Archives

Envoyée spéciale de Jean Echenoz

Afficher l'image d'origine

Jean Echenoz est un écrivain français (Orange 1947) qui a fait des études de sociologie et de génie civil. On vient de lui décerner le huitième Prix BnF (2016) pour l’ensemble de son oeuvre. Sa technique d’écriture est particulière car il alterne les figures de style, les jeux de mots, l’ambiguïté et use d’un symbolisme autour des noms propres de personnages. On dit aussi qu’il écrit des romans géographiques car on voyage beaucoup en le lisant. Il a su décaler son univers romanesque vers la sotie ou vers les récits excentriques à la façon d’un Sterne ou d’un Diderot, d’un Perec ou d’un Queneau. C’est un romancier inventif, un champion de la toponymie, un « nouveau romancier » mais pas  un romancier nouveau.

Venant de publier à la queue leu leu plusieurs billets sur des livres de Jean Echenoz, je ne pensais pas récidiver aussi vite avec un autre, mais » l’occasion fait le larron » et j’ai eu la possibilité de lire celui-ci, son tout dernier, son 17ème roman et voilà. Une lecture par moments assez jubilatoire, carrément déjantée.

Envoyée spéciale est déjà plus épais, 312 pages et un plongeon en pays d’Echenozie,  avec une écriture toujours aussi éblouissante, ingénieuse, comportant des trouvailles en tout genre et des chutes de phrases désopilantes. Une langue très élégante où une apparente facilité cache une érudition linguistique remarquable, comme par exemple cette utilisation fréquente de la métonymie ou de la métaphore. Une nouvelle fois, je me suis attachée beaucoup plus à l’écriture qu’à l’histoire, celle-ci complètement loufoque, improbable, moqueuse et hilarante. On peut encore qualifier ce livre de roman d’aventures et d’espionnage tissé autour d’un personnage qui est une anti héroïne : Clémence, une trentenaire oisive, en rupture de mariage, assez disponible et qui va s’embarquer dans une histoire folle. Elle sera kidnappée dans le XVIè arrondissement de Paris par des pieds-nickelés empotés et avec une perceuse comme arme;  ils vont l’emmener manu militari dans la Creuse pour la cacher afin de la former pour une mission ultra sécrète en Corée du Nord pour déstabiliser ce régime de pacotille par les SR français… Aussi simple que cela. Bien entendu, elle va développer un Syndrome de Stockholm avec ses ravisseurs. Les rebondissements et les missions sécrètes vont bon train ainsi que les personnages troubles qui ne sont pas ce qu’ils semblent être. Ainsi, le mari de la belle Clémence est un parolier qui a connu un succès planétaire avec une chanson, chanson autrefois chanté par Clémence. Mais lorsque sa femme est kidnappée et que les ravisseurs lui envoient par la poste une phalange du petit doigt, le mari n’est pas ému.

Comme d’habitude, le romancier nous abreuve de descriptions minutieuses et prolifiques tant sur les lieux que sur les objets; le langage est très imagé. Et comme d’habitude nous allons voyager beaucoup entre Paris, la Creuse et la Corée du Nord. Jean Echenoz s’amuse avec le lecteur; il définit par moments de façon assez floue les personnages et les situations pour nous mener en bateau là où il veut en nous faisant moult apartés et clins d’oeil.

Didier Smal (cf La cause littéraire) a écrit justement ceci…quant à l’histoire, comme d’autres avant, elle entraîne le lecteur dans un voyage improbable sans que cela soit fastidieux. Dans Jean Echenoz, sous un prétexte magnifique par son incongruité absolue. Echenoz excelle, son minimalisme ou sobriété stylistique, fait mouche à chaque phrase.

Voici page 99 une description echenozienne du couple Pognel- Marie Odile : l’un ayant pu nous paraître une épave aboulique, l’autre une implacable harpie, on ne pouvait guère envisager d’autre existence commune à ces deux-là que sur un mode SM élémentaire, quotidien scandé d’insultes et d’ecchymoses, œil au beurre noir et dents brisées, Royal Canin en plat unique suivi d’une pincée de Destop dans le café.

Des lectures de cet acabit sont rares dans la littérature française contemporaine et c’est un peu dommage car c’est jouissif de pouvoir sortir du cadre nombriliste et/ou pessimiste de notre littérature contemporaine.

