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Vous plaisantez, monsieur Tanner de Jean-Paul Dubois

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Jean-Paul Dubois est un écrivain français (Toulouse 1950) qui a fait des études de Sociologie, ayant travaillé comme journaliste et grand reporter. Sa bibliographie est assez vaste: 15 romans et son oeuvre pose un regard désabusé et distancé sur le monde et les rapports humains; ses héros ont souvent une vie névrosée et ses personnages sont originaires de Toulouse comme lui même, mais il est aussi attiré par l’Amérique.

Il y a des choses récurrentes dans les romans de Dubois : le prénom Paul pour le héros,  ou d’Anna pour l’épouse; le rugby apparaît souvent, mais aussi  des accidents et des morts brutales. La voiture est aussi un sujet important dans certains de ses livres.

On dit que cet écrivain est vraiment lui même quand il est drôle dans la tragédie et lorsqu’il rend cocasses des situations tristes.

J’ai lu son roman Une vie française (2004) un livre qui m’a plu beaucoup : la vie en parallèle de Paul Blick avec l’Histoire de la France entre 1950 et 2004; il y a une confrontation entre une vie chaotique-atypique et l’Histoire de la Vè République, ses grandeurs et ses bassesses. Le rythme du livre est soutenu, dévorant, avec une tension psychologique hors pair et une fin bouleversante. La succession (2016), sélectionné pour le Prix Goncourt m’a plu aussi beaucoup, reconnaissant aisément ce style si particulier à l’auteur avec son humour décalé et aiguisé.

Vous plaisantez, monsieur Tanner (2006) est un court roman avec des chapitres ultra courts, facile à lire et hilarant en même temps que dramatique.

Le protagoniste, Paul Tanner hérite d’une belle demeure familiale mais en piteux état. Pour la restaurer il va vendre son ancienne maison et va entamer sous nos yeux un via crucis inimaginable avec la succession des corps de métiers nécessaires à la remise en état. Je pense que la plupart d’entre nous ont vécu au moins un épisode parmi tous les épisodes tragi-comiques arrivés à monsieur Tanner. On rit beaucoup, souvent jaune avec cette galerie savoureuse et moqueuse de personnages hauts en couleur. Les qualités humaines et professionnelles de la plupart des artisans ne sont malheureusement pas à la hauteur des attentes. Il y a des abus et des supercheries plus que de raison.

Il s’agit probablement d’un récit autobiographique en partie avec des anecdotes que monsieur Dubois a dû récolter par ci par là. Tout sonne terriblement vrai.

Un livre jubilatoire pour celui ou celle qui n’a pas de chantier en ce moment. Car si par malheur on traverse une période de travaux, il vaut mieux passer outre cette lecture afin de ne pas perdre le sommeil et son latin par la même occasion.

VOUS PLAISANTEZ, Collection Points 1705, 2007 (J-P.D 2006),  ISBN 978-2-7578-0474-2

Plateau de Franck Bouysse

 

Résultat de recherche d'images pour "plateau franck bouysse"Franck Bouysse est un écrivain français de romans noirs (Brive-la Gaillarde 1965); il se dédie à l’écriture de façon exclusive depuis 2004.

Grossir le ciel (2014) est  son neuvième roman, livre qui m’a permis de découvrir cet auteur dont j’ai beaucoup apprécié la lecture.  J’en ai écrit un billet en juillet 2018 et c’est le livre qui m’a fait approcher le style poétique et si personnel de Bouysse, avec dans Grossir le ciel un terroir cévenol terriblement prenant, avec des personnages forts et un contenu plutôt âpre.

Plateau (2015) a reçu le Prix Chapel 2016 en Belgique et le Prix de la ville de Brive 2016, c’est un autre thriller psychologique très fort, un peu dans la veine de Grossir le ciel mais dans un autre décor rural : cette fois il s’agit du Plateau de Millevaches en Haute Corrèze dans le hameau de Toy avec 32 âmes à tout casser.

Dans Plateau nous avons  plus de personnages, encore une fois des taiseux, des ruraux endurcis à la tâche et attachés à leur sol, les derniers survivants d’une espèce bientôt disparue. Des gens entiers, détenteurs de secrets, des gens rudes et néanmoins très attachants. Des gens vrais décrits avec le souci du détail dans leur vie quotidienne.

