ce cadeau sympa.

FLEUR ET SANG, Éditions Viviane Hamy 2014,  ISBN 978-2-87858-596-4

Jet Lag de Santiago Roncagliolo

Santiago Roncagliolo es un escritor, guionista, traductor, periodista y bloguero peruano (Lima 1975); residente en Barcelona desde hace más de 10 años. Estudió Lingüística y Literatura en Lima. Ha sido destacado por la revista británica Granta (Cambridge) como uno de los dos mejores escritores peruanos en lengua castellana de menos de 35 años (el otro es Carlos Yoshimito).

Le he leído varios libros, de los cuales he publicado dos billetes en este blog : El amante uruguayo de 2013, comentado en octubre 2013 y La pena máxima de 2013, comentado en julio 2014. El amante uruguayo me interesó bastante, no asi La pena máxima que encontré  sin interés. En este último, Roncagliolo retoma el personaje del fiscal Félix Chacaltana Saldívar, un anti héroe .

Jet Lag es un ensayo publicado en 2007 , que reúne una compilación de artículos cortos escritos entre 2005 y 2006 que provienen del excelente blog literario Boomeran(g) que yo cité en un billete sobre un libro de Jorge Volpi quien también tiene su blog en Boomeran(g).

Con motivo de giras promocionales de su libro Abril rojo, (ganador del Premio Alfaguara 2006), Santiago Roncagliolo escribió estas crónicas que nos pasean por países diferentes (unos veinte !), nos narran gente y situaciones variopintas con una propensión a explayarse sobre sexo, lo que corresponde a una  preocupación de un hombre joven de esa edad (30). El precio que tuvo que pagar por esta gira maratónica, fue alto : desgaste físico y mental con depresión nerviosa reaccional.

Estamos lejos de la literatura, son crónicas pedestres en un estilo periodístico, a veces entretenidas, a veces con una mirada bastante acertada y acerada, escritas de manera desenfadada, con bastante humor y alta dosis de franqueza, esto último sorprende. Resalta también el hecho de que Roncagliolo lee bastante, y lee a sus coetáneos, lo que es raro porque los escritores leen raramente a sus rivales o sobrevuelan las lectura porque padecen generalmente de nombrilismo avanzado. Es un libro que entretiene, pero que una vez acabado y cerrado, se olvida al instante.

Y como dice Elena Medel en el excelente blog La tormenta en un vaso, es la compilación de sus textos más jugosos con esa mirada entre inocente y mordaz, entre ingenua y cargada de mala leche, aspirante a objetiva, pero revelada incisiva y que es lo mejor de Jet Lag. Concuerdo con ella.

El libro se divide en cuatro capítulos : las crónicas de viaje, los encuentros con personas, las reseñas de películas y libros y, el mejor capítulo « el efecto pop star » que describe la parte más cruda, franca y pertinaz del libro. Los artículos más abundantes conciernen España y los EEUU; casi todos los países latinoamericanos estarán citados y algunos europeos.

Este ensayo me recuerda otro ensayo, el de Andrés Neuman Como viajar sin ver, escrito como un diario de viaje tras haber ganado el premio Alfaguara 2009 por su libro El viajero del siglo. Al parecer es una tradición de Alfaguara.

JET LAG, Alfaguara 2007,  ISBN 978-84-204-7166-2

Dictionnaire amoureux du piano d’Olivier Bellamy

Afficher l'image d'origineOlivier Bellamy est un journaliste et animateur de radio français (Marseille 1961), mais aussi Grand Reporter au magazine Classica; il possède un blog au sein de Radio Classique et travaille en collaboration avec Anne Sinclair au Huffington Post. Il anime depuis 2004 un programme sur Radio Classique (101.1 FM sur Paris) , la radio qui est syntonisée en permanence dans ma voiture. Son émission « Passion Classique », entre 18 et 19 heures est un très bon compagnon de voyage, surtout en région parisienne lorsque immanquablement et à l’improviste, il y a un  un bouchon. Je suis volontiers les autres émissions de cette radio et notamment les informations qui me paraissent moins hystériques que sur d’autres radios. Il m’est arrivé de me coucher avec des oreillettes pour rattraper l’émission de 18 heures qui semblait particulièrement intéressante , retransmission qui se fait entre minuit et une heure du matin…il faut du courage.

« Passion Classique » reçoit des personnalités diverses autour de leur amour de la musique . L’émission a reçu le Laurier de la meilleure émission radio 2013 et Olivier Bellamy a reçu le Prix Roland Dorgelès 2014, prix décerné chaque année à deux journalistes qui contribuent au rayonnement de la langue française : un pour la radio et l’autre pour la TV; c’est Frédéric Taddeï qui l’a obtenu pour la TV. Olivier Bellamy a déjà écrit plusieurs livres autour de la musique, livres qui ont été très bien reçus.

Le journaliste Bellamy est un modèle de bienséance, de tact et de civilité. Je pense qu’il possède le don de mettre à l’aise ses invités. Il faut que l’interlocuteur en face soit particulièrement virulent pour l’imaginer sortir de ses gonds. Et heureusement pour lui et pour son programme, cela est rare. De temps en temps je le trouve un peu trop doucereux, mais il n’est jamais servile ou lèche-bottes.

Dictionnaire amoureux du piano, paru en 2014 m’a intéressé dès sa sortie parce que le piano est le seul instrument que je peux écouter en lisant . Bien entendu, pour lire et écouter le piano, il  faut un certain calme et un cadre confortable afin d’infliger à mes pauvres neurones une dichotomisation . Ce dictionnaire, épais de 700 pages, a été  lu en mode dégustation, sur plusieurs mois. Il trônait sur mon chevet et chaque soir je m’astreignais à lire quelques paragraphes, à réfléchir et très souvent à faire une incursion sur ma tablette numérique afin d’apercevoir un visage ou d’écouter un interprète ou une version particulièrement recommandée par Bellamy ( ô magie de youtube !). Cet ouvrage a été récompensé par le Prix Pelléas 2015 (prix littéraire annuel qui récompense un ouvrage sur la musique aux plus belles qualités littéraires).

