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Mélodie de Vienne d’Ernst Lothar

Résultat de recherche d'images pour "ernst lothar"  Ernst Lothar, de son vrai nom Lothar Ernst Müller est un écrivain, directeur de théâtre et scénariste autrichien (Moldavie 1890-Vienne 1974). La famille Müller s’installe à Vienne en 1897 où Lothar suivra des études de Droit. Il va se consacrer à l’écriture à partir de 1925 et fréquentera Stefan Zweig, Robert Musil, Joseph Roth. Ce livre, Mélodie de Vienne fut publié en Anglais en 1944 sous le titre L’ange à la trompette. Histoire d’une maison et en Allemand en 1946, lors du retour à Vienne de l’auteur qui avait fui le nazisme en 1938, s’installant à New York.

Ce vaste roman n’avait pas été réédité depuis 1963 et l’oeuvre a été redécouverte en Italie en 2013. C’est un bijou littéraire.

Dans les années d’après-guerre ce livre fut un best seller et il a été porté à l’écran en 1948 par Karl Hartl avec un grand succès populaire, on peut le voir sur Youtube en Allemand sous le titre Der Engel mit der Posaune ( youtu.be/QR7WcFd8uqc).  Une deuxième version cinématographique en 1950 fut filmée par le britannique Anthony Bushell.

Ce vaste roman est la saga de la famille Alt, des facteurs de pianos de père en fils et le livre s’articule autour de leur vaste demeure sise au 10 Sielerstätte, au coeur de Vienne. L’ancêtre Christophe Alt avait fabriqué un piano sur lequel a joué Mozart et la famille garde cette pièce comme un trésor dans leur salon jaune, une salle réservée aux réceptions.

La famille Alt au complet reside dans cette maison qui est divisée en appartements. Tous les personnages de cette vaste famille sont intéressants et bien esquissés. Nous serons les témoins privilégiés des avatars d’une  famille autrichienne mais derrière la saga des Alt l’auteur nous livre l’histoire de l’Autriche entre 1890 et 1940 environ.

L’ascension sociale de cette famille dans le cadre rigide de la société impériale austro-hongroise du XIXè siècle, oblige les Alt à se conformer aux règles de la Haute Société Viennoise.

Franz Alt est issu de la troisième génération, il tombera amoureux de la belle Henriette Stein qui a des origines juives, ce qui déplaira au clan Alt. Le mariage se fera contre tous et ce sera un mariage mal assorti malgré la naissance de quatre enfants dont le dernier est adultérin. Henriette a des moeurs trop libres pour l’époque. Les deux fils ainés son totalement différents : l’aîné, Hans sera le préféré de sa mère et deviendra un patriote; le deuxième Hermann s’opposera à la famille et deviendra pro nazi.

La fabrique de pianos va subir les temps nouveaux avec la révolte des ouvriers puis la réquisition par les nazis dans le cadre de la réorganisation des milieux d’affaires en raison des deux ascendances juives (la mère de Hans et Selma son épouse).

Le choc culturel fut particulièrement violent en Autriche à la fin du XIXè siècle, ce qui va secouer toutes les classes sociales mettant en cause les fondements même du pouvoir et de la légitimité. Ceci explique l’exceptionnelle éclosion culturelle de Vienne à cette époque.

Derrière la saga de la famille Alt défilent des faits historiques de premier plan tels que la fin de l’Empire austro-hongrois avec François-Joseph qui, au cours de 70 ans de règne, ne vit pas venir les changements, puis le suicide du Prince héritier Rodolphe (amant d’ Henriette dans le roman), l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, la Première Guerre Mondiale, l’essor du mouvement ouvrier, la montée du nazisme et l’Anschluss de l’Autriche…

Drôle de pays cette Autriche. Dans le roman page 288 Fritz Alt , frère de Hans, opine ainsi…D’accord, ailleurs qu’en Autriche on dirait que c’est de la folie ! Mais en Autriche, la folie procède de la méthode. L’Autriche est une communauté obligée, ça ne t’avait jamais frappé? Une cohabitation d’éléments disparates ! Les Tchèques détestent les Allemands. Les Polonais les Tchèques. Les Italiens les Allemands. Les Polonais les Tchèques. Les Italiens les Allemands. Les Slovaques les Tchèques. Les Slovènes les Slovaques. Les Ruthènes les Slovènes. Les Serbes les Italiens. Les Roumains les Ruthènes. Et les Hongrois tout ce qui n’est pas eux…Ceci donne une idée du rempart qui a constitué l’Autriche face à tant d’identités différentes, sans compter que l’Autriche est une frontière occidentale de l’Europe.