Les personnages sont Virgile et Judith, des paysans âgés sans enfant qui vont affronter leur fin de vie avec courage et sans se dérober. Ils ont élevé Georges, le neveu de Virgile qui a perdu ses parents dans un accident de la route lorsqu’il avait 4 ans, Georges qui voulait sortir de l’état de paysan mais qui devra s’installer sur la ferme de ses parents sans occuper la maison, sur une caravane calée sur des parpaings. Corine, une nièce de Judith, malmenée par un mari qui la bat demandera asile à sa tante pendant quelque temps. Karl, un ancien boxeur assez mystique dont on ne sait rien et qui sera leur voisin le plus proche et le seul « ami » de Virgile. Et enfin, un mystérieux chasseur cagoulé qui rôde dans le hameau. C’est évident, l’arrivée de Corine va semer le trouble dans cet enclos, elle est à l’origine de changements irréversibles.

Tout ceci baigne dans un huis clos étouffant peuplé de non-dits et de secrets qui seront dévoilés au fil de la lecture.

La prose de Bouysse est toujours aussi riche, métaphorique, ornée de mots rares en accord avec l’habitat, c’est une orgie lexicale peut-être un peu trop surabondante et qui noie par moments le récit. Mais quel feu d’artifice ! Quelle psychologie aussi pour définir ses personnages et les lieux.

Un échantillon de la prose de l’auteur (il décrit le Plateau)…la roche affleure bien souvent, distançant ajoncs, callunes et toutes sortes d’herbes faméliques. Les arbres, quand il y en a, on ne sait dans quelle matière ni jusqu’où ils vont puiser le sens de leur vie, dans quelle terre ruissellent leurs racines, sur quel magma la graine a bien pu germer et enfanter, avec l’unique projet de subir le vent, le froid, la neige et parfois la brûlure. Là où la mort modèle la vie jusqu’à la déraison. Là où des rochers se dressent vers le ciel, desquels dévalent des ombres impénitentes et se retirent en terre sainte. Là où le vent se laisse aller à parfaire les sons pour rien d’humain. Là où des peureuses sirènes viennent et repartent, leurs voix atones disparaissant dans la canopée torturée par la brise. Où de pauvres graals emplis de sève et de sang sont attirés par un même coeur enfoui dans le tréfonds de la terre. Où l’alternance des saisons bride les espoirs de ce monde. Où la seule obsession de la fleur visitée par l’abeille est de faire face à l’hiver glacé. Là. Où la pluie ruisselle sur des tuiles d’écorce pour s’en aller rejoindre de profondes citernes…

Franck Bouysse est un auteur de textes envoûtants, ensorcelants quelque peu hypnotiques et qu’il faudrait déguster avec parcimonie et sûrement relire. Comme il faut doser son plaisir, j’attendrai un peu avant d’entamer Glaise qui attend sagement sur mes étageres (et qui se passe en Auvergne, terre chère à mon coeur).

PLATEAU, Le Livre de Poche 34455, 2017 (FB 2016),  ISBN 978-2-253-16417-3

Mélodie de Vienne d’Ernst Lothar

Résultat de recherche d'images pour "ernst lothar"  Ernst Lothar, de son vrai nom Lothar Ernst Müller est un écrivain, directeur de théâtre et scénariste autrichien (Moldavie 1890-Vienne 1974). La famille Müller s’installe à Vienne en 1897 où Lothar suivra des études de Droit. Il va se consacrer à l’écriture à partir de 1925 et fréquentera Stefan Zweig, Robert Musil, Joseph Roth. Ce livre, Mélodie de Vienne fut publié en Anglais en 1944 sous le titre L’ange à la trompette. Histoire d’une maison et en Allemand en 1946, lors du retour à Vienne de l’auteur qui avait fui le nazisme en 1938, s’installant à New York.

Ce vaste roman n’avait pas été réédité depuis 1963 et l’oeuvre a été redécouverte en Italie en 2013. C’est un bijou littéraire.

