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L’amant de Patagonie d’Isabelle Autissier

L'amant de PatagonieIsabelle Autissier est une navigatrice et écrivain française (Paris 1956), première femme a avoir accompli, en navigation, le tour du monde en compétition.

L’amant de Patagonie (2012) reçut le Prix Maurice Genevoix 2013. C’est un très joli livre, émouvant et très bien écrit et qui m’a fait revivre les fortes émotions ressenties courant mars dernier au cours d’une navigation dans ces contrées lointaines où la force de la houle, la solitude de la mer, la nature encore vierge balayée par des vents hurlants m’ont fait réaliser le peu de choses que nous sommes devant une Nature pareille (les quarantièmes rugissants, les cinquantièmes hurlants et les soixantièmes déconnants selon l’ami Jean Claude, du voyage).

Justement la Nature farouche de la Patagonie, du canal de Beagle et d’Ushuaia est décrite avec un grand réalisme et rend bien l’immense beauté des paysages et le chant des glaciers (en pleine capilotade).

L’histoire est belle, elle se situe vers 1880. Emily est une jeune écossaise d’à peine 16 ans avec déjà une âme de pionnière; elle est orpheline et sera envoyée au bout du monde pour assister la femme du pasteur d’Ushuaia qui s’en sort mal avec ses dures tâches ménagères et ses quatre enfants.

Ushuaia à cette époque, fin XIX, ce sont quatre ou cinq maisons et les huttes de quelques indiens yamanas. Autrement dit, rien.

Peu à peu, Emily va s’intéresser aux yamanas, leur mode de vie, leur langage. Elle fera la connaissance d’Aneki, un jeune yamana qui sert d’interprète au pasteur car il a appris des rudiments d’anglais. Au fil des années, naîtra un sentiment fort entre Emily et Aneki, devenu veuf, et la jeune écossaise envisagera même l’union officielle avec Aneki, union qui sera refusée vertement par les colons blancs d’Ushuaia.

Mais Emily est une maitresse-femme;  aidée par un fils du pasteur, elle fuira avec Aneki et vivra les plus beaux moments de sa vie en pleine nature, même si les conditions sont insurmontables pour quelqu’un comme elle. On dit que les blancs ont apporté microbes et virus aux autochtones; mais d’un autre côté, les blancs n’avaient pas un iota de la résistance physique qu’il fallait pour résister aux conditions climatiques australes (on m’a dit qu’un non indigène plongeant dans cette mer froide n’a que 3 minutes de résistance jusqu’au fatal engourdissement).

En tout cas, cette Emily va résister quelque temps, mais devra être rapatriée dans des conditions difficiles sur la base d’Ushuaia où elle sera sommée par le pasteur de suivre son plan ou c’est l’exil définitif et l’opprobre en Europe.

Quel amour forcené d’Emily pour cette Patagonie où elle restera et fera racine, tiraillée entre sa culture européenne et la culture indigène qu’elle respecte même si elle n’approuve pas tout.

Le livre nous renseigne sur les us et coutumes de ces peuplades finalement si adaptées aux conditions climatiques et qui vivent leur vie assez difficile dans leurs parages, sans rien demander à personne.

Le descriptif de la géographie locale, des conditions atmosphériques (les cieux les plus rapidement changeants jamais observés), les vents, les bruits, la flore et la  faune sont tellement proches de ce que je viens de vivre, que ce livre m’a fait ressentir les sensations d’un voyage ensorcelant, il y a moins d’un mois.

Un paragraphe sur le paysage (page 21): au coeur de l’été austral, le panorama est éblouissant. Au nord, s’élancent de grandes forêts qui s’interrompent brutalement à une certaine altitude, comme si on avait donné un coup de ciseaux dans la couverture sombre, pour laisser place  à des faces rocheuses parsemées de plaques de neige. Au sud, des collines plus avenantes alternent bois et prairies. A l’ouest, le canal se perd dans un mystère de pics et de sommets couverts de glaces. Le soleil, presque chaud, irradie l’ensemble, soulignant chaque détail avec une absolue netteté. Le paysage paraît briller de l’intérieur, habité de quelque âme sécrète. Il m’est presque venu l’envie de pleurer devant tant de beauté.