ENVOYÉE SPÉCIALE, Les Éditions de Minuit 2016,  ISBN 978-2-7073-2922-6

Publicités

Un an de Jean Echenoz

Afficher l'image d'origine Jean Echenoz est un écrivain français (Orange 1947) qui a fait des études de sociologie et de génie civil. On vient de lui décerner le huitième Prix BnF (2016) pour l’ensemble de son oeuvre. Sa technique d’écriture est particulière car il alterne les figures de style, les jeux de mots, l’ambiguïté et use d’un symbolisme autour des noms propres de personnages. On dit aussi qu’il écrit des romans géographiques car on voyage beaucoup en le lisant. Il a su décaler son univers romanesque vers la sotie ou vers les récits excentriques à la façon d’un Sterne ou d’un Diderot, d’un Perec ou d’un Queneau. C’est un romancier inventif, un champion de la toponymie, un « nouveau romancier » mais pas du tout un romancier nouveau.

C’est le quatrième livre d’Echenoz que je commente dans ce blog, et pour une fois, presque à la queue leu leu depuis L’équipée malaise. Il y a une filiation entre Un an et Je m’en vais, même si on peut les lire de façon tout à fait indépendante. Les ouvrages d’Echenoz ont en commun leur brièveté, l’usage foisonnant de la métaphore, du zeugma et de la comparaison avec une sobriété stylistique.

Jean Echenoz est considéré comme un auteur post moderne; la post modernité étant une relecture critique de la modernité avec un voeu de rupture lié au déclin des sociétés industrielles et de la culture occidentale. Echenoz revisite des genres littéraires comme le roman policier ou le roman noir et il semble moins influencé par les nouveaux romanciers que par les contraintes ludiques, par le goût du loufoque et de la fantaisie.

Un an est un autre court roman (110 pages) que l’on peut associer à son autre roman  Je m’en vais, le Goncourt 1999 (alors que Un an a été publié avant, en 1997); Jean Echenoz disait que Je m’en vais est un code explicatif de Un an et non une suite, bien que les mêmes éléments romanesques et les mêmes personnages apparaissent dans les deux livres sous un autre aspect littéraire et un autre angle.

Un an est un voyage 100% en pays d’Echenozie avec toutes les ficelles de cet auteur si original : voyages (dans le Sud-Ouest en train, en bus, à vélo, à pied, en stop…), personnages mal définis, errances, écriture imagée, lexique étonnant. On ne pourra pas accorder d’importance une nouvelle fois à l’histoire, mais à la façon dont Jean Echenoz nous la raconte…une histoire rocambolesque, surréaliste par moments avec son style plein de trouvailles, son maniement particulier de l’écriture, la volupté des mots, la répétition .

Un an c’est un an dans la vie de l’héroïne, Victoire qui va fuir dans la panique la plus totale, croyant que son amant Félix Ferrer est mort pendant son sommeil. C’est une fuite précipitée, irraisonnée, non préparée,  encore une errance géographique et une désorientation psychologique. Comme dit justement Christine Jerusalem, une experte dans l’univers échenozien, « Un an pousse à son extrême ces « géographies du vide » en poussant le paradigme plus général d’une désorientation fondamentale ». L’impression d’errance généralisée constitutive du récit échenozien tient à la mobilité permanente et à l’instabilité chronique des points de vue, ce qui rapproche le travail de Jean Echenoz du cinéma, dont d’ailleurs, Echenoz fait une constante référence car il aime que la lecture se fasse dans tous les sens comme c’est le cas dans l’écriture.

Victoire fuit de façon étrange, non préméditée, elle vit des expériences de plus en plus under ground et le personnage de Louis-Philippe surgit dans le récit comme un diable de sa boîte, sans crier gare et le lecteur se demande pourquoi et comment. Voici la description physique du personnage page 30: Louis-Philippe avait un peu changé depuis la dernière fois. Certes il était toujours le même petit homme maigre aux épaules oubliées, aux yeux noyés de soucis sous des lunettes épaisses, au front barré de regrets, mais il avait l’air moins affamé que d’habitude et sa tenue était plus soignée…

