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Washington Square d’Henry James

Résultat de recherche d'images pour "henry james" Henry James est un écrivain américain (New York 1843-Angleterre 1916); il s’est naturalisé britannique en 1915. C’est une figure du réalisme littéraire du XIXè  et un maître du roman  et des nouvelles.  Il avait reçu une éducation cosmopolite et soignée entre l’Europe et les États Unis, avec notamment des études francophones en France et à Genève. Cette découverte précoce de l’Europe l’a nourri en littérature. Il a commencé des études de Droit à Harvard qu’il a abandonnées pour se consacrer entièrement à l’écriture. Ses premières publications se font autour de 1871 avec un roman publié sous forme de feuilleton, comme c’était fréquent à l’époque (cf Balzac). C’est un voyageur impénitent, un « citoyen du monde » : Angleterre, France , Suisse, Italie surtout. En 1876, après un échec d’installation à Paris, il s’installera à Londres jusqu’à sa mort en 1916.

C’est pendant ces 40 années londoniennes qu’Henry James va écrire l’essentiel de son oeuvre (20 romans et 112 nouvelles !): une œuvre très riche et qui s’inspire en partie d’une bourgeoisie raffinée et de la découverte de l’Europe par des riches américains oisifs en formation culturelle. L’expert ès- Henry James, Franck Aigon (professeur de philosophie) a écrit si justement que la confrontation de la naïveté américaine et de l’expérience européenne n’est qu’un aspect d’une écriture qui s’emploie à sonder les cœurs en donnant toute leur place aux impressions et à la variation des points de vue (un peu à la façon d’un Sandor Márai je trouve).

Washington Square est un livre excellent que je préfère à Confiance commenté ici en mars 2017 parce que plus subtile et nettement plus percutant, terriblement réaliste, et avec cette vue des nord-américains tellement directe.

Deux films américains ont été tournés à partir du livre : L’Héritière (The Heiress, 1949) de William Wilder avec Olivia de Havilland et Montgomery Clift et Washington Square (1997) d’Agnieska Holland avec Jennifer Jason Leigh et Albert Finney. On peut les voir en VO sur youtube. Le film de Wilder est plus mélodramatique, plus stéréotypé aussi avec à la fin une belle vengeance de la part de la crédule Catherine. Le film de 1997 est splendide par ses décors et le rôle de Catherine m’a paru plus mièvre à la limite de la crédibilité et le rôle de Morris m’a paru plus atténué dans la prévarication du personnage.

Voici le sujet: le riche et célèbre docteur Sloper a une fille unique appelée Catherine, peu favorisée par la nature, terne, mais très têtue pour ne pas dire bornée. A cette époque et dans ce milieu, la vie sociale était riche et intense. Le docteur qui était veuf, vivait avec l’une de ses deux soeurs, veuve aussi, une femme très romanesque et assez sotte, Mrs Penniman, une vraie péronnelle. Lors d’une fête chez des cousines, Catherine croisera un beau jeune homme, Morris Townsend trop à l’aise, parlant bien et habillé avec soin. La pauvre fille s’éprendra au premier coup d’oeil du fat personnage, lequel saura très vite que Catherine est une riche héritière. L’occasion est trop belle pour Morris qui est un chasseur de dot car il n’a aucune formation, n’a jamais travaillé et a dilapidé en quelques années sa fortune personnelle, mais la chose la plus abominable est qu’il vit aux crochets de sa soeur, une femme veuve et qui élève seule cinq enfants encore jeunes.

Le docteur Sloper de par sa profession est assez fort pour évaluer la psychologie des gens et il va s’arranger pour faire la connaissance du séducteur Morris  comprenant clairement qu’il s’agit d’un vil personnage. Un éventuel mariage avec Catherine le mettrait définitivement à l’abri du besoin mais sa fille serait très malheureuse.

A partir du moment où le docteur comprend la nature du personnage, il n’aura de cesse que de persuader Catherine de rompre les fiançailles. Il l’emmène en Europe pendant un an, mais Catherine est butée et a décidé qu’elle épouserait Morris Townsend coûte que coûte. Alors, à bout d’arguments le docteur décide de déshériter sa fille (elle a tout de même un pécule de 10 millions de dollars qui lui vient de sa mère, mais c’est très loin du montant de la fortune cumulée par le docteur avec son travail et son succès).

