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La symphonie du hasard de Douglas Kennedy

Résultat d’images pour douglas kennedyÉcrivain et journaliste américain (New York 1955), vrai globe-trotter et francophile: Dublin, Berlin, Londres, Paris, New York, etc. C’est un romancier à succès qui vend des millions d’exemplaires, dont 7 millions en France! L’attrait de ses romans réside dans leurs questionnements sur l’Amérique et ses défauts, sur l’humanité en général, sur les relations hommes/femmes, sur l’Art, bref, des topiques universels voire intéressants.

Il a souvent situé  ses romans dans des endroits  différents : par exemple Cet instant là à Berlin, un autre au Maroc; un peu à la manière de Woody Allen qui nous promène d’une ville européenne à une autre avec ses derniers films.

La symphonie du hasard (The Great Wide Open, Book 1) est le premier volet d’une trilogie annoncée dont les prochaines parutions sont pour mars et mai 2018, et ce AVANT même la publication en langue anglaise qui aura lieu fin 2018 seulement; voici un auteur à succès américain qui valorise (et domine parait-il) notre langue. Cette trilogie va donner un roman fleuve d’environ 1300 pages qui a nécessité 18 mois d’écriture intensive.

C’est une lecture aisée avec un roman bien construit qui narre l’histoire d’une famille américaine de classe moyenne dans les années 70. La narratrice est Alice Burns, la seule fille du ménage Burns qui est composé par le père, éternel absent, aux activités mystérieuses, psycho-rigide et irlandais catholique; la mère est d’origine juive, complètement hystérique et dépressive, en lutte permanente avec son mari et ayant de gros problèmes avec ses enfants. Les enfants sont au nombre de trois, l’ainé Peter qui prendra assez vite le large par rapport à cette famille déstabilisante; le cadet est Adam, beaucoup plus malléable, plus fragile, qui ne saura pas échapper aux griffes du père et qui est détenteur d’un secret qui l’accable; il deviendra un loup de la finance à Wall Street avec une chute vertigineuse; et puis notre héroïne et narratrice, Alice Burns.

Il est intéressant de constater que Douglas Kennedy s’est mis une nouvelle fois dans la peau d’une femme dans un roman, ce serait la huitième fois pour le romancier et je trouve que cela est assez bien réussi en superficie mais Alice manque de féminité sentimentale dans le récit. Aussi, ce personnage féminin a beaucoup de points communs avec Douglas, car si l’on regarde de près, elle est née à New York en 1955 comme lui, elle a grandi au sein d’une famille conflictuelle de 3 enfants comme lui; elle aurait un vécu scolaire tel que celui de l’écrivain; elle est un rat de bibliothèque comme lui le fût en son temps et last but not least, elle fréquente l’Université de Bowdoin comme Douglas Kennedy.

Douglas Kennedy se coule tellement bien dans cette peau féminine que, comme Flaubert, il se serait écrié « Alice c’est moi ».

Alice Burns est éditrice à New York et elle visite chaque semaine son frère Adam qui est en prison, c’est le début de ce premier tome où Alice va se remémorer son passé au sein de cette famille de dingues sur fond de seventies : la guerre du Viet Nam, la politique pourrie, les manifestations, les émeutes raciales, le hippisme, la compétivité permanente, la réussite à tout prix,  le début de l’emprise des drogues, le grégarisme, la musique, le Roi-baseball, la vie scolaire et universitaire parfois cruelle (un « campus novel » en partie ce tome 1). Il y a un sens poussé du détail dans ce roman concernant la nourriture, les vêtements, les lieux, etc.

J’ai beaucoup aimé ce descriptif foisonnant de détails variés qui, relativement au descriptif de la vie scolaire aux USA, m’ont rappelé tellement fort mon époque de lycéenne en Amérique.

Tous les personnages centraux de ce roman sont détestables. En commençant par les parents : le père est tout le temps absent, c’est un cachottier qui apparemment travaille pour la CIA au Chili; la mère est simplement insupportable, la vraie mamma juive qui se mêle de tout, agressive, définitivement castratrice. Les enfants sont perdus; l’aîné fuira la maison très tôt et il est « trop bien pensant », éloigné de sa fratrie; le cadet aura une adolescence difficile car il est taraudé par la culpabilité;  Alice aura beaucoup de mal à s’émanciper et partira faire des études universitaires à sa façon, avec beaucoup de succès et un vécu scolaire et universitaire très marquants.

Bonne lecture, très près d’une réalité encore assez proche. De toute évidence je suivrai la saga.

LA SYMPHONIE DU HASARD, Belfond 2017,  ISBN 978-2-7144-7403-2

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Nos souvenirs sont des fragments de rêves de Kjell Westö

Résultat de recherche d'images pour "kjell westö den svavelgula himlen" Kjell Westö est un écrivain et journaliste finlandais (Helsinski 1961) de langue suédoise.