En lisant ce livre j’ai appris que Olivier Bellamy EST  pianiste, il est un exécutant (il doit rester probablement trop modeste) et il connait la musique. Aussi j’ai lu dans le livre qu’il a  vécu son adolescence à La Loupe, une commune d’Eure-et-Loir que j’ai fréquenté pendant plus de 30 ans car mes beaux parents possédaient une maison de campagne à la  périphérie de la petite ville, et ensuite ils ont acheté  leur résidence principale au centre ville. On aurait pu se croiser chez l’excellent pâtissier Holder qui fabrique la meilleure galette des rois que je connaisse, ou dans les magnifiques fôrets qui entourent La Loupe, les Fôrets domaniales de Senonches et de  Montécôt, lieux de longues et revigorantes ballades familiales .

Le livre contient des masses d’informations, sur des auteurs classiques mais aussi sur des modernes. On sent bien où vont les préférences de Bellamy. J’ai lu quelque part que ses préférences vont à Mozart, Schubert et Chopin. Bon choix. Et à la question qu’on lui posait : « quel morceau emporterait-il avec lui », il a répondu Ständchen de Schubert dans la version avec Horowitz que vous pourrez entendre en fin de billet pour remercier Olivier Bellamy de son intéressant ouvrage où  il y a pas mal d’humour,  ce qui rend la lecture très plaisante.

Il est difficile de résumer ce gros livre qui est en fait un catalogue. Les choix personnels s’imposent,  certains paragraphes vous percutent, d’autres vous ravissent ou vous informent. C’est un livre à garder sous le coude, afin de le consulter souvent .

Le chapitre sur les Écoles pianistiques m’a intéressé particulièrement. Sur l’école française, il écrit : l’esprit français repose sur un souci d’équilibre hérité des Grecs : « rien de trop », comme un contrepoids nécessaire à nos batailles internes. L’évolution s’est faite dans une constante opposition entre les tenants d’une certaine tradition et les devineurs, les centralisateurs et les dissidents, reproduisant la lutte éternelle entre la langue d’oïl et la langue d’oc, Saint-Saëns d’un côté et Debussy de l’autre. Marguerite Long et Alfred Cortot. Nous sommes le produit plus ou moins harmonieux de cette lutte acharnée.

Les pages consacrées au flamboyant canadien Glenn Gould sont très savoureuses; ainsi il écrit : Gould est charmant mais autoritaire, sûr de lui, ne doutant de rien. On sait que Gould n’aimait pas trop Mozart (il faut oser…), affirmant qu’il était mort trop tard, que seules ses oeuvres de jeunesse étaient intéressantes et que le Concerto pour piano n°24 et ut mineur n’était qu’un ramassis de clichés qui avait à peine plus de poids qu’une note de bureau. Mais ce grand provocateur avait aussi osé dire que les Variations Goldberg de Bach était la musique la plus sotte que Bach ait jamais composée…(Ah, le bonhomme Gould !).

Sur Schubert, l’un des ses trois chouchous, il écrit de très belles choses…: Schubert n’a vécu que pour la musique, dans un tout petit cercle d’amis qui l’adulaient. L’infiniment grand dans l’infiniment petit, tout le mystère et le paradoxe de Schubert sont là. L’infiniment grand, c’est son inspiration, ce sont ses « divines longueurs », ses digressions incessantes, c’est la somme de ses oeuvres innombrables, c’est son coeur et son âme si vastes. L’infiniment petit, c’est sa personnalité timide et humble, la forme du lied dans laquelle il glisse une symphonie, son espace circonscrit à Vienne, son piano, les cafés et son lit, c’est sa vie si courte… Le temps et l’espace changent à partir de Schubert. Il n’invente pas la relativité, il la vit, il l’incarne, il l’éprouve… Il n’a pas conscience de son génie, à l’inverse de Mozart, mais plane sur les mêmes cimes, baigne dans la même lumière. Il n’a pas l’esprit critique d’un Chopin, mais sa musique est aussi pure et déchirante. Il n’est pas un architecte de la pierre comme Beethoven, mais il bâtit des songes, des chimères, des vertiges aussi essentiels quoique impalpables… Trop ambitieux pour son art, pour n’être qu’un musicien populaire et trop inclassable, étrange, indéfinissable pour être reconnu à sa juste valeur, il a vécu dans la pénombre, entre le majeur et le mineur.

Voici comme promis un lien pour écouter le génial Horowitz, le « Satan au piano » comme disait Clara Haskil, interpréter le morceau de choix d’Olivier Bellamy; Horowitz était un interprète qui avait une sonorité unique, jouant les doigts à plat et les poignets très bas en caressant les touches. Son phrasé particulier pourrait venir de son amour du chant et il servait les deux pédales avec une virtuosité inconnue avant lui. Il se considérait comme un romantique du XIX siècle : « Je joue librement dans le grand style » et sur scène il osait tout. Le morceau de Schubert-Lizt, Ständchen est l’image du piano dans ce qu’il a de plus immatériel, du chant dans ce qu’il a de plus mystérieux écrit Olivier Bellamy… (5 min 37 d’extase):

https://www.youtube.com/watch?v=Ohtikwa64xo 

DICCIONAIRE AMOUREUX DU PIANO, PLON 2014,  ISBN 978-2-259-21231-1

Demonios familiares de Ana María Matute

Ana María Matute es una gran dama de las letras ibéricas, fallecida recientemente (Barcelona 1925-2014);  empezó a escribir desde la edad de 17 años y hace parte de la « generación del 50 » española; está considerada también como una de las mejores novelistas de la posguerra española. Fue galardonada con el Premio Cervantes en 2010 por el conjunto de su vasta obra, siendo sólo la tercera mujer distinguida con este prestigioso premio ( la cuarta ha sido la mexicana Elena Poniatowska en 2014). Existe un Premio Ana María Matute de Narrativa de Mujeres concedido por Ediciones Torremozas, en honor de la escritora; este premio va por el 26-avo fallo.