Et c’est là que Morris décide de rompre les fiançailles et de disparaître de la vie de Catherine, tout en lui faisant savoir que une fois son père mort…Voilà un prédateur cynique et amoral.

C’est intéressant le rôle d’entremetteuse que va jouer la tante Penniman, bien au delà de la bienséance de l’époque (qui était plus que guindée…). Aussi le rôle du père est d’une virulence et d’une cruauté incroyables vis-à-vis de sa fille unique, voici comme il la décrit…c’était une enfant bien portante et robuste, sans la moindre trace de la beauté de sa mère. On ne peut pas dire qu’elle était laide : elle était simplement quelconque, terne et douce. L’éloge le plus poussé qu’on ait jamais fait d’elle était qu’elle avait une « gentille » figure; et, toute héritière qu’elle fût, personne ne s’était jamais avisé de la mettre sur la liste des jeunes filles à courtiser. Catherine n’était pas intelligente; elle ne comprenait pas vite ce qu’elle lisait, ni aucune autre chose, d’ailleurs. Elle n’était cependant pas totalement stupide et avait tout de même fait assez d’études pour tenir convenablement sa place dans une conversation avec des jeunes gens et des jeunes filles de son âge, au milieu desquels il est juste de dire qu’elle n’occupait qu’un rang effacé…(C’est dur).

Cette histoire va mal finir. Catherine va se renfermer sur elle même et rater sa vie de femme. Ce fut son choix.

Cet auteur me rappelle beaucoup Edith Wharton et ses descriptions d’un New York bucolique et huppé. Dans le roman de James, le docteur Sloper habite un tout nouveau quartier chic, Washington Square sis sur l’actuel Times Square, mais à cette époque, 1880, c’était la campagne…en 1835 Washington Square se trouvait être l’endroit rêvé pour les gens de goût épris de tranquillité. Toutes les maisons donnaient sur le Square, sorte de jardin planté de toutes sortes d’arbres et d’arbustes sans prétention et entouré d’une barrière de bois qui augmentait encore son aspect champêtre et bon enfant ; à deux pas de là, c’était l’imposante Cinquième Avenue qui commençait précisément à la hauteur de Washington Square et qui, déjà large et sûre d’elle même, semblait prévoir la haute destinée qui allait être la sienne…

Un livre excellent qui a gardé tout son mordant descriptif à la manière directe des nord-américains.

WASHINGTON SQUARE, Omnibus 2013 (H.James 1880),  ISBN 978-2-258-09877-0

Mrs. Bridge d’Evan S. Connell

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Evan Shelby Connell était un romancier, poète et scénariste américain (Kansas City 1924-Santa Fe 2013). Sa biographie par George Amstrong Custer, parue en 1984, fut un best seller qui a été adapté en mini -série pour la TV en 1991,  remportant des prix.

Mrs Bridge (1959) fait partie d’un diptyque avec Mr Bridge (1969) et le roman fait l’objet d’un véritable culte aux USA, certains estimant qu’il s’agit d’un chef d’oeuvre en raison du style narratif de Connell : 117 chapitres dont chacun constitue le descriptif d’une tranche de vie de Mme Bridge, chapitres livrés dans un style sans aucune fioriture et sans aucune interprétation. Ce livre Connell l’a dédié à sa soeur Ruth. Dans le deuxième volet le romancier reprend le même nombre de chapitres avec cette fois, le point de vue de Mr Bridge sur les évènements.

Un film fut tourné en 1990 par l’Américain James Ivory sous le titre de Mr & Mrs Bridge, un mix des deux livres et une libre adaptation du diptyque, avec Paul Newman et Joanne Woodward (couple dans la vie réelle) dans les rôles titres. Mrs Woodward a été nominée comme meilleure actrice pour l’Academy Award. Un accueil mitigé a été fait au film à l’époque car certains faisaient le reproche d’une excessive répression émotionnelle chez les deux personnages principaux. J’ai visionné ce film de presque deux heures et je l’ai beaucoup aimé, mais n’ayant pas encore lu Mr Bridge, je ferai la critique du film lorsque j’aurai lu les deux. On peut le voir au complet et en VO sur Youtube. Dans le film il m’a semblé que Mrs Bridge est « plus humaine » que dans le livre, on arrive à la comprendre par moments alors que dans le livre on a envie de la secouer et de la rudoyer. En revanche le mari m’a semblé nettement plus rigide et j’oserais dire « plus frigide » que dans le livre. Les deux acteurs sont remarquables.