Dans les années d’après-guerre ce livre fut un best seller et il a été porté à l’écran en 1948 par Karl Hartl avec un grand succès populaire, on peut le voir sur Youtube en Allemand sous le titre Der Engel mit der Posaune ( youtu.be/QR7WcFd8uqc).  Une deuxième version cinématographique en 1950 fut filmée par le britannique Anthony Bushell.

Ce vaste roman est la saga de la famille Alt, des facteurs de pianos de père en fils et le livre s’articule autour de leur vaste demeure sise au 10 Sielerstätte, au coeur de Vienne. L’ancêtre Christophe Alt avait fabriqué un piano sur lequel a joué Mozart et la famille garde cette pièce comme un trésor dans leur salon jaune, une salle réservée aux réceptions.

La famille Alt au complet reside dans cette maison qui est divisée en appartements. Tous les personnages de cette vaste famille sont intéressants et bien esquissés. Nous serons les témoins privilégiés des avatars d’une  famille autrichienne mais derrière la saga des Alt l’auteur nous livre l’histoire de l’Autriche entre 1890 et 1940 environ.

L’ascension sociale de cette famille dans le cadre rigide de la société impériale austro-hongroise du XIXè siècle, oblige les Alt à se conformer aux règles de la Haute Société Viennoise.

Franz Alt est issu de la troisième génération, il tombera amoureux de la belle Henriette Stein qui a des origines juives, ce qui déplaira au clan Alt. Le mariage se fera contre tous et ce sera un mariage mal assorti malgré la naissance de quatre enfants dont le dernier est adultérin. Henriette a des moeurs trop libres pour l’époque. Les deux fils ainés son totalement différents : l’aîné, Hans sera le préféré de sa mère et deviendra un patriote; le deuxième Hermann s’opposera à la famille et deviendra pro nazi.

La fabrique de pianos va subir les temps nouveaux avec la révolte des ouvriers puis la réquisition par les nazis dans le cadre de la réorganisation des milieux d’affaires en raison des deux ascendances juives (la mère de Hans et Selma son épouse).

Le choc culturel fut particulièrement violent en Autriche à la fin du XIXè siècle, ce qui va secouer toutes les classes sociales mettant en cause les fondements même du pouvoir et de la légitimité. Ceci explique l’exceptionnelle éclosion culturelle de Vienne à cette époque.

Derrière la saga de la famille Alt défilent des faits historiques de premier plan tels que la fin de l’Empire austro-hongrois avec François-Joseph qui, au cours de 70 ans de règne, ne vit pas venir les changements, puis le suicide du Prince héritier Rodolphe (amant d’ Henriette dans le roman), l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, la Première Guerre Mondiale, l’essor du mouvement ouvrier, la montée du nazisme et l’Anschluss de l’Autriche…

Drôle de pays cette Autriche. Dans le roman page 288 Fritz Alt , frère de Hans, opine ainsi…D’accord, ailleurs qu’en Autriche on dirait que c’est de la folie ! Mais en Autriche, la folie procède de la méthode. L’Autriche est une communauté obligée, ça ne t’avait jamais frappé? Une cohabitation d’éléments disparates ! Les Tchèques détestent les Allemands. Les Polonais les Tchèques. Les Italiens les Allemands. Les Polonais les Tchèques. Les Italiens les Allemands. Les Slovaques les Tchèques. Les Slovènes les Slovaques. Les Ruthènes les Slovènes. Les Serbes les Italiens. Les Roumains les Ruthènes. Et les Hongrois tout ce qui n’est pas eux…Ceci donne une idée du rempart qui a constitué l’Autriche face à tant d’identités différentes, sans compter que l’Autriche est une frontière occidentale de l’Europe.