L’amant de Patagonie est un titre un peu mièvre pour ce livre, car pour Emily, Aneki était son mari pendant le temps qu’ils vécurent ensemble. Ce bref mais intense et tragique amour va la laisser marquée pour toujours.

L’AMANT DE PATAGONIE, Livre de Poche N°33032 2013 (IA 2012),  ISBN 978-2-253-17352-6

Le mystère Henri Pick de David Foenkinos

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Romancier français (Paris 1974) ayant fait des études de lettres à la Sorbonne et ayant une solide formation musicale (jazz). Dans ses livres il décline le thème de l’amour, surtout autour du couple, avec humour et pas mal de sensibilité, parfois loufoquerie; c’est un parisien fin observateur des comportements humains un peu névrosés et nombrilistes de ses contemporains, et qui traite de l’absurdité et d’une certaine fascination pour la sensualité (cette dernière affirmation émane de lui). Il a déjà publié une quinzaine de romans qui ont été traduits dans une trentaine de langues, il a été plusieurs fois primé.

J’ai publié un billet en janvier 2014 sur son roman »Le potentiel érotique de ma femme »(2004) qui était fort divertissant, léger.

Le mystère Henri Pick (2016) est aussi un court roman léger comme une bulle de champagne. Il y a dans le roman plusieurs histoires imbriquées, c’est par moments très loufoque avec un roman qui part dans plusieurs histoires; j’ai dévoré les pages sur le milieu de l’édition et leurs moeurs, sur le monde des écrivains et leurs manies, sur la gloire que se forgent certains journalistes de l’écrit, sur les gloires et déchéances de ce monde là, assez impitoyable tout de même et où les opinions se veulent péremptoires voire définitives. C’est un milieu assez fermé. C’est un monde  d’un « parisianisme » caricatural.

Ce qui est bien dans le roman c’est de nous montrer ce Paris surexcité, contrebalancé par une vie provinciale située dans un village de rêve, Crozon dans le Finistère, où les gens se connaissent bien, s’épient beaucoup, vivent au rythme de la nature dans un cadre de carte postale.

Le ton du livre est assez enlevé, avec quelques remarques pleines de sel et d’autres plus plates. L’ensemble est assez jouissif. Le sujet du livre est original : on retrouve un manuscrit refusé, signé Henri Pick et déposé dans la petite bibliothèque municipale de Crozon dont l’ancien bibliothécaire (décédé) a eu l’idée (d’après un modèle nord-américain) d’accueillir les manuscrits refusés. (combien de refusés pour UN élu? Il paraît qu’en France il y aurait plus d’écrivains en cernes que de lecteurs!).

Et c’est une jeune éditrice parisienne, déjà auréolée d’un flair hors pair, qui va porter ce manuscrit à la publication ce qui va déclencher un tapage médiatique monstre autour dudit manuscrit qui serait signé par l’ex propriétaire de la Pizzeria du coin, Monsieur Henri Pick qui n’écrivait même pas ses listes de courses !

Surgit alors un journaliste assez teigneux, Rouche,  qui flaire d’emblée la mystification, mais il doit la prouver. Nous voilà partis pour des aventures extravagantes. Il y a dans le livre plusieurs autres histoires de teneur sentimentale ou franchement sexuelle qui pimentent le récit.

Lecture divertissante, rafraichissante et qui fait du bien après d’autres lectures terriblement pesantes.