C’est un très bon livre, bouleversant, émouvant, dérangeant. Il raconte par petites touches la vie d’India Bridge à Kansas City, dans le Missouri des années 30-40 au sein d’une bourgeoisie rigide et bien pensante. India est marié à un avocat qui travaille beaucoup trop, arrive épuisé chez lui, renfermé et ne veut surtout pas s’épancher ni avec sa femme ni avec ses enfants qui sont trois : deux filles et un garçon. India Bridge est tellement momifiée dans ses actions qu’elle a perdu jusqu’au sens maternel; elle ne communique pas avec ses enfants, elle égrène à longueur de journées des diktats de conduite à ses enfants, elle ne les touche plus jusqu’à provoquer un sentiment de répulsion si jamais par mégarde elle frôle son fils. Et les trois enfants dans ce contexte sans chaleur vont devenir aussi ternes et fermés que leurs parents.

India Bridge a une vie oisive, elle se fait servir et elle a tout le temps pour entreprendre toute sorte de choses : cours de peinture, lectures, sorties, réceptions, amitiés. J’ai lu quelque part une appréciation très juste sur India Bridge : elle est la reine absolue de la procrastination, avec cette manie qu’elle a de pousser toujours à plus tard toutes ses actions.

Et les années passent, les enfants grandissent, les amis vont et viennent, et elle est toujours là à attendre que les choses se présentent à elle sans que jamais elle s’immisce de prendre une décision ou un parti. Terne de terne, comme femme et malheureuse, bien sûr. Sa belle vie lui aura glissé dessus sans que jamais elle se soit laissée aller à la vivre avec passion ou une détermination émanant d’elle même.

Un portrait sans concession d’une certaine Amérique aujourd’hui révolue. Grandiose, très bon.

On peut rapprocher ce livre d’un Stoner de John E. Williams (1965) que j’ai lu et commenté en janvier 2015 (excellent !), et de La fenêtre panoramique (1961) d’un Richard Yates  et de La Conjuration des Imbéciles d’un John Kennedy Toole qui se déroule en 1963 et qui a été publié à titre posthume en 1980. Ces deux derniers je me dois de les lire.

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MRS. BRIDGE, Belfond 2016 (E. Connell 1959),  ISBN 978-2-7144-5959-6

La montagne est jeune de Han Suyin

Résultat de recherche d'images pour "han suyin la montagne est jeune"  Han Suyin, de son vrai nom Chou Kuanghu, connue aussi comme Rosalie Elisabeth Comber (nom de son deuxième mari), fut une écrivaine, journaliste, sinologue et analyste politique sino-belge (Chine 1917-Suisse 2012), née de père chinois et de mère belge. Elle a commencé des études de Médecine à Bruxelles en 1933 qu’elle reprendra à Londres en 1944 pour obtenir le diplôme en 1948.

Elle a écrit plusieurs romans sur l’Asie, le plus connu est Multiple Splendeur de 1952, porté à l’écran avec un grand succès. Elle commence à écrire sous le nom de Han Suyin en 1937-45 pendant la Guerre sino-japonaise.

Dans les années 60-70 Han Suyin joua un rôle de porte-parole officieux dans la Chine de Mao, rôle qui lui valut des critiques acerbes par les défenseurs des droits de l’homme.

La Montagne est Jeune parut en France en 1959, traduit de l’anglais (The Mountain is Young, 1958): le livre se déroule au Népal et se serait inspiré des derniers moments du mariage de Han Suyin avec son deuxième époux, l’Anglais Leonard Comber ainsi que sa rencontre avec son troisième et dernier mari, l’Indien catholique Vincent Ruthnaswany.

Ce livre est un des livres préférés d’une grande amie et lectrice qui me l’a prêté avec circonspection, raison pour laquelle je le lis avec une certaine émotion et une attention particulière.