On va revenir au livre Je m’en vais pour trouver le lien entre les deux romans: Victoire est un personnage qui apparait dans Je m’en vais page 26, amenée chez Félix Ferrer par son associé Delahaye. Nous sommes donc à rebours dans le temps, quand Victoire fait irruption dans la vie de Félix Ferrer qui était sculpteur dans Un an et tient aujourd’hui une galerie d’art moderne « qui marchote » avec l’associé Delahaye. Victoire est une belle plante qui fait impression chez le volage Ferrer et la voilà installée chez lui une semaine après. On pourrait supposer que le dénommé Delahaye n’est autre que le Louis-Philippe qui poursuit Victoire tout le long du livre Un an. Regardons de près la description physique de Delahaye page 26 : Delahaye assurait trois après-midi par semaine, une permanence à la galerie. Malgré les qualités professionnelles de Delahaye, ses apparences jouaient contre lui. Delahaye est un homme entièrement en courbes. Colonne voûtée, visage veule et moustache en friche asymétrique qui masquait sans régularité toute sa lèvre supérieure au point de rentrer dans sa bouche, certains poils glissant même à contresens dans ses narines : trop longue, elle a l’air fausse, on dirait un postiche. Les gestes de Delahaye sont ondulants, arrondis, sa démarche et sa pensée également sinueuses, et, jusqu’aux branches de ses lunettes étant tordues, leurs verres ne résident pas au même étage, bref rien de rectiligne chez lui. Puis page 28 nous apprendrons que Delahaye est de taille et de corpulence réduites, ce qui colle avec le petit bonhomme maigre aux « épaules oubliées », donc en courbes…comme le Louis-Philippe du roman antérieur. Page 29 nous avons d’autres indices : Delahaye, quant à lui, toujours mal habillé, rappelle ces végétaux anonymes qui poussent en ville, entre les pavés déchaussés d’une cour d’entrepôt désaffecté, au creux d’une lézarde corrompant une façade en ruine. Etiques, atones, discrets mais tenaces, ils ont, ils savent qu’ils ont qu’un petit rôle dans la vie mais ils savent le tenir. Si l’anatomie de Delahaye, si son comportement, son élocution confuse évoquent ainsi de la mauvaise herbe rétive, l’amie qui l’accompagne relève d’un autre style végétal. (c’est Victoire). Et page 56 de Je m’en vais, nous avons le début de Un an lorsque Ferrer fait un malaise cardiaque pendant son sommeil: un bloc de la conduction auriculo-ventriculaire  le fera paraitre comme mort et entraînera la fuite effrénée de la mystérieuse Victoire de laquelle nous n’aurons plus de nouvelles sinon de vagues évocations (et pour cause puisqu’elle est en fuite). Ferrer va vaguement rechercher Victoire, notamment dans les bars qu’elle fréquentait, comme Le Central, fréquenté aussi par Delahaye. Nous apprendrons page 70 que le dénommé Delahaye se prénomme Louis-Philippe et qu’il est décédé inopinément laissant une veuve non éplorée. Ça y est, la boucle est bouclée, le Louis-Philippe de Un an est le Delahaye de Je m’en vais et tout se tient.

A la fin du roman et après uns descente aux enfers de Victoire, celle-ci revient à son bar préféré et tombe sur Félix qui fait la cour à Hélène; Félix se montre étonné de la voir ressurgir et lui apprend alors  la mort de Louis-Philippe…

Diabolique ce Jean Echenoz; il nous sert la suite de l’histoire d’abord et les explications après, à condition de bien les chercher. Pour une fois l’histoire se tient bien, les pièces du puzzle s’imbriquent et composent une drôle d’histoire narrée dans un style inimitable et assez brillant.

Bon, il faudra lire sa dernière parution,  Envoyée spéciale, mais pas tout de suite, il me faut une pause, c’est trop smart.

UN AN, Les Éditions de Minuit 1997,  ISBN 2-7073-1587-7

Je m’en vais de Jean Echenoz

Jean Echenoz

Jean Echenoz est un écrivain français (Orange 1947) qui a fait des études de sociologie et de génie civil. On vient de lui décerner le huitième Prix BnF (2016) pour l’ensemble de son oeuvre. Sa technique d’écriture est particulière car il alterne les figures de style, les jeux de mots, l’ambiguïté et use d’un symbolisme autour des noms propres de personnages. On dit aussi qu’il écrit des romans géographiques car on voyage beaucoup en le lisant. Il a su décaler son univers romanesque vers la sotie ou vers les récits excentriques à la façon d’un Sterne ou d’un Diderot, d’un Perec ou d’un Queneau. C’est un romancier inventif, un champion de la toponymie, un « nouveau romancier » mais pas du tout un romancier nouveau.