LE FILM : cette semaine est sorti le film tiré du livre et je me suis précipitée pour le voir (la vérité étant que je me suis précipitée pour lire le livre qui attendait sagement sur ma PAL …Bref, j’ai fini la lecture à 17h et j’étais au cinéma à 21h). C’est un film très agréable à regarder, avec des images très belles dans un Crozon de carte postale (même s’il bruine, et il bruine souvent…).Résultat de recherche d'images pour "le mystere henri pick"

Le scénario a été très modifié par rapport au livre. Ils ont rendu l’histoire beaucoup plus linéaire en se focalisant uniquement sur l’histoire du manuscrit. Ils font apparaitre le journaliste teigneux (excellent Fabrice Luchini) dès le début alors que dans le livre il ne surgit que vers la moitié. Presque toutes les histoires secondaires du livre n’apparaissent pas (le magasin de Josephine (transformée en prof dans le film), Magali et son mari, Magali et son jeune amant, Madeleine et sa langue bien pendue, les parents de Delphine, Rouche tout fauché dans le livre et qui se loge dans le Bristol en buvant des cocktails sophistiqués alors qu’il se pinte à la bière dans le livre! etc. J’ai adoré voir des maisons pleines de livres où les gens lisent tout le temps et parlent des livres. Et il y a quelques trouvailles dans le film comme l’incroyable club de lectrices de Crozon (à mourir de rire).

Le film est très chouette à lui tout seul et ce n’est pas pénalisant de ne pas avoir lu le livre auparavant. C’est un film co-écrit et réalisé par Rémi Bezançon avec Fabrice Luchini qui apparait dès le début du film qui excelle dans le rôle du journaliste littéraire qui terrorise son monde, Camille Cottin parfaite dans Josephine (qui est beaucoup plus âgée dans le livre, ce qui plait à Rouche), Alice Isaaz délicieuse de fraîcheur dans le rôle de la jeune éditrice au bon flair (un peu trop fraîche pour le rôle).

J’ai bien aimé ce film baignant dans la littérature du début à la fin.

LE MYSTĖRE, Folio N° 6403, 2017 (DF 2016),  ISBN 978-2-07-276203-1

Rue Katalin de Magda Szabó

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Magda Szabó est un écrivain hongrois (1917-2007), poétesse, dramaturge, essayiste et traductrice.

Son oeuvre avait été mise au pilori par les communistes et brûlée en place publique, un peu le même scénario qu’a vécu Sándor Márai, de 10 ans son aîné. Je trouve aussi une certaine similitude entre ces deux très grands écrivains hongrois: tous les deux excellent dans la confrontation psychologique entre deux personnages, faisant ressortir une finesse dans l’analyse et une justesse dans les situations que j’ai rarement lu ailleurs.

J’ai lu La porte, livre publié en 1987 et traduit en français seulement en 2003; un livre plusieurs fois primé et qui obtint le Femina 2013 du roman étranger. C’est un roman court qui m’a fasciné, avec la confrontation de deux femmes et un texte qui agit comme un flux de conscience allant jusqu’au tréfonds de l’âme des personnages.

Rue Katalin (1969) est un autre livre remarquable et assez étrange, pas très facile à lire avec des sauts temporels mais qui se révèle plus clair à la fin,  ce qui va recouvrir une trentaine d’années. C’est aussi la confrontation de plusieurs personnages autour de la rue Katalin qu’ils ont habité et où ils ont vécu heureux avant que les aleas de la guerre ne passent par là.

Ce roman reçut le premier Prix Cévennes du roman européen 2007 (prix au meilleur roman écrit ou traduit en français, prix suspendu en 2010).

Voici  le postulat posé par Magda Szabó en prologue « Ils surent que la différence entre les vivants et les morts n’était que qualitative (…). Ils surent que dans la vie de chacun il n’y a qu’un seul être dont ils puissent crier le nom à l’heure de la mort. »

Nous avons 3 familles dont les grandes maisons rue Katalin se suivent face au Danube. La maison Elekes dont les habitants sont les protagonistes de ce livre : le père, enseignant, la mère très futile et chaotique, les deux filles Irén et Blanka, la fille d’Irén, Kinga et leur servante. La maison Biró avec le colonel, son fils Bálint et leur gouvernante. Puis la maison Held avec le père dentiste, la mère, leur fille Henriette et leur gouvernante.