C’est un très grand roman et qui n’a pas vieilli d’un iota. Il se passe au Népal en 1956 et nous narre l’histoire d’Anne, mariée à John Ford, un Anglais, ancien colonial. Le couple bat de l’aile essentiellement parce qu’Anne ne ressent plus rien pour son mari; il lui provoque même une certaine répulsion physique. Elle écrit essentiellement des articles qui ont connu une petite notoriété. Elle s’ennuie ferme et accepte un poste d’enseignante d’anglais à Katmandou, dans une institution tenue par des missionnaires laïques, toutes vieilles filles et confites dans la bienséance et la religion.

La vallée de Katmandou ainsi que le Népal sont décrits de façon flamboyante, chaque fleur et chaque arbre a droit à un descriptif si parfait que le lecteur croit percevoir des fragrances subtiles. Le cadre géographique est aussi admirablement rendu, à tel point que le texte a la valeur d’un cliché photographique. Je ne connais pas le Népal, mais j’imagine la succession de sensations que cette lecture peut déclencher chez quelqu’un qui l’a visité, même s’il est vrai que le site ne doit plus avoir le cachet des années 50-60: les hippies sont passés par là, avec leur nirvana chimique et tout ce qui en découle…

Anne Ford va faire la connaissance d’un Indien, Unni Menon, ingénieur qui travaille dans la construction d’un barrage à 3000 m  d’altitude  (barrage qui évitera les inondations dues chaque année à la mousson, à l’origine de ravages terribles, de famine et de désolation dans toute la vallée). Elle tombera éperdument amoureuse de cet homme et bravera  toutes les conventions sociales pour l’aimer.

Le réveil sensuel d’Anne est intense et c’est décrit avec les mots qu’il faut, parfois crument. Il y a de la part de l’écrivain aucune pudibonderie pour mettre sur le papier toute la gamme de sentiments et de sensations nouvelles que va ressentir Anne devant cet amour d’abord très physique, puis très complet au four et à mesure qu’ils apprendront à se connaitre. Je pense que pour les mentalités de 1959, c’était assez osé, mais quelle justesse dans le ton pour nous décrire la passion des deux amants.

Dans le roman il y a d’autres couples et leurs histoires sont aussi très bien analysées.

Katmandou se trouve à 1500 m d’altitude et la raréfaction d’oxygène doit jouer un rôle dans l’exacerbation des sens des gens, provoquant une euphorie amoureuse et une forte érotisation des rapports entre hommes et femmes jeunes car les passions sont assez déchainées. Aussi cet affichage dans tous les temples de toutes les positions amatoires, doit jouer un rôle dans le collectif local.

Il y a dans l’histoire plusieurs personnages hauts en couleur, tels que le Rampoche ou autorité religieuse, doublé d’un redoutable homme d’affaires véreux. Il y a aussi pas mal d’humour pour juger certaines scènes, ce qui ajoute du sel à la lecture. Il y a aussi énormément d’informations intéressantes sur ces peuplades asiatiques comme par exemple la coutume de fiancer les fillettes Nevâris (originaires de la vallée) vers l’âge de 8 ans à un arbre, le coing du Bengale, afin qu’elles ne puissent jamais devenir veuves et qu’elles puissent échapper au sâti, cette pratique selon laquelle les veuves étaient contraintes à s’immoler sur le bûcher funéraire de leur époux pour le suivre dans l’au-delà. Ainsi le premier époux d’une femme étant du point de vue légal un arbre, les autres sont en surnombre.

La montagne est jeune, le titre du roman, fait référence à Mana Mani, une flèche rocheuse hostile dans un cirque grandiose de montagnes  de l’Himalaya, mais Mana Mani incarne aussi des déesses prêtes à se déchainer sur les humains si elles sont contrariées et cette croyance pèse lourd dans les mentalités locales, notamment sur les ouvriers du barrage où travaille Unni.

Un livre intéressant racontant avec des mots forts une histoire d’amour ravageuse et compliquée mais sublime dans un cadre unique. Un coup de chapeau pour la riche qualité de la traduction de Mme Renée Villoteau qui a su trouver tant de mots justes pour rendre à ce récit son intensité et sa sensualité.

Bravo Françoise, ton livre n’a pas vieilli, il est très fort. Merci.

LA MONTAGNE EST JEUNE, Livre de Poche (HS 1959),  ISBN

Peggy dans les phares de Marie-Ève Lacasse

Résultat de recherche d'images pour "marie eve lacasse"  Marie-Ève Lacasse est née au Canada en 1982, mais elle vit en France depuis plus de 20 ans; c’est une journaliste freelance, conceptrice-éditrice qui possède aujourd’hui sa propre agence éditoriale.

