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Maria est morte de Jean-Paul Dubois

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Jean-Paul Dubois est un écrivain français (Toulouse 1950) ayant fait des études de Sociologie; il a travaillé aussi comme journaliste et grand reporter. Sa bibliographie est assez vaste: quelques 23 romans !

Son oeuvre pose un regard désabusé et distancé sur le monde et les rapports humains; ses héros ont souvent une vie névrosée, souvent ses personnages sont originaires de Toulouse comme lui même (tout en étant attiré par l’Amérique du Nord). Il y a des choses récurrentes dans les romans de Dubois : le prénom Paul pour le héros,  ou d’Anna pour l’épouse; le rugby apparaît souvent, mais aussi  des accidents et des morts brutales. La voiture peut être aussi un sujet important dans certains de ses livres.

On dit que cet écrivain est vraiment lui même quand il est drôle dans la tragédie et lorsqu’il rend cocasses des situations tristes.

Depuis que je l’ai découvert avec son livre Une vie française, j’ai souhaité lire tous ses livres (sur 23 ouvrages, je n’en suis qu’à la moitié…): Une vie française (2004) un livre qui m’a plu énormément: la vie en parallèle de Paul Blick et de l’Histoire de la France entre 1950 et 2004; il y a une confrontation entre une vie chaotique-atypique et l’Histoire de la Vè République, ses grandeurs et ses bassesses. Le rythme du livre est soutenu, dévorant, avec une tension psychologique hors pair et une fin bouleversante; ce livre a été primé en 2004 par le Prix Femina et le Prix FNAC. La succession (2016), sélectionné pour le Prix Goncourt m’a plu aussi beaucoup, reconnaissant aisément ce style si particulier à l’auteur avec son humour décalé et aiguisé. Vous plaisantez, monsieur Tanner (2006) est un court roman avec des chapitres ultra courts, facile à lire et hilarant en même temps que dramatique. Le cas Sneijder (2011), un autre de ses livres qui m’a plu, couronné du Prix Alexandre Vialatte 2012, tout à fait dans la veine de cet auteur excellent par le regard qu’il porte aux gens et aux choses. Tous les matins je me lève (1988), avec l’histoire d’un écrivain désabusé en manque d’inspiration qui comporte une suite de gags désopilants. Kennedy et moi (1996) un livre assez court, drôle à la façon « duboisienne« , mais il m’a plu un peu moins car peu crédible par certains détails, quoique comportant aussi  des passages désopilants. Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (2019) qui a obtenu le Prix Goncourt 2019, un très bon roman dont j’ai bien apprécié la partie canadienne. Les accommodements raisonnables (2008) est un très bon Dubois, corrosif à souhait. Cette lecture vient un peu trop vite après celle du Prix Goncourt, mais comme on dit familièrement « l’occasion fait le larron », j’ai eu l’occasion de le lire et j’ai sauté dessus. Si ce livre pouvait m’approcher de toi (1999) est un très ancien Dubois mais déjà nous reconnaissons « la patte » de l’auteur; ce livre a inspiré le réalisateur Philippe Loiret pour son film Le fils de Jean (2016),  mais Loiret  a choisi de se détourner quelque peu du texte et a pris une autre direction pour son film (film non vu). Vous aurez de mes nouvelles (1991) a reçu le Grand Prix de l’humour noir Xavier-Forneret de la même année, c’est un recueil de nouvelles que j’ai trouvé peu intéressant.

Maria est morte (1989) est un livre qui ne restera pas parmi mes préférés. Il m’a quelque peu désarçonnée par l’histoire et les personnages car j’ai trouvé que l’ensemble manquait de cohérence et l’histoire d’intérêt. En revanche, on retrouve bien cet humour latent de Dubois et quelques trouvailles de langage tout à fait originales et farfelues.

Quid de l’histoire? Un type mal défini, Samuel Bronchowski, part à la recherche de son épouse Gloria mal définie  aussi pour lui annoncer le décès de leur fille de 10 ans , qui aurait fait une chute fatale d’un escalier. La petite fille est morte depuis 2 ans et Gloria était partie avant, et la vie de Samuel est construite autour de cette annonce. On ne saura jamais quelles auront été les circonstances de cette mort, ni les circonstances du départ de Gloria. On ne sait pas où habite le protagoniste de l’histoire, Samuel,  mais l’on sait qu’il part dans un pays asiatique afin de la retrouver. On ne sait pas dans quel pays asiatique, sauf que c’est un pays en guerre avec toutes les atrocités inhérentes à la guerre. Toutes les personnes que Samuel croisera dans ce pays sont à la limite de la monstruosité, soit physique, soit morale. Après tant et tant de déboires, Samuel, ne retrouvera pas sa femme, ou si…Pas clair du tout car le récit baigne dans le flou, dans le visqueux, à la limite du malsain.

Quel intérêt cette histoire? Pour moi, aucun, avec un récit par moments cauchemardesque à la Kafka. Seule l’écriture sauve le lecteur de la perte de temps.

On retrouve les sujets de prédilection de Jean-Paul Dubois : les voyages, une ou des morts violentes, la voiture et le savoir pointu autour de la voiture, les piques pleines d’humour contre les dentistes…la chambre ressemblait soudain à une salle d’attente de dentiste. A cela près qu’ici les caries étaient dans les têtes. Elles rongeaient lentement les pensées et donnaient aux idées une haleine accablante…(page 132).

MARIA EST MORTE, Points roman (P14486) 2006, (JP-D 1989),  ISBN 2-75-78-001-6

Tout sur mon frère de Karine Tuil

Tout sur mon frère - Karine Tuil - SensCritique

Karin Tuil est une écrivaine française (Paris 1972) ayant fait des études de Droit et de Sciences Politiques. Elle a déjà publié pas mal de livres (11?) et je ne l’avais pas lu jusqu’à récemment. Grave erreur ! Elle écrit très bien et les deux livres lus sont d’une grande pertinence, ils sont intelligents.

J’ai déjà lu Interdit (2001) que j’ai adoré, c’est le deuxième roman de l’auteur: nominé au Prix Goncourt des Lycéens et lauréat du Prix Wizo. Plein de dérision et d’humour juive, drôle et bienveillante. Les choses humaines (2019) m’avait été très recommandé et maintenant je comprends pourquoi, un livre bien écrit, terriblement pertinent et qui aborde des sujets d’actualité. Un livre dur comme le temps qui court. Il a été primé par l’Interallié et le Goncourt des Lycéens 2019, c’est peu dire.

Tout sur mon frère (2003) est le quatrième roman de Karine Tuil et encore une bonne surprise de lecture. Sous un aspect un peu facile, il y a dans ce roman une étude psychologique et sociologique d’une grande profondeur qui laisse pantoise, car cette histoire ébranle le lecteur.