L’Autriche vue du dedans donne l’ampleur de la décadence dans laquelle elle s’est peu à peu enlisée. L’héritier de l’Empire, l’Archiduc Rodolphe, ne voulait pas régner car malgré une névrose, il percevait  ce qu’il y avait de faux et d’apprêté dans le système. Page 85 on peut lire des choses terribles de la part de Rodolphe envers l’Empereur, son père…La médiocrité, oui! Voilà ce qu’il adore! Surtout ne pas attirer l’attention! Sauver les apparences! Une amie pour causer, rien d’autre-bien entendu! Il aime tellement l’art! Et soigne sans aucun préjugé les relations avec les personnes de rang inférieur! Et n’a jamais, jamais eu de maitresse – un homme comme lui, irréprochable, si pieux! Laissez-moi rire! Quand je pense que le monde est encore dupe de cette comédie de décence et de popularité jouée par un homme que personne ne supporte: ni sa femme-qui le fuit-, ni ses enfants-pour qui il n’a pas l’ombre d’un sentiment-, ni ses ministres-qui le craignent, ni ses sujets-qu’il ne voit jamais! Un aveugle-sourd, fier d’être en retard sur son époque, et qui ferme la bouche à ceux qui voudraient lui ouvrir les yeux et les oreilles-pas avec passion, non, la passion lui est inconnue, mais avec cette morgue qui vous glace les sangs! Un homme qui se fie au  grand-oncle Albrecht complètement sclérosé, à cette nullité de Kálnoky et ne jure que par ce Taaffe encore plus incapable s’il est possible, et par Beck! Un homme sans imagination, sur qui tout glisse comme sur une pierre! Un homme atroce! Un homme auprès de qui il est impossible de vivre !

C’est une pépite, un livre intéressant et facile à lire dont le sujet recoupe un peu celui de l’oeuvre maitresse de son contemporain Robert Musil, de seulement 10 ans son aîné L’homme sans qualités, un autre roman sur le même thème mais difficile à lire car avant-gardiste et comportant plus de 2000 pages; ce livre n’a été disponible en français que depuis 2011  (deux tomes en Allemand parus en 1930 et 1933).

Une saga d’une ampleur comparable à Les Buddenbrook de Thomas Mann (1901) et à La famille Karnovski d’Israel Joshua Singer (1943).

MÉLODIE DE VIENNE, Liana Levi-piccolo 2016 (EL 1944),  ISBN 978-2-86746-972-5

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Dernier jour à Budapest de Sándor Márai

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Sándor Márai est un  écrivain et journaliste hongrois né en 1900; il s’est donné la mort à San Diego, USA, en 1989 où il vivait exilé depuis 1980 (il avait pris la nationalité américaine). Márai s’est exilé en 1948 lors de l’entrée des chars russes à Budapest, d’abord en Suisse puis en Italie et ensuite aux USA.

Pendant son exil et à partir de 1948, l’écrivain avait été totalement oublié en Europe où il sera redécouvert en 1990 après sa mort  grâce aux Éditions Albin Michel.

Aujourd’hui l’œuvre de Márai est considérée comme faisant partie du patrimoine européen avec une réputation à l’égal d’un Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Musil, Rilke, Kafka, Kundera,  etc. Ce sont des écrivains consacrés de la Mitteleuropa et Márai est l’un des derniers représentants de la culture brillante et cosmopolite de cette Mitteleuropa emportée par la chute de l’Empire austro-hongrois et par les totalitarismes. L’écrivain croyait sur la victoire de la morale sur les instincts, en la force de l’esprit et en sa capacité de maitriser les pulsions meurtrières de la horde. L’homme s’est tristement trompé.

 C’est un écrivain qui n’est pas facile à lire, son oeuvre est profonde, psychologique et désenchantée car elle reflète bien la fin d’un monde civilisé et cosmopolite qui s’est effondré avec l’arrivée des communistes en Europe de l’Est; de fait, ses livres furent brûlés par les communistes en place publique car ils représentaient une certaine idée de la bourgeoisie.

J’ai lu plusieurs livres de Márai et c’est déjà le cinquième livre commenté dans ce blog ! Mes préférences vont à Les braises (1942) parce que c’est un condensé de ce que représente le savoir faire de Márai : la confrontation de deux personnages dans un contexte très psychologique, très intellectuel.