Nos souvenirs sont des fragments de rêves (2018) est son troisième livre traduit au français.

C’est un bildungsroman ou roman de formation puisque nous suivrons la saga d’un finlandais depuis son adolescence jusqu’à la soixantaine environ.

Le narrateur est issu de la classe prolétaire et toute sa vie il sera confronté à la riche famille  Rabell qu’il va côtoyer tout le long de son existence, avec des comparaisons incessantes entre leurs membres et lui même ou sa famille. Les membres de la famille Rabell sont nombreux : le grand père Poa, altier et méprisant, le père Jakob dont on cache la folie, la mère Clara qui mène sa vie, le fils Alex (son ami) qui a honte de la folie de son père et camoufle sa maladie en inventant une absence, la fille Stella qui sera l’amour de la vie du narrateur avec laquelle il aura une relation ayant des hauts et des bas et qui finira par se transformer en amitié.

La saga de cette famille ainsi que le devenir du narrateur baignent dans les évènements historiques de la Finlande des années 70 jusqu’à nos jours. Il est intéressant de constater et de comparer les différences manifestes entre une mentalité scandinave et une mentalité latine: par exemple si l’on compare une saga comme celle-ci à une saga méridionale comme celle proposée par Elena Ferrante. Les deux livres comportent pareillement une ribambelle de personnages mais ce sont des personnages au comportement si opposé qui évoluent dans des ambiances si différentes; la comparaison est enrichissante.

Le livre est un gros pavé de plus de 500 pages qui m’a semblé long par moments; j’ai trouvé que le personnage principal était particulièrement atone, assez veule; j’avais l’impression que sa vie lui passait par dessus la tête comme un rouleau compresseur sans qu’il arrive à imprimer aux évènements la tournure qu’il souhaitait.

La vie n’est pas un long fleuve tranquille, c’est clair. Ainsi passa la vie du narrateur, un peu terne, un peu solitaire en somme. Rien de bien marquant.

Tout à la fin du livre Stella Rabell donnera un sens au titre du roman, car lors d’énièmes retrouvailles, cette fois en pure amitié, elle dira la phrase suivante…j’ai toujours pensé que la sensation de déjà vu n’est qu’une sorte d’angoisse face à l’irréalité de la vie. Nos souvenirs sont des fragments de rêves…

NOS SOUVENIRS, Éditions Autrement 2018 (KW 2017),  ISBN 978-2-7467-4634-3

Derecho natural de Ignacio Martínez de Pisón

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Ignacio Martínez de Pisón es un escritor y guionista español (Zaragoza 1960), licenciado en Filología Hispánica y Filología Italiana, residente en Barcelona desde 1982; ha sido traducido en varios idiomas. Es el gran especialista del período llamado la « transición democrática española », o sea, los años 1974-1982.

La familia es la columna vertebral en la obra del escritor, así como la infancia y el final del franquismo; sus libros muestran un gran realismo social y político, dándonos un cuadro coherente de la vida sentimental y política de la España de la segunda mitad del siglo XX. En una entrevista Martínez de Pisón decía que la familia es el terreno de la tragedia y que buena parte de la buena literatura surge de las heridas ; es en la familia donde se producen muchas de las heridas. La familia es al tiempo un refugio y una cárcel. Es el lugar del que quieres escapar, pero al que siempre quieres volver. La familia nos transmite actitudes, gestos que luego reproducimos y transmitimos a nuestros hijos.

Ignacio Martínez de Pisón es un autor que me gusta mucho por su manera de escribir, tan llana y correcta, que parece fácil, pero que en realidad está muy trabajada. Esta es la décima reseña de un libro suyo en mi blog. Casi todos me han gustado.

Derecho natural (2017) es otra buena novela del autor zaragozano aunque me pareció algo larga por momentos… globalmente es un testimonio impresionante de la vida española de los años 70-80 entre Barcelona (años 70) y Madrid (años 80). Es una novela clásica de aprendizaje de un gran realismo, donde el lector seguirá la vida de Ángel Ortega desde su prima infancia hasta su adultez.

El título de la novela hace referencia a la disciplina del Derecho natural, es decir, el derecho que dio una significación universal a cierta norma moral. No es casual tampoco que el protagonista curse una carrera de Derecho nada menos que en el departamento de Filosofía del Derecho. Hay también en el libro numerosas referencias materiales, culturales y políticas de este período clave en la literatura de Martínez de Pisón : los nuevos tiempos con la ley del divorcio, la irrupción de las drogas, la Movida madrileña. Estamos en las postrimerías del franquismo hasta el segundo gobierno socialista de Felipe González.