Peggy dans les phares est son premier roman. Ce livre est censé mettre en lumière la vie de Peggy Roche (née en 1929) qui fut pendant plus de 20 ans l’amie intime de Françoise Sagan (née en 1935), ceci dans une grande discrétion. Ce court roman est surtout envahi par la présence de l’écrivain Sagan, une attachante personne avec un syndrome de Peter Pan,  très manipulatrice.

Je n’ai pas compris l’origine du titre du livre. Dans les phares ? Je cherche encore une signification.

C’est un livre, intéressant par les quelques lumières complémentaires apportées sur la vie de Sagan, mais qui est écrit de façon non chronologique, avec des allers et retours incessants dans les dates, ce qui est agaçant pour qui voudrait garder des informations claires.

Peggy Roche fut une égérie de la mode parisienne dans les années 70-80, comme mannequin et comme styliste; elle avait un chic inégalé pour porter une tenue « pantalon / chemisier » impeccable. Une mode indémodable utilisant des matières de premier choix. Peggy Roche a été mariée deux fois et la deuxième fois avec le charismatique Pierre Brasseur; elle n’a pas eu d’enfant mais s’est occupé activement du fils de Sagan. Il est dommage que ce livre dédié à une aussi belle femme ne comporte aucune image de Peggy Roche. C’est une erreur que je vais essayer de rattraper en vous fournissant au moins deux images. Voici la première prise le jour de son mariage avec Brasseur en 1961, alors âgée de 32 ans :Résultat de recherche d'images pour "peggy roche"

Elle a vécu dans une grande discrétion à côté de Sagan, qui n’était pas facile à vivre. Françoise Sagan connut la gloire tapageuse à un âge tendre (18 ans) avec son premier roman Bonjour tristesse. L’argent facile et la passion des bolides ont été à l’origine du terrible accident de voiture qui a failli lui coûter la vie, avec par la suite une addiction aux drogues dures qui au début, étaient destinées à soulager ses douleurs.

Sagan a vécu toute sa vie à côté d’une réalité qu’elle ne voulait pas assumer. Elle agissait comme si l’argent poussait dans les arbres, et vivait largement au dessus de ses moyens. Beaucoup de gens ont profité de ses largesses. Peggy Roche a été un facteur d’ordre dans sa vie quotidienne, s’occupant des contingences matérielles que Sagan abhorrait.

Leur vie commune ne fut pas exempte de difficultés, comme au sein de chaque couple, mais leur amour fut plus fort que tout. Page 211 M-E Lacasse écrit une très joli page…(c’est Peggy qui parle) je ne sais pas toujours comment faire quand tu me déçois, quand tu me fais peur, quand je ne te reconnais plus, quand je me dis que tu es invivable, que l’on ne peut pas vivre avec toi, que tu es égoïste, indélicate, contradictoire, paresseuse, de mauvaise foi, incapable de reconnaître tes erreurs, de demander pardon, de faire un examen approfondi de ta conscience, de manière détachée, juste, dépassionnée et intelligente. Parfois nous sommes si loin l’une de l’autre que je ne sais plus ce qui nous lie, à part cette maison (rue du Cherche Midi) et les liens humains que nous avons installés tant je connais tes stratégies de fuite, ta rhétorique sophistiquée destinée à me dérouter

Résultat de recherche d'images pour "peggy roche"  …Pour nous aimer, Françoise, il nous a fallu monter un rempart contre le monde, dans un grand silence où règne un équilibre d’amour. Ce que je dissous dans l’alcool, la nuit et toi me donnent la pleine conscience d’une richesse qui m’était jusqu’alors inimaginable. Plus je me détache de l’enfance, plus je suis heureuse. Nous ne formerons jamais une famille, ni même un couple, nous ne travaillerons jamais comme la plupart des gens, nous traverserons la vie en nous faufilant, trouvant ailleurs notre orient. Nous nous entendons uniquement sur l’essentiel – c’est à dire sur ce que nous excluons…Je crois que la vie heureuse a commencé avec toi…

Ce livre rend hommage à cette femme de l’ombre, mais je redis qu’il y a surtout du texte sur Mme Sagan et peu sur elle qui restera sécrète jusqu’au bout.