Su extensa obra se agrupa a menudo en trilogías, como es el caso de Olvidado Rey Gudú de 1996 , el segundo tomo de una trilogía medieval, grueso libro que fue el objeto de un billete en este blog en diciembre 2013 (https://pasiondelalectura.wordpress.com/2013/12/05/olvidado-rey-gudu-de-ana-maria-matute/)

Su técnica literaria  se asocia con un pesimismo, fuente primaria de su inspiración, en novelas modernistas o surrealistas. Los temas se interesan a tópicos como la infancia, la injusticia social, la incomprensión, la guerra, la posguerra y el bosque, siempre presente en sus novelas. A.M. Matute logró un estilo personal que aúna realismo pesimista y fantasía, adentrados en lo imaginativo, configurando un mundo lírico, sensorial, emocional y delicado.

Demonios familiares es un libro póstumo e inacabado de la autora, editado en 2014. El destino ha querido que esta gran escritora vuelva a su tema inicial con la guerra civil en 1936 en un pueblo español. Se puede decir que mentalmente la escritora tuvo quizá el presentimiento de cerrar un ciclo. Los temas evocados en el párrafo anterior están vigentes: la guerra y el bosque. Es una novela corta, pero intensa con una protagonista femenina, Eva,  de 17 años, bella, frágil y desvalida. Esta chica se destinaba a ser monja por falta de afecto y de preocupación en su entorno. Era una niña que se crió sola porque su madre murió en el parto. Su padre, el Coronel, nunca le dio ternura ni proximidad aunque la criada de la casa, Magdalena, la protegía. Eva tuvo una única amiga antes de ingresar al convento, Jovita, la hija del boticario del pueblo y amigo del Coronel. Jovita quedará embarazada de un amigo de infancia, Berni y Jovita no sabrá como vivir este bochorno, esta transgresión, pero decidirá conservar el embarazo. Ella ignora donde se encuentra Berni, que pertenece al bando de los republicanos, en condiciones que Jovita y Eva son de familias nacionalistas.

A principios de la guerra y tras terribles bombardeos cercanos al pueblo, el avión de Berni caerá en un bosque cercano  y Eva con su hermano Yago,  rescatarán y esconderán a Berni  en el desván de la casa. Eva es una muchacha desvalida que no ha conocido nada de la vida, de la sensualidad, que no ha despertado aún a una cierta madurez de los sentidos y de su cuerpo, de manera que Berni representa para ella un primer contacto con ese mundo desconocido de las sensaciones eróticas. Así la muchacha focalizará en Berni todas sus aspiraciones y su inexperiencia en materia amorosa. Ella se cree amorosa, pero en realidad está amorosa del amor, de la idea del amor.

El libro termina antes de que  suceda algo entre ella y Berni, pero me parece que Eva está dispuesta a traicionar la amistad con Jovita para inmolarse en un rapto pasional sin futuro con Berni. Se me ocurre que Eva se debía de anunciar a Berni el embarazo de Jovita y ver qué actitud tomaba el hombre con esta noticia…pero esta es una elucubración gratuita de mi parte porque el universo de Matute es pesimista y la novela no podía terminar alegremente, sino tender a la tragedia griega como en otros de sus libros.

Es un libro muy bien escrito, digno de los mejores Matute, lleno de lirismo y de emociones, de secretos de familia y de significativos silencios. Al parecer la escritora había escrito muy de antemano el final de la novela y como escribe muy bien  María Paz Ortuño en el ultílogo, « no se puede apagar de otra manera la voz de Eva y de Ana María » :…Y le amé como nunca había amado a nadie antes, ni después, ni nunca. Porque aquel deslumbramiento doloroso solo duró unos minutos, y desapareció. Como todo en mi vida, siempre a punto de atravesar el umbral de algún paraíso, donde nadie logró entrar, ni lo logrará jamás, el inhabitado paraíso de los deseos…[acaso algún recuerdo? ]

DEMONIOS FAMILIARES, Ediciones Destino 2014,  ISBN 978-84-233-4846-6

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

 

 Maylis de Kerangal est une romancière, éditrice et nouvelliste française (Toulon 1967) ; elle possède déjà une vaste bibliographie et cumule les prix.

Ce roman, Réparer les vivants, paru en 2014 cumule déjà sept prix ! Maylis de Kerangal avait  écrit il y a environ 7 ans, une nouvelle sur ce thème, « Coeur de nageur pour corps de femme compatible » avec déjà un développement sur cette dualité qui est le coeur, une dimension anatomique versus une dimension poétique.

L’idée de ce roman serait venue à Maylis de Kerangal à la suite d’un deuil; elle a mis un an à l’écrire et la documentation est venue en écrivant le texte. Elle dit aussi avoir assisté à une transplantation cardiaque à La Pitié, c’est déjà une preuve irréfutable d’un courage certain.

Le titre du roman provient d’une phrase de Tchekhov dans Platonov,  « Enterrer les morts et réparer les vivants », cette belle phrase est affichée sur le placard de Thomas Rémige,  l’infirmier coordinateur des greffes, ce qui prouve une grande humanité de sa part et une profonde connaissance de l’âme humaine car, lorsque le malheur frappe, on a une petite tendance à oublier les vivants alors que c’est pour eux que c’est plus dur: surmonter l’absence, oublier la perte, se consoler quand cela se peut. Mais ce n’est pas la mort qui est au coeur de ce livre, c’est le don d’organe, un geste fascinant d’échange social pur, sans  réciprocité.