El punto culminante de esta novela reside en el hecho que Martínez de Pisón, a través de la parte humana de sus personajes, vemos la paulatina transformación de un estado dictatorial en joven democracia llena de exageraciones que los españoles llaman púdicamente la Movida, pero que en realidad fue un verdadero Destape.

La novela consta de dos partes :  1) la infancia en Barcelona del protagonista, Ángel Ortega en los años 70 y 2)   la entrada en la adultez del mismo personaje en los años 80 en Madrid.

Ángel es el personaje sabio del relato, que analiza el caso de cada uno en esta familia sencilla pero bastante anómala formada  por el padre, un actor de zona B también llamado Ángel Ortega, un ser ególatra al limite del sinvergüenza, que deja a su familia sin prevenir y sin ayuda. La madre es una mujer versátil, entre dos aguas, que lucha por su familia entre las desapariciones del padre y que ofrece la imagen de la mujer dedicada a su casa, pero también a una nueva clase de mujeres ejecutivas que no existían en la sociedad española. El hermano Manolo que deriva en la cleptomanía como una manera de llamar la atención sobre él, al mismo tiempo que distanciarse de esta familia que no soporta. Y las dos hermanas : la verdadera es Cristina, una chica que ha crecido en el halo de felicidad que se ha hecho ella misma, y Paloma, la media hermana que perdió a su madre en un accidente de coche y que la madre de Ángel recogió como una hija; esta chica sufre en silencio y se auto mutila con cortes en los bracitos, un problema que se ha individualizado en la juventud actual, un verdadero problema de sociedad.

Nuestro protagonista se trasladará a Madrid para seguir estudios de Derecho al mismo tiempo que reanudará lazos con Irene, un amor de juventud que tiene problemas serios con la droga. A pesar de todo, Ángel seguirá ocupándose de su familia y luchando contra un padre tarambana y desestabilizador; es el sabio de la familia, el responsable.

Una novela terrible que muestra la complejidad de las relaciones en el seno de las familias. ¿Cómo no recordar el grito desesperado de André Gide : « Familias, os odio »!

 DERECHO NATURAL, Seix Barral 2017,  ISBN 978-84-)322-3222-0

El azar y viceversa de Felipe Benítez Reyes

Résultat de recherche d'images pour "el azar y viceversa"  Felipe Benítez Reyes es un escritor español (Rota, 1960)con estudios de Filología Hispánica. Es un escritor polivalente entre poesía, novelas, ensayos, relatos y artículos, y que ha sido muchas veces premiado :  Premio Nadal 2007 por Mercado de espejismos y el Premio de la Crítica 1996 por Vidas improbables, entre otros.

Es un autor que no había leído y ahora puedo valorar la magnitud de lo que me perdí : es un autor excelente y maneja la lengua como pocos, es como un fuego artificial con las palabras que brotan encadenadas las unas con las otras produciendo encandilamiento y hasta embobamiento con el lector. Ahora, debo confesar que al cabo de 500 páginas me vino cierto mareo con tanto soliloquio, cierto cansancio, eh?. Pero al principio del libro estaba tan encandilada y maravillada con la lectura, que frené expresamente el débito para que no se me terminara tan pronto esta lectura…no me sucede a menudo, vaya.

Traté de leer su novela Mercado de espejismos (Premio Nadal 2007), una novela muy paródica y abandoné el intento por encontrarla enrevesada, engorrosa y hasta farragosa por momentos, a pesar de tener excelente vocabulario y « metacultura » hasta por los codos, con ese deje que le reconozco ahora al autor de reflexión metafísica y burla permanente.

El azar y viceversa (2016) es un libraco con un estilo increíble de más de 500 páginas que le tomó al parecer unos 9 años de trabajo; se puede catalogar de novela picaresca, pero también de novela de aprendizaje, de metaliteratura : la historia de un buscavidas optimista y al mismo tiempo melancólico, que siempre está filosofando. Es realmente una novela escrita con las llaves de lo picaresco (cf El lazarillo de Tormes), es decir, con los temas centrales del viaje, del servicio a muchos  amos y con una autobiografía del personaje a la primera persona que se dirige directamente al lector tomándolo de testigo.

El buscavidas es un pelirrojo llamado Antonio Jesús Escribano Rángel y en el relato llevará muchos apodos según vaya cambiando de amos y de ambientes. Es un chico, se puede decir, con mala suerte,  nacido en Rota (Provincia de Cádiz) que pierde tempranamente a un padre muy querido, que tiene una madre que se las apaña como puede y hasta donde puede con ínfulas de grande de España aunque sea pescadera…Antonio tendrá que salir muy temprano a trabajar para ayudar a su madre e irá de amo en amo, de oficio en oficio, de fracaso en fracaso, pero sin jamás sumirse en la amargura total, al contrario, tiene afanes de superación y trata de leer aunque sea el Diccionario Covarrubias para aprender vocablos nuevos. Antonio es en realidad un personaje bastante complejo con paradojas e incongruencias y una inmensa necesidad de amor. Con el tiempo, ante el lector, Antonio va adquiriendo una entidad real y palpable gracias al talento inmenso del escritor.