L’Autriche vue du dedans donne l’ampleur de la décadence dans laquelle elle s’est peu à peu enlisée. L’héritier de l’Empire, l’Archiduc Rodolphe, ne voulait pas régner car malgré une névrose, il percevait  ce qu’il y avait de faux et d’apprêté dans le système. Page 85 on peut lire des choses terribles de la part de Rodolphe envers l’Empereur, son père…La médiocrité, oui! Voilà ce qu’il adore! Surtout ne pas attirer l’attention! Sauver les apparences! Une amie pour causer, rien d’autre-bien entendu! Il aime tellement l’art! Et soigne sans aucun préjugé les relations avec les personnes de rang inférieur! Et n’a jamais, jamais eu de maitresse – un homme comme lui, irréprochable, si pieux! Laissez-moi rire! Quand je pense que le monde est encore dupe de cette comédie de décence et de popularité jouée par un homme que personne ne supporte: ni sa femme-qui le fuit-, ni ses enfants-pour qui il n’a pas l’ombre d’un sentiment-, ni ses ministres-qui le craignent, ni ses sujets-qu’il ne voit jamais! Un aveugle-sourd, fier d’être en retard sur son époque, et qui ferme la bouche à ceux qui voudraient lui ouvrir les yeux et les oreilles-pas avec passion, non, la passion lui est inconnue, mais avec cette morgue qui vous glace les sangs! Un homme qui se fie au  grand-oncle Albrecht complètement sclérosé, à cette nullité de Kálnoky et ne jure que par ce Taaffe encore plus incapable s’il est possible, et par Beck! Un homme sans imagination, sur qui tout glisse comme sur une pierre! Un homme atroce! Un homme auprès de qui il est impossible de vivre !

C’est une pépite, un livre intéressant et facile à lire dont le sujet recoupe un peu celui de l’oeuvre maitresse de son contemporain Robert Musil, de seulement 10 ans son aîné L’homme sans qualités, un autre roman sur le même thème mais difficile à lire car avant-gardiste et comportant plus de 2000 pages; ce livre n’a été disponible en français que depuis 2011  (deux tomes en Allemand parus en 1930 et 1933).

Une saga d’une ampleur comparable à Les Buddenbrook de Thomas Mann (1901) et à La famille Karnovski d’Israel Joshua Singer (1943).

MÉLODIE DE VIENNE, Liana Levi-piccolo 2016 (EL 1944),  ISBN 978-2-86746-972-5

Dernier jour à Budapest de Sándor Márai

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Sándor Márai est un  écrivain et journaliste hongrois né en 1900; il s’est donné la mort à San Diego, USA, en 1989 où il vivait exilé depuis 1980 (il avait pris la nationalité américaine). Márai s’est exilé en 1948 lors de l’entrée des chars russes à Budapest, d’abord en Suisse puis en Italie et ensuite aux USA.

Pendant son exil et à partir de 1948, l’écrivain avait été totalement oublié en Europe où il sera redécouvert en 1990 après sa mort  grâce aux Éditions Albin Michel.

Aujourd’hui l’œuvre de Márai est considérée comme faisant partie du patrimoine européen avec une réputation à l’égal d’un Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Musil, Rilke, Kafka, Kundera,  etc. Ce sont des écrivains consacrés de la Mitteleuropa et Márai est l’un des derniers représentants de la culture brillante et cosmopolite de cette Mitteleuropa emportée par la chute de l’Empire austro-hongrois et par les totalitarismes. L’écrivain croyait sur la victoire de la morale sur les instincts, en la force de l’esprit et en sa capacité de maitriser les pulsions meurtrières de la horde. L’homme s’est tristement trompé.

 C’est un écrivain qui n’est pas facile à lire, son oeuvre est profonde, psychologique et désenchantée car elle reflète bien la fin d’un monde civilisé et cosmopolite qui s’est effondré avec l’arrivée des communistes en Europe de l’Est; de fait, ses livres furent brûlés par les communistes en place publique car ils représentaient une certaine idée de la bourgeoisie.

J’ai lu plusieurs livres de Márai et c’est déjà le cinquième livre commenté dans ce blog ! Mes préférences vont à Les braises (1942) parce que c’est un condensé de ce que représente le savoir faire de Márai : la confrontation de deux personnages dans un contexte très psychologique, très intellectuel.

Dernier jour à Budapest a été écrit en 1940 en hommage à l’écrivain Gyula Krúdy (1878-1933) et à la Hongrie d’entre-deux-guerres. Gyula Krúdy fut le maître de Sándor Márai.

C’est un roman que j’ai eu le plus grand mal à finir, je me suis ennuyée et agacée devant tant de références totalement hermétiques pour moi. Je crois que c’est une oeuvre pour hongrois cultivés.

