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Celle qui fuit et celle qui reste d’Elena Ferrante (Tome 3)

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Elena Ferrante est le pseudonyme d’un écrivain italien qui cultive l’énigme depuis 25 ans . On pense qu’Elena Ferrante est originaire de Naples et qu’elle  serait née vers 1940. Le journaliste italien Claudio Gatti a soulevé l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de la traductrice romaine Anita Raja de 64 ans, hypothèse basée sur l’explosion des revenus de Mme Raja ainsi que ceux de la maison d’édition E/O qui publie Mme Ferrante. Il faut dire que depuis 20 ans cet écrivain se cache et qu’elle avait prévenu son éditeur avec ces mots…de tous vos écrivains, je serai celle qui vous importunera le moins. Je vous épargnerai jusqu’à ma présence. C’est la première fois que je peux me procurer une hypothétique photo d’Elena Ferrante pour illustrer ce billet; mais je pencherais volontiers, peut-être, pour une écriture à deux mains car je sens que certains aspects très féminins de l’écriture ne peuvent pas avoir été écrits par un homme.

Le nom d’Elena Ferrante serait inspiré d’Elsa Morante, l’écrivaine préférée d’Elena Ferrante (le jeu des boîtes chinoises en plus…). Il est à noter que cet auteur mystérieux est plébiscité dans le monde entier avec 5 millions d’exemplaires vendus ! et des traductions dans 42 pays… L’auteur reconnaît dans des interviews données par écrit la part importante de l’autobiographique dans son oeuvre. Derrière ses livres on sent une grande sincérité, un ton viscéral, un regard sur la condition des femmes avec une approche très psychologique des personnages et des situations.

J’ai publié en août 2016 un billet sur un roman de 2002 qui m’avait pas mal remuée et beaucoup plu: Les jours de mon abandon, l’histoire d’une séparation narrée de façon si crue qu’elle devient surréaliste. Un très bon et fort bouquin. Puis un billet sur L’amie prodigieuse en octobre 2016 et un autre sur Le nouveau nom en mars 2017.

C’est une tétralogie napolitaine qui connait un succès mondial dont ce roman est le troisième volet. Seuls les trois premiers tomes sont disponibles en français (L’amie prodigieuse depuis 2014, Le nouveau nom depuis 2016 et Celle qui fuit et celle qui reste depuis 2017); il s’agit en tout d’une saga d’environ 1700 pages autour de l’amitié  entre deux filles d’origine modeste dans le Naples de 1958. Une série de cette saga est en préparation pour la TV avec 8 épisodes pour chaque livre et la participation d’Elena Ferrante avec le scénario. La France aurait acquis déjà des droits via Canal +.

Si le premier tome évoque l’enfance de Lila Cerullo (ou Lina) et d’Elena Greco jusqu’à leur adolescence, le deuxième tome évoque leurs vies entre l’adolescence et le mariage de Lila à l’âge de 16 ans. Un mariage qui va tourner à la catastrophe.

Pour ce troisième volet, d’abord une petite explication sur le titre. « Celle qui fuit » est Elena Greco car elle part suivre des études universitaires à Pise. « Celle qui reste » est Lila, elle reste dans ce quartier napolitain pauvre qui s’en sort mal dans les années 60. C’était afin d’échapper à sa condition miséreuse que Lila épousera Stefano, l’épicier, mais elle comprendra le jour même du mariage qu’elle a fait une énorme bêtise.

Dans Celle qui fuit et celle qui reste, les deux amies s’acheminent vers la trentaine. Lila a quitté son mari et vit précairement sous sa condition d’ouvrière sous payée et de plus harcelée. Quant à Elena, après ses études elle  épouse un professeur universitaire de bonne famille assez engagée politiquement; les motivations d’Elena ne sont pas très claires, on imagine que c’est pour échapper à son sort de prolétaire et aussi de s’éloigner de la smala napolitaine, et mettre de la distance avec Lila qu’elle craint. Elle la craint tellement, parce qu’elle se trouve dans une espèce de dépendance psychologique vis-à-vis d’elle et aussi parce qu’elle lui attribue des « pouvoirs maléfiques » à distance;  à un moment de sa vie, elle va souhaiter la mort de Lila !

Dans ce troisième volet les deux amies se verront peu, et ce sera via le téléphone qu’elles auront le plus souvent des contacts. Dans ce volet le rôle principal revient à leur quartier napolitain : Lila voudra revenir et Elena fera des allers- retours, comme si  son for intérieur la ramenait toujours vers Naples.