El personaje conocerá más bajos que altos en su vida, pero tendrá suerte porque siempre encontrará algo y a la larga su paciencia y buena leche harán que la historia, por fin, tenga un final feliz aunque sea corto (pero la felicidad no puede durar, verdad? tiene que ser efímera para valer…).

Cabe destacar la calidad excepcional de los personajes secundarios que son legión en esta novela de aprendizaje y que están delineados con maestría. Esta gran variedad de personajes entregan una infinidad de perfiles humanos y proponen una radiografía social, cultural, poética, política y generacional de la España entre los años 60 y los tiempos actuales con tela de fondo en Rota, Cádiz, Sevilla, Jerez de la Frontera, etc La extensa novela empieza y acaba en Rota, cerrando el ciclo. Muy acertado.

Aunque la novela es triste, el estilo es tan fantástico que el lector se la pasa cuando no sonriendo, francamente carcajeando.  Hay en el libro unas locuciones tan graciosas y que no había cruzado nunca. Por ejemplo página 136 se lee (habla Antonio)…me puse a leer « Ética y psicoanálisis », un libro de Erich Fromm que le había comprado al librero Gutiérrez (Antonio siempre muerto de hambre, pero comprando libros) y que resultó ser más aburrido que contar lentejas a la pata coja en mitad del desierto de Atacama… O este otro…aún no tenía la experiencia lectora suficiente como para refutar aquel dictamen célebre y optimista de Plinio el Viejo según el cual no hay libro malo que no contenga algo valioso, ya que hay libros que son una mierda los mires por donde los mires

Qué talento.

EL AZAR Y VICEVERSA, Ediciones Destino 2016,  ISBN 978-84-233-4991-3

Le Chardonneret de Donna Tartt

Résultat de recherche d'images pour "donna tartt le chardonneret"  Donna Tartt est une écrivaine nord-américaine (Greenwood/Mississippi 1963) dont le premier livre, Le maître des illusions (1992) fut un best seller planétaire: un livre qu’elle avait mis 8 ans à écrire: une campus novel et aussi un roman d’apprentissage que j’avais beaucoup apprécié lors de sa parution.

Le chardonneret (The Goldfinch 2013) est le troisième roman de Tartt, ce qui ramène sa production à un roman tous les dix ans, un peu comme cet autre auteur de best sellers nord- américain, Jeffrey Eugenides. Le chardonneret a reçu le Prix Malaparte 2014 (prix italien pour un auteur étranger) et le prestigieux Prix américain Pulitzer de fiction 2014.

C’est un pavé de plus de 1 000 pages dans cette édition, d’un poids certain que j’ai eu du mal à tenir longtemps en main. Aussi, il m’a fallu lire plus de 100 pages avant de trouver un intérêt et une suite cohérente à l’histoire, qui est devenue intéressante à lire mais comportant tellement des digressions que par moments le récit me paraissait trop long. Je suis allée jusqu’au bout et même si l’histoire ne m’a pas plu, je reconnais que c’est un sacré bouquin. Je vais développer.

Les droits cinématographiques ont été vendus assez rapidement à la Warner Bros et un film se profile avec John Crowley  comme réalisateur et Peter Straughan comme scénariste.

Le titre. Il émane d’un minuscule tableau de 34*23 cm peint en 1654, quelques mois avant son décès, par un jeune et talentueux maître flamand, le peintre Carel Fabritius, un élève de Rembrandt et un maître de Vermeer. Ce petit tableau est conservé au Mauritshuis à La Haye. Peu d’œuvres restent de Fabritius (moins de 10) qui périt lors d’une explosion d’une Poudrière à Delft, détruisant en même temps presque toute son oeuvre picturale. Le tableau du chardonneret est intéressant et emblématique dans ce livre car le petit oiseau est entravé au perchoir par une fine chaîne tout comme Théo sera enchaîné au tableau une partie de sa vie, comme il a été enchaîné d’abord à sa mère puis à l’alcool et aux drogues.

L’écrivaine dit s’être inspirée pour l’explosion du Met de la destruction par les talibans des bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan, mais aussi de l’attentat à la bombe d’Oklahoma City en 1995.

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Le livre, à mon humble avis est plus une fresque hyperréaliste (impitoyable) sur l’Amérique contemporaine et ses codes qu’un roman tout court. Une fresque qui met en balance deux Amériques : celle des ploucs qui ne connaissent que la drogue, l’alcool et les rapines et celle des beaux quartiers qui ne valent guère mieux, même si ici, les gens ont des références culturelles.