Dans le livre, l’alter ego de Krúdy apparaît sous le sobriquet de Sindbad, c’est un chant désespéré de la part de Márai (dans sa veine désenchantée), un roman mélancolique avec un style désuet fait de longues phrases rythmées par des anaphores ad libitum (=reprise du même mot au début de phrases successives).

Ce Sindbad du roman est un écrivain hongrois disparu et un vrai anti-héros: c’est un sybarite qui recherche une atmosphère, des lieux, des odeurs…Il erre dans les cafés et les gargotes, les hôtels, le bain turc, il fuit la ville moderne. C’est un réac et un passéiste. Il mène une quête névrotique des souvenirs sur un passé révolu.

Sándor Márai a construit probablement un être pétri avec du réel mais aussi avec de la fiction : Sindbad est un dandy ténébreux, une légende de la bohème littéraire de Budapest d’entre-deux-guerres.

Sindbad savait tout des Hongrois et, toute la journée, il se disputait avec eux, il leur cherchait querelle, il critiquait leur terreur de la vie, leur tendance à l’excès, leur pudeur prudente; il critiquait tout ce qui avait trait à eux, parce qu’il les aimait. Et, surtout, il écrivait parce qu’il aimait sa patrie, qu’il avait besoin de pester contre elle et qu’il aurait aimé raviver les forces de sa nation. Il écrivait parce que ces forces, il les sentait partout, dans la façon de boire et de manger, dans l’attitude, la vision des choses, l’humeur, la conduite, le caractère. Il écrivait parce qu’il éprouvait de la compassion pour les Hongrois, pour ce peuple singulier et taciturne dont le destin était peut-être de posséder un système nerveux, un caractère et un goût plus subtils que le caractère et le système nerveux des peuples alentour. Le Hongrois pouvait être sévère, excessif et farouche mais cruel, jamais. Il était capable de rêver; il reste très peu de gens qui savent rêver dans le monde. Le Hongrois était capable de mourir pour sa retraite, tellement il la désirait, mais il était incapable, même pour elle, de se livrer à une malhonnêteté. Les Hongrois étaient solitaires; et Sindbad les aimait parce qu’il se sentait apparenté à chacun d’entre eux (page 146).

D’après la traductrice spécialisée dans Márai, Catherine Fay, (dont ce livre est la huitième traduction !), Sándor Márai a réussi à rentrer dans le souffle de Krúdy (considéré comme « un écrivain pour écrivains », pour vous situer la complexité de lecture) et à rendre, entre autres détails, l’importance que revêt le fleuve Danube dans l’âme d’un Hongrois car c’est une véritable colonne vertébrale de la Hongrie. Page 48…Sindbad entretenait de bonnes relations avec le Danube. Autant que possible, il avait toujours habité à proximité de ce corps immense et paresseux, il en connaissait chaque variation et chaque caprice, il connaissait sa voix et ses couleurs, ses oiseaux et ses humains, ainsi que ses mystères nocturnes, lorsque les suicidés font la course avec les mouettes rêveuses en direction de Paks, il connaissait la clameur de ses étés, sa blondeur et ses lubies de soie bleue, il connaissait le fleuve impatient comme un poète vagabond, le fleuve noir et tragique, porteur des secrets les plus abjects et des sanglantes menaces de la ville.

Oui un livre assez abscons pour qui n’a pas les clés des lieux et des personnages évoqués. J’ai trouvé page 228 un paragraphe qui résume assez bien la problématique soulevée par la lecture de cet ouvrage :Sindbad était descendu en ville à la recherche des souvenirs de sa vie et d’un monde disparu, et il y avait quelque chose de profond, d’élégant et de chevaleresque que seuls les connaisseurs étaient capables d’apprécier…Dame, oui, seuls les connaisseurs !

DERNIER JOUR À BUDAPEST, Albin Michel 2107 (SM 1979),  ISBN 978-2-226-39640-2

La succession de Jean-Paul Dubois

Résultat de recherche d'images pour "jean paul dubois la succession"Jean-Paul Dubois est un écrivain français (Toulouse 1950) avec des études de Sociologie, ayant travaillé comme journaliste et grand reporter. Sa bibliographie est assez vaste: 15 romans. Son oeuvre pose un regard désabusé et distancé sur le monde et les rapports humains; ses héros ont souvent une vie névrosée. Souvent ses personnages sont originaires de Toulouse comme lui même, mais il est aussi attiré par l’Amérique.