Tout ce monde vit en parfaite harmonie de voisinage, se fréquentent beaucoup. Les enfants jouent ensemble et passent d’une maison à l’autre par les palissades qui séparent les jardins; les quatre enfants sont tous très différents mais très liés. Très tôt dans leur vie des affinités vont surgir.

L’arrivée de la deuxième guerre mondiale va tout chambouler; ce monde si harmonieux et doux va partir en éclats avec l’arrestation et l’envoi en camp de concentration des parents Held qui sont juifs. Leur fille Henriette sera cachée par les amis-voisins, mais il y aura quand même un drame. Le colonel Biró pâtira de la guerre et son fils, qui fait médecine, aura des problèmes avec sa hiérarchie. Quant aux filles Elekes, Irén aura beaucoup de mal à épouser Bálint et Blanka connaitra le bannissement.

Nous suivrons la vie de chaque personnage au delà de la guerre et pourrons noter combien ils resteront tous attachés de façon si nostalgique aux souvenirs de la rue Katalin, ainsi qu’au souvenir d’Henriette.

La nostalgie se mêle au fantastique pour nous offrir ce court roman envoûtant.

RUE KATALIN, Livre de Poche N°34650 (MS 1969),  ISBN 978-2-253-07023-8

Près du coeur sauvage de Clarice Lispector

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Clarice Lispector est une femme de lettres brésilienne (Ukraine 1920-Rio de Janeiro 1977), de son vrai nom Chaya Pinkhasovna Lispector. Elle est arrivée au Brésil à l’âge de deux mois et bien que polyglotte, elle a écrit toute sa bibliographie en portugais. On la surnommait Le Sphinx car ce fut une femme très énigmatique. Presque tous ses livres sont traduits en français et publiés par Antoinette Fouque dans la Collection Des Femmes.

Son oeuvre est fondée sur l’introspection et la recherche du sens de la vie; elle possédait une perception singulière de l’univers des personnages marginaux  et  son monde est assez inattendu avec la présence constante de la mort. Pour La psychanaliste Julia Kristeva, Lispector possède une philosophie alors qu’elle n’était pas philosophe.

J’ai croisé le nom de Lispector en lisant un livre de l’auteure chilienne Carla Guelfenbein Être à distance (billet en juillet 2016); et en apprenant que Clarice Lispector était une grande dame des lettres brésiliennes, j’ai eu l’envie très forte de la lire. Son oeuvre est plus accessible en français qu’en espagnol.

J’avais lu déjà L’heure de l’étoile, (billet en janvier 2017), son tout dernier livre paru l’année de sa mort, 1977;  je n’ai pas été conquise, ne lui trouvant aucun intérêt, le trouvant surabondant en digressions, avec tout de même une note sympathique : le narrateur s’adresse sans cesse au lecteur, comme le pratique Machado de Assis, un autre auteur brésilien, mais sans la grâce de celui-ci.

Près du coeur sauvage (1944) est son premier roman, écrit paraît-il à l’âge de 17 ans et publié seulement en 1944. Le titre émane du livre de James Joyce A portrait of the Artist as a Young Man de 1916 , livre cité en épigraphe du roman.

Une adaptation théâtrale de cette oeuvre a eu lieu à Paris en 2018 par la Compagnie D119 avec 3 acteurs et 4 musiciens qui formaient un choeur narrateur.

C’est une lecture qui m’a coûté beaucoup d’effort pour tenir jusqu’à la fin.

C’est un plongeon dans un monde introspectif, dans la conscience d’un être dont les contours sont flous, avec discours auto-centré et incohérent et peu d’action pour aller nulle part.  Joana est le personnage principal, une femme jeune , pas trop jolie, avec une enfance difficile, qui va se marier avec Otavio, puis se séparer, qui aura (ce n’est pas sûr) une liaison avec « l’homme » (est-ce un rêve?); la protagoniste passe son temps à se penser, s’analyser, a émettre des digressions répétitives. Il y a énormément de répétitions dans le texte. Par moments j’avais l’impression d’avoir à faire à une personnalité multiple, un  peu schizoïde, impossible à cerner. C’est une lecture qui dérange, qui promène le lecteur par des chemins détournés.