Le livre narre la vie de Théo Decker entre ses 13 et ses 27 ans avec trois axes : New York, Las Vegas et Amsterdam.

Théo Decker est le narrateur, il a 13 ans au début du roman lorsqu’un attentat à la bombe au Met de New York tue sa mère  et lui en réchappe. Cette mère solaire était la seule chose qui le rattachait à une vie « normale ». Il va subir lors de ce deuil un stress post traumatique duquel il ne s’en sortira jamais mais il ne se fera pas soigner non plus. Le personnage de Théo à 13 ans tient un discours qui ne correspond pas du tout à celui d’un personnage de son acabit. C’est un discours beaucoup trop mûr ce qui confère au récit un côté anachronique et décalé.

Au décours de l’explosion et dans le chaos général, il approchera sous les décombres un vieil homme agonisant qui va lui confier une bague et va l’inciter à voler le tableau de Fabritius exposé au Met. Le vieil homme est un antiquaire de New York qui travaille avec Hobbie, un personnage assez secret qui va s’attacher à Théo. Le tableau du chardonneret est l’axe du livre autour duquel tournent des personnages tous atypiques et franchement inquiétants.

Lorsqu’il perd sa mère dans l’attentat, l’adolescent sera accueilli par une riche famille des beaux quartiers, les Barbour, car Théo est l’ami d’Andy Barbour, un gosse pas tout à fait « normal », la tête de turc à l’école et que Théo défendra farouchement. La famille Barbour est composée de la mère , du père et de quatre enfants; ils sont tous très bizarres, très bourgeois dégénérés; ils habitent un superbe appartement à Big Apple. Le descriptif de New York est assez saisissant et juste. Comme est juste et excellent le descriptif de Las Vegas avec ce quartier tout neuf et abandonné après la crise du sub prime; c’est le quartier qu’habitent Théo et son père, quartier qui fait contraste avec le Las Vegas des néons et du clinquant à outrance.

Mais Théo a un père, divorcé de sa mère depuis un an et ce père va se manifester pour le récupérer, pas par amour, mais par intérêt et calcul car il veut mettre le grappin sur l’argent que la mère de Théo avait mis de côté pour son éducation future. Le père va l’emmener de force à Las Vegas où il vit aux dépens de sa compagne, une serveuse de bar droguée et dealer. Le père ne vaut pas mieux, c’est un alcoolique invétéré et un ludopathe qui vit autour du jeu  et qui a contracté des dettes énormes. Et Théo part avec le tableau qu’il va cacher dans sa chambre.

A Las Vegas Théo fera la connaissance de Boris, un adolescent ukrainien, sans mère,  ayant un père alcoolique qui va l’abandonner à son sort. Boris est déjà « alcoolo » a treize ans et camé, il va initier Théo aux drogues et à la rapine. Il va s’établir entre les deux ados paumés et délaissés une forte amitié assez trouble et retorse où le sordide côtoie le sublime. Car tout « dégénéré » qu’il est, Boris apporte à Théo une ouverture sur le monde et sur la culture européenne, mais c’est un être sans aucune morale ni aucune éthique. Il est préoccupé seulement par sa survie.

Et lorsque le père de Théo se tue dans un étrange accident de voiture, Théo devra fuir Las Vegas pour ne pas tomber dans les mains des services sociaux. Il se réfugiera à New York auprès de son ami antiquaire Hobbie où finalement il va s’enraciner et apprendre sur le milieu des antiquités. Cette partie  du livre sur le marché de l’art et ses aspects cachés est intéressante.

Le tableau du chardonneret est recherché par les autorités et même par Interpol et Théo prend peur et le cache dans un dépôt de meubles.

Boris va voler le tableau à Théo sans que Théo le sache mais ne va  pas en soutirer beaucoup d’argent  car, étant fiché par Interpol comme une oeuvre d’art volée, il est invendable. Il ne sert que comme monnaie d’échange ou comme gage dans un milieu de trafiquants d’objets d’art et de camés, franchement sordide.

La fin du roman est celle d’un thriller et d’une expiation.

Lecture intéressante avec cette confrontation entre les deux Amériques, le milieu frelaté des antiquités, la description de Big Apple et de Las Vegas. Mais le personnage de Théo m’a paru veule et sans personnalité, celui de Boris franchement odieux, insupportable. Il n’y a aucun personnage positif dans cette histoire, en revanche une abondance descriptive du milieu des drogues et de l’alcool, souvent indissociables. Une histoire d’excès en tout genre, pure décadence.

