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Nos souvenirs sont des fragments de rêves de Kjell Westö

Résultat de recherche d'images pour "kjell westö den svavelgula himlen" Kjell Westö est un écrivain et journaliste finlandais (Helsinski 1961) de langue suédoise.

Nos souvenirs sont des fragments de rêves (2018) est son troisième livre traduit au français.

C’est un bildungsroman ou roman de formation puisque nous suivrons la saga d’un finlandais depuis son adolescence jusqu’à la soixantaine environ.

Le narrateur est issu de la classe prolétaire et toute sa vie il sera confronté à la riche famille  Rabell qu’il va côtoyer tout le long de son existence, avec des comparaisons incessantes entre leurs membres et lui même ou sa famille. Les membres de la famille Rabell sont nombreux : le grand père Poa, altier et méprisant, le père Jakob dont on cache la folie, la mère Clara qui mène sa vie, le fils Alex (son ami) qui a honte de la folie de son père et camoufle sa maladie en inventant une absence, la fille Stella qui sera l’amour de la vie du narrateur avec laquelle il aura une relation ayant des hauts et des bas et qui finira par se transformer en amitié.

La saga de cette famille ainsi que le devenir du narrateur baignent dans les évènements historiques de la Finlande des années 70 jusqu’à nos jours. Il est intéressant de constater et de comparer les différences manifestes entre une mentalité scandinave et une mentalité latine: par exemple si l’on compare une saga comme celle-ci à une saga méridionale comme celle proposée par Elena Ferrante. Les deux livres comportent pareillement une ribambelle de personnages mais ce sont des personnages au comportement si opposé qui évoluent dans des ambiances si différentes; la comparaison est enrichissante.

Le livre est un gros pavé de plus de 500 pages qui m’a semblé long par moments; j’ai trouvé que le personnage principal était particulièrement atone, assez veule; j’avais l’impression que sa vie lui passait par dessus la tête comme un rouleau compresseur sans qu’il arrive à imprimer aux évènements la tournure qu’il souhaitait.

La vie n’est pas un long fleuve tranquille, c’est clair. Ainsi passa la vie du narrateur, un peu terne, un peu solitaire en somme. Rien de bien marquant.

Tout à la fin du livre Stella Rabell donnera un sens au titre du roman, car lors d’énièmes retrouvailles, cette fois en pure amitié, elle dira la phrase suivante…j’ai toujours pensé que la sensation de déjà vu n’est qu’une sorte d’angoisse face à l’irréalité de la vie. Nos souvenirs sont des fragments de rêves…

NOS SOUVENIRS, Éditions Autrement 2018 (KW 2017),  ISBN 978-2-7467-4634-3

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Les mouettes de Sándor Márai

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Sándor Márai est un  écrivain et journaliste hongrois né en 1900; il s’est donné la mort à San Diego, USA, en 1989 où il vivait exilé depuis 1980; il avait pris la nationalité américaine. Márai s’est exilé en 1948 lors de l’entrée des chars russes à Budapest, d’abord en Suisse puis en Italie et ensuite aux USA.

Pendant son exil et à partir de 1948, l’écrivain avait été oublié en Europe où il sera redécouvert en 1990 après sa mort  grâce aux Éditions Albin Michel.

Aujourd’hui l’œuvre de Márai est considérée comme faisant partie du patrimoine européen avec une réputation à l’égal de Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Musil, Rilke, Kafka, Kundera,  etc. Ce sont des écrivains consacrés de la Mitteleuropa et Márai est l’un des derniers représentants de la culture brillante et cosmopolite de cette Mitteleuropa emportée par la chute de l’Empire austro-hongrois et par les totalitarismes. L’écrivain croyait sur la victoire de la morale sur les instincts, en la force de l’esprit et en sa capacité de maitriser les pulsions meurtrières de la horde. L’homme s’est tristement trompé.