Des amies ? Non, deux personnalités avec un constant jeu de miroir et une tendance nette  à la malveillance, la jalousie, la méchanceté gratuite de la part de Lila. De la part d’Elena c’est la dépendance, les atermoiements, la culpabilité, les hésitations, les remords permanents, jusqu’à la peur. On dirait qu’Elena n’a pas trouvé sa place dans une vie qui lui échappe, qu’elle ne maitrise pas du tout : ni sa vie de femme, ni sa vie de mère ni sa vie d’écrivain non plus. Toujours assujettie aux vibrations émanant de Lila. Elles sont en constante compétition.

En revanche, quelle détermination farouche de la part de Lila qui assume ses choix pleinement tout en ruminant ses vengeances. C’est une personnalité très négative, assez destructrice, même si elle peut s’avérer d’une grande générosité matérielle. Elle exerce aussi une attraction fatale sur les hommes qui l’approchent. Et elle les manipule tous.

Il n’y a pas dans ce troisième volet que les vies de Lila et d’Elena. Il y a aussi en toile de fond le panorama de l’Italie dans les années 70, déchirée par l’affrontement des classes (ouvriers et fascistes), l’éclosion du terrorisme, la libération de la femme, la revendication de la sexualité féminine et la mise en cause de la maternité, des liens parentaux, des milieux culturels et universitaires. C’est d’un grand réalisme social. Tout est finement évoqué et transposé à la vie de nos deux héroïnes.

A la fin du roman, il y aura enfin un sursaut de la part d’Elena. Elle prendra une décision terrible. L’équivalent d’un tsunami émotionnel qui pourrait donner lieu à des complications sans fin, ou peut-être, au bonheur retrouvé?

L’index de personnages en début du livre est indispensable pour suivre les filiations des acteurs de ce drame permanent à la « sauce italienne » dans le brûlant Mezzogiorno.

CELLE QUI FUIT, Gallimard 2017 (EF 2013),  ISBN 978-2-07-017840-7

L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante

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Elena Ferrante est le pseudonyme d’un écrivain italien qui cultive l’énigme depuis 25 ans (pas de photo disponible donc; c’est la deuxième fois que cela m’arrive dans ce blog). On pense seulement qu’Elena Ferrante est originaire de Naples et qu’elle (ou il?) serait née vers 1940. Le journaliste italien Claudio Gatti soulève l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de la traductrice romaine Anita Raja de 63 ans, hypothèse basée sur l’explosion des revenus de Mme Raja ainsi que ceux de la maison d’édition E/O qui publie Mme Ferrante.

Le nom d’Elena Ferrante serait inspiré d’Elsa Morante, l’écrivaine préférée d’Elena Ferrante (le jeu des boîtes chinoises en plus…). Il faut signaler que cet auteur mystérieux est plébiscité dans le monde entier avec 2,5 millions d’exemplaires vendus et des traductions dans 42 pays… L’auteur reconnaît dans des interviews données par écrit la part importante de l’autobiographique dans son oeuvre. Derrière ses livres on sent une grande sincérité, un ton viscéral, un regard sur la condition des femmes et une approche très psychologique des personnages et des situations.

J’ai publié en août 2016 un billet sur un roman de 2002 qui m’avait pas mal remuée et beaucoup plu: Les jours de mon abandon, l’histoire d’une séparation narrée de façon si crue qu’elle devient surréaliste. Un très bon et fort bouquin.

Sa tétralogie napolitaine, dont ce roman est le premier volet,  connaît un succès mondial; seuls les deux premiers tomes sont disponibles pour le moment en français (L’amie prodigieuse depuis 2014 et Le nouveau nom depuis 2016); il s’agit d’une saga d’environ 1700 pages autour d’une amitié forte entre deux filles d’origine modeste dans le Naples de 1958.

L’amie prodigieuse (L’amica geniale, 2011) a été traduit en français en 2014 et ce fût d’emblée un très grand succès de librairie mais aussi du bouche à oreille. L’écrivain Daniel Pennac aurait offert ce livre à beaucoup de ses amis, dit le bandeau qui entoure mon exemplaire de Poche (c’est un peu racoleur…mais quel parrainage!) : cela montre que non seulement Monsieur Pennac  est un bon écrivain mais qu’aussi il a du goût et qu’il est bon lecteur. Car ce roman est de lecture addictive, envoûtante, intéressante, et l’émotion qui en découle fait battre plus fort le cœur et circuler plus vite le sang. C’est un roman hyperréaliste qui fait penser au cinéma italien de la grande époque.