Le livre s’articule autour de la mort cérébrale de Simon Limbres, survenue après un accident de la route a 18 ans, un jeune homme plein de vie et de fureur, fana de surf. Ses parents recevront la terrible nouvelle de son décès cérébral alors que le coeur est maintenu en vie avec les moyens de la réanimation. Le choc de le savoir en état de mort cérébrale n’est qu’une partie de la souffrance endurée par les parents parce que en même temps, et très, très vite, on doit procéder au prélèvement d’organes avec l’accord la famille . Il faut imaginer ce que cela représente, prendre des décisions rapidement et dans la douleur.

L’écriture de Kerangal est particulière, percutante, le phrasé est interminable,  je dirais qu’elle est tridimensionnelle parce qu’elle décrit les scènes en vrillant les sensations de façon si profonde et complète que notre imagination est saturée de sensations synesthésiques; tout y est, même les sons : les voix, les annonces, les portables, les sonneries, le chant de Thomas Rémige. La voix de Thomas Rémige joue un rôle important dans cette affaire car cet infirmier coordinateur se doit d’avoir  » la bonne fréquence » pour être en empathie avec des gens en état de choc et obtenir le consentement pour le prélèvement d’organes, acte qui suit un protocole très rigoureux : d’abord les reins, ensuite le foie, puis les poumons et à la fin, l’irremplaçable moteur, sa majesté le coeur…Pour Thomas Rémige la voix est une exploration de soi – la voix comme une sonde infiltrée dans son corps et répercutant au-dehors tout ce qui l’anime, la voix comme un sthétoscope…page 73 (?).

Maylis de Kerangal invente et virevolte avec son lexique pour mieux nous accrocher : Bocage hivernal. Le fond du pré est une soupe froide qui flocfloque sous leurs semelles, l’herbe est cassante et les bouses de vache que le givre a durcies forment ça et là des dalles noires, les peupliers lancent leurs serres dans le ciel, et il y a des corbeaux dans les taillis, gros comme des poules…(page 150)

Nous assistons a un ballet orchestré à la minute près à partir du consentement  du don d’organes. Tout est chronométré et ajusté à la perfection, c’est impressionnant, c’est beau, c’est rassurant, cela fait peur.

Le coeur humain est une dualité intéressante. D’abord, son entité de coeur-organe, une simple pompe, un muscle, mais quel muscle puisque à la moindre défaillance, l’édifice s’écroule. Puis il y a la dimension poétique du coeur comme lieu d’où émanerait le sentiment, le courage, alors  que ce sont des choses cérébrales, des idées que nous nous faisons, des projections d’une dimension purement cérébrale.

Le personnage de Claire Méjan, atteinte d’une cardiomyosite grave après une banale grippe, et qui va recevoir finalement le coeur de Simon, est un personnage qui est déjà dans l’étranger puisqu’elle est traductrice de l’anglais et qu’elle vit déjà une dualité avec ces deux langues; on peut dire que d’affronter sa vie avec un autre coeur, ajoute une nouvelle dualité qu’elle devrait  affronter avec une certaine philosophie.

Tout ceci me rappelle l’excellent livre de Tatiana de Rosnay, Le coeur d’un autre où un homme reçoit le coeur d’une jeune femme et sa personnalité commence à changer…Il existe une possibilité d’explication par l’épigénétique où l’expression des gènes peut être influencée par l’environnement. Ce n’est plus du domaine de la science-fiction que ceci.

La fin du livre est très belle, très émouvante car quand le ballet du prélèvement d’organes est fini, l’infirmier coordinateur viendra préparer le corps de Simon pour la restitution aux parents et il procédera à une ritualisation de la mort telle qu’elle était pratiquée par les grecs, la « belle mort » avec un chant qui va littéralement aider à la translation du corps matériel de Simon vers le repos, là où la mort ne l’atteindra plus.

On comprend que la lecture de ce livre laisse les gens perplexes : d’abord le sujet, un sujet tout de même assez tabou encore dans notre société judeo-chrétienne, un sujet qui véhicule beaucoup trop d’affect. Puis il y a le style de l’écrivain, tellement particulier; le vocabulaire est très soigné et la documentation impeccable. Personnellement j’ai trouvé ce roman magnifique et assez bien adapté au message qu’elle voulait faire passer : nos rapports avec la mort d’un être cher et les décisions surhumaines qu’il faut savoir prendre au bon moment.

Aussi, j’ai beaucoup apprécié le parallèle qu’elle nous offre, sans pudibonderie ni ellipses, du monde des soignants et des soignés. Entre les deux factions il y a un no man’s land qui s’appelle le professionnalisme. Il y a beaucoup de personnages secondaires dans ce roman avec leurs vies parfois misérables et malheureuses, voire ratées mais qui passent au deuxième plan lorsqu’ils sont de service. Et ceci dans le monde médical comme dans le monde des usagers. Ceci donne une dimension plus humaine et faillible à toute l’affaire.

Un film sur le livre est en fin de tournage par la jeune cinéaste Katell Quillévéré (réalisatrice en 2013 de « Suzanne ») avec Emmanuelle Seigner, Tahar Rahim et Kool Shen. Je ne manquerai pas de le commenter ici après visionnage (sortie prévue en novembre 2016).

J’ai une pensée aussi pour le magnifique film de Pedro Almodovar de 1999 « Tout sur ma mère« , où l’infirmière coordinatrice des dons d’organes était confrontée au décès de son fils, renversé par une voiture, alors qu’il faisait le pied de grue pour obtenir l’autographe d’ une actrice de théâtre qu’il adorait. Alors, imaginez vous le choix cornélien de cette mère-infirmière anéantie par la douleur et qui doit se plier aux protocoles habituels.

Merci Monique et Robert F. pour ce beau cadeau.