C’est l’histoire de deux frères mal assortis depuis l’adolescence. Les parents appartenaient à la classe moyenne assez intellectuelle : la mère professeur de grec et le père traducteur d’espagnol. Leur monde étaient les livres, livres qu’ils incitaient à lire aux deux frères. L’aîné est Arno qui va étudier le Droit et le cadet c’est Vincent qui fera tout pour gagner de l’argent au plus vite afin de ne pas mener la vie étriquée infligée par les parents.

Avec le temps l’opposition des deux frères sera féroce, surtout que Vincent deviendra un trader menant une vie stressante mais gagnant beaucoup trop d’argent. Il sera mal marié avec une femme vénale avec qui il s’ennuie. Son credo c’est gagner de l’argent, le dépenser, le montrer, avoir des maitresses auxquelles il impose un contrat de discrétion et la coke à longueur de journée pour tenir le coup. Vincent est un être antipathique, égoïste, hypochondriaque et finalement assez mal dans sa peau …(voilà pourquoi je préférais le désordre, j’avais fait le choix d’une vie chaotique, instable: la rigueur et la discipline m’apparaissaient comme les antichambres de la mort).

Quant à Arno, c’est plus ou moins un raté qui a trouvé le moyen de gagner un peu d’argent en écrivant des romans sur la vie dissolue de son cadet.

Après le décès de leur mère, disons par chagrin (pour éviter le spoiler), leur père fera un AVC qui va le rendre plus ou moins végétatif et à cette occasion les deux frères pourront enfin dialoguer et tirer quelques conclusions sur leur père et leur passé.

Il est question souvent dans ce livre des films de Pedro Almodovar qui sont tellement kitsch et en même temps tellement forts en affects. Vincent reconnait son frère dans le personnage du jeune homme idéaliste qui souhaite devenir écrivain dans le film Tout sur ma mère et de ce fait, il pense que le premier livre d’Arno plagiant sa vie amoureuse aurait du s’appeler Tout sur mon frère. Nous avons ainsi la clé du titre de ce livre.

On ira de surprise en surprise et la descente aux enfers n’épargne aucun sentiment sordide. Les aspects légaux de cette violation de la vie privée d’une personne sont très bien étudiés et la fin du roman est surprenante et instructive.

Encore un bon roman noir de Karine Tuil.

TOUT SUR MON FRÈRE, Grasset 2003,  ISBN 2-246-65401-7

Le chapeau de Mitterrand d’Antoine Laurain

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Antoine Laurain est un écrivain français (Paris 1972) qui connut le succès avec Le chapeau de Mitterrand, son quatrième roman.

J’ai lu de lui Le Service des manuscrits (2020),  un roman qui avait tout pour me séduire et m’intéresser autour d’une histoire qui montre l’envers du décor du monde de l’édition et avec une histoire policière, mais il m’a laissé une impression mitigée. Par le plus grand des hasards, je suis tombée sur Millésime 54 (2018) et j’en ai profité pour le lire, alors que par principe j’évite de lire et commenter deux livres du même auteur de façon rapprochée (pour ne pas me répéter), mais Millésime 54  est d’un registre bien différent, c’est un conte fantastique dans un contexte du feel good dont la propriété est de nous faire sentir mieux. C’est une lecture facile et bienveillante.

Le chapeau de Mitterrand (2012)   a reçu le Prix Relay des voyageurs 2012 et le Prix Landernau-découverte de la même année; ce livre a été traduit dans plus de 11 langues et il s’est retrouvé parmi les meilleures ventes de traduction française au Royaume Uni. C’est une lecture délicieuse, fraîche et  montée comme un conte autour du chapeau de François Mitterrand alors Président de la République à la fin de son premier mandat. Antoine Laurain a su récréer très bien la France de cette époque avec plein de références encore présentes dans nos têtes comme dans la chanson de Cloclo Cette année là; il avait fait la même chose dans le roman Millésime 54 pour l’année 1954. Le livre démarre dans une brasserie parisienne où le Président arrive diner escorté de Roland Dumas et apparemment de Michel Charasse, des habitués. François Mitterrand oublie son chapeau et son voisin de table s’en empare sciemment.

A partir de là, rien n’est plus comme avant pour cet obscur cadre d’entreprise, Daniel Mercier, brimé par son chef. Il va commencer à prendre la parole et oser exprimer ses idées pour l’entreprise, idées entendues par le grand patron qui, immédiatement lui propose une promotion en province. C’est peu dire que la vie de cet homme va changer et en mieux !  Par la suite, il va oublier le chapeau dans un train entre Rouen et Paris et ce sera une femme, Fanny Marquant, qui va le récupérer, le porter, et trouver qu’elle a tout d’un coup la force de régler le compte à son destin de femme bafouée. Par la suite, elle décide de se séparer du chapeau et l’abandonne sur un banc du Parc Monceau tout en guettant la personne qui va oser le prendre…Cela ne tarde pas et c’est un homme d’aspect négligé qui va partir avec le chapeau en tête, c’est Pierre Aslan, un nez de la parfumerie en déprime chronique. Et encore une fois, la vie de cet homme va changer radicalement avec l’arrivée du chapeau…

Mais le premier usurpateur du chapeau ne se console pas de l’avoir perdu et fera tout pour le récupérer…

A la fin du livre et par le hasard des circonstances, chapeau, voleur et propriétaire vont se retrouver à Venise où François Mitterrand se rendait chaque année et où Daniel Mercier, a voulu se rendre 10 ans après sa lune de miel, cette fois avec femme et fils.

Les esprits vont se rencontrer et la fin est très jolie.

Ce que tout le monde ne savait pas, c’est que Mitterrand dès le début avait mis les SR sur l’affaire et qu’il suivait pas à pas les péripéties de son cher (au propre comme au figuré) chapeau sans rien brusquer (voilà où passent les deniers arrachés au contribuable).

Très agréable lecture, légère comme une bulle de champagne, surfilée avec perfection et avec des personnages attachants.

LE CHAPEAU DE MITTERRAND, Flammarion 2012,  ISBN 978-2-0812-7412-9

Si ce livre pouvait me rapprocher de toi de Jean-Paul Dubois

Jean-Paul Dubois, la vie plus importante que les livres - Le Point

Jean-Paul Dubois est un écrivain français (Toulouse 1950) ayant fait des études de Sociologie; il a travaillé aussi comme journaliste et grand reporter. Sa bibliographie est assez vaste: quelques 23 romans !