Dernier jour à Budapest a été écrit en 1940 en hommage à l’écrivain Gyula Krúdy (1878-1933) et à la Hongrie d’entre-deux-guerres. Gyula Krúdy fut le maître de Sándor Márai.

C’est un roman que j’ai eu le plus grand mal à finir, je me suis ennuyée et agacée devant tant de références totalement hermétiques pour moi. Je crois que c’est une oeuvre pour hongrois cultivés.

Dans le livre, l’alter ego de Krúdy apparaît sous le sobriquet de Sindbad, c’est un chant désespéré de la part de Márai (dans sa veine désenchantée), un roman mélancolique avec un style désuet fait de longues phrases rythmées par des anaphores ad libitum (=reprise du même mot au début de phrases successives).

Ce Sindbad du roman est un écrivain hongrois disparu et un vrai anti-héros: c’est un sybarite qui recherche une atmosphère, des lieux, des odeurs…Il erre dans les cafés et les gargotes, les hôtels, le bain turc, il fuit la ville moderne. C’est un réac et un passéiste. Il mène une quête névrotique des souvenirs sur un passé révolu.

Sándor Márai a construit probablement un être pétri avec du réel mais aussi avec de la fiction : Sindbad est un dandy ténébreux, une légende de la bohème littéraire de Budapest d’entre-deux-guerres.

Sindbad savait tout des Hongrois et, toute la journée, il se disputait avec eux, il leur cherchait querelle, il critiquait leur terreur de la vie, leur tendance à l’excès, leur pudeur prudente; il critiquait tout ce qui avait trait à eux, parce qu’il les aimait. Et, surtout, il écrivait parce qu’il aimait sa patrie, qu’il avait besoin de pester contre elle et qu’il aurait aimé raviver les forces de sa nation. Il écrivait parce que ces forces, il les sentait partout, dans la façon de boire et de manger, dans l’attitude, la vision des choses, l’humeur, la conduite, le caractère. Il écrivait parce qu’il éprouvait de la compassion pour les Hongrois, pour ce peuple singulier et taciturne dont le destin était peut-être de posséder un système nerveux, un caractère et un goût plus subtils que le caractère et le système nerveux des peuples alentour. Le Hongrois pouvait être sévère, excessif et farouche mais cruel, jamais. Il était capable de rêver; il reste très peu de gens qui savent rêver dans le monde. Le Hongrois était capable de mourir pour sa retraite, tellement il la désirait, mais il était incapable, même pour elle, de se livrer à une malhonnêteté. Les Hongrois étaient solitaires; et Sindbad les aimait parce qu’il se sentait apparenté à chacun d’entre eux (page 146).

D’après la traductrice spécialisée dans Márai, Catherine Fay, (dont ce livre est la huitième traduction !), Sándor Márai a réussi à rentrer dans le souffle de Krúdy (considéré comme « un écrivain pour écrivains », pour vous situer la complexité de lecture) et à rendre, entre autres détails, l’importance que revêt le fleuve Danube dans l’âme d’un Hongrois car c’est une véritable colonne vertébrale de la Hongrie. Page 48…Sindbad entretenait de bonnes relations avec le Danube. Autant que possible, il avait toujours habité à proximité de ce corps immense et paresseux, il en connaissait chaque variation et chaque caprice, il connaissait sa voix et ses couleurs, ses oiseaux et ses humains, ainsi que ses mystères nocturnes, lorsque les suicidés font la course avec les mouettes rêveuses en direction de Paks, il connaissait la clameur de ses étés, sa blondeur et ses lubies de soie bleue, il connaissait le fleuve impatient comme un poète vagabond, le fleuve noir et tragique, porteur des secrets les plus abjects et des sanglantes menaces de la ville.

Oui un livre assez abscons pour qui n’a pas les clés des lieux et des personnages évoqués. J’ai trouvé page 228 un paragraphe qui résume assez bien la problématique soulevée par la lecture de cet ouvrage :Sindbad était descendu en ville à la recherche des souvenirs de sa vie et d’un monde disparu, et il y avait quelque chose de profond, d’élégant et de chevaleresque que seuls les connaisseurs étaient capables d’apprécier…Dame, oui, seuls les connaisseurs !

DERNIER JOUR À BUDAPEST, Albin Michel 2107 (SM 1979),  ISBN 978-2-226-39640-2

La succession de Jean-Paul Dubois

Résultat de recherche d'images pour "jean paul dubois la succession"Jean-Paul Dubois est un écrivain français (Toulouse 1950) avec des études de Sociologie, ayant travaillé comme journaliste et grand reporter. Sa bibliographie est assez vaste: 15 romans. Son oeuvre pose un regard désabusé et distancé sur le monde et les rapports humains; ses héros ont souvent une vie névrosée. Souvent ses personnages sont originaires de Toulouse comme lui même, mais il est aussi attiré par l’Amérique.