RÉPARER LES VIVANTS, Verticales 2014,  ISBN 978-2-07-014413.6

Carazamba de Virgilio Rodríguez Macal

Afficher l'image d'origineVirgilio Rodríguez-Macal fue un periodista, escritor y diplomático guatemalteco (Ciudad de Guatemala 1916-1964). Su obra es muy popular en centroamérica, sus novelas son criollistas y el escritor fue varias veces galardonado. Su padre fue también diplomático e historiador y  durante una estadía en Chile  Virgilio Rodríguez Macal empezó a escribir en el diario El Mercurio.

Al escritor le gustaba mucho incursionar en las selvas del Petén, el departamento más grande, al norte de Guatemala y con frontera con México, de manera que conocía muy bien la flora,  la fauna y también las tradiciones guatemaltecas y éso resalta muy bien en esta novela.

De un viaje a Guatemala, me traje este libro, muy recomendado por una librera de Antigua. Estaba encantada de rencontrar la selva petenera donde visité las ruinas prodigiosas de Tikal, cuyas pirámides impresionantes sobrepasan las cimas de los frondosos árboles chicleros. Justamente, fueron unos « chicleros » que redescubrieron estas ruinas, trepando sobre los árboles para extraer el chicle vieron la cima de unas edificaciones…Asistí a una puesta de sol frente a las ruinas  de Tikal, y será uno de los recuerdos más bonitos que me llevaré de esta vida (gracias María Alicia P. por el dato).

Carazamba es una novela criollista al puro estilo de aventuras a la Indiana Jones en la  selva petenera. Es una aventura sentimental entre un hombre de 30 años, acomodado maderero y una extraña mujer que enloquece a los hombres y los lleva a una muerte violenta. Una fuga a través de la selva de los amantes,  sirve para describir este terrible magma verde, impenetrable, peligroso, lleno de alimañas venenosas. Hay una buena descripción de la flora y de la fauna, se nota que el escritor conoce el tema. La novela, ambientada en los años 40, habla de manera velada de la represión militar aunque no es la política el primum movens de este libro que se lee con facilidad,  sin dejar recuerdos imperecederos.

Selva petenera y Tikal

CARAZAMBA, Piedra Santa Editorial 1964,   ISBN 978-99922-1-031-4

La ville et la maison de Natalia Ginzburg

Natalia Ginzburg, née Levi est une écrivain italienne (Palerme 1916-Rome 1991) avec une vaste bibliographie. Sa thématique explore les relations familiales, les relations humaines en général, la politique et la philosophie. Elle est la traductrice italienne de Proust et de Vercors.

La ville et la maison (La città e la casa, 1984) est le troisième de ses romans épistolaires. Ses romans sont assez courts et dépeignent la vie intellectuelle dans le Piémont italien.

Dominique Fernandez a écrit très finement sur elle… »peu de femmes écrivains, se peuvent comparer à elle, dans son pays et dans les autres, pour la finesse de la sensibilité, la justesse du ton et l’art de rendre par petites touches égales l’expérience douce-amère de la vie ».

La ville et la maison est un regard sur l’Italie des années 60 : Giuseppe, un homme solitaire, veut rejoindre son frère aîné, chirurgien, à Princeton, USA. La figure tutélaire et bienveillante de son frère lui manque, et vers cinquante ans, il n’hésite pas à mal vendre son seul bien, son appartement et à se séparer d’un groupe d’amis qu’il visite avec régularité pour partir à l’aventure, lui, si peu aventureux. Giuseppe a été marié, mais il a divorcé de sa femme et il ne s’est jamais occupé de son seul enfant, Alberico.

Alberico a été élevé par une tante qui le fera son légataire. Il est homosexuel et il vit son homosexualité de façon sereine, sans se cacher.

Parmi les amis de Giuseppe, il y a Lucrezia qui fut sa maitresse quelque temps, mais elle l’a quitté. Elle est mariée avec Piero avec qui elle a plusieurs enfants, c’est un mariage totalement ouvert. Un des enfants serait de Giuseppe, mais celui-ci nie cette possibilité sans se soucier autrement. On peut dire que Giuseppe est aboulique et ne s’attache à rien. Lucrezia, la quarantaine, tombe régulièrement amoureuse et Piero le supporte.

Giuseppe arrive à Princeton et son frère lui annonce son mariage ! Il se marie avec Anne Marie, une veuve, qui travaille dans la recherche scientifique, mère d’une fille, Chantal. Giuseppe doit partager le foyer de son frère et très vite, il prend en grippe sa belle-sœur  à qui il trouve tous les défauts. Mais le frère de Giuseppe va décéder très vite d’une crise cardiaque fulgurante et au bout d’un certain temps, Giuseppe  va épouser sa belle-sœur, comme cela, sans se poser trop de questions, porté par la vie, sans faire véritablement des choix.(..Le mariage de mon frère et d’Anne Marie était fondé sur des intérêts communs. Le nôtre repose sur la distance qui sépare nos deux mondes…Mon frère l’aimait, c’est la raison pour laquelle je l’aime aussi.)

Il y a plusieurs personnages dans ce roman et ils sont tous très intéressants et bien esquissés, ils ont tous une réelle profondeur: Albina et Serena les amies de Giuseppe, Roberta, sa cousine, Ignazio le marchand de tableaux qui pérore tout le temps, son ami journaliste et fidèle, Egisto. Piero, le mari de Lucrezia, un cocu consentant et qui s’amourachera à son tour d’une jeunette.

Dans cette fresque pittoresque et par moments très drôle, où tout le monde s’écrit de lettres, se raconte et raconte la vie de tous les jours, il en ressort la profonde solitude de Giuseppe et son impossibilité de faire des choix; il ne fait que subir ses non-choix et cumuler ainsi les bévues et les situations scabreuses.

Je découvre cette écrivain et je suis éblouie par sa puissance. J’ai très envie de lire  son autre livre Les mots de la tribu de 1963 (Lessico famigliare) un roman autobiographique qui raconte sa famille.