Son oeuvre pose un regard désabusé et distancé sur le monde et les rapports humains; ses héros ont souvent une vie névrosée, souvent ses personnages sont originaires de Toulouse comme lui même (tout en étant attiré par l’Amérique). Il y a des choses récurrentes dans les romans de Dubois : le prénom Paul pour le héros,  ou d’Anna pour l’épouse; le rugby apparaît souvent, mais aussi  des accidents et des morts brutales. La voiture peut être aussi un sujet important dans certains de ses livres.

On dit que cet écrivain est vraiment lui même quand il est drôle dans la tragédie et lorsqu’il rend cocasses des situations tristes.

J’ai lu avec plaisir quelques uns de ses romans: Une vie française (2004) un livre qui m’a plu énormément: la vie en parallèle de Paul Blick avec l’Histoire de la France entre 1950 et 2004; il y a une confrontation entre une vie chaotique-atypique et l’Histoire de la Vè République, ses grandeurs et ses bassesses. Le rythme du livre est soutenu, dévorant, avec une tension psychologique hors pair et une fin bouleversante; ce livre a été primé en 2004 par le Femina et le Prix FNAC. La succession (2016), sélectionné pour le Prix Goncourt m’a plu aussi beaucoup, reconnaissant aisément ce style si particulier à l’auteur avec son humour décalé et aiguisé. Vous plaisantez, monsieur Tanner (2006) est un court roman avec des chapitres ultra courts, facile à lire et hilarant en même temps que dramatique. Le cas Sneijder (2011), un autre de ses livres qui m’a plu, couronné du Prix Alexandre Vialatte 2012, tout à fait dans la veine de cet auteur excellent par le regard qu’il porte aux gens et aux choses. Tous les matins je me lève (1988), avec l’histoire d’un écrivain désabusé en manque d’inspiration avec une suite de gags désopilants. Kennedy et moi (1996) un livre assez court, drôle à la façon « duboisienne« , mais il m’a plu un peu moins car peu crédible par certains détails, quoique comportant aussi  des passages désopilants. Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (2019) qui a obtenu le Prix Goncourt 2019, un très bon roman dont j’ai bien apprécié la partie canadienne. Les accommodements raisonnables (2008) est un très bon Dubois, corrosif à souhait. Cette lecture vient un peu trop vite après celle du Prix Goncourt, mais comme on dit familièrement « l’occasion fait le larron », j’ai eu l’occasion de le lire et j’ai sauté dessus.

Si ce livre pouvait m’approcher de toi (1999) est un très ancien Dubois mais déjà nous reconnaissons la patte de l’auteur: le personnage principal se prénomme Paul, sa femme Anna, il démarre à Toulouse, nous avons des morts violentes et nous finissons en Amérique. Il transparait aussi l’amour de Dubois pour les voitures ou les machines en général, objets sur lesquels il aime bien donner des détails techniques. Ce livre a inspiré le réalisateur Philippe Loiret pour son film Le fils de Jean (2016),  mais Loiret  a choisi de se détourner quelque peu du texte et a choisi une autre direction pour son film (film non vu).

Le titre, Si ce livre pouvait m’approcher de toi, fait allusion à la quête d’un fils pour son père qui est presque un inconnu. Paul Peremülter épousa Anna Davenport, une avocate nord-américaine dont  il divorça au bout de treize années en raison d’une incompatibilité de caractère, sans enfants à charge. La mère de Paul était morte dans un accident d’avion en compagnie d’un luxembourgeois sur lequel personne ne savait rien. Le père de Paul avait disparu dans un lac canadien où chaque année il se rendait pêcher deux fois par an. Après son divorce, Paul, quelque peu décontenancé, part en Amérique afin de se changer les idées;  il va là exercer quelques métiers. Puis il décide de partir au Canada sur les traces de son père et de contacter un ancien ami d’enfance de celui-ci qui avait émigré au Canada et qui le connaissait très bien. Ce sera pour Paul  Peremülter la découverte de la double vie de son père et le choc émotionnel qui s’en suit, le fait s’engager dans un pari fou…il va se jeter dans la traversée des Bois sales (bois à l’état sauvage) qui entourent le lac Flamand, une excursion quasi suicidaire pendant laquelle il essaiera d’assumer l’image d’un père fourbe.

Paul écrit des livres, il en est à son treizième et il a l’impression d’avoir quelque peu perdu son temps; il fait du bruxisme la nuit ce qui révèle bien son stress. Il mesure son oeuvre par le poids et par le volume : 24 cm de haut pour 3 kilos 490 grammes de papier. Voici l’aune de son oeuvre par la taille et le poids, une pile, soit 13 ans de vie pour produire moins de 4 kilos d’une matière qui n’a rien de bien précieux; voilà pour quoi il avait vécu, pour quoi il avait été payé, pour quoi tous les matins il s’était levé. De plus le chiffre 13 semble le poursuivre : 13 ans de mariage raté, 13 livres, et la mort de son chien bien aimé a bout de 13 années.

C’est un grand névrosé que ce Paul Peremülter avec un profil d’hypochondriaque d’anthologie quand il dit…je n’ignore pas que les cabinets de psychanalystes sont remplis de clients dans mon genre. Des hommes légèrement gauchis, habités par le doute, hantés par des questions recurrentes, le souvenir d’un père noyé, d’une mère tombée du ciel, taraudés par leur sexe, déçus par la sécheresse de leurs couilles (il a une anomalie des OGE responsable d’un manque de sperme), et démunis face à l’épreuve solitaire de la mort.

Dans ce livre Jean-Paul Dubois règle une nouvelle fois son compte avec les médecins (parfois c’est le tour des dentistes). Puisqu’il doit consulter et qu’il n’est même pas ausculté alors qu’on lui réclame 75 dollars pour la consultation, il écrit…la première chose que je remarquai en pénétrant dans son bureau, ce fut un autre livre, posé à la même place comme une évidence que cet homme-là exerçait son ministère à contrecoeur, qu’il détestait les malades, leurs kystes, leurs ganglions, et toutes leurs humeurs. Palper le dégoûtait, tâter l’écoeurait, et la vue d’une simple gorge irritée lui inspirait la plus profonde répugnance. Il ne croyait pas aux vertus de la médecine, une vulgaire mécanique d’ajustement. Sa seule foi, il la tirait des livres. Ce médecin était un grammairien rentré. Il était fait pour fouiller le ventre des oeuvres et non la panse de ses semblables. Ecarté des arts et lettres, il s’était à regret rabattu sur la science des abats.