Il y a des choses récurrentes dans les romans de Dubois : le prénom Paul pour le héros,  ou d’Anna pour l’épouse; le rugby apparaît souvent, mais aussi  des accidents et des morts brutales. La voiture est aussi un sujet important dans ses livres.

On dit que cet écrivain est vraiment lui même quand il est drôle dans la tragédie et lorsqu’il rend cocasses des situations tristes.

J’ai lu son roman Une vie française (2004) qui lui a valu le Prix Femina et le Prix FNAC de cette année. Un livre qui m’a plu beaucoup : la vie en parallèle de Paul Blick avec l’Histoire de la France entre 1950 et 2004; il y a une confrontation entre une vie chaotique-atypique et l’Histoire de la Vè République, ses grandeurs et ses bassesses. Le rythme du livre est soutenu, dévorant, avec une tension psychologique hors pair et une fin bouleversante.

La succession (2016) a été sélectionné pour le Prix Goncourt. J’ai bien aimé, reconnaissant aisément le style de l’auteur avec son humour si particulier, si aiguisé. En revanche, la partie afférente au jeu de la pelote basque m’a rebuté car il y a beaucoup de pages sur ce sujet mais cela est nécessaire à la trame du livre.

Car c’est l’histoire d’un terne bonhomme qui se prénomme encore une fois Paul, né au sein d’une famille de fous suicidaires et d’excentriques. Depuis le grand père, Spyridon Katrakilis qui fut l’un des médecins de Staline et qui dut fuir la Russie lorsque celui-ci est mort au décours d’un AVC. C’est à Toulouse qu’il s’installa pour se suicider en 1974. Puis le père de Paul, Adrian Katrakalis, autre médecin généraliste installé à Toulouse dans la grande maison familiale qui va se suicider de la façon la plus organisée et atroce imaginable. La mère de Paul, Anna Gallieni,  entretenait une étrange symbiose avec son frère cadet Jules, elle se suicidera aussi quelques mois après le suicide de son frère…

Paul Katrakalis aura peu de rapports affectueux avec les siens et après avoir fait sa médecine comme le voulait son père, se consacrera à la pelote basque en Floride où il mènera une vie esseulée et sans joie, vivant chichement et s’amourachant d’une femme de 28 années plus âgée. Au cours d’une sortie en mer il va sauver un petit chien qui deviendra son compagnon fidèle.

Ici nous avons le descriptif détaillé de la vie d’un pelotari avec peu de grandeurs et beaucoup de bassesses, tout comme dans beaucoup d’autres champs d’action, j’imagine.

Malgré la forte névrose qui entoure chaque personnage du roman, l’histoire se laisse lire avec plaisir par le détachement que met Dubois à nous narrer cette histoire, par le panache des personnages autres que Paul Katrakalis et par les incessantes touches d’humour. Du pur Dubois : des décès violents, les prénoms Paul et Anna à l’affiche, des névroses à gogo, Toulouse et l’Amérique et plein d’humour. Un régal.

LA SUCCESSION, Points P4658 2017 (J-P.D 2016),  ISBN 978-2-7578-6940-6

L’enfant perdue (Tome 4) d’Elena Ferrante

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Elena Ferrante est le pseudonyme d’un écrivain italien qui cultive l’énigme depuis 25 ans . On pense qu’Elena Ferrante est originaire de Naples et qu’elle  serait née vers 1940. Le journaliste italien Claudio Gatti a soulevé l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de la traductrice romaine Anita Raja de 64 ans, hypothèse basée sur l’explosion des revenus de Mme Raja ainsi que ceux de la maison d’édition E/O qui publie Mme Ferrante. Il faut dire que depuis 20 ans cet écrivain se cache et qu’elle avait prévenu son éditeur avec ces mots… »de tous vos écrivains, je serai celle qui vous importunera le moins. Je vous épargnerai jusqu’à ma présence ».

Le nom d’Elena Ferrante serait inspiré d’Elsa Morante, l’écrivaine préférée d’Elena Ferrante (le jeu des boîtes chinoises en plus…). Cet auteur mystérieux est plébiscité dans le monde entier avec 10 millions (2 millions en France pour les 3 premiers volumes) d’exemplaires vendus et des traductions dans 42 pays… L’auteur reconnaît dans des interviews données par écrit la part importante de l’autobiographie dans son oeuvre. Derrière ses livres on sent une grande sincérité, un ton viscéral, un regard sur la condition des femmes et une approche très psychologique des personnages et des situations.