Dès le titre, le décor est bien planté : enfance et adolescence (entre 6 et 16 ans) de nos deux héroïnes au caractère bien trempé, mais si différentes : Lila Cerullo la noiraude surdouée, vive et acérée et Elena la blonde bûcheuse et assidue dans ses études, prête à suivre Lila dans des aventures qui peuvent être téméraires. Elles sont amies et éternelles rivales et c’est leur rivalité qui galvanise littéralement le lecteur. Elles s’opposent mais en même temps se façonnent en se regardant en face pendant 10 années (…elle avait ce qui me manquait et vice versa, dans un perpétuel jeu d’échanges et de renversements qui, parfois dans la joie, parfois dans la souffrance, nous rendait indispensables l’une à l’autre…). Nous assisterons à l’éclosion des deux jeunes filles après la puberté, l’âge de tous les changements.

Le roman démarre avec la volatilisation de Lila Cerullo, à l’âge de 66 ans, et depuis 15 jours, ayant pris grand soin d’emporter avec elle toute image personnelle. C’est son fils Rino (qui se prénomme comme son oncle, le frère de Lila) qui prévient son amie de toute la vie, Elena Greco de cette disparition. Alors Elena décide d’écrire sur son ordinateur leur histoire commune dans le Naples de la fin des années 50, dans un quartier populaire au sein d’une ville pauvre, écrasée par le soleil et déjà tenue par la Camorra.

La première chose qui lui vient à l’esprit, en pensant à Lila, c’est qu’elle était méchante… A partir de là, Elena va nous développer cette notion et nous donner toutes sortes d’informations sur ce qui fût leur enfance et adolescence entre 6 et 16 ans, les relations entre elles, avec leurs familles et leurs voisins.

C’est un univers haut en couleur que ces napolitains qui essaient de survivre dans un monde qui évolue vite; ils essaient de préserver leur code d’honneur, de conserver le poids de la famille, mais ils restent englués dans leur médiocrité, incapables de se projeter dans un monde nouveau. Ils sont globalement contre l’éducation de leurs enfants. Voilà, le mot est lâché, l’éducation est la pierre angulaire de ce premier tome dans un environnement amoureux, social et politique.

Car l’amitié entre ces deux fillettes sera cimentée par l’éducation pour Elena et la connaissance pour Lila. La famille de Lila Cerullo est la famille du cordonnier du quartier; il s’en sort mal mais entraîne néanmoins son fils Rino dans le métier. Lila Cerullo est intelligente, brillante même, mais elle ne s’opposera pas au dessein de ses parents qui la destinent au mariage, surtout s’il est profitable. La famille d’Elena Greco est celle d’un petit fonctionnaire, portier de mairie et Elena sera remarquée très tôt par ses professeurs: grâce à leur soutien sans faille, elle pourra continuer ses études de façon chaque année plus brillante.

Ces deux amies veulent échapper à leur milieu social et ne pas vivre la vie de leurs mères. Les mères sont dépeintes sans aucune complaisance, en appuyant bien sur leurs disgrâces physiques, leur soumission à l’autorité patriarcale et leurs tâches domestiques ingrates. Lila et Elena ne savent pas s’il faut partir ou rester dans le quartier, ce quartier qui constitue le centre du monde pour elles. Un quartier violent avec ses mafiosi, ses communistes, ses artisans, ses commerçants, ses traditions; un véritable ghetto où les enfants ne franchissent jamais les frontières et où les gens parlent en dialecte et méprisent la langue de Pétrarque.

Cette éducation va, in fine,  séparer les amies car elle apportera à Elena des arguments et du recul pour juger d’abord son amie d’enfance, mais aussi son entourage, c’est à dire sa propre famille et ses amis. Elle s’apercevra du clivage qui va s’installer entre elle et les autres.

Dans ce premier tome, nous avons un récit plein de fureur et de violence, nous assisterons au passage de l’enfance à l’adolescence de tout le groupe de jeunes autour des deux amies. Les personnages ont une réelle profondeur humaine et psychologique. On assistera à l’évolution physique et morale des deux amies; car cette amitié très forte n’est pas dénuée d’un côté obscur fait de rivalité, de jalousie latente, de mensonges, d’ambiguïté dans leur relation qui connait des hauts et des bas comme dans la vraie vie. C’est une amitié qui perdure dans le temps et naturellement comporte des ruptures, des éloignements, des silences et des affrontements.

Belle lecture, belle fresque napolitaine avec surabondance de personnages et profusion de noms mais que l’on arrive à situer grâce à la répétition. Personnages qui s’incrustent dans le cerveau du lecteur, lequel voudrait savoir davantage sur eux. Vraie densité des rapports humains, ce qui émeut parce tout sonne juste. C’est un roman de formation qui allie le souffle romanesque à l’analyse psychologique.

Et je me pose la question : laquelle des deux EST l’amie prodigieuse ? Lila ou Elena ?

L’AMIE PRODIGIEUSE, Folio 6052 (Gallimard 2014),  ISBN 978-2-07-046612-2