 C’est un écrivain qui n’est pas facile à lire, son oeuvre est profonde, psychologique et désenchantée car elle reflète bien la fin d’un monde civilisé et cosmopolite qui s’est effondré avec l’arrivée des communistes en Europe de l’Est; de fait, ses livres furent brûlés par les communistes en place publique car ils représentaient une certaine idée de la bourgeoisie.

Les mouettes (1943) est le quatrième livre de Márai commenté dans ce blog, après La soeur en mai 2012, Les étrangers en  mars 2013 et Ce que j’ai voulu taire en avril 2015. Ce n’est pas mon préféré (mon préféré:Les Braises) parmi tous les livres lus car je l’ai trouvé par moments assez pontifiant, trop solennel et bavard. Cela étant dit, c’est du pur Márai avec une brillante confrontation entre deux personnages et un récit dans un espace restreint, un peu comme une pièce de théâtre : le bureau d’un haut fonctionnaire, l’Opéra de Budapest et la résidence du haut fonctionnaire.

Une jeune et belle femme arrive au ministère solliciter un visa de séjour et de travail à Budapest.La jeune femme est finlandaise, elle s’appelle Aino Laine et parle plusieurs langues, elle est d’origine finno-ougrienne comme le fonctionnaire, elle a traversé l’Europe pour arriver jusqu’à Budapest…mais surtout elle est le sosie d’une autre jeune femme, Ilona, que le fonctionnaire a aimé naguère bien qu’elle ne l’ait pas aimé. C’est une jeune femme assez énigmatique qui a vécu des expériences et dont la motivation n’est pas clairement exprimée.

C’est un moment crucial pour la Hongrie car sous peu elle va rentrer en guerre et tout va basculer. Le fonctionnaire  est très conscient de son importance dans la rédaction de documents en ce moment historique pour son pays et cette jeune femme surgit à un moment de grande tension.

Ainsi, par une froide et neigeuse journée suivie d’une nuit en huis clos, cet homme et cette femme intrigués l’un par l’autre, vont entamer un face à face et parler jusqu’à plus soif dans un questionnement universel de l’humain : leur vie, leurs positions face à Dieu, à l’amour, à la mort.

Le fonctionnaire a 45 ans et il sent que sa jeunesse est derrière lui, il se sent déjà vieux et probablement accablé par l’entrée en guerre de la Hongrie,  il est obsédé par ses souvenirs. Curieusement ce personnage a le même âge que Márai puisque l’écrivain, né en 1900, devait avoir 42 ans lors de l’écriture de ce roman…comment ne pas coucher sur le papier toutes ses angoisses, ses doutes, son stress vis-à-vis du cataclysme qui se préparait.

Le titre Les mouettes  est expliqué page 42 : …elles s’envolent, mues par des incitations obscures ou des informations mystérieuses, on dirait que quelque chose leur vient à l’esprit ou que quelqu’un leur souffle une nouvelle concernant la vie, la nourriture, les événements. Elles prennent leur envol par groupes de trois, quatre, leurs battements d’ailes effleurent la surface de la rambarde et elles tournoient en l’air. Elles crient et descendent en chute libre comme des suicidées. Et page 89…oui, comme les mouettes qui atterrissent ici, guidées par leur instinct qui les emmène du Nord dans cette direction parce que, dans leur lutte pour la vie, elles espèrent y trouver les conditions atmosphériques et la subsistance dont elles ont besoin. Ce n’est pas une expérience banale, ordinaire…C’est Aino Laine, la mouette, qui cherche à survivre.

Le roman est assez flou, mystérieux, l’ambiance est hypnotique et par moments onirique, le style est assez littéraire et élégant.