LA VILLE ET LA MAISON, Denoël 1988,  ISBN 2-207-23442-8

El dinero del diablo de Pedro Ángel Palou

Résultat de recherche d'images pour "pedro angel palou"Pedro Ángel Palou es un escritor mexicano (Puebla 1966), autor de novelas, ensayos y crónicas históricas; es también columnista de varios diarios y revistas. Estudió Lingüística y Literatura Hispánica, obteniendo una maestría en Ciencias del Lenguaje y un doctorado en Ciencias Sociales.

Ha recibido numerosos premios, entre ellos ha sido finalista del prestigioso premio Rómulo Gallegos 2003 con Malheridos y esta novela,  El dinero del diablo fue finalista del premio Planeta Casa de América 2007.

Palou pertenece a la llamada Generación del Crack mexicana, junto con Jorge Volpi (cinco veces reseñado en este blog), Ignacio Padilla, Eloy Urroz, Ricardo Chávez Castañeda y Vicente Herrasti.  Se trata de un grupo de literatos mexicanos coetáneos de fines del siglo XX que estaban en ruptura con el post boom latinoamericano y que fundaron este grupo en 1996 con un manifiesto  y una novela cada uno,   arrasando con la literatura mexicana « fácil » y tendiendo hacia un cosmopolitismo y sofisticación, como dijo en su día, de manera elegante, la escritora mexicana Elena Poniatowska. Va aquí un enlace para leer el muy divertido e irónico artículo de la Sra. Poniatowska sobre el Crack en el diario La Jornada ,  que pueden leer para refocilarse :

http://www.jornada.unam.mx/2003/06/26/03aa1cul.php?origen=index.html&fly=1

Este grupito del crack tenía las cosas bien claras porque el manifiesto común proclamaba : tendencia hacia una literatura compleja, de mayor exigencia formal, estructural y cultural ; narrativa fuera del espacio y tiempo mexicanos ; experimentos lingüísticos aventurados con novelas polifónicas o totales y como decía el mismo Pedro Ángel Palou, « a la ligereza de lo desechable y de lo efímero, las novelas oponen la multiplicidad de las voces, la creación de mundos autónomos ».

El dinero del diablo es un thriller ambientado nada menos que en el Vaticano,  en medio de los arcanos de la Santa Sede. Haremos el conocimiento del Padre Ignacio Gonzaga, un bello y probo jesuita español que ha prestado dotes de sabueso en otros casos delictuosos y que la Santa Sede llama a prestar ayuda urgente. Un joven jesuita cuya fe estaba aun intacta. Una fe ciertamente heterodoxa, como la de todo jesuita : mezcla de devoción por Ignacio de Loyola, excesivo respeto por la propia inteligencia y confianza irrestricta (=ilimitada, en mexicano) en la sabiduría divina. Porque se trata nada menos que de investigar unos asesinatos próximos al Santo Padre y que podrían involucrar a la Orden Negra, una secta temible, en realidad una mafia,  que surgió en el siglo XVII y que podría estar aun vigente.

Ignacio Gonzaga que trabaja en el Medio Oriente, se hará ayudar por su amiga israelí, Shoval Revach quien es además de una mujer estupenda, una experta forense. Investigarán el caso accediendo a los archivos secretos papales y poco a poco sabrán que los asesinatos en ristra, están relacionados con el futuro asesinato del Papa Pío XI por el futuro Papa Pío XII. Ni más ni menos. El futuro Papa Pío XII quiso eliminar al viejo y achacoso Papa Pío XI porque este último había entendido la maldad que estaba cometiendo Adolf Hitler en Alemania, primero con los católicos y luego con los judíos. El Papa Pío XII quería mantener la colaboración con Hitler porque éste había inundado el Vaticano de oro y dinero ( el famoso impuesto a la religión obligatorio que pagan los alemanes y que iba a parar directamente a las arcas vaticanas ). Porque en la alta curia vaticana hay un dicho : « tu muerte es mi vida » y en los pasillos de la Ciudad Santa, por llamarla con dulzura, la zancadilla es un deporte infantil. Al llegar a la adolescencia, el prelado ha aprendido los caminos más subrepticios para llegar al poder (página 67).

Nuestro jesuita se comporta como un super agente 007, con casa en Cerdeña, desplazamiento en yate, hoteles de lujo,  whisky on the rocks, cenas románticas y otras costumbres plebeyas, porque como dice el propio Gonzaga página 18, « en un mundo moralmente corrompido, hay que aprender a vivir con cierta decencia » [ yo diría en un mundo corrupto, suena mejor, no?]. El sumo del colmo es que nuestro bello y probo jesuita se enamora de su ayudante y amiga  Shoval, al punto de querer colgar la sotana, pero en último momento el conspicuo jesuita se da cuenta que la bella Shoval es un agente del Mossad y que solo se ha servido de él porque los israelitas  aspiran a impedir la canonización del malévolo Pío XII. Shoval no solamente es tan bella y deseable que   provoca la secularización de Ignacio Gonzaga, sino que es culta y divertida. Ella le cuenta a Ignacio un chistecito bastante bueno que va aqui : Qué dijeron los cinco judíos más célebres de la Historia ? El primero, Moisés, dijo: »Todo es ley » ; el segundo, Jesús, dijo : « Todo es amor »; el tercero, Marx, dijo: « Todo es dinero »; el cuarto, Freud, dijo: « Todo es sexo » y el quinto, Einstein, dijo: « Todo es relativo ».

No hay problema, el escritor Palou cumplió con su manifiesto del Crack : tenemos una intriga cosmopolita y sofisticada al máximo, rayana en un episodio a la James Bond y además su estilo es ameno, ágil y engancha.

El título del libro es evidente, el dinero del diablo es el dinero que recolectó la Santa Sede tras haber pactado con Mussolini para ciertos negocios favorables al Vaticano y haber aceptado las prebendas del gobierno de Hitler.