Déjà j’avais lu des choses intéressantes sur la vie turbulente de Françoise Sagan dans Sagan à toute allure (2008)de Marie-Dominique Lelièvre que j’avais apprécié, livre assez complet et près d’une réalité somme toute assez morbide. Le film de Diane Kurys de 2008 aussi était remarquable avec dans le rôle, l’actrice Sylvie Testud époustouflante de mimétisme.

Ces deux livres son assez journalistiques, réunissant des faits concrets mais écrits sans vraiment de style littéraire, toutefois plaisants à lire.

PEGGY DANS LES PHARES, Flammarion 2017,  ISBN 208-137-4684

Le dernier des nôtres d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre

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Adelaïde de Clermont-Tonnerre est un écrivain et journaliste française (Neuilly -sur- Seine 1976), ancienne normalienne.

Le dernier des nôtres est son deuxième roman, trois fois primé : prix du roman à la Forêt des Livres, prix des libraires Filigranes en Belgique et Grand Prix du roman de l’Académie Française.

Voici un roman polyphonique et populaire qui se laisse lire, la trame est envoûtante avec une enquête policière bien articulée, mais les deux personnages principaux m’ont semblé antipathiques.

La temporalité du récit navigue entre deux époques : New York dans les années 70 et l’Allemagne de 1945 en pleine déflagration de la DGM.

A New York, le prototype du self made man à l’américaine se prénomme Werner Zilch; il est au début de sa fortune immobilière; c’est un coureur de jupons hors catégorie parce qu’il est beau, irrésistible. Dans un restaurant il aperçoit la cheville d’une très jeune femme et décide sur le champ qu’elle est la femme de sa vie, pardon, « LFDSV » comme s’est écrit dans le roman. A partir de cet éblouissement, il part à la chasse de la belle et tous les moyens sont bons. La belle, Rebecca Lynch, est née avec une cuillère d’argent dans la bouche (pardon, avec une ménagère) et elle est insupportable, imbue de sa personne. Il faut dire pour sa défense qu’elle est fille unique et de père richissime (une des grosses fortunes nord-américaines). Mais sa mère est très névrosée et fragile. On saura pourquoi.

En Allemagne et particulièrement à Dresde c’est la déconfiture. L’armée du III Reich se délite, la population erre dans les décombres et n’a pas de quoi s’alimenter. Les blessés se comptent par milliers. Dans ce chaos naît Werner Zilch qui sera sauvé par la meilleure amie de sa mère, dont le mari Johann Zilch est le bras droit de Wernher von Braun, le père des missiles V2. Ici intervient l’Opération Paperclip, vaste et secret projet nord-américain qui a exfiltré plus de 1500 scientifiques allemands travaillant autour des V2 et les a installés à Fort Bliss au Texas. Les nord-américains voulaient certes, s’approprier des connaissances, mais aussi damer le pion aux russes qui avaient les mêmes desseins. Mais Johann Zilch a un frère qui lui ressemble beaucoup et qui fait partie aussi des SS, Kasper Zilch,  et c’est un sujet vil qui hait son frère.

La clé du roman est dans la relation violente et houleuse entre les deux frères : Johann le scientifique bon et doué et Kasper, sadique et tyrannique, jaloux de son frère.

C’est ainsi que le bébé Werner Zilch regagna les USA, dans les bras de sa tante Marthe Engerer qui se faisait passer pour sa mère, Werner étant le filleul de von Braun. Il sera adopté à trois ans par un couple d’américains moyens en mal d’enfant. En grandissant, Werner Zilch voudra connaitre ses origines et fera des recherches poussées (et payées) pour aboutir.

Quant à LFDSV, après des débuts passionnés et prometteurs de la relation, elle va s’éclipser sans donner d’explications pendant un an pour réapparaitre, très perturbée, et pourrir à nouveau la vie de ce pauvre Werner.

Mais ces deux amoureux, Werner et Rebecca, traînent des casseroles : lui avec son adoption et l’incertitude de savoir exactement d’où il vient et elle, avec la névrose de sa mère qui ne lui a pas dit qu’elle a réchappé aux camps de la mort en ayant été utilisée dans le Block A d’Auschwitz.

Il est vrai que c’est une lecture absorbante, trépidante, assez smart puisque ce beau monde côtoie le gratin de Manhattan ( y compris le sémillant  Donald Trump à ses débuts, toujours aussi insupportable), les meilleurs hôtels et demeures, les meilleurs restaurants, etc.