LES MOUETTES, Albin Michel 2013 (SM 1943),  ISBN 978-2-226-25206-7

Mon cœur mis à nu de Joyce Carol Oates

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Joyce Carol Oates est une grande dame des lettres nord-américaines (Lockport, NY 1938), qui possède une très vaste bibliographie et plusieurs cordes à son arc : poétesse, romancière, nouvelliste, dramaturge, essayiste. Son nom circule depuis quelque temps pour un prochain Prix Nobel. Ella a publié aussi des romans policiers sous des pseudonymes : Rosamond Smith et Laura Kelly.

Je suis assez épatée par la variété de sujets abordés par la romancière : chacun des romans lus dernièrement est tellement différent et tellement fouillé, ce qui denote une imagination d’une grande richesse. Les sujets récurrents de Mme Oates tournent autour de la pauvreté rurale, des abus sexuels, des traumatismes de l’enfance, de la satire sociale et de la violence en général. Son style est richement descriptif et me rappelle par moments celui d’Honoré de Balzac. Mais ici les sujets peuvent être assez sombres, profonds, douloureusement psychologiques.

J’ai lu quelques livres de sa très vaste bibliographie, et je les ai trouvés tous bons, assez forts, parfois dérangeants. Par exemple sa biographie de Marilyn Monroe Blonde (2000) est un des meilleurs livres lus sur l’actrice;  La Fille tatouée (2003) est un autre roman sur la violence des sentiments. J’ai publié en janvier 2017, en Anglais, un billet sur Hudson River (2001), encore un excellent livre axé sur la classe « huppée-âgée » nord-américaine avec une note plutôt rare :  de l’humour acide. En juillet 2017, j’ai écrit un billet sur Valet de Pique, un excellent thriller gothique impregné d’influences d’Edgar Allan Poe, un maître pour Mrs Oates.

Mon coeur mis à nu, a été traduit en 2001 (My Heart Laid Bare, 1998); c’est un sacré pavé de plus de 600 pages avec lequel j’ai parfois eu du mal, trouvant certains passages trop denses. Néanmoins, c’est encore un sacré bouquin que l’on pourrait qualifier de roman picaresque : l’histoire d’Abraham Licht un homme assez mystérieux qui va surgir au début du XXème siècle et passera sa vie à jouer au Jeu, un jeu qu’il aura inventé de toutes pièces pour escroquer dans le vaste continent Nord-américain des riches et des moins riches. Pour parvenir à ses fins, il va entraîner ses propres enfants, les obligeant à jouer différents rôles de composition. Le personnage va connaître divers revers de fortune et devra fuir souvent. Il perdra sa fortune plusieurs fois mais rebondira toujours sur une autre affaire, encore plus juteuse, ceci à la façon américaine où les gens ne s’embarrassent pas du passé et repartent à la charge comme de vrais culbutos.

Page 212…Abraham Licht qui, comme Ulysse, est l’homme aux mille tours, l’homme de la ruse, du calcul et de la duplicité, cette sensation de paralysie: ses facultés mentales exacerbées fulgurent comme des éclairs, dans une direction, puis dans une autre, et une autre encore...

L’homme a 5 enfants, nés de trois femmes différentes, plus un fils adopté. Les deux premiers garçons sont des escrocs comme leur père et le deuxième, très brutal, est capable des pires vilenies pour lui plaire et attirer son attention. Le troisième enfant est une fille d’une beauté exceptionnelle qui sera aussi son associée en affaires. Les deux plus jeunes sont différents: l’aîné est un musicien brillant et la dernière, une créature assez facile à vivre et altruiste. Enfin, l’enfant adopté est noir, ce qui va être à l’origine de nombreuses mésaventures dans une société où la couleur de la peau est déterminante. Peu à peu tous les enfants vont se distancer de ce père malveillant qui les utilise comme des pions dans un échiquier et ne se soucie pas d’eux affectivement.

Abraham Licht écrira ses méfaits tout le long de sa vie hasardeuse dans un journal de 2 000 pages sous la forme de Mémoires intitulées Mon coeur mis à nu, l’oeuvre de sa vie, mais sur le tard, acculé par la maladie et la déchéance générale, il les brûlera.