Quelle serait la part de réalité et quelle serait la part de fiction dans ce récit? Peu importe mais il y a beaucoup de faits troublants. Voici la fin du livre…J’ai terminé ce livre. Comme les précédents, il m’aura pour un temps rapproché des vivants et des morts. C’est dans l’ordre des choses simples. Les journées passées à l’écrire, et parfois le veiller, m’auront aussi fait comprendre qu’en me lançant dans cet étrange voyage, avec l’impulsivité et la naïveté d’une mouche, j’avais confusément réalisé le rêve de tout homme: traverser la forêt de ses peurs pour accéder à ses émotions secrètes, ces infimes parcelles de bonheur qui sont en nous, tapies dans un endroit que nous ignorons, et que, souvent, nous recherchons pendant toute une vie.

Un joli roman, acidulé à souhait mais qui soulève des soucis existentiels.

.Le Fils de Jean - film 2016 - AlloCiné

 

SI CE LIVRE POUVAIT, Éditions de l’Olivier 1999,  ISBN 2-87929-218-2

Sérotonine de Michel Houellebecq

Michel Houellebecq / Sérotonine - THRILLERMANIAC Michel Houellebecq est le nom de plume de Michel Thomas qui a pris le nom de sa grand mère paternelle pour signer ses ouvrages; c’est un écrivain, poète et essayiste français (La Réunion 1956) considéré comme un précurseur dans la description du mâle occidental décadent des années 1990-2000 (misère affective et sexuelle).  Il a une grande admiration pour Honoré de Balzac et cela me le rend proche car c’est l’un de mes écrivains préférés par la richesse de son descriptif. Son émergence tonitruante dans les lettres françaises a donné l’adjectif houellebecquien car il faut bien reconnaitre qu’il existe un « phénomène » Houellebecq. En dehors de son métier d’écrivain il possède le diplôme d’ingénieur agronome. Son vedettariat commence en 1994 avec son premier roman Extension du domaine de la lutte (1994) où il disserte encore sur la misère affective de l’homme contemporain.

J’ai lu de lui uniquement son premier roman Extension du domaine de la lutte que je n’avais pas apprécié à l’époque, le trouvant trop apathique, cynique, baignant dans la désespérance du milieu des gens de 25-40 ans, que ce soit du milieu laboral (le pire) ou personnel (un désert); un véritable condensé d’amertume généralisée qui, à l’époque, m’avait paru in-su-ppor-table. Aucune envie de le relire, encore moins dans le contexte actuel de déliquescence généralisée.

J’ai succombé aux sollicitations d’un ami afin que je lise Sérotonine (2019), tu verras, disait-il, tu vas aimer, c’est bien écrit, ce n’est pas mal, etc. Aussi, j’ai vu cet hiver le film Thalasso avec le couple Houellebecq/Depardieu, film qui m’avait beaucoup amusé. Les deux compères désopilants, plein d’idées et se comportant comme deux gamins, m’avait paru distrayant et pas idiot du tout. Laurel et Hardy « pensants ». C’est un film de 2019 avec Guillaume Nicloux comme directeur.

Bon… veni, vidi, vici, mais sans le succès foudroyant. Je n’ai pas aimé, je n’ai pas trouvé que c’était bien écrit (absence de style, beaucoup trop de langue parlée). En revanche, c’est clair que l’auteur a des choses à dire, qu’il a le sens du propos juste et la vision stéréoscopique des choses. Il m’a fait sourire par moments, franchement, je ne le cache pas. C’est une prose un peu style « flux de conscience » où il couche sur le papier tout ce qui lui vient à la tête et probablement qu’il dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas et c’est aussi pour cela qu’il plaît. Il envoie des vannes à gauche et à droite avec un bon sens de l’à propos. Mais à côté de cela, beaucoup de vulgarité pour les choses du sexe et de la misogynie latente et patente.

Le roman qui se veut réaliste narre l’histoire d’un quinqua dépressif, ingénieur agronome (tiens!) qui disparaît pour échapper à une relation toxique avec une japonaise et à un emploi au Ministère de l’Agriculture. Il se fond dans le paysage et se considère aux portes de la mort en programmant son départ de cette vallée de larmes. Aucune pensée positive, auto-compassion puante, bonheur mesuré à l’aune de son appendice masculin et j’en passe. Une personnalité incapable de s’engager dans une relation enrichissante, amusante, incapable de regarder plus loin que son triste nombril.

Sérotonine dans ce livre est en rapport avec le syndrome dépressif du personnage central qui était sous traitement anti-dépresseur, un médicament sous le nom fictif de Captorix (pas mal comme trouvaille), il libère de la sérotonine au niveau de la muqueuse intestinale et ceci joue un rôle bénéfique dans la dépression..

Il y a dans ce texte probablement pas mal d’auto-fiction, mais le jeu de devinettes ne m’intéresse pas. Je m’intéresse aux histoires qui m’apportent un enrichissement, pas aux histoires accablantes, sans espoir, sans cette lutte pour la vie qu’est l’apanage du quotidien pour tout un chacun.

Un livre très noir assez trash, porteur d’idées au plan sociologique et sociétal, mais qui me laisse écoeurée.

SÉROTONINE, Flammarion 2019,  ISBN 978-2-0814-7175-7

Les chutes de Joyce Carol Oates

Apprendre à écrire des nouvelles avec les conseils de Joyce Carol ...

Joyce Carol Oates est une grande dame des lettres nord-américaines (Lockport, NY 1938); elle possède une très vaste bibliographie et plusieurs cordes à son arc : poétesse, romancière, nouvelliste, dramaturge, essayiste. Son nom circule depuis quelque temps pour un prochain Prix Nobel, ce qui me paraît tellement mérité (ainsi que pour le japonais Murakami)… Ella a publié aussi des romans policiers sous des pseudonymes : Rosamond Smith et Lauren Kelly. Je vais essayer de lire un ou deux thrillers de sa plume pour voir sa puissance narrative dans ce genre si particulier et si prenant quand l’auteur est bon.

Je suis assez épatée par la variété de sujets abordés par la romancière : chacun des romans lus dernièrement est tellement différent et tellement fouillé, ce qui denote une imagination d’une grande richesse. Les sujets récurrents de Mme Oates tournent autour de la pauvreté rurale, des abus sexuels, des traumatismes de l’enfance, de la satire sociale et de la violence en général. Son style est richement descriptif et me rappelle par moments celui d’un Honoré de Balzac. Mais ici les sujets peuvent être assez sombres, profonds, douloureusement psychologiques.