Voulez- vous regarder le bain d’un vrai chardonneret ?

 http://www.chonday.com/Videos/peacwatchju3

LE CHARDONNERET, Pocket 16041 (2014),  ISBN 978-2-266-25076-4

Mary Barton d’Elizabeth Gaskell

Résultat de recherche d'images pour "elizabeth gaskell"   Elizabeth Gaskell, née Elizabeth Cleghorn- Stevenson, fut une grande romancière britannique de l’époque victorienne (Londres 1810-Hampshire 1865). Vous pouvez apprécier ci-contre un portrait de l’écrivain à l’âge de 22 ans par le miniaturiste écossais William John Thomson qui était le frère de la deuxième épouse de son père.

Lorsque sa mère meurt, elle part vivre à Knutsford (où elle sera ensevelie), ville qu’elle immortalisera sous le nom de Cranford dans un roman éponyme et dans un autre roman intitulé Épouses et Filles où elle l’appellera Hollingford. Elizabeth Gaskell commencera à écrire pour combattre une dépression  suite au décès de son fils, William, mort à 9 mois de la scarlatine.

Elle fut l’amie de Charles Dickens et de Charlotte Brontë. Charles Dickens publia ses oeuvres dans son journal Household Words. On peut rapprocher cette  écrivaine de Jane Austen et de George Eliot.

Mary Barton est son premier roman (A Tale of Manchester Life, 1848). Pour un premier roman c’est un véritable coup de maitre. Car le livre est intéressant à plusieurs titres:

  1.  C’est un véritable bildungsroman victorien ou roman d’initiation , ou roman d’apprentissage car nous allons suivre la vie de Mary Barton sur plusieurs années.
  2. Mais c’est aussi un roman historique qui nous narre cette période terrible de 1839-41 lorsque la ville ouvrière de Manchester connut une crise économique sans précédent touchant les ouvriers du textile; les gens mouraient d’inanition ou de maladies infectieuses (typhus, tuberculose) liées aux conditions d’hygiène inexistantes. Au XIXè siècle on appelait Manchester ‘cottonopolis » en raison des nombreuses usines qui filaient le coton et vers 1835 elle était la ville la plus industrialisée du monde. La Révolution industrielle a fait la richesse mais aussi la misère de cette ville.
  3. Et aussi, probablement par influence de son ami Dickens, c’est un roman que l’on appelle en Angleterre un « roman à la cuillère d’argent » (Silver Fork Novel) c’est à dire un roman où le descriptif est finement détaillé, assez critique de l’ élégance clinquante et pleine de frivolités de la bourgeoisie; ceci contrastait avec le dénuement total de la classe ouvrière et paysanne.

J’ai eu du mal avec ce roman. Il faut lire environ 300 pages très descriptives sur les conditions de vie et la vie quotidienne de ces pauvres ouvriers pour situer l’action du roman, puis cette action va s’accélérer de façon notable avec un certain  suspense ce qui fait que le lecteur, sur la fin, ne pourra pas lâcher le roman.

Pour situer la cadre du sujet romanesque, page 135…pendant les trois dernières années, le commerce avait langui de plus en plus tandis que le prix des matières premières augmentait sans cesse. La disparité entre ce que gagnaient les classes laborieuses et le prix de leur nourriture entraînait plus souvent qu’on ne l’imagine la maladie et la mort. Des familles entières étaient réduites à la portion congrue, puis à la famine. Même les philanthropes qui avaient étudié la question furent obligés de reconnaître qu’ils ne savaient trop quelles étaient les causes réelles de cette misère. Toute l’affaire était d’une nature si complexe qu’il devint pratiquement impossible d’en comprendre les tenants et les aboutissants. On ne sera donc pas surpris d’apprendre qu’une hostilité considérable se développa entre les travailleurs et les classes supérieures pendant ces temps de privations. L’indigence et les souffrances des ouvriers éveillèrent dans l’esprit de beaucoup d’entre eux de tels soupçons qu’ils se mirent à considérer leurs législateurs, leurs magistrats, leurs employeurs et même les ministres de leur religion comme leurs oppresseurs et leurs ennemis en général, ligués pour les réduire à la prostration et à l’asservissement. Le mal le plus grave, le plus durable aussi, qui se déclara pendant cette période de dépression économique est le sentiment d’aliénation entre les différentes classes de la société…

Mary Barton est une très jolie jeune fille qui a perdu sa mère très tôt et qui vit avec son père, ouvrier textile et syndicaliste. Dès son adolescence elle sera placée comme cousette ce qui lui permettra d’apporter quelque argent au foyer qui s’appauvrit de jour en jour. Sa beauté exceptionnelle fera son malheur car le riche fils d’un potentat local va la harceler de ses assiduités alors qu’il n’est intéressé qu’à la séduire et la perdre comme ce fut le lot de tant d’autres jeunes femmes de l’époque. Mais Mary Barton a un amoureux de longue date, le fils des meilleurs amis de ses parents qu’elle snobe car elle rêve d’une fulgurante ascension sociale et d’épousailles avec le séducteur. Cela est impensable pour l’époque. Mais in extremis, Mary Barton va comprendre sa méprise et réaliser l’amour qu’elle porte à ce garçon d’humble extraction qu’elle connait depuis son enfance.