J’ai publié en août 2016 un billet sur un roman de 2002 qui m’avait pas mal remuée et beaucoup plu: Les jours de mon abandon, l’histoire d’une séparation narrée de façon si crue qu’elle devient surréaliste: un très bon et fort bouquin. Puis vint la tetralogie, avec  L’amie prodigieuse (Tome 1) commentée en octobre 2016, Le nouveau nom (Tome 2) en mars 2017, et Celle qui fuit et celle qui reste (Tome 3) en avril 2017.

Je conseille de lire la saga en faisant suivre les tomes car l’espacement  dans la lecture nuit beaucoup à la compréhension de la trame. J’ai été terriblement gênée avec la filiation et les noms des nombreux personnages et ce, malgré l’index en début d’ouvrage.

C’est une tétralogie napolitaine qui connait un succès mondial dont ce roman est le dernier volet. Il s’agit d’une saga d’environ 1700 pages autour de l’amitié  entre deux filles d’origine modeste dans le Naples de 1958. Une adaptation pour la télévision est en cours à Naples dans le quartier du Rione Lizatti qui aurait servi de cadre à cette saga. Il y aura 4 saisons de 8 épisodes; la France aurait acquis déjà des droits via Canal +.

Si le premier tome évoque l’enfance de Raffaella Cerullo (Lila, Lina) et d’Elena Greco jusqu’à leur adolescence, le deuxième tome évoque leurs vies entre l’adolescence et le mariage de Lila à l’âge de 16 ans, un mariage qui va tourner à la catastrophe. Le troisième tome narre le départ d’Elena Greco pour suivre des études à Pise (c’est celle qui fuit) alors que Lila reste à Naples où le mariage opulent avec l’épicier Stefano va sombrer corps et biens (celle qui reste).

Le quatrième tome va couvrir les 30 dernières années de l’amitié des deux femmes et les épreuves seront terribles pour les deux amies.

Lila est restée à Naples et a connu la misère après la séparation d’avec Stefano, elle a été souvent agressée, vilipendée, mal comprise, mais elle s’est battue jusqu’à ses dernières forces et a réussi à monter une affaire d’informatique qui marche bien avec Enzo, un homme qui lui est dévoué mais qu’elle n’aime pas (elle n’aime personne au sens conventionnel, même pas Elena je crois !). Quant à Elena, après avoir fait un mariage bourgeois et fréquenté un milieu intellectuel digne de son niveau d’études, elle va tout plaquer pour un amour de jeunesse (Nino Sarratore) et revenir à Naples où elle renouera avec la conflictuelle Lila. Les deux femmes, à 36 ans, vont retrouver le chemin de l’affection, elles si différentes en tout et pourtant si proches. Ce qui va les rapprocher est la maternité car elles auront un enfant à quelques semaines d’intervalle, Lila avec Enzo et Elena avec Nino, l’érudit devenu politicien, tellement inconstant.

La narratrice de leur histoire est Elena, nous ne connaitrons jamais le fond de la pensée de Lila qui cache bien son jeu et agit en conséquence, c’est au lecteur de se faire une opinion…

Ce qui rend cette saga prenante, je trouve, c’est que cette amitié est fort complexe. Comme le lecteur arrive à connaitre les deux femmes d’assez près et pendant des années, on a l’impression d’incursionner au plus profond d’elles mêmes et là, nous découvrons des personnalités qui baignent dans une humaine contradiction; c’est là la richesse de cette saga, je trouve. Ce sont des personnalités assez fortes, et Lila bien plus forte qu’Elena : car elle la domine (et Elena la craint), elle commande tout le monde, elle surveille chaque personnage du quartier avec ses yeux réduits à des fentes (comme un reptilien).

Et au-delà de l’amitié entre Lila et Elena il y a dans cette tetralogie beaucoup d’autres choses, comme le rôle que joue  l’éducation, le fond politique de l’inestable Italie, le tremblement de terre de 1980, les effets de la drogue sur le quartier et leur famille, la Camorra omniprésente, la violence dans les rapports entre les gens, les positionnements sur la condition des femmes et de la féminité venant de l’instruite Elena (…j’avais observé chez ma mère et chez les autres femmes les aspects les plus humiliants de la vie familiale, de la maternité et de l’asservissement aux mâles. Je dis que, par amour d’un homme, on pouvait être poussée à commettre n’importe quelle infamie envers les autres femmes et envers ses enfants, page 56).