Le livre aborde aussi deux sujets peu connus et incroyables : le plan Paperclip aux USA et l’existence du Bloc 24A à Auschwitz Birkenau, un bordel pour les prisonniers « méritants » entre 1943 et 1945 : l’exploitation de quelques 200 femmes au service sexuel de prisonniers pour augmenter la productivité des forçats.

Lecture facile qui par moments m’a rappelé Cinquante nuances de Grey de E.L. James, tout en étant incomparablement mieux écrit. A d’autres moments je l’ai trouvé assez cucul la praline.

LE DERNIER DES NÔTRES, Grasset 2016,  ISBN 978-2-246-86189-8

Rouvrir le roman de Sophie Divry

Résultat de recherche d'images pour "sophie divry"  Sophie Divry est une journaliste et écrivain française (Montpellier 1979).

Rouvrir le roman est un essai sur le roman, et donc sur la lecture, un sujet qui me passionne et qui absorbe une partie de mon temps. La lecture de ce livre m’intéressait.

Mais c’est un livre pour initiés, certes très intéressant et bien écrit mais qui dépasse mon niveau de lecture qui est loin d’être « professionnel » : aucune obligation d’aucun type, aucune orientation en dehors de mon bon plaisir et de mes errances toutes personnelles.

C’est un essai qui comporte environ 200 pages avec deux parties, chacune avec 5 chapitres. Il y a moult références littéraires de tout bord, ce qui m’a ravi et intéressé et ce qui démontre le niveau de lecture varié de l’auteure.

J’adhère totalement à la pensée de Mme Divry quand, au début de l’essai elle dit…le roman, loin d’être un genre mort, bourgeois ou dépassé, réservé aux amateurs d’histoires simples, demeure un genre des plus inclusifs et des plus féconds pour engager la littérature dans des voies créatives nouvelles. Le roman, n’est pas contraignant, compromis, pauvre, forcément narratif, vulgaire ou corrompu. Plus que jamais, il est, comme disait Virginia Woolf, « le plus hospitalier des hôtes », réfractaire à toute limite, monstre hybride et stimulant, ouvert à toutes les fantaisies, « la plus indépendante, la plus élastique, la plus prodigieuse des formes littéraires ».

J’adhère aussi quand elle écrit qu’un livre est fait pour toucher, esthétiquement ou moralement, non pour convaincre.

Quant à changer le roman, expérimenter de nouvelles formes, c’est prendre le risque de confronter le roman à la vie contemporaine. Cette recherche de nouvelles formes remplit deux fonctions très importantes. Premièrement, elle apporte des plaisirs nouveaux aux lecteurs et, partant, rend nécessaire le roman comme forme d’art. Deuxièmement, elle permet au roman de dire quelque chose de notre époque qui ne peut être dit que par le roman et par cette époque. Nous sommes d’abord modernistes pour le plaisir. Par volonté d’accroitre et de renouveler le plaisir de lire un roman. Nous sommes expérimentateurs parce que l’une des caractéristiques essentielles du roman est de refléter quelque chose de notre société contemporaine. Et comme la société évolue, ce que le roman fait, ce que le roman dit, évolue également (page 136).

J’aurai appris des mots nouveaux grâce à ce livre. Comme par exemple à propos de « l’oeuvre anthume de Georges Perec, c’est à dire en opposition à une oeuvre posthume, l’oeuvre anthume est publiée du vivant de son auteur. Ou sur l‘écrivain oulipien qui nécessite de se renseigner sur l’Oulipo :  un groupe international de littéraires et de mathématiciens se définissant comme des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir« . Des noms célèbres sont associés à ce groupe comme le déjà cité Georges Perec ou Raymond Queneau, etc. Ou quand elle parle des auteurs écrivant sous différents hétéronymes, hétéronymes pour pseudonymes utilisés par un écrivain pour incarner des auteurs fictifs, chacun possédant une vie propre imaginaire et un style littéraire particulier. Mais quand elle écrit « dans cette parousie démocratique« , je ne vois pas ce qu’elle veut dire. Et par la maïeutique d’une bonne conversation voudrait dire qu’en conversant on arrive à faire dire aux gens les vérités qu’ils portent (ou cachent?) en eux (très élégant pour une conversation de salon). Et j’ai été heureuse de retrouver le mot boustrophédon (« la seule page en boustrophédon de l’histoire« ), c’est à dire cette écriture archaïque qui se lit une fois de gauche à droite et la fois suivante de droite à gauche. On va essayer de la placer dans une conversation…Et pour finir j’ai retrouvé le mot de satyre menippée que j’avais croisé et oublié, satyre menippée étant une œuvre satirique collective mêlant prose et vers français. Elle a pour sujet la tenue des États généraux convoqués à Paris le 26 janvier 1593 par le duc de Mayenne, chef de la Ligue hostile à Henri IV, dans le but d’élire un roi catholique.