J’ai lu quelques livres de sa très vaste bibliographie, et je les ai trouvés tous bons, assez forts, parfois dérangeants. Par exemple sa biographie de Marilyn Monroe Blonde (2000) est un des meilleurs livres lus sur l’actrice;  La Fille tatouée (2003) est un autre roman sur la violence des sentiments. J’ai publié en janvier 2017, en Anglais, un billet sur Hudson River (2001), encore un excellent livre axé sur la classe « huppée-âgée » nord-américaine avec une note plutôt rare :  de l’humour acide. En juillet 2017, j’ai écrit un billet sur Valet de Pique, un excellent thriller gothique imprégné d’influences d’Edgar Allan Poe, un maître pour Mrs Oates. Puis Mon coeur mis à nu avec un billet en décembre 2017 un sacré pavé de plus de 600 pages  que l’on pourrait qualifier de roman picaresque, excellent.

Voici Les Chutes (The Falls 2004) qui a reçu le Prix Fémina 2005 au meilleur roman étranger. C’est encore une fois un roman très fort, très noir et qui m’a fait ressentir comme une chape de plomb sur les épaules dès le départ, un malaise, avec une prose d’une noirceur implacable mais en même temps l’envie de continuer la lecture en raison de la qualité de l’écriture. Quel talent, quelle profondeur dans les études psychologiques et dans le descriptif en général. Maintenant, j’ai préféré certaines parties plus que d’autres, j’ai été plus intéressée par certains personnages plus que par d’autres. Mais globalement c’est une écrivaine d’une force dévastatrice.

Les Chutes sont les chutes du Niagara, principal sujet dans ce vaste roman en même temps que la très étrange et retorse Ariah Littrell, épouse Burnaby, personnage principal du roman.

Les chutes du Niagara sont le lieu géographique où se déroule l’action de cette histoire familiale. Cette merveille de la nature est très intimidante par sa force tellurique, presque cosmique et déjà les premiers habitants de la contrée lui attribuaient des pouvoirs maléfiques (3 mille tonnes d’eau chaque seconde dans les gorges !). Dans une époque plus récente ces chutes d’eau ont une connotation différente: comme lieu touristique incontournable attirant des millions de visiteurs et puis comme lieu de lune de miel « féerique »pour beaucoup de gens, mais aussi comme lieu répété de suicides assez spectaculaires et délabrants.

Et ainsi démarre le roman, par la lune de miel de Ariah (dont un personnage du livre dira à un moment donné « mais quel prénom ridicule que celui d’Ariah« , je crois que c’était l’une des deux soeurs de son deuxième mari). Eh bien, je réalise à l’instant que c’est un prénom parfait pour cette femme dont presque le seul trait positif est de s’y connaitre en musique en en chant. Ariah va se marier une première fois avec un pasteur; elle restera mariée 24 heures et les causes de la disparition de ce premier mari ne seront jamais clairement énoncées, mais très clairement suggérées et cela vaut la peine de le lire. Par la suite elle fera un très beau mariage avec Dirk Burnaby, issu d’une riche dynastie propriétaire d’une des plus belles demeures attenantes aux chutes. Envers et contre tout Dirk Burnaby va l’épouser alors qu’elle n’est pas jolie ni intéressante, mais elle possède comme un feu intérieur, une vie intérieure qui va le subjuguer, non habitué qu’il était à fréquenter des femmes comme elle dans son milieu huppé.

Ce mariage contesté fera que Dirk va s’éloigner peu à peu de sa famille, mais peu importe parce qu’il est un des meilleurs avocats de la contrée et gagne tout l’argent que l’on peut souhaiter pour mener une vie très confortable. De plus cet homme est particulièrement beau et franchement épris de cette femme qui possède tellement de défauts sauf celui d’être falote. Étrange personne que cette Ariah Burnaby, imprévisible, implacable, bornée, inclassable, primesautière, psychorigide, irresponsable, égoïste, maso et j’en passe. Je n’ai pas aimé le personnage c’est sûr et les décisions qu’elle a prises pour elle et ses enfants sont stupides.

Elle aura 3 enfants et la relation avec eux sera difficile, tyrannique et malgré cela ils l’aiment vraiment et pour plusieurs raisons; je crois que la principale est qu’ils l’admirent; elle les subjugue en même temps qu’elle leur fait peur. Au cours de la narration et des années nous apprendrons leur devenir à chacun et cela sera si pitoyable que cela fend le coeur. Ayant chaque enfant un potentiel énorme, ils se sont enfermés dans la médiocrité la plus sordide en raison des options prises par leur mère. En 1978 après des années de souffrances et de privations, ils vont prendre conscience qu’il est encore temps de se prendre en main et ils vont changer de vie par leur propre choix, sans se concerter. Cela apporte un peu d’air frais au récit qui devenait accablant. On peut dire, toutes proportions gardées, que le roman aura un happy end et cela fait du bien au lecteur parce qu’ils sont de bons et courageux enfants.

Il y a plusieurs autres situations intéressantes dans le roman comme celle attenante à la famille Burnaby, une riche famille patricienne très connue et qui a joué un rôle important dans  cette région. On connait le penchant de l’écrivaine pour la satire/critique sociale et nous avons ici un descriptif fouillé de la classe ouvrière, soumise à une véritable exploitation sans aucun recours de la part de la société qui méconnait les abus et donne raison aux détenteurs de l’argent (industriels du coin, mafia). De plus cette zone proche des chutes du Niagara serait soumise à des pollutions importantes par les industries locales (en 1970 la région possédait la plus importante concentration d’usines chimiques des États Unis), pollutions enterrées dans le sol et surgissant dans les lotissements ouvriers avoisinants avec pléthore de maladies et des décès non reconnus et même ignorés par les pouvoirs publics, la médecine, les politiciens et toute la meute a qui profite les subventions et les bakchichs (des amis qui aidaient des amis, des hommes qui appartenaient aux mêmes clubs privés, qui étaient liés par des liens de familiarité et peut-être même de mariage et de parenté). J’imagine que Madame Oates n’a rien inventé et a du monter un dossier avec les faits qu’elle énumère. C’est accablant.

La trame du roman se corse quand le brillant avocat Dirk Burnaby se prend de pitié pour une femme vivant dans un lotissement de la zone et dont la famille est dévastée par les effets collatéraux de la pollution. Malheureusement il va se heurter de front avec les gens de sa caste et nous en verrons les conséquences. Quelqu’un qui connait Dirk Burnaby dira qu’il a commis une erreur qu’un avocat ne peut se permettre: sous-estimer la pourriture morale des adversaires. Il est de la même caste, et il n’a pas compris à quel point ils sont corrompus parce qu’en les regardant il voit des hommes comme lui.

Encore un roman très fort de Joyce Carol Oates.