Les choses ne seront pas du tout faciles pour Mary Barton, elle aura à souffrir et à payer pour avoir un jour, cru qu’elle pourrait échapper à sa condition.

Elisabeth Gaskell était fille de pasteur et femme de pasteur. Il y a dans le livre une constante invocation à la religion et aux bons sentiments. Cela peut surprendre.

Ce roman diffère terriblement de Cranford, qui a été lu et apprécié pour son côté pittoresque et bon enfant ; je ne m’attendais pas à lire un roman aussi dur, à la limite du soutenable. Nous sommes très loin des marivaudages des personnages de Cranford, mais il y a un point commun entre les deux livres qui m’a frappé : c’est l’entraide réelle et efficace parmi les gens, même totalement démunis; ils sont capables de se déposséder de ce qu’ils n’ont pas pour venir en aide de plus malheureux. Vraiment touchant. Un autre détail qui m’a interpellé, est en rapport avec la consommation d’opium que les gens « chiquaient » ou donnaient aux enfants afin de ne plus les entendre pleurer de faim. Cet opium leur apportait un moment d’oubli. Pour se procurer l’opium ils étaient prêts à tout, y compris à mettre au clou les dernières et miséreuses possessions matérielles dont ils disposaient.

Un livre terrible qui rappelle des choses ignominieuses.

MARY BARTON, Grands Romans Points P4289 (EG 1847), ISBN 978-2-7578-5884-4

L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante

 

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Elena Ferrante est le pseudonyme d’un écrivain italien qui cultive l’énigme depuis 25 ans (pas de photo disponible donc; c’est la deuxième fois que cela m’arrive dans ce blog). On pense seulement qu’Elena Ferrante est originaire de Naples et qu’elle (ou il?) serait née vers 1940. Le journaliste italien Claudio Gatti soulève l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de la traductrice romaine Anita Raja de 63 ans, hypothèse basée sur l’explosion des revenus de Mme Raja ainsi que ceux de la maison d’édition E/O qui publie Mme Ferrante.

Le nom d’Elena Ferrante serait inspiré d’Elsa Morante, l’écrivaine préférée d’Elena Ferrante (le jeu des boîtes chinoises en plus…). Il faut signaler que cet auteur mystérieux est plébiscité dans le monde entier avec 2,5 millions d’exemplaires vendus et des traductions dans 42 pays… L’auteur reconnaît dans des interviews données par écrit la part importante de l’autobiographique dans son oeuvre. Derrière ses livres on sent une grande sincérité, un ton viscéral, un regard sur la condition des femmes et une approche très psychologique des personnages et des situations.

J’ai publié en août 2016 un billet sur un roman de 2002 qui m’avait pas mal remuée et beaucoup plu: Les jours de mon abandon, l’histoire d’une séparation narrée de façon si crue qu’elle devient surréaliste. Un très bon et fort bouquin.

Sa tétralogie napolitaine, dont ce roman est le premier volet,  connaît un succès mondial; seuls les deux premiers tomes sont disponibles pour le moment en français (L’amie prodigieuse depuis 2014 et Le nouveau nom depuis 2016); il s’agit d’une saga d’environ 1700 pages autour d’une amitié forte entre deux filles d’origine modeste dans le Naples de 1958.

L’amie prodigieuse (L’amica geniale, 2011) a été traduit en français en 2014 et ce fût d’emblée un très grand succès de librairie mais aussi du bouche à oreille. L’écrivain Daniel Pennac aurait offert ce livre à beaucoup de ses amis, dit le bandeau qui entoure mon exemplaire de Poche (c’est un peu racoleur…mais quel parrainage!) : cela montre que non seulement Monsieur Pennac  est un bon écrivain mais qu’aussi il a du goût et qu’il est bon lecteur. Car ce roman est de lecture addictive, envoûtante, intéressante, et l’émotion qui en découle fait battre plus fort le cœur et circuler plus vite le sang. C’est un roman hyperréaliste qui fait penser au cinéma italien de la grande époque.