Les aventures d’Abraham Licht et de ses enfants se succèdent et parfois sont très choquantes. Malgré le fond de franche immoralité, par moments l’ironie pointe dans le texte ce qui le rend plus supportable.

Le modus operandi de l’auteur dans ce livre est un peu particulier, c’est à dire qu’elle annonce un fait  important mais les explications ne viennent qu’après et tout n’est pas expliqué, des choses vont rester ambiguës.  Est-ce un effet voulu de la part de l’écrivain ?

Lecture assez copieuse avec quelques longueurs pour moi et une admiration sans bornes pour cet écrivain nord-américaine multifacétique qui a largement la carrure d’un Nobel.

 

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MON CŒUR MIS À NU, Stock 2001 (JCO 1998),  ISBN 2-234-05397-8

Ce que savait Maisie d’Henry James

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Henry James est un écrivain américain (New York 1843-Angleterre 1916), naturalisé britannique en 1915. C’est une figure du réalisme littéraire du XIXè  et un maître du roman et des nouvelles.  Il avait reçu une éducation cosmopolite et soignée entre l’Europe et les États Unis, avec notamment des études francophones en France et à Genève. Cette découverte précoce de l’Europe l’a nourri en littérature. Il a commencé des études de Droit à Harvard qu’il a abandonnées pour se consacrer entièrement à l’écriture.  Il fût un voyageur impénitent, un « citoyen du monde » : Angleterre, France, Suisse, Italie surtout. En 1876, après un échec d’installation à Paris, il s’installera à Londres jusqu’à sa mort en 1916.

C’est pendant ces 40 années londoniennes qu’Henry James va écrire l’essentiel de son oeuvre (20 romans et 112 nouvelles !): une œuvre très riche qui s’inspire en partie d’une bourgeoisie raffinée et de la découverte de l’Europe par des riches américains oisifs en formation culturelle et dans ce qu’ils appelaient le Grand Tour. L’expert d’Henry James, Franck Aigon (professeur de philosophie) a écrit si justement que la confrontation de la naïveté américaine et de l’expérience européenne n’est qu’un aspect d’une écriture qui s’emploie à sonder les cœurs en donnant toute leur place aux impressions et à la variation des points de vue (un peu à la façon d’un Sandor Márai, je trouve).

J’ai déjà commenté ici Confiance en mars 2017, Washington Square en mai 2017 et Les papiers d’Aspern en juillet de la même année.

Ce que savait Maisie ( What Maisie knew, 1897) est le roman le plus « dense » psychologiquement parlant de tous ceux que j’ai lus jusqu’à maintenant. Ce roman fut publié en 1896 sous la forme de feuilleton et en 1897 sous forme de volume; c’est le 14ème roman du prolifique H. James et peut-être le plus célèbre. Le roman fut traduit en français en 1947 par Marguerite Yourcenar; il a été adapté au cinéma en 2012 par David Siegel et Scott McGehee, une version moderne avec Julianne Moore et en 1995 pour la télévision française par Édouard Molinaro.

Le sujet du livre est assez hardi pour l’époque : imaginez les turpitudes du monde des adultes observées par une petite fille dont l’âge exact ne sera jamais précisé, mais que le lecteur peut situer entre les 8 et 10 ans. Elle observe le comportement des adultes, le réduit à sa capacité d’interprétation, mais le lecteur voit bien qu’elle est manipulée et que ces adultes se fichent d’elle comme d’une guigne. Une telle situation dans la société corsetée victorienne du  XIXè siècle était probablement exceptionnelle mais devenue banale un siècle plus tard.