Elena est accaparée par son travail d’écrivain et néglige beaucoup ses filles. On dirait qu’elle se cache derrière ce travail afin de ne pas faire face à beaucoup d’autres choses. Lila est beaucoup plus frontale et rencontre aussi des situations bien plus dramatiques à vivre.

Il y a dans ce livre un évènement tellement dramatique que la situation pour Lila devient presque inénarrable et cette condition va déterminer la descente aux enfers de Lila qui sera, pour une fois, anéantie. Elle va s’éclipser de la narration et on se souvient que la saga débute avec la disparition de toute trace matérielle de Lila et qu’Elena se décide à écrire leur histoire…

Une fresque qui laisse KO d’émotions, avec des personnages desquels on a du mal à s’en séparer. Tout ceci est à rattacher au style d’écriture très direct de l’écrivaine avec des bouleversements permanents au sein de la narration. Une des publications récentes qui m’aura le plus interpellé.

L’ENFANT PERDUE, Gallimard 2018,  ISBN 978-2-07-269931-3

Nos souvenirs sont des fragments de rêves de Kjell Westö

Résultat de recherche d'images pour "kjell westö den svavelgula himlen" Kjell Westö est un écrivain et journaliste finlandais (Helsinski 1961) de langue suédoise.

Nos souvenirs sont des fragments de rêves (2018) est son troisième livre traduit au français.

C’est un bildungsroman ou roman de formation puisque nous suivrons la saga d’un finlandais depuis son adolescence jusqu’à la soixantaine environ.

Le narrateur est issu de la classe prolétaire et toute sa vie il sera confronté à la riche famille  Rabell qu’il va côtoyer tout le long de son existence, avec des comparaisons incessantes entre leurs membres et lui même ou sa famille. Les membres de la famille Rabell sont nombreux : le grand père Poa, altier et méprisant, le père Jakob dont on cache la folie, la mère Clara qui mène sa vie, le fils Alex (son ami) qui a honte de la folie de son père et camoufle sa maladie en inventant une absence, la fille Stella qui sera l’amour de la vie du narrateur avec laquelle il aura une relation ayant des hauts et des bas et qui finira par se transformer en amitié.

La saga de cette famille ainsi que le devenir du narrateur baignent dans les évènements historiques de la Finlande des années 70 jusqu’à nos jours. Il est intéressant de constater et de comparer les différences manifestes entre une mentalité scandinave et une mentalité latine: par exemple si l’on compare une saga comme celle-ci à une saga méridionale comme celle proposée par Elena Ferrante. Les deux livres comportent pareillement une ribambelle de personnages mais ce sont des personnages au comportement si opposé qui évoluent dans des ambiances si différentes; la comparaison est enrichissante.

Le livre est un gros pavé de plus de 500 pages qui m’a semblé long par moments; j’ai trouvé que le personnage principal était particulièrement atone, assez veule; j’avais l’impression que sa vie lui passait par dessus la tête comme un rouleau compresseur sans qu’il arrive à imprimer aux évènements la tournure qu’il souhaitait.

La vie n’est pas un long fleuve tranquille, c’est clair. Ainsi passa la vie du narrateur, un peu terne, un peu solitaire en somme. Rien de bien marquant.

Tout à la fin du livre Stella Rabell donnera un sens au titre du roman, car lors d’énièmes retrouvailles, cette fois en pure amitié, elle dira la phrase suivante…j’ai toujours pensé que la sensation de déjà vu n’est qu’une sorte d’angoisse face à l’irréalité de la vie. Nos souvenirs sont des fragments de rêves…

NOS SOUVENIRS, Éditions Autrement 2018 (KW 2017),  ISBN 978-2-7467-4634-3

Les mouettes de Sándor Márai

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Sándor Márai est un  écrivain et journaliste hongrois né en 1900; il s’est donné la mort à San Diego, USA, en 1989 où il vivait exilé depuis 1980; il avait pris la nationalité américaine. Márai s’est exilé en 1948 lors de l’entrée des chars russes à Budapest, d’abord en Suisse puis en Italie et ensuite aux USA.

Pendant son exil et à partir de 1948, l’écrivain avait été oublié en Europe où il sera redécouvert en 1990 après sa mort  grâce aux Éditions Albin Michel.