J’avoue avoir cherché des éclairages sur ce livre parce que toute seule je n’arrivais pas à conclure.

Dans ce que j’ai pu lire à droite et à gauche, j’ai lu que Lispector aurait un style a rapprocher de celui de Joyce et de Virginia Woolf avec une discontinuité narrative, une rupture avec le principe de causalité, un monologue intérieur omniprésent,  une intériorisation de l’action romanesque; le tout donnerait une vague idée de ce qui est la conscience individuelle.

Dans un excellent article de Marc Weitzmann, il est écrit que Madame Lispector se présentait ainsi : « J’ai d’abord voulu être les autres afin de connaître ce que je n’étais pas. Alors j’ai compris que j’avais déjà été les autres et c’était facile. Ma plus grande expérience serait le tréfonds des autres, et le tréfonds des autres, c’était moi ».

C’est une écriture assez abstraite, introspective en permanence avec quelqu’un qui s’analyse tout le temps et qui voit le monde de façon si impersonnelle, comme détachée. Cette écriture exsude de l’angoisse, l’angoisse du quotidien, les doutes à tous les niveaux, mais il faut lui reconnaître un certain raffinement.

J’ai lu aussi que Clarice Lispector aurait été la première à faire de son corps et de ses sensations, la conscience de son écriture et la matière de son style. Elle aurait eu la prétention de rendre sur le papier le flux de la conscience.

Dès la première page apparaît la mort, c’est un vocable répété plusieurs fois dans le livre; c’est un texte assez noir. Ce qui me paraît stupéfiant, c’est que l’auteure ait pu écrire un texte de cette teneur à 17 ans ! Mais d’où a-t-elle tiré le côté métaphysique de ce texte (qui n’est pas une histoire)?. Elle avait lu Joyce, puisqu’elle le cite et en prend une phrase pour le titre. Lire et comprendre Joyce à 17 ans ?(une étrange prouesse).

La publication de ce texte est à situer dans le climat littéraire brésilien de 1940, dit de la « génération de 45 » qui baigne dans le post modernisme (=rupture avec le réalisme du XIX avec un style « courant de conscience » à la façon de V Woolf). Étonnant.

PRÈS DU COEUR SAUVAGE, des femmes Antoinette Fouque 2018 (CL 1944),  ISBN 978-2-7210-0697-4

Le Grand Paris d’Aurélien Bellanger

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Aurélien Bellanger est un écrivain français (Laval 1980) philosophe de formation. Ce livre est déjà sa quatrième publication !  J’avais lu des critiques élogieuses sur ce livre qui m’avaient donné envie de le lire. Le Grand Paris est le titre éponyme du projet imaginé par Nicolas Sarkozy en 2008 et qui fut effectif en 2016.

Lecture faite je ne suis qu’à moitié conquise. Pour le côté positif de cette lecture, je dirais que le livre véhicule énormément d’information sur l’urbanisme parisien et sur les arcanes du pouvoir politique. En ce qui concerne l’urbanisme de Paris, les choses sont complexes et en même temps fascinantes à connaitre pour une aussi vieille ville, notre ville-lumière cette chère Lutèce. En ce qui concerne les arcanes du pouvoir…c’est toujours aussi sordide, aussi partisan, aussi peu transparent et le tout donnant l’impression que les dirigeants se croient en monarchie, décidant d’utiliser l’argent soutiré au peuple comme bon leur semble.

Pour le côté négatif, je dirais qu’il y a trop d’informations et que le lecteur hésite à croire par moments la réalité de ce qu’il lit, car ce livre, par moments, part  dans toutes les directions et l’on se pose la question : mais où donc veut-il en venir ?