La grande nouveauté dans le texte est d’introduire cette vision de la petite fille avec ses moyens psychologiques limités et de laisser deviner au lecteur l’amplitude des turpitudes et l’égoïsme inouï qui se cachent derrière les actions des adultes qui l’entourent. C’est aussi un plaidoyer de la part de l’écrivain contre le relâchement moral au sein d’une société victorienne réglée sur le respect des convenances et des apparences avec cette peur bleue de déchoir de sa caste, de faillir à son rang…

Maisie Farange est une petite fille assez délurée, assez fine mouche, non dépourvue de malice, au sein d’un ménage qui se déteste et qui a divorcé. Elle partage une garde alternée entre la mère et le père, avec une gouvernante-préceptrice qui s’occupera de son « éducation » dans chaque foyer. Elle est ballotée d’une maison à une autre, parfois de façon inopinée, et on se sert d’elle pour colporter des ragots ou semer la zizanie. Comme on l’écoute beaucoup, Maisie est très bavarde.

Le père et la mère vont se « remarier » rapidement : elle, avec un homme plus jeune; lui, avec la préceptrice de Maisie qui deviendra donc sa belle-mère. Très vite, les couples vont dysfonctionner à nouveau : le père de Maisie est de plus en plus absent. La mère de Maisie fréquente d’autres hommes… Maisie est l’exutoire de la haine respective que se vouent les deux parents, et sa solitude et le manque d’affection sincère font qu’elle s’attache à tout adulte qui l’approche un peu, liant ainsi des liens de substitution.

Le fond psychologique est traité avec la prescience d’un psychiatre ou d’un psychologue. Ceci est d’autant plus remarquable qu’Henry James ne s’est jamais marié et n’a pas eu d’enfants pour en étudier aussi finement le comportement. Admirable.

Ce que j’ai moins supporté est le style lourd et répétitif par moments de l’écrivain, dans un roman un peu plus long que ceux déjà lus (292 pages) et qui aurait gagné a être un peu plus aéré sans rien perdre de son acuité.

CE QUE SAVAIT MAISIE, OMNIBUS 2013, (HJ 1897),  ISBN 978-2-258-09877-0

La beauté des jours de Claudie Gallay

Résultat de recherche d'images pour "claudie gallay "Claudie Gallay est une écrivain française (Bourgoin-Jallieu 1961) ; elle écrit et exerce partiellement comme institutrice, elle habite le Vaucluse.

Je l’ai découverte avec son roman «  Les déferlantes  » (2008), roman détenteur d’au moins sept prix et dont  j’avais beaucoup aimé le ton, la façon de raconter les personnages, l’histoire en huis clos dans des lieux d’une beauté sauvage (La Hague, le Cotentin). Un téléfilm a été tiré du livre en 2013 avec Eléonore Faucher comme directrice et Sylvie Testud dans le rôle principal, téléfilm que je n’ai pas vu. Puis j’ai lu  » Seule Venise »  attirée par le titre et pour enrichir ma petite collection de livres  sur la Sérénissime, ville de  magie, ville d’inspiration; je dois dire que j’ai adoré  » Seule Venise »  car, bien qu’écrit dans un style minimaliste avec des phrases ultra courtes, le  texte  rentre comme un trépan dans le crâne et déclenche des sensations extraordinaires via des souvenirs avec une ville très bien dépeinte.

La beauté des jours (2017) m’a moins séduite; un style haché et primaire m’a quelque peu agacé.

Le message de l’écrivain est limpide et tout à fait ancré, dans un réel surréaliste par moments. C’est l’histoire de Jeanne, 40 ans, mariée depuis longtemps à Rémy, mère de deux jumelles qui viennent de quitter la maison parentale pour suivre des études universitaires à Lyon. La vie de Jeanne est réglée comme du papier à musique : lundi ceci, mardi cela, immuable. Tout est tellement réglé qu’elle tombe parfois dans la monomanie en faisant les mêmes gestes, en faisant des listes. Pour couper à cette monotonie et apporter du peps à sa vie, elle a parfois des attitudes aberrantes comme par exemple suivre un inconnu dans la rue (mais pas plus de 20 minutes…), s’imaginer des choses sur les gens, mais surtout, suivre de très près la vie d’une artiste serbe, Marina Abramovic, connue pour ses transgressions et les performances avec son corps, une artiste qui repousse ses limites. Jeanne lui écrit des lettres admiratives et très franches, même si la plupart ne partent jamais. C’est clair que pour Jeanne, l’artiste Abramovic est libératrice de toute cette énergie si contenue dans une vie si répétitive.