Il y a des choses récurrentes dans les romans de Dubois : le prénom Paul pour le héros,  ou d’Anna pour l’épouse; le rugby apparaît souvent, mais aussi  des accidents et des morts brutales. La voiture est aussi un sujet important dans ses livres.

On dit que cet écrivain est vraiment lui même quand il est drôle dans la tragédie et lorsqu’il rend cocasses des situations tristes.

J’ai lu son roman Une vie française (2004) qui lui a valu le Prix Femina et le Prix FNAC de cette année. Un livre qui m’a plu beaucoup : la vie en parallèle de Paul Blick avec l’Histoire de la France entre 1950 et 2004; il y a une confrontation entre une vie chaotique-atypique et l’Histoire de la Vè République, ses grandeurs et ses bassesses. Le rythme du livre est soutenu, dévorant, avec une tension psychologique hors pair et une fin bouleversante.

La succession (2016) a été sélectionné pour le Prix Goncourt. J’ai bien aimé, reconnaissant aisément le style de l’auteur avec son humour si particulier, si aiguisé. En revanche, la partie afférente au jeu de la pelote basque m’a rebuté car il y a beaucoup de pages sur ce sujet mais cela est nécessaire à la trame du livre.

Car c’est l’histoire d’un terne bonhomme qui se prénomme encore une fois Paul, né au sein d’une famille de fous suicidaires et d’excentriques. Depuis le grand père, Spyridon Katrakilis qui fut l’un des médecins de Staline et qui dut fuir la Russie lorsque celui-ci est mort au décours d’un AVC. C’est à Toulouse qu’il s’installa pour se suicider en 1974. Puis le père de Paul, Adrian Katrakalis, autre médecin généraliste installé à Toulouse dans la grande maison familiale qui va se suicider de la façon la plus organisée et atroce imaginable. La mère de Paul, Anna Gallieni,  entretenait une étrange symbiose avec son frère cadet Jules, elle se suicidera aussi quelques mois après le suicide de son frère…

Paul Katrakalis aura peu de rapports affectueux avec les siens et après avoir fait sa médecine comme le voulait son père, se consacrera à la pelote basque en Floride où il mènera une vie esseulée et sans joie, vivant chichement et s’amourachant d’une femme de 28 années plus âgée. Au cours d’une sortie en mer il va sauver un petit chien qui deviendra son compagnon fidèle.

Ici nous avons le descriptif détaillé de la vie d’un pelotari avec peu de grandeurs et beaucoup de bassesses, tout comme dans beaucoup d’autres champs d’action, j’imagine.

Malgré la forte névrose qui entoure chaque personnage du roman, l’histoire se laisse lire avec plaisir par le détachement que met Dubois à nous narrer cette histoire, par le panache des personnages autres que Paul Katrakalis et par les incessantes touches d’humour. Du pur Dubois : des décès violents, les prénoms Paul et Anna à l’affiche, des névroses à gogo, Toulouse et l’Amérique et plein d’humour. Un régal.

LA SUCCESSION, Points P4658 2017 (J-P.D 2016),  ISBN 978-2-7578-6940-6

L’enfant perdue (Tome 4) d’Elena Ferrante

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Elena Ferrante est le pseudonyme d’un écrivain italien qui cultive l’énigme depuis 25 ans . On pense qu’Elena Ferrante est originaire de Naples et qu’elle  serait née vers 1940. Le journaliste italien Claudio Gatti a soulevé l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de la traductrice romaine Anita Raja de 64 ans, hypothèse basée sur l’explosion des revenus de Mme Raja ainsi que ceux de la maison d’édition E/O qui publie Mme Ferrante. Il faut dire que depuis 20 ans cet écrivain se cache et qu’elle avait prévenu son éditeur avec ces mots… »de tous vos écrivains, je serai celle qui vous importunera le moins. Je vous épargnerai jusqu’à ma présence ».