EL DINERO DEL DIABLO, Planeta AEI 2009,  ISBN 978-607-07-0144-3

Stoner de John E. Williams

John Edward Williams (Texas 1922-Arkansas 1994) est un universitaire, poète et écrivain américain qui nous a laissé peu d’oeuvres: 5 romans dont un inachevé, et 2 recueils de poèmes. Ses romans les plus connus sont Stoner (1965) et Augustus (1973). John E. Williams a fait des études à l’université de Missouri (en 1954) où se situe aussi ce roman  et il a enseigné ensuite la littérature et l’art d’écrire pendant plus de 30 années à l’université de Denver.

(A noter que le nom  John Williams comporte plus de vingt homonymies, dont deux autres  en littérature:  l’une américaine et l’autre britannique).

Stoner n’a été traduit en français qu’en 2011 par l’écrivain Anna Gavalda, laquelle considère que ce roman est « une perfection tranquille« . Anna Gavalda avait noté que l’écrivain irlandais John MacGahem, avait remarqué le livre Stoner parce que, lui aussi, était issu d’une lignée de fermiers dont il s’est éloigné pour se lancer dans une vie entièrement consacrée aux livres, exactement comme le personnage du livre. John MacGahem trouve que le style de John Williams est économe et possède un lyrisme étouffé.  Le livre Stoner  fut publié aux USA en 1965 sans grand succès;  mais il est considéré aujourd’hui par certains comme un des secrets les mieux gardés de la littérature américaine. On pourrait donner à Stoner le qualificatif de roman classique, tant les sujets abordés et les valeurs qu’il soulève sont intemporels.

Stoner ou William Stoner est le nom du personnage principal du roman, un péquenaud issu d’un milieu rural pauvre du mid-west américain qui rentrera grâce à ses efforts et ses aptitudes scolaires, à l’Université de Columbia dans le Missouri, afin de poursuivre des études d’agronomie et de reprendre ensuite la petite exploitation agricole des parents. Un professeur de littérature, Archer Sloane,  le remarquera et le fera dévier de trajectoire pour se consacrer corps et âme aux études littéraires spécialisées dans la littérature anglaise de la Renaissance. Ainsi Stoner se consacrera toute sa vie à l’enseignement sans compter ni son temps ni son énergie, il deviendra un professeur apprécié et un érudit. Mais pour arriver à ses buts, Stoner devra lutter sans merci, d’abord contre ses origines paysannes, car étant fils unique il va trahir les espérances de ses parents. Ensuite il va lutter contre l’engagement collectif des jeunes gens de sa génération dans le conflit armé de 14-18, parce qu’il ne partage pas cet élan collectif et il perdra dans cette guerre son seul vrai ami. Il luttera aussi contre le désamour et la désillusion apportés par son mariage. Et enfin, il luttera au sein de l’université qui l’a engagé afin de maintenir son rang de professeur.

Il épousera Edith, la fille unique de gens aisés de Saint Louis. Il sera subjugué par cette jeune femme d’un milieu social tellement plus raffiné que le sien. Elle incarne tout ce qu’il admire de loin: les manières exquises, l’éducation sélecte, la féminité déliée. Ce qu’il ignore est le fait qu’Edith  ne connaît rien à la sexualité de par l’éducation impartie aux femmes de son milieu social, qu’elle est hystérique, qu’elle a des penchants étranges et que plus tard elle s’acharnera sur leur fille unique, Grace, jusqu’à la détruire à petit feu.

La description du milieu universitaire est sans appel. Au niveau académique, les brimades, les mesquineries, les dénonciations, les jalousies, le mensonge, le népotisme sont monnaie courante. Aujourd’hui nous parlerions d’harcèlement moral envers un académique. William Stoner aura une vie morne à l’abri des murs qu’il avait tant convoités, il souffrira de la solitude au campus, il trainera un mariage raté et aura  une carrière académique semée d’embûches jusqu’à la retraite forcée. Tout de même il connaîtra des moments de bonheur fugaces (mais le bonheur n’est-il pas par essence fugace?) avec une liaison vers la quarantaine avec Katherine Driscoll, une enseignante comme lui, et il sera proche de sa fille Grace…

[…Au cours de sa quarante-troisième année, William Stoner apprit ce que d’autres, bien plus jeunes, avaient compris avant lui: que la personne que l’on aime en premier n’est pas celle que l’on aime en dernier et que l’amour n’est pas une fin en soi, mais un cheminement grâce auquel un être humain apprend à en connaître un autre…]

Une vie ratée, un personnage raté, en somme? Non,  car du point de vue de Stoner sa vie est parfaitement réussie: il a obtenu tout ce qu’il espérait, une carrière universitaire, un mariage au dessus de sa condition, une fille adorable, un ou deux véritables amis, un univers fait de livres. Et tant pis si sa vie paraissait ordinaire aux autres. Stoner est un personnage de son temps (né en 1891) et de son milieu (rural). C’est un anti-héros qui ne suscite pas l’admiration ni l’empathie, mais cet anti-héros saura devenir un héros par moments, par exemple lorsqu’il affronte son doyen et se tire avec panache du traquenard académique. Ou l’épisode hilarant lorsqu’il occupe une salle de conférences qui devait recevoir le président de l’Université et d’autres académiques, alors qu’il est concentré sur un  texte de son séminaire de traduction latine: il renvoie d’abord le Président de l’Université sans lever la vue avec un revers de la main, puis quand l’escouade au complet rapplique, sans lever les yeux il déclame de façon tranquille « Arrière, arrière, bande d’abominables Gaulois sanguinaires ». Ensuite il s’était replongé dans son livre et avait continué comme si rien n’était tandis que nos cinq compères abasourdis ravalaient leurs dentiers, se retournaient en se marchant sur les pieds et prenaient la poudre  d’escampette. La vie de Stoner est émaillée de désillusions et malgré cela le bonhomme reste indemne. On peut dire que Stoner ratera quelques parties de sa vie, mais il ne ratera pas son jardin secret, c’est à dire l’amour infini des livres et de la littérature, qui ne le trahiront jamais.