Jeanne est une vraie paysanne, enracinée dans la terre qui l’a vu naître. Ses parents ont une ferme dans les alentours où elle se rend chaque dimanche pour un repas de famille. Mais, il y a une fracture psychique chez Jeanne car elle est l’aînée de quatre filles, quatre « pisseuses » pour le père, lequel ne s’est jamais remis du décès de son fils aîné, un garçon qui aurait dû s’appeler Jean et hériter de la terre…Jean, le miroir de Jeanne. De ce fait, elle n’a jamais pu communiquer avec le père ni échanger aucun affect avec lui.

Puis, un bon jour, elle va tomber sur un homme qui fut autrefois son amoureux au lycée. Et cette rencontre sera à l’origine du réveil effréné de sa sensualité. Elle va se réveiller à la passion et va se sentir vivante, ouvrant son étroit horizon à des tas de sensations et de connaissances nouvelles. Sa personnalité va se scinder en deux : la sage Jeanne et la nouvelle Jeanne prête à tout pour assouvir cette passion.

Laquelle des deux l’emportera? Le dénouement est intéressant.

Il y a toute une galerie de personnages assez bien caractérisés, comme par exemple sa famille paysanne, sa meilleure amie Suzanne, sa nièce retardée Zoé, son collègue à la Poste, son mari Rémy, les voisins de l’impasse, les gamins désoeuvrés, etc. Mais c’est le style de l’écriture qui cette fois m’a heurté, déplu.

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L’artiste Marina Abramovic lors de sa « performance », Naples 1974.

LA BEAUTÉ DES JOURS, Actes Sud 2017,  ISBN 978-2-330-08176-8

Nagasaki d’Éric Faye

Résultat de recherche d'images pour "eric faye nagasaki"  Éric Faye est un écrivain français (Limoges 1963) auteur de romans, essais, récits et nouvelles (plus de 30 publications !). J’ai publié un billet en septembre 2107 sur son très étonnant Éclipses japonaises, encore un livre sur des faits réels survenus au Japon.

Nagasaki (2010) est une novella  inspirée d’un fait divers réel rapporté par les médias japonais en 2008 et survenu à Fukuoka au Kyûshû; le livre a été traduit dans une vingtaine de langues et il a été couronné par le Prix du roman de l’Académie Française 2010.

Le livre d’une centaine de pages se lit bien, écrit dans un style épuré qui convient bien aux histoires nippones (cf Aki Shimazaki).

C’est une histoire incroyable, celle de monsieur Shimura, un vieux garçon à la vie réglée comme du papier à musique et qui s’aperçoit un jour, par un petit cumul de détails, que son intimité a été violée. Quelqu’un déambule chez lui et lui vole de petites quantités de nourriture sans provoquer le moindre désordre.

Le protagoniste de l’histoire est un homme de 56 ans, météorologue de profession, très solitaire et à la vie réglée par la répétition à l’infini, de petits détails insignifiants. A partir du moment qu’il se sait envahi, il aura l’idée d’installer une web cam dans sa cuisine pour surveiller son chez soi depuis son lieu de travail. Le jour viendra, très rapidement, où il surprendra l’image furtive d’une femme assez âgée. Ce jour là, et sans aucune hésitation, il préviendra la police pour qu’ils viennent la cueillir.