Le nom d’Elena Ferrante serait inspiré d’Elsa Morante, l’écrivaine préférée d’Elena Ferrante (le jeu des boîtes chinoises en plus…). Cet auteur mystérieux est plébiscité dans le monde entier avec 10 millions (2 millions en France pour les 3 premiers volumes) d’exemplaires vendus et des traductions dans 42 pays… L’auteur reconnaît dans des interviews données par écrit la part importante de l’autobiographie dans son oeuvre. Derrière ses livres on sent une grande sincérité, un ton viscéral, un regard sur la condition des femmes et une approche très psychologique des personnages et des situations.

J’ai publié en août 2016 un billet sur un roman de 2002 qui m’avait pas mal remuée et beaucoup plu: Les jours de mon abandon, l’histoire d’une séparation narrée de façon si crue qu’elle devient surréaliste: un très bon et fort bouquin. Puis vint la tetralogie, avec  L’amie prodigieuse (Tome 1) commentée en octobre 2016, Le nouveau nom (Tome 2) en mars 2017, et Celle qui fuit et celle qui reste (Tome 3) en avril 2017.

Je conseille de lire la saga en faisant suivre les tomes car l’espacement  dans la lecture nuit beaucoup à la compréhension de la trame. J’ai été terriblement gênée avec la filiation et les noms des nombreux personnages et ce, malgré l’index en début d’ouvrage.

C’est une tétralogie napolitaine qui connait un succès mondial dont ce roman est le dernier volet. Il s’agit d’une saga d’environ 1700 pages autour de l’amitié  entre deux filles d’origine modeste dans le Naples de 1958. Une adaptation pour la télévision est en cours à Naples dans le quartier du Rione Lizatti qui aurait servi de cadre à cette saga. Il y aura 4 saisons de 8 épisodes; la France aurait acquis déjà des droits via Canal +.

Si le premier tome évoque l’enfance de Raffaella Cerullo (Lila, Lina) et d’Elena Greco jusqu’à leur adolescence, le deuxième tome évoque leurs vies entre l’adolescence et le mariage de Lila à l’âge de 16 ans, un mariage qui va tourner à la catastrophe. Le troisième tome narre le départ d’Elena Greco pour suivre des études à Pise (c’est celle qui fuit) alors que Lila reste à Naples où le mariage opulent avec l’épicier Stefano va sombrer corps et biens (celle qui reste).

Le quatrième tome va couvrir les 30 dernières années de l’amitié des deux femmes et les épreuves seront terribles pour les deux amies.

Lila est restée à Naples et a connu la misère après la séparation d’avec Stefano, elle a été souvent agressée, vilipendée, mal comprise, mais elle s’est battue jusqu’à ses dernières forces et a réussi à monter une affaire d’informatique qui marche bien avec Enzo, un homme qui lui est dévoué mais qu’elle n’aime pas (elle n’aime personne au sens conventionnel, même pas Elena je crois !). Quant à Elena, après avoir fait un mariage bourgeois et fréquenté un milieu intellectuel digne de son niveau d’études, elle va tout plaquer pour un amour de jeunesse (Nino Sarratore) et revenir à Naples où elle renouera avec la conflictuelle Lila. Les deux femmes, à 36 ans, vont retrouver le chemin de l’affection, elles si différentes en tout et pourtant si proches. Ce qui va les rapprocher est la maternité car elles auront un enfant à quelques semaines d’intervalle, Lila avec Enzo et Elena avec Nino, l’érudit devenu politicien, tellement inconstant.

La narratrice de leur histoire est Elena, nous ne connaitrons jamais le fond de la pensée de Lila qui cache bien son jeu et agit en conséquence, c’est au lecteur de se faire une opinion…

Ce qui rend cette saga prenante, je trouve, c’est que cette amitié est fort complexe. Comme le lecteur arrive à connaitre les deux femmes d’assez près et pendant des années, on a l’impression d’incursionner au plus profond d’elles mêmes et là, nous découvrons des personnalités qui baignent dans une humaine contradiction; c’est là la richesse de cette saga, je trouve. Ce sont des personnalités assez fortes, et Lila bien plus forte qu’Elena : car elle la domine (et Elena la craint), elle commande tout le monde, elle surveille chaque personnage du quartier avec ses yeux réduits à des fentes (comme un reptilien).