Mais William Stoner connaissait la vie. Et d’une façon que bien peu de ces jeunes freluquets auraient été en peine de comprendre. Quelque chose de très profond demeurait tapi en lui, presque en deçà de sa mémoire: l’adversité, l’endurance, la douleur et la faim. Même s’il ne repensait pratiquement jamais à son enfance, la ferme de Boonville ne l’avait jamais quitté. Elle coulait dans son sang et la misère de ses ancêtres était son héritage. Ces vies obscures, dures, stoïques dont le seul credo avait été de présenter au monde qui les opprimait des visages également durs, inexpressifs et butés.

Stoner donne une impression de gâchis, mais ce n’est qu’une impression car à la fin du livre, sur son lit de mort,  cette question le hante et il dissèque de façon implacable ce que fut sa vie et la regarda en simple biographe. Calmement, posément, sans se laisser encore importuner par la moindre émotion, il contempla ce fiasco, ou du moins ce sentiment de fiasco qu’elle devait leur inspirer à coup sûr. Il avait rêvé d’amitié. A cette infaillible complicité qui aurait pu le rassurer quant à son appartenance à la race des humains et il n’avait eu, en tout et pour tout, que deux amis dont l’un était mort stupidement avant même de commencer à exister et l’autre s’était, à présent, replié tellement loin dans le monde des vivants que…Il avait rêvé à l’intégrité, à la force, à la solidité du mariage et il l’avait eu aussi, mais il n’avait su qu’en faire et l’avait laissé mourir. Il avait rêvé d’amour et quand il l’eut enfin trouvé, il y renonça pour le laisser se déliter dans le terrible chaos des questions à jamais posées et du bonheur à jamais perdu…Et il avait voulu devenir professeur. Et il en était devenu un. Cependant il savait, il l’avait toujours su, que durant la plus grande partie de sa carrière il avait été un piètre passeur. Il avait rêvé d’une sorte de probité, de pureté que rien n’aurait pu corrompre et n’avait trouvé que compromissions, mesquineries et vulgarité. Il avait cru à la sagesse et que trouvait-il après toutes ces années? L’ignorance…

La fin est belle à pleurer, il rend son dernier soupir, un livre à la main, un livre chéri par lui et au moment du dernier stertor, ce livre tombe par terre et se referme, comme se referme pour nous la vie de William Stoner. La boucle est bouclée. Un grand, très grand livre, même s’il paraît ardu par moments.

Merci à toi, Francisco L. de m’avoir suggéré cette lecture.

 

STONER, Le dilettante 2011,  ISBN 978-2-84263-644-9

La miradora de Esther Edwards

Esther Edwards Orrego es una periodista, profesora de literatura y escritora chilena. También fue agregada cultural de la Embajada chilena en Buenos Aires. Es una autora de biografías empáticas sobre José Donoso (un amigo) y Delfina Guzmán, una destacada actriz chilena, casada en primeras nupcias con un descendiente de la ramificada familia chilena Edwards, de la cual Esther Edwards hace también parte.

La miradora del 2005 es su séptimo libro, se trata de una novela ficcional basada en hechos históricos, acerca de un singular personaje femenino : una inglesa, Maria Graham, que siguió a su marido, el Comandante Graham,  a Chile en 1822, a bordo de su navío, la fragata Doris. Desgraciadamente el Comandante falleció de enfermedad en plena travesía del sur de Chile y la viuda decidió establecerse por un tiempo en Chile para vivir su período de luto, pero también para estudiar la flora chilena, tópico que la apasionaba particularmente.

La escritora Esther Edwards escogió el título de « miradora » para destacar que Maria Graham era curiosa y observadora, de una manera inteligente y profunda. Así, este libro nos ofrece un interesante escenario del Chile político y social de 1822.

El tema del relato me pareció especialmente interesante: como una inglesa en aquellos años remotos, decide seguir a su marido por los mares australes, ocupada en tenir un diario y un herbario, trajinando por el vasto continente sudamericano, agreste y pedestre. De como una vez viuda y a sabiendas de las condiciones locales, decide de instalarse cierto tiempo en Valparaiso, en el sector conocido como El Almendral, sector aislado del « centro » de la época: una mujer francamente temeraria.

Esta mujer volvió a encontrarse en Valparaiso con Lord Thomas Cochrane, almirante inglés que el Gobierno de Chile había contratado para liberar la provincia de Valdivia de un reducto de españoles. María Graham había cruzado en su juventud el camino de Thomas Cochrane en Edimburgo y se había enamorado de él . Sabiendo que el tenebroso almirante era casado, ella se dio a una pasión consentida y compartida, pero que no tenía futuro. María Graham sufrió una verdadera pena de amor, volviendo a Inglaterra con una desilusión definitiva del amor.

María Graham escribió varios libros de sus andanzas, todos ilustrados, algunos de ellos fueron éxitos de librería; entre ellos el Diario de mi residencia en Chile en 1822.

De ella nos quedan dos retratos hechos por dos grandes pintores de la época: Charles Eastlake et Thomas Lawrence. Tenemos un rostro de facciones clásicas, de rasgos decididos, de mentón voluntario, de mirada franca con ojos de un bello color azul, con una piel de porcelana. Era sin lugar a dudas una mujer bonita.

Decía que el tema del libro me pareció de lo más interesante e instructivo, sobre esta época de sobresaltos de la nueva república de Chile y de sus primeros próceres. Pero no me sedujo el estilo de la escritora que carece de pasión, de fiebre, de amenidad, de empatía. Tuve la impresión de estar leyendo datos sobre Maria Graham en Wikipedia, sin nada novelesco, en condiciones que esta mujer tuvo una vida rica e intrépida.

 LA MIRADORA, Editorial Andrés Bello 2005,  ISBN 956-13-1870-9