LES CHUTES, Points  N° P1519 (JCO 2004),  ISBN 978-2-7578-3592-0

Virgin suicides de Jeffrey Eugenides

Jeffrey Eugenides | The Virgin Suicides & Fresh Complaint - YouTube

Jeffrey Eugenides est un écrivain américain (Detroit 1960), il détient un Master d’écriture créative de l’Université de Stanford; aujourd’hui il enseigne à Princeton. Il se dit un écrivain « lent », sortant un roman tous les six à dix ans, mais quels romans ! J’ai beaucoup aimé Middlesex de 2002 dont j’ai publié un billet en février 2014 (livre qui a fait plus de 3 millions de ventes !); Le roman du mariage (The Marriage Plot 2011) est un campus novel qui s’étire sur un peu plus d’un an  à partir de juin 1982 au sein de l’Université de Brown qui fait partie de l’Ivy League. Ce sont les années Reagan et le début de la crise économique; ce sont aussi les années de la fin des illusions (commenté en décembre 2014).

Virgin suicides (The Virgin Suicides 1993) est le premier roman de Jeffrey Eugenides, publié en français en 1995 sous  le titre de Les Vierges suicides, qui a changé de nom après le succès du film éponyme de Sofia Coppola.

Le film, The Virgin suicides de Sofia Coppola, date de 1999 et connut un énorme succès. La teneur du film est assez proche du livre dans la mesure où toute l’histoire baigne dans une atmosphère ambigue à souhait, un univers assez morbide où l’on pressent le drame.

C’est l’histoire des 5 soeurs Lisbon, cinq filles superbes qui se suivent entre 13 et 17 ans, elles vivent au sein d’une famille middle-class protestante et puritaine dans une banlieue aisée de Detroit dans les années 70 : le père est professeur de maths et assez particulier avec ses lubies et une mère au foyer particulièrement psychorigide. La plus jeune des filles, Cecilia va se suicider en premier (je ne fais pas spoiler car on a l’information dès le départ du livre).

Les narrateurs de cette histoire sont plusieurs, ils ont aujourd’hui 40 ans et ils n’ont pas oublié les soeurs Lisbon mais ils n’ont rien compris à leur suicide non plus. A l’époque ils étaient des adolescents qui vivaient dans le même quartier que les soeurs Lisbon, qui fréquentaient la même école et les mêmes personnes; mais ils n’ont jamais bien connu les soeurs, même s’ils passaient le plus gros de leur temps à les espionner et à fantasmer sur elles. Ces 5 filles ne sont pas tant des personnalités différentes que des idées particulières qui servent à les différencier : Cecilia la plus jeune et la première suicidée est la rêveuse, Lux est la délurée, Bessie la dévote, Mary la raffinée et Thérèse l’intello. Après le suicide de la benjamine, le groupe d’ados  aura la curiosité exacerbée envers les autres qui seront scrutées et épiées en même temps que monte leurs désirs d’elles.

Et après une incartade de l’une des filles (Lux) les parents, en punition, les sortent du lycée et les confinent à la maison (aurait-on le droit aujourd’hui d’infliger ceci à des adolescents sans que les services sociaux ou le professorat ne s’en inquiètent? Nous sommes dans l’Amérique de 1970). Les garçons vont essayer de reconstituer l’univers confiné des filles LIsbon à travers tous les objets personnels qu’ils vont récupérer de la poubelle : journal de vie, photos et divers petits objets de leur quotidien.

Cette belle brochette de soeurs incarne bien l’éternel féminin entre les mains d’une mère castratrice qui ne veut rien savoir de leur féminité patente. Le livre est riche en sensations olfactives suggérées par des images dans un monde féminin confiné (les règles et la collection de tampons, les parfums, le hasch, la sueur, l’oxyde de carbone, le sexe). C’est une ode à la féminité en fleur avec une ambiance forte en sensations suggérées; ces corps féminins qui perdent leur innocence et sont attirés vers le vide et la mort, c’est à dire vers un suicide collectif et violent.

C’est un monde avec une communication difficile que celui de l’adolescence, une terra incognita, un mystère où la parole ne suffit pas. La scène où les ados essaient de communiquer avec les soeurs par des chansons interposées et qui expriment mieux leurs sentiments que leurs paroles, est un moment fort du film. La chanson de Gilbert O’Sullivan Alone again, naturally est sublime dans le contexte. Et le roman n’explique en rien l’acte de ces 5 soeurs, c’est au lecteur de se faire le parcours mental et psychologique des 5 nymphettes. L’attitude des parents est tout aussi incompréhensible et de toute manière face à un cataclysme pareil, il n’y a pas d’attitude conventionnelle.

A la fin du roman on peut lire…quelque chose de malade au coeur du pays avait infecté les filles. Nos parents pensaient que ça avait à voir avec notre musique, notre absence de foi, ou le relâchement de la morale touchant l’activité sexuelle que nous n’avions jamais eue. Les filles Lisbon devinrent le symbole de ce qui n’allait pas dans le pays, du malheur qu’il infligeait à ses citoyens les plus innocents. 

Un livre très fort sur l’adolescence et ses dangers.

THE VIRGIN SUICIDES, Poster, Affiche (68cm x 101cm): Amazon.fr ...

L’affiche du film de Sofia Coppola

 

 

 

VIRGIN SUICIDES, J’ai lu N° 5493 (JE 1993),  ISBN 978-2-290-30949-0

Miroir de nos peines (3) de Pierre Lemaitre

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Pierre Lemaître est un scénariste et romancier français (Paris 1951) avec une formation de psychologue; il connait un grand succès depuis le Prix Goncourt  2013 avec un roman noir picaresque Au revoir là haut (2013) qui fera partie d’une trilogie avec Couleurs de l’incendie (2018) et Miroir de nos peines (2020) . En dehors du prestigieux Goncourt, Au revoir là haut  a reçu une huitaine d’autres prix,  un beau et mérité succès. Les livres de Lemaitre sont en cours de traduction dans plus de trente langues.  Et ses polars ont été primés plusieurs fois . Il vit de sa plume depuis 2006.

Tous les livres de Pierre Lemaitre ont été commentés dans ce blog; aucun ne m’a déçu et j’aime son style assez particulier, entre ironie et drôlerie avec un sens inné de la trouvaille et des phrases qui font mouche.

Le premier tome de la trilogie Au revoir là haut (2013) fût une lecture éblouissante,  le livre a été commenté en septembre 2016 dans ce blog. Un très bon film est sorti en 2017 avec  Albert Dupontel comme réalisateur, film qui a reçu le César de la meilleure adaptation ainsi que d’autres nominations. Couleurs de l’incendie (2018), le deuxième tome est un vrai page-turner car la lecture vous happe dès la première page, il se situe dans les suites de la guerre de 14-18; je l’ai commenté en mars 2020.