Aujourd’hui l’œuvre de Márai est considérée comme faisant partie du patrimoine européen avec une réputation à l’égal de Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Musil, Rilke, Kafka, Kundera,  etc. Ce sont des écrivains consacrés de la Mitteleuropa et Márai est l’un des derniers représentants de la culture brillante et cosmopolite de cette Mitteleuropa emportée par la chute de l’Empire austro-hongrois et par les totalitarismes. L’écrivain croyait sur la victoire de la morale sur les instincts, en la force de l’esprit et en sa capacité de maitriser les pulsions meurtrières de la horde. L’homme s’est tristement trompé.

 C’est un écrivain qui n’est pas facile à lire, son oeuvre est profonde, psychologique et désenchantée car elle reflète bien la fin d’un monde civilisé et cosmopolite qui s’est effondré avec l’arrivée des communistes en Europe de l’Est; de fait, ses livres furent brûlés par les communistes en place publique car ils représentaient une certaine idée de la bourgeoisie.

Les mouettes (1943) est le quatrième livre de Márai commenté dans ce blog, après La soeur en mai 2012, Les étrangers en  mars 2013 et Ce que j’ai voulu taire en avril 2015. Ce n’est pas mon préféré (mon préféré:Les Braises) parmi tous les livres lus car je l’ai trouvé par moments assez pontifiant, trop solennel et bavard. Cela étant dit, c’est du pur Márai avec une brillante confrontation entre deux personnages et un récit dans un espace restreint, un peu comme une pièce de théâtre : le bureau d’un haut fonctionnaire, l’Opéra de Budapest et la résidence du haut fonctionnaire.

Une jeune et belle femme arrive au ministère solliciter un visa de séjour et de travail à Budapest.La jeune femme est finlandaise, elle s’appelle Aino Laine et parle plusieurs langues, elle est d’origine finno-ougrienne comme le fonctionnaire, elle a traversé l’Europe pour arriver jusqu’à Budapest…mais surtout elle est le sosie d’une autre jeune femme, Ilona, que le fonctionnaire a aimé naguère bien qu’elle ne l’ait pas aimé. C’est une jeune femme assez énigmatique qui a vécu des expériences et dont la motivation n’est pas clairement exprimée.

C’est un moment crucial pour la Hongrie car sous peu elle va rentrer en guerre et tout va basculer. Le fonctionnaire  est très conscient de son importance dans la rédaction de documents en ce moment historique pour son pays et cette jeune femme surgit à un moment de grande tension.

Ainsi, par une froide et neigeuse journée suivie d’une nuit en huis clos, cet homme et cette femme intrigués l’un par l’autre, vont entamer un face à face et parler jusqu’à plus soif dans un questionnement universel de l’humain : leur vie, leurs positions face à Dieu, à l’amour, à la mort.

Le fonctionnaire a 45 ans et il sent que sa jeunesse est derrière lui, il se sent déjà vieux et probablement accablé par l’entrée en guerre de la Hongrie,  il est obsédé par ses souvenirs. Curieusement ce personnage a le même âge que Márai puisque l’écrivain, né en 1900, devait avoir 42 ans lors de l’écriture de ce roman…comment ne pas coucher sur le papier toutes ses angoisses, ses doutes, son stress vis-à-vis du cataclysme qui se préparait.

Le titre Les mouettes  est expliqué page 42 : …elles s’envolent, mues par des incitations obscures ou des informations mystérieuses, on dirait que quelque chose leur vient à l’esprit ou que quelqu’un leur souffle une nouvelle concernant la vie, la nourriture, les événements. Elles prennent leur envol par groupes de trois, quatre, leurs battements d’ailes effleurent la surface de la rambarde et elles tournoient en l’air. Elles crient et descendent en chute libre comme des suicidées. Et page 89…oui, comme les mouettes qui atterrissent ici, guidées par leur instinct qui les emmène du Nord dans cette direction parce que, dans leur lutte pour la vie, elles espèrent y trouver les conditions atmosphériques et la subsistance dont elles ont besoin. Ce n’est pas une expérience banale, ordinaire…C’est Aino Laine, la mouette, qui cherche à survivre.

Le roman est assez flou, mystérieux, l’ambiance est hypnotique et par moments onirique, le style est assez littéraire et élégant.

LES MOUETTES, Albin Michel 2013 (SM 1943),  ISBN 978-2-226-25206-7

Mon cœur mis à nu de Joyce Carol Oates

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Joyce Carol Oates est une grande dame des lettres nord-américaines (Lockport, NY 1938), qui possède une très vaste bibliographie et plusieurs cordes à son arc : poétesse, romancière, nouvelliste, dramaturge, essayiste. Son nom circule depuis quelque temps pour un prochain Prix Nobel. Ella a publié aussi des romans policiers sous des pseudonymes : Rosamond Smith et Laura Kelly.