Merci à Babelio et aux Éditions Notabilia pour cette lecture instructive et assez docte, présentée de façon moderne et charmante avec un signet assorti.

ROUVRIR LE ROMAN, Les Éditions Noir sur Blanc (Notabilia) 2017,  ISBN 978-2-88250-453-1

L’heure de l’étoile de Clarice Lispector

Afficher l'image d'origineClarice Lispector fut une femme de lettres brésilienne d’origine juive, née en Ukraine en 1920 mais arrivée au Brésil à l’âge de deux mois; elle est morte à Rio de Janeiro en 1977 des suites d’un cancer. Elle a épousé un diplomate et après avoir parcouru le monde, elle est revenue au Brésil en 1959, divorcée avec ses deux fils dont un était schizophrène. Bien que polyglotte, elle a écrit toute sa bibliographie en portugais. On la surnommait Le Sphinx car ce fut une femme très énigmatique. Presque tous ses livres sont traduits en français et publiés par Antoinette Fouque dans la Collection Des Femmes.

Son oeuvre est fondée sur l’introspection et la recherche du sens de la vie; elle possédait une singularité de perception de l’univers des personnages marginaux  et  son monde est assez inattendu avec la présence constante de la mort, quoique elle essayait d’aller au delà en désirant d’être accessible au commun des mortels. Pour La psychanaliste Julia Kristeva, Lispector possède une philosophie alors qu’elle n’était pas philosophe.

J’ai croisé son nom en lisant le dernier livre de la chilienne Carla Guelfenbein Être à distance (billet en juillet 2016) et apprenant que Clarice Lispector était une grande dame des lettres brésiliennes, j’ai eu l’envie très forte de la lire. Son oeuvre est plus accessible en français qu’en espagnol. L’éditrice Antoinete Fouque a réédité presque toute sa vaste bibliographie et c’est en français que j’ai trouvé un livre d’elle, mais peut-être que je n’ai pas choisi le meilleur de ses livres.

Son dernier roman est celui-ci L’heure de l’étoile paru l’année de sa mort, en 1977; il semble que ce roman diffère du reste de son oeuvre par le thème et par le style. Mal m’en a pris de choisir celui-ci car je n’ai pas du tout accroché l’ayant lu jusqu’au dernier paragraphe. Étant donné la réputation de l’écrivain, je me dois de ne pas rester sur une seule lecture, mais d’essayer un second livre pour me former une opinion; c’est tout le respect que je lui dois…

Voici une histoire sans intérêt, racontée par un narrateur masculin qui se perd en digressions tout en s’adressant en permanence au lecteur (en cela Lispector se rapproche du grand écrivain brésilien Machado de Assis qui fait tout le temps des apartés au lecteur) : c’est l’histoire de la vie et de la mort de Maccabée, une pauvre fille proche du néant, une paria sociale, une nordestine brésilienne (originaire de la même région qu’à accueilli la famille Lispector en 1920) qui va devenir un clown funeste, dénuée de sexualité mais non dénuée de sensualité et qui va trouver la mort après une non existence, juste au moment où on lui annonçait une heureuse destinée. Livre court d’une centaine de pages, abscons, avec la mort qui rôde dans tout le texte (prémonition?) et qui nous raconte rien. C’est rare que j éprouve un tel sentiment d’insatisfaction et de déception après une lecture plutôt très attendue. Beaucoup d’angoisse souterraine, de peur métaphysique subliminale chez cet écrivain; on sent la névrose à fleur de peau.

L’HEURE DE L’ÉTOILE, Antoinette Fouque 1984 (1977),  ISBN 978-2-7210-0270-9