Miroir de nos peines (2020) est le dernier volet de cette copieuse saga qui démontre la force romanesque de Pierre Lemaitre. Cette fois c’est une lecture rapprochée entre le deuxième et ce dernier volet, ce qui est en général inhabituel chez moi, parce que une lecture rapprochée change la donne, en mieux ou en moins bien.

Sans rien enlever à l’importance de cette publication, je dois confesser que je me suis un peu  lassée au début du roman, mais que par la suite, les personnages et l’action étant bien en place, je me suis régalée avec la lecture.

Les personnages sont très bien  esquissés et on pourra faire la soudure entre le tome 1 et le 3 quand on va découvrir que l’héroïne de ce tome 3 est la petite fille (Louise Balmont) de Jeanne Balmont, la logeuse à Paris d’Édouard Péricourt, un « gueule-cassé » de la Grande Guerre; Louise s’amusait avec Édouard et coloriait des masques pour lui. Dans ce troisième opus elle est devenue institutrice et travaille aussi dans un café restaurant tenu par M. Jules, un homme au grand coeur. Il y a parmi tant d’autres personnages celui de Désiré Migault, un mystificateur caméléon qui va jouer plusieurs rôles dans le roman, réussissant à disparaitre avant qu’on ne le prenne, personnage doté d’une grande intelligence émotionnelle se glissant dans son rôle avec maestria comme le Zelig de Woody Allen (film de 1983) où Léonard Zelig se muait dans des personnages différents par nécessité d’être aimé ou par peur d’être rejeté, mais Désiré Migault se transforme par pur opportunisme sans un but de lucre, mais d’acceptation sociale. Un personnage truculent inoubliable, très réussi.

Ce tome s’étale entre avril et juin 1940 et narre les péripéties de Louise Balmont avec un bon descriptif de la drôle de guerre; le début de l’intrigue démarre quand la jeune et jolie Louise se voit proposer par le Docteur Thirion de se dénuder devant lui, moyennant compensation financière (mais sans consommation), suite à quoi ce bon docteur prendra une décision bien radicale. Ceci m’a paru incongru par rapport à l’histoire et au personnage de Thirion, cela m’a semblé démesuré et incompréhensible dans le contexte.

Par la suite Louise connaitra quelques faits sur le passé de sa mère et elle se lancera sur la route de l’exode en juin 1940 dans des conditions rocambolesques et dramatiques (je regrette l’absence de référence au livre Suite Française d’ Irène Nemirovsky, livre écrit directement en français et de première main puisque c’est du vécu).

Un livre plein de péripéties sur fond d’Histoire dans un souffle romanesque hors pair.

MIROIR DE NOS PEINES, Albin Michel 2020,  ISBN 978-2226-39207-7

Mater la divine garce de Sergio Pitol

Muere el escritor mexicano Sergio Pitol – América 2.1

Sergio Pitol (Puebla 1933-Xalapa 2018) fût un diplomate, écrivain, essayiste, traducteur et professeur mexicain ayant fait des études de Droit; il a été grand voyageur et il suivit la carrière diplomatique à partir de 1960 en tant que conseiller culturel dans les Ambassades mexicaines de France, Hongrie, Pologne et Russie, pour finir Ambassadeur en République Tchèque.

Son oeuvre littéraire est vaste, il a reçu de très nombreux prix littéraires, parmi lesquels, le Cervantes 2005. Il faisait partie de l’Académie Mexicaine de la Langue  depuis 1997.

Il avait défini son style littéraire comme une auto-biographie biaisée où il confondait vie et littérature; sa narrative est viscéralement mexicaine avec des racines que lui venaient d’une grand-mère lectrice; il était avant tout un grand lecteur de fictions.

Il a laissé pas mal de citations, parmi lesquelles celle-ci : un livre lu a des époques différentes se transforme en plusieurs livres.

Il a écrit une trilogie sur la mémoire dont L’art de la fugue (1996) traduit en français en 2006, un livre que j’avais beaucoup aimé où Pitol, polyglotte et connaissant bien la littérature européenne, va argumenter ses choix et ses goûts. Le deuxième tome de la trilogie est Le voyage (2000) puis El mago de Viena (2005) non encore traduit (je n’ai pas encore lu ces deux derniers).

Il a écrit aussi une trilogie du carnaval dont le premier tome, Parade d’amour (1984) que j’ai lu il y a fort longtemps; à l’époque je n’avais pas eu le courage de finir le livre, alors que, relu  bien des années après en espagnol, je l’ai trouvé assez bon; ce livre a reçu le Prix Herralde 1984; j’ai écrit un billet sur ce livre en octobre 2013. Le deuxième tome est celui-ci, Mater la divine garce, et le troisième, La vie conjugale (1991) traduit en français en 2007,  et qui a fait l’objet d’un film éponyme tourné en 1993 au Mexique (film non vu et livre non lu).

Mater la divine Garce (2004 pour la traduction en français) est  un livre publié en 1988 sous le titre  Domar a la divina garza. Il y a un jeu de mots avec le titre en français car la garza n’est pas la garce en français. La garza c’est le héron, la garza n’a aucune connotation péjorative en espagnol. La garce n’est pas le héron en français, mais possède une connotation assez forte et très négative, crue, voire grossière. C’est un roman de registre burlesque  avec une mise en abyme et trois étapes dégradantes (cf plus bas) abordées du point de vue théorique de Mikhaïl Bakhtine selon sa notion du carnavalesque, Bakhtine qui est mentionné par Sergio Pitol dans le premier chapitre.

Ce roman a été très bien perçu au Mexique, considéré pour certains comme un des meilleurs romans du XXè, auréolé d’un savoir narratif hors pair.

L’introduction du livre est signée Antonio Tabucchi et l’on peut lire…si nous t’avons choisi, de même que tu nous as choisis, c’est pour faire ensemble un beau voyage d’errance qui nous conduise à cet anywhere de la volonté, siège de l’idée de Marsilio Ficino qui avait son centre partout et sa circonférence nulle part (?)…la lecture de Pitol suppose une constante méfiance envers notre capacité présumée à déchiffrer les énigmes de la vie. Par exemple, ce que nous appelons « méprise ». Car le lecteur pressé, qui sous-estime la nature fondamentale de la méprise dans les romans de Pitol, risque fort de se tromper. Ce que je veux dire, c’est que la méprise dont parle Pitol n’est pas, loin s’en faut, le simple malentendu qui ne laisse pas de traces dans l’existence et qui, surtout, peut être éclairci. La méprise chez Pitol est « quelque chose » qui se charge de significations imprévues au cours de son développement, ce « quelque chose » dont parlèrent les présocratiques, qui fut cultivé par les hommes du Baroque et touche à la nature des choses. elle ne peut être qu’interprétée, de même qu’on interprète le signe d’un oracle, ou dévoilée par la liturgie sans canons de l’écriture littéraire.