Je suis assez épatée par la variété de sujets abordés par la romancière : chacun des romans lus dernièrement est tellement différent et tellement fouillé, ce qui denote une imagination d’une grande richesse. Les sujets récurrents de Mme Oates tournent autour de la pauvreté rurale, des abus sexuels, des traumatismes de l’enfance, de la satire sociale et de la violence en général. Son style est richement descriptif et me rappelle par moments celui d’Honoré de Balzac. Mais ici les sujets peuvent être assez sombres, profonds, douloureusement psychologiques.

J’ai lu quelques livres de sa très vaste bibliographie, et je les ai trouvés tous bons, assez forts, parfois dérangeants. Par exemple sa biographie de Marilyn Monroe Blonde (2000) est un des meilleurs livres lus sur l’actrice;  La Fille tatouée (2003) est un autre roman sur la violence des sentiments. J’ai publié en janvier 2017, en Anglais, un billet sur Hudson River (2001), encore un excellent livre axé sur la classe « huppée-âgée » nord-américaine avec une note plutôt rare :  de l’humour acide. En juillet 2017, j’ai écrit un billet sur Valet de Pique, un excellent thriller gothique impregné d’influences d’Edgar Allan Poe, un maître pour Mrs Oates.

Mon coeur mis à nu, a été traduit en 2001 (My Heart Laid Bare, 1998); c’est un sacré pavé de plus de 600 pages avec lequel j’ai parfois eu du mal, trouvant certains passages trop denses. Néanmoins, c’est encore un sacré bouquin que l’on pourrait qualifier de roman picaresque : l’histoire d’Abraham Licht un homme assez mystérieux qui va surgir au début du XXème siècle et passera sa vie à jouer au Jeu, un jeu qu’il aura inventé de toutes pièces pour escroquer dans le vaste continent Nord-américain des riches et des moins riches. Pour parvenir à ses fins, il va entraîner ses propres enfants, les obligeant à jouer différents rôles de composition. Le personnage va connaître divers revers de fortune et devra fuir souvent. Il perdra sa fortune plusieurs fois mais rebondira toujours sur une autre affaire, encore plus juteuse, ceci à la façon américaine où les gens ne s’embarrassent pas du passé et repartent à la charge comme de vrais culbutos.

Page 212…Abraham Licht qui, comme Ulysse, est l’homme aux mille tours, l’homme de la ruse, du calcul et de la duplicité, cette sensation de paralysie: ses facultés mentales exacerbées fulgurent comme des éclairs, dans une direction, puis dans une autre, et une autre encore...

L’homme a 5 enfants, nés de trois femmes différentes, plus un fils adopté. Les deux premiers garçons sont des escrocs comme leur père et le deuxième, très brutal, est capable des pires vilenies pour lui plaire et attirer son attention. Le troisième enfant est une fille d’une beauté exceptionnelle qui sera aussi son associée en affaires. Les deux plus jeunes sont différents: l’aîné est un musicien brillant et la dernière, une créature assez facile à vivre et altruiste. Enfin, l’enfant adopté est noir, ce qui va être à l’origine de nombreuses mésaventures dans une société où la couleur de la peau est déterminante. Peu à peu tous les enfants vont se distancer de ce père malveillant qui les utilise comme des pions dans un échiquier et ne se soucie pas d’eux affectivement.

Abraham Licht écrira ses méfaits tout le long de sa vie hasardeuse dans un journal de 2 000 pages sous la forme de Mémoires intitulées Mon coeur mis à nu, l’oeuvre de sa vie, mais sur le tard, acculé par la maladie et la déchéance générale, il les brûlera.

Les aventures d’Abraham Licht et de ses enfants se succèdent et parfois sont très choquantes. Malgré le fond de franche immoralité, par moments l’ironie pointe dans le texte ce qui le rend plus supportable.

Le modus operandi de l’auteur dans ce livre est un peu particulier, c’est à dire qu’elle annonce un fait  important mais les explications ne viennent qu’après et tout n’est pas expliqué, des choses vont rester ambiguës.  Est-ce un effet voulu de la part de l’écrivain ?

Lecture assez copieuse avec quelques longueurs pour moi et une admiration sans bornes pour cet écrivain nord-américaine multifacétique qui a largement la carrure d’un Nobel.

 

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MON CŒUR MIS À NU, Stock 2001 (JCO 1998),  ISBN 2-234-05397-8