J’ai commenté ce mois-ci (août 2016) deux de ses livres : L’équipée malaise de 1986 et Nous trois de 1992; ces deux livres m’ont beaucoup plu, pas pour les histoires, mais pour l’écriture, un style très particulier, original et très sophistiqué parce qu’il se prête à plusieurs niveaux de lecture et qu’il joue au chat et à la souris avec le lecteur. Il y a le niveau explicite (l’histoire brute) et le niveau implicite où le narrateur existe, donne un avis, fait de l’humour. Pour Jean Echenoz la mécanique et l’esthétique sont plus importantes que le message. Il est depuis toujours attaché au roman d’action et au roman géographique.

Je m’en vais (1999) a obtenu le Goncourt 1999 et il a été élu meilleur livre de l’année 1999 par la Revue Lire. C’est le neuvième roman de l’auteur et encore un très bon Echenoz, tout à fait dans sa lignée quoique cette fois, l’histoire m’a paru moins loufoque, plus linéaire, mais avec un final ouvert sans dénouement ni conclusion. Il faut rapprocher Je m’en vais de Un an (1997) où les mêmes personnages et les mêmes éléments romanesques se croisent sous un autre angle et un autre point de vue littéraire mais sans que les histoires soient dépendantes; dans Un an l’histoire est vécue à travers le point de vue du personnage Delahaye/Baumgartnen, l’associé de Ferrer et de Victoire (une des conquêtes de Ferrer). Selon Jean Echenoz Je m’en vais est un code explicatif de Un an et non une suite. Chacun comble le vide laissé par l’autre. Il faudra lire Un an sans trop tarder, et se faire une opinion, cela me semble intéressant.

Je m’en vais emprunte le titre à Molloy de Samuel Beckett( premier volet de sa trilogie) : C’est à nouveau l’été. Il y a un an je partais. Je m’en vais…Ce court roman commence et termine par cette phrase laconique « je m’en vais » et entre ces deux phrases il y a un an de  la vie du protagoniste, Félix Ferrer, entre voyages et aventures loufoques sans lendemain. Mais attention, car chez cet écrivain, la virtuosité, la parodie, l’humour ne sont pas synonymes de légèreté ni de facilité.

Il y a aussi dans ce livre des raccords de type analogique entre les chapitres reliés entre eux par des correspondances ou des similitudes. Ceci a été développé dans les années 60 par les nouveaux romanciers et c’est une pratique qui vise à impliquer davantage le lecteur. On retrouve clairement ce même procédé dans Nous trois.

L’intérêt de ce livre réside encore une fois dans la manière de l’écrire. L’écriture est épurée, élégante, concise et le narrateur présente les évènements de façon presque cinématographique. C’est un style oralisant qui permet au narrateur de s’imposer au lecteur et de le faire complice. Ce narrateur va rapporter de façon décontractée les pensées du personnage principal, Félix Ferrer, ce qui permet d’aborder l’histoire soit du point de vue du narrateur, soit du point de vue de Ferrer. Et cette alternance oblige le lecteur à être très attentif en se posant tout le temps la question : Qui parle ? Car l’emploi de ce style indirect déroute le lecteur mais en même temps l’attire car ainsi il se sent impliqué dans le récit. Il y a une connivence intelligente avec le lecteur.

Mais ce roman est en fait hyper structuré car pendant la première moitié du livre lorsque le chapitre raconte le présent, le chapitre suivant explore le passé expliquant comment on est arrivé aux évènements narrés. Puis le passé rattrape le présent et l’alternance est conservée et le récit va porter sur les personnages. Rien n’est là par hasard dans les romans d’Echenoz, tout est pensé.

LA TRAME : c’est encore un anti-héros, Félix Ferrer, la cinquantaine, sculpteur, divorcé qui tient une galerie d’art moderne qui marche plus ou moins bien. Il est très porté sur les femmes, qu’il collectionne sans jamais se fixer. Ses liaisons se font et se défont sans que jamais il se remette en cause. Ses compagnes ne sont pas très bien définies au plan psychologique, mais définies plutôt par ce qui gravite autour d’elles, par leurs actes et les lieux qu’elles traversent. Ferrer est en  mobilité permanente, et c’est plutôt une errance qu’une trajectoire. Ferrer a du mal à prendre racine, mais « chez Echenoz partir ne veut jamais dire que tout est fini, mais que tout recommence » (Daniel Rondeau).

Ferrer va partir en Arctique rechercher un vrai trésor qui git sur la banquise grâce aux renseignements fournis par son associé Delahaye.  Ce