C’est un roman d’éducation. L’éducation d’Alexandre Belgrand (les mêmes initiales que l’auteur du livre ! identification générationnelle?), petit-fils et fils d’urbanistes connus, né avec une cuiller d’argent dans la bouche, selon la formule consacrée, et qui rencontrera au cours de ses études à l’ESSEC, un mentor -professeur de philosophie, Machelin, habile comploteur et manipulateur, qui réussira à le faire abandonner ses études pour l’introduire dans la Cour d’un autre de ses élèves dit le Prince (quand je vous dis qu’ils se croient en monarchie) qui est en pleine ascension politique et qui arrivera à la présidence de la République en 2007.

Page 218 nous avons la description de l’arrivée de Belgrand à l’Elysée comme conseiller technique…comme conseiller technique, je ne disposais ni d’un chauffeur, ni d’un garde du corps, ni d’un appartement de fonction, mais mon salaire, très confortable, et mon nouveau statut social me donnaient accès à un monde raffiné et électif, celui des bars d’hôtel, des grands restaurants et des costumes sur mesure- les membres du cabinet du Prince devaient être les hommes les mieux habillés de Paris.

Alexandre Belgrand sera l’urbaniste du nouveau Président, chargé de concevoir les premiers plans du Grand Paris Express. De ce fait il a un bureau à l’Elysée ce qui nous donne l’occasion d’approcher  « la vie de Palais » façon moderne avec ses moeurs et les fréquentations qui en découlent. Ce n’est pas très réjouissant: Alexandre Belgrand, pour tenir le coup, alterne alcool et Red Bull (souvent mélangés) à des doses toxiques. Il est fréquemment sous l’emprise de l’alcool, n’a pas de vie privée, fréquente des clubs douteux. Le seul détail qui manque au tableau: il ne sniffe pas de la cocaïne…

La lecture de ce livre m’a fatiguée, trop de matériel, trop brouillon, par moments intéressante, par moments agaçante.

LE GRAND PARIS, Gallimard 2017,  ISBN 978-2-07-019762-0

avancez masqués d’Hélène Bonafous-Murat

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Hélène Bonafous-Murat est normalienne et écrivain français (Lesneven 1968), experte en estampes anciennes et modernes. Ses livres précédents ont été plusieurs fois primés,  il faudra les lire car l’écriture est excellente et les sujets intéressants et documentés.

avancez masqués, 2018 (en minuscule comme sur la couverture du livre) est un roman que j’ai failli lâcher dès le départ, pensant à tort qu’il s’agissait d’une version améliorée du brûlot de E.L. James Cinquante nuances de grey…, mais non, une fois les choses bien éclaircies et limitées, force est de reconnaitre qu’il s’agit d’un livre bien écrit, assez bien construit et docte,  mené tambour battant comme un thriller coquin.

Une journaliste d’Art contemporain, Olivia Lespert,  se verra impliquée dans l’investigation du meurtre de la ministre de la Culture française dans un club très privé dans le Marais, fréquenté par du beau monde avide de sensations fortes. Car la dite ministre de la Culture avait des pratiques fort coquines.

La journaliste se fera inviter dans le cadre de l’Année du handicap à un happening ultra sélect avec un dîner dans le noir pour évoquer le supplice des non voyants. Au cours de ce dîner très particulier elle aura à sa gauche un voisin de table qui abusera de l’obscurité pour la tripoter à sa guise. Par la suite, elle trouvera sa trace et échangera avec lui sur Internet sur un site coquin connu comme « avancez masqués » car tous les participants se cachent derrière des avatars. Son ex voisin de table se cache derrière le nom de Pygmalion et veut tout de suite s’ériger en maitre dominateur de la belle.

Lorsque Olivia Lespert saura que la ministre fréquente le club du Marais, elle se fera recommander de Pygmalion pour accéder au club et mener son enquête et nous irons de surprise en surprise.