La deuxième partie du livre  est aussi incroyable : cette femme, âgée de deux ans de plus, a tout perdu : son emploi, son logement, son statut et elle est devenue une SDF. Elle rôde dans la ville de Nagasaki, repérant des lieux où s’abriter des intempéries et c’est comme cela qu’elle verra partir Shimura-san vers son travail, sans fermer sa porte à clef. Elle aura l’idée ainsi de se reposer un peu de son errance puis, comprenant que Shimura-san est absent toute la journée et a des horaires tellement immuables, qu’elle pourra rester cachée à l’intérieur de la maison dans une pièce du fond désaffectée. On saura aussi au fil de l’histoire,  que cette femme a habité étant petite, cette maison avec ses parents.

Il y aura un procès et elle sera condamnée. Jamais Shimura-san ne manifestera le moindre intérêt pour connaitre son histoire, ses motivations, ses excuses probablement sincères puisqu’elle n’a jamais volé qu’un peu de jus de fruit ou de lait ou fait cuire du riz pour subsister, laissant toujours les choses en place.

Portrait un peu déroutant d’une société japonaise très renfermée, peu incline à la communication et qui laisse ses sujets totalement désemparés face à un revers du destin.

J’ai senti un changement de rythme entre la première partie, celle de Shimura-san et la deuxième, celle de cette femme et du procès. Il me semble que la première partie était plus travaillée pour lui donner cette « patte » si asiatique du minimalisme parfait où chaque mot et chaque phrase sont à leur place, sans aucun épithète superflu. Drôle et intéressant jeu de style. Histoire très prenante.

NAGASAKI, Stock 2010,  ISBN 978-2-234-06166-8

Je vais bien,ne t’en fais pas d’Olivier Adam

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J’ai croisé le nom de cet écrivain quelque part avec une connotation positive sur son écriture et je me suis dite qu’il fallait le lire.

Je vais bien, ne t’en fais pas (2000) est un titre bien long avec une signification, puisqu’elle revient dans le texte comme un mantra:  une phrase que Loīc écrit sur des cartes postales à sa grande soeur Claire pour la rassurer, parce qu’il a disparu de façon abrupte et cela rend Claire trop malheureuse.

Ce livre est un court roman de 150 pages qui ne m’a pas emballée du tout, mais où je distingue deux choses :

1) l’histoire d’un drame familial poignant au sein d’une famille modeste et digne où la disparition d’un enfant va les anéantir, surtout Claire, si liée avec ce frère solaire qui est tout pour elle. C’est une histoire avec beaucoup de non dits, avec de la souffrance patente et avec des secrets au sein de cette famille qui comporte trois personnes : Claire et ses deux parents. Claire n’assume pas la disparition de son frère et  elle a été à deux doigts de sombrer; deux ans après elle survit difficilement, en exerçant le métier de caissière. Elle a une vie plutôt morne et sans espoir avec un job répétitif et abrutissant. Elle reprend un peu d’espoir lorsque Loīc commence à lui envoyer des cartes postales, mais sans lui donner d’adresse précise…

2)  le style est minimaliste, haché, assez percutant, parfois lancinant et répétitif, sans fioritures et qui n’est pas sans rappeler le style d’Anne Gavalda ou celui de Claudie Gallay (avec la poésie en moins), celui de Patrick Modiano  surtout lorsque il fait un descriptif de Paris. Aussi, j’ai trouvé que la fin du livre était quelque peu brouillonne avec des personnages qui surgissaient d’un coup sans les explications concomitantes. Il y a une critique sociale certaine derrière la présentation de la vie de Claire.

Un film a été tourné en 2006 par Philippe Loiret, avec Mélanie Laurent dans le rôle de Claire et Kad Merad dans le rôle du père. Ce film a rencontré un grand succès et obtenu plusieurs prix. Je ne l’ai pas visionné et je n’ai pas très envie de le voir maintenant que je connais le drame.

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JE VAIS BIEN,  Le Dilettante 1999, ISBN 978-2-84263-029-4