Dès le titre, le décor est bien planté : enfance et adolescence (entre 6 et 16 ans) de nos deux héroïnes au caractère bien trempé, mais si différentes : Lila Cerullo la noiraude surdouée, vive et acérée et Elena la blonde bûcheuse et assidue dans ses études, prête à suivre Lila dans des aventures qui peuvent être téméraires. Elles sont amies et éternelles rivales et c’est leur rivalité qui galvanise littéralement le lecteur. Elles s’opposent mais en même temps se façonnent en se regardant en face pendant 10 années (…elle avait ce qui me manquait et vice versa, dans un perpétuel jeu d’échanges et de renversements qui, parfois dans la joie, parfois dans la souffrance, nous rendait indispensables l’une à l’autre…). Nous assisterons à l’éclosion des deux jeunes filles après la puberté, l’âge de tous les changements.

Le roman démarre avec la volatilisation de Lila Cerullo, à l’âge de 66 ans, et depuis 15 jours, ayant pris grand soin d’emporter avec elle toute image personnelle. C’est son fils Rino (qui se prénomme comme son oncle, le frère de Lila) qui prévient son amie de toute la vie, Elena Greco de cette disparition. Alors Elena décide d’écrire sur son ordinateur leur histoire commune dans le Naples de la fin des années 50, dans un quartier populaire au sein d’une ville pauvre, écrasée par le soleil et déjà tenue par la Camorra.

La première chose qui lui vient à l’esprit, en pensant à Lila, c’est qu’elle était méchante… A partir de là, Elena va nous développer cette notion et nous donner toutes sortes d’informations sur ce qui fût leur enfance et adolescence entre 6 et 16 ans, les relations entre elles, avec leurs familles et leurs voisins.

C’est un univers haut en couleur que ces napolitains qui essaient de survivre dans un monde qui évolue vite; ils essaient de préserver leur code d’honneur, de conserver le poids de la famille, mais ils restent englués dans leur médiocrité, incapables de se projeter dans un monde nouveau. Ils sont globalement contre l’éducation de leurs enfants. Voilà, le mot est lâché, l’éducation est la pierre angulaire de ce premier tome dans un environnement amoureux, social et politique.

Car l’amitié entre ces deux fillettes sera cimentée par l’éducation pour Elena et la connaissance pour Lila. La famille de Lila Cerullo est la famille du cordonnier du quartier; il s’en sort mal mais entraîne néanmoins son fils Rino dans le métier. Lila Cerullo est intelligente, brillante même, mais elle ne s’opposera pas au dessein de ses parents qui la destinent au mariage, surtout s’il est profitable. La famille d’Elena Greco est celle d’un petit fonctionnaire, portier de mairie et Elena sera remarquée très tôt par ses professeurs: grâce à leur soutien sans faille, elle pourra continuer ses études de façon chaque année plus brillante.

Ces deux amies veulent échapper à leur milieu social et ne pas vivre la vie de leurs mères. Les mères sont dépeintes sans aucune complaisance, en appuyant bien sur leurs disgrâces physiques, leur soumission à l’autorité patriarcale et leurs tâches domestiques ingrates. Lila et Elena ne savent pas s’il faut partir ou rester dans le quartier, ce quartier qui constitue le centre du monde pour elles. Un quartier violent avec ses mafiosi, ses communistes, ses artisans, ses commerçants, ses traditions; un véritable ghetto où les enfants ne franchissent jamais les frontières et où les gens parlent en dialecte et méprisent la langue de Pétrarque.

Cette éducation va, in fine,  séparer les amies car elle apportera à Elena des arguments et du recul pour juger d’abord son amie d’enfance, mais aussi son entourage, c’est à dire sa propre famille et ses amis. Elle s’apercevra du clivage qui va s’installer entre elle et les autres.

Dans ce premier tome, nous avons un récit plein de fureur et de violence, nous assisterons au passage de l’enfance à l’adolescence de tout le groupe de jeunes autour des deux amies. Les personnages ont une réelle profondeur humaine et psychologique. On assistera à l’évolution physique et morale des deux amies; car cette amitié très forte n’est pas dénuée d’un côté obscur fait de rivalité, de jalousie latente, de mensonges, d’ambiguïté dans leur relation qui connait des hauts et des bas comme dans la vraie vie. C’est une amitié qui perdure dans le temps et naturellement comporte des ruptures, des éloignements, des silences et des affrontements.

Belle lecture, belle fresque napolitaine avec surabondance de personnages et profusion de noms mais que l’on arrive à situer grâce à la répétition. Personnages qui s’incrustent dans le cerveau du lecteur, lequel voudrait savoir davantage sur eux. Vraie densité des rapports humains, ce qui émeut parce tout sonne juste. C’est un roman de formation qui allie le souffle romanesque à l’analyse psychologique.

Et je me pose la question : laquelle des deux EST l’amie prodigieuse ? Lila ou Elena ?

L’AMIE PRODIGIEUSE, Folio 6052 (Gallimard 2014),  ISBN 978-2-07-046612-2