Et au-delà de l’amitié entre Lila et Elena il y a dans cette tetralogie beaucoup d’autres choses, comme le rôle que joue  l’éducation, le fond politique de l’inestable Italie, le tremblement de terre de 1980, les effets de la drogue sur le quartier et leur famille, la Camorra omniprésente, la violence dans les rapports entre les gens, les positionnements sur la condition des femmes et de la féminité venant de l’instruite Elena (…j’avais observé chez ma mère et chez les autres femmes les aspects les plus humiliants de la vie familiale, de la maternité et de l’asservissement aux mâles. Je dis que, par amour d’un homme, on pouvait être poussée à commettre n’importe quelle infamie envers les autres femmes et envers ses enfants, page 56).

Elena est accaparée par son travail d’écrivain et néglige beaucoup ses filles. On dirait qu’elle se cache derrière ce travail afin de ne pas faire face à beaucoup d’autres choses. Lila est beaucoup plus frontale et rencontre aussi des situations bien plus dramatiques à vivre.

Il y a dans ce livre un évènement tellement dramatique que la situation pour Lila devient presque inénarrable et cette condition va déterminer la descente aux enfers de Lila qui sera, pour une fois, anéantie. Elle va s’éclipser de la narration et on se souvient que la saga débute avec la disparition de toute trace matérielle de Lila et qu’Elena se décide à écrire leur histoire…

Une fresque qui laisse KO d’émotions, avec des personnages desquels on a du mal à s’en séparer. Tout ceci est à rattacher au style d’écriture très direct de l’écrivaine avec des bouleversements permanents au sein de la narration. Une des publications récentes qui m’aura le plus interpellé.

L’ENFANT PERDUE, Gallimard 2018,  ISBN 978-2-07-269931-3

Nos souvenirs sont des fragments de rêves de Kjell Westö

Résultat de recherche d'images pour "kjell westö den svavelgula himlen" Kjell Westö est un écrivain et journaliste finlandais (Helsinski 1961) de langue suédoise.

Nos souvenirs sont des fragments de rêves (2018) est son troisième livre traduit au français.

C’est un bildungsroman ou roman de formation puisque nous suivrons la saga d’un finlandais depuis son adolescence jusqu’à la soixantaine environ.

Le narrateur est issu de la classe prolétaire et toute sa vie il sera confronté à la riche famille  Rabell qu’il va côtoyer tout le long de son existence, avec des comparaisons incessantes entre leurs membres et lui même ou sa famille. Les membres de la famille Rabell sont nombreux : le grand père Poa, altier et méprisant, le père Jakob dont on cache la folie, la mère Clara qui mène sa vie, le fils Alex (son ami) qui a honte de la folie de son père et camoufle sa maladie en inventant une absence, la fille Stella qui sera l’amour de la vie du narrateur avec laquelle il aura une relation ayant des hauts et des bas et qui finira par se transformer en amitié.

La saga de cette famille ainsi que le devenir du narrateur baignent dans les évènements historiques de la Finlande des années 70 jusqu’à nos jours. Il est intéressant de constater et de comparer les différences manifestes entre une mentalité scandinave et une mentalité latine: par exemple si l’on compare une saga comme celle-ci à une saga méridionale comme celle proposée par Elena Ferrante. Les deux livres comportent pareillement une ribambelle de personnages mais ce sont des personnages au comportement si opposé qui évoluent dans des ambiances si différentes; la comparaison est enrichissante.

Le livre est un gros pavé de plus de 500 pages qui m’a semblé long par moments; j’ai trouvé que le personnage principal était particulièrement atone, assez veule; j’avais l’impression que sa vie lui passait par dessus la tête comme un rouleau compresseur sans qu’il arrive à imprimer aux évènements la tournure qu’il souhaitait.

La vie n’est pas un long fleuve tranquille, c’est clair. Ainsi passa la vie du narrateur, un peu terne, un peu solitaire en somme. Rien de bien marquant.

Tout à la fin du livre Stella Rabell donnera un sens au titre du roman, car lors d’énièmes retrouvailles, cette fois en pure amitié, elle dira la phrase suivante…j’ai toujours pensé que la sensation de déjà vu n’est qu’une sorte d’angoisse face à l’irréalité de la vie. Nos souvenirs sont des fragments de rêves…

NOS SOUVENIRS, Éditions Autrement 2018 (KW 2017),  ISBN 978-2-7467-4634-3