Le roman se divise en 7 chapitres dont chaque titre resume la teneur du chapitre. Dans le primer chapitre nous avons une mise en abyme car Pitol nous présente un écrivain à la veille de ses 65 ans quand il se sent amoindri pour entamer l’écriture d’un nouveau roman. Aussi, dans ce premier chapitre Pitol va nous décrire la structure selon laquelle le personnage va monter ce roman à écrire. Il pense aux théories de Bakhtine sur le mode du carnaval et la fête, puis il mentionne l’obsession d’un personnage pour Dante et ensuite son obsession pour Gogol. Dans le chapitre 2 l’écrivain de 65 ans commence son roman avec Dante C. de la Estrella qui visite la famille Millares et tombe sur les enfants en train de monter un puzzle d’Istanbul….

Le premier tome de la trilogie était aisément lisible avec une histoire qui se tenait et, cerise sur le gâteau, un vocabulaire recherché. Dans ce deuxième tome l’histoire est burlesque, baroque et grotesque avec des personnages bouffons. C’est un roman plein de symboles et significations occultes de difficile interprétation. L’origine du titre (en espagnol) est expliqué car « la divina garza » était le surnom du personnage grotesque de Marietta Karapetiz.

En gros, le personnage principal et narrateur est Dante Ciriaco de la Estrella, un jeune homme qui a fait son Droit au Mexique et qui obtient une bourse afin de se perfectionner à Rome. Il est d’origine modeste et fera la connaissance à Rome d’un frère et d’une soeur dénommés Vives, d’un milieu social nettement plus élevé et qui vont l’embarquer dans un voyage rocambolesque à Istanbul pour rencontrer une femme extraordinaire : Marietta Karapetiz, dont on lui a vanté l’érudition, experte en Gogol. Ce naïf jeune homme croit qu’il pourra profiter des largesses de ses nouveaux amis, le frère et la soeur Vives… mais pas du tout ! Il devra dépenser toutes ses économies pour les accompagner dans une aventure ridicule, burlesque, pretexte pour décrire des scènes scatologiques.

Dans la narrative de Pitol on distingue 3 processus avilissants :  1) le grotesque fait de fausseté, de duplicité de l’homme. Le personnage assez insupportable de Dante Ciriaco de la Estrella est théâtral, emphatique; il voudrait être le centre d’attention et dominer les autres personnages. Il y a un abîme entre l’être et le paraitre baignant dans une totale médiocrité d’où ressort la mégalomanie et la panique. Le personnage de Marietta Karapetiz symbolise le grotesque avec une image ambivalente entre ses origines obscures et son aura de vedette internationale et érudite. Son savoir se contredit avec son inclinaison vers l’obscène et le scatologique;  2) l’animalisation dans ce récit représente la dégradation physique et morale à partir de la déstructuration du personnage. La divine garce est aux yeux du narrateur le personnage le plus dégradé dans son animalisation tout au long de l’oeuvre en raison de ses défauts moraux et son aspect physique. La technique du grotesque consiste à dégrader le sublime signant le transit du spirituel et abstrait vers le plan matériel des choses;  3) l’hyperbolisation avec l’exagération burlesque des détails de la narration.

Mater la divine garce est un roman où l’auteur aurait voulu dégager ces trois thèmes : la fête, l’exorcisme d’un vieux fantôme (?) et sa passion pour Gogol. Il est vrai que Gogol ressort souvent dans le roman: pauvre Gogol, largement parodié. L’atavisme mexicain ressort aussi dans le contexte, où le verbe procrastiner (demain, toujours demain !) est superbement conjugué et aussi, apparemment, le manque de ponctualité des mexicains.

Les personnages féminins sont tous grotesques, en commençant par Marietta qui prétend être la personne qu’elle n’est pas, puis la frivole et stupide Ramona Vives et l’épouse du narrateur Maria Inmaculada de la Concepcion alias Concha, grosse, assez répugnante et radine.

Quel exorcisme s’est permis Sergio Pitol en créant le personnage de la divine garce, véritable déversoir de son dégoût.

MATER LA DIVINE GARCE, Gallimard 2004 (SP 1988),  ISBN 2-07-076823-6

Millésime 54 d’Antoine Laurain

Millésime 54, le roman événement d'Antoine Laurain - Actualité ...

Antoine Laurain est un écrivain français (Paris 1972); avec son livre Le Chapeau de Mitterrand (2012) il connut un grand succès et le roman a été adapté pour la TV en 2015 par Robin Davis. Il va falloir le lire…

Le Service des manuscrits (2020) est le premier roman que je lui lis,  c’est un roman qui avait tout pour me séduire et m’intéresser autour d’une histoire qui montre l’envers du décor du monde de l’édition, mais l’histoire policière autour de ce décor m’a laissé une impression  mitigée; j’ai commenté le livre le mois dernier. Par le plus grand des hasards récemment, je suis tombée sur Millésime 54 et j’en ai profité pour le lire, alors que par principe j’évite de commenter deux livres du même auteur de façon rapprochée (en raison des répétitions, redites et peut-être une lassitude qui méjuge de la teneur/style du livre).

Millésime 54 (2018) est d’un registre bien différent, c’est un conte fantastique dans un contexte du feel good dont la propriété est de nous faire sentir mieux. C’est une lecture facile et bienveillante.

L’année 1954, paraît-il, fût riche en signalements d’OVNIs, ce qui a inspiré l’écrivain. Et 60 ans après nous n’avons toujours pas d’explication pour certains phénomènes (cela me rappelle une histoire d’OVNI incroyable vécue par des gens proches dans les années 1960 et dans des latitudes d’une totale solitude, las Torres del Payne, dans la Patagonie chilienne…).

L’écrivain, sur fond d’histoire d’OVNI , nous raconte une autre belle histoire autour de 4 personnages qui vont voyager dans le temps en partant de 2017 pour atterrir en 1954, et ce, après avoir bu une bouteille de bordeaux Château St Antoine, millésime 1954. Ces 4 personnages sont intéressants, parfois truculents et très différents.

Le voyage dans le temps sert pour nous raconter un Paris et la province des années 50 avec beaucoup de nostalgie et de drôlerie. Nous allons croiser des personnages très connus de l’époque où les gens communiquaient très bien.

C’est bien décrit, bien détaillé et cela nous permet de faire quelques comparaisons désolantes avec le temps présent sans tomber dans le passéisme.

Une lecture délicieuse qui délasse.

MILLÉSIME 54, J’ai lu N° 12251 (AL 2018),  ISBN 978-2-290-16929-2