Le roman est pretexte pour nous décrire plusieurs milieux assez frelatés : celui de l’art, particulièrement de l’art moderne, celui de la presse du dit art, celui de la politique, celui des pratiques patibulaires. Et le résultat est assez instructif.

A propos de l’art, page 50…vous cherchez un sens, quelque chose qui vous parle de vous. N’oubliez pas qu’il y a autant de lectures que de lecteurs. De tableaux que de spectateurs. Tout est question d’interprétation. Car au fond, qui dit vrai? Le tout est de trouver le bon angle. Celui qui vous ramène à vous même, à vos sensations et à votre corps.

Et à propos de l’État, si justement malmené ces jours-ci, page 212…était-ce vraiment là la vie du gouvernement, une ribambelle de petites magouilles individuelles, de tractations illicites, une course effrénée de chacun et chacune vers le profit personnel ? Mais où donc était passé le sens de l’État et du bien public?

Un livre aussi documenté donne envie d’explorer les autres romans de l’écrivaine.

avancez masqués, Éditions Le Passage 2018,  978-2-84742-378-5

Vous plaisantez, monsieur Tanner de Jean-Paul Dubois

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Jean-Paul Dubois est un écrivain français (Toulouse 1950) qui a fait des études de Sociologie, ayant travaillé comme journaliste et grand reporter. Sa bibliographie est assez vaste: 15 romans et son oeuvre pose un regard désabusé et distancé sur le monde et les rapports humains; ses héros ont souvent une vie névrosée et ses personnages sont originaires de Toulouse comme lui même, mais il est aussi attiré par l’Amérique.

Il y a des choses récurrentes dans les romans de Dubois : le prénom Paul pour le héros,  ou d’Anna pour l’épouse; le rugby apparaît souvent, mais aussi  des accidents et des morts brutales. La voiture est aussi un sujet important dans certains de ses livres.

On dit que cet écrivain est vraiment lui même quand il est drôle dans la tragédie et lorsqu’il rend cocasses des situations tristes.

J’ai lu son roman Une vie française (2004) un livre qui m’a plu beaucoup : la vie en parallèle de Paul Blick avec l’Histoire de la France entre 1950 et 2004; il y a une confrontation entre une vie chaotique-atypique et l’Histoire de la Vè République, ses grandeurs et ses bassesses. Le rythme du livre est soutenu, dévorant, avec une tension psychologique hors pair et une fin bouleversante. La succession (2016), sélectionné pour le Prix Goncourt m’a plu aussi beaucoup, reconnaissant aisément ce style si particulier à l’auteur avec son humour décalé et aiguisé.

Vous plaisantez, monsieur Tanner (2006) est un court roman avec des chapitres ultra courts, facile à lire et hilarant en même temps que dramatique.

Le protagoniste, Paul Tanner hérite d’une belle demeure familiale mais en piteux état. Pour la restaurer il va vendre son ancienne maison et va entamer sous nos yeux un via crucis inimaginable avec la succession des corps de métiers nécessaires à la remise en état. Je pense que la plupart d’entre nous ont vécu au moins un épisode parmi tous les épisodes tragi-comiques arrivés à monsieur Tanner. On rit beaucoup, souvent jaune avec cette galerie savoureuse et moqueuse de personnages hauts en couleur. Les qualités humaines et professionnelles de la plupart des artisans ne sont malheureusement pas à la hauteur des attentes. Il y a des abus et des supercheries plus que de raison.

Il s’agit probablement d’un récit autobiographique en partie avec des anecdotes que monsieur Dubois a dû récolter par ci par là. Tout sonne terriblement vrai.

Un livre jubilatoire pour celui ou celle qui n’a pas de chantier en ce moment. Car si par malheur on traverse une période de travaux, il vaut mieux passer outre cette lecture afin de ne pas perdre le sommeil et son latin par la même occasion.

VOUS PLAISANTEZ, Collection Points 1705, 2007 (J-P.D 2006),  ISBN 978-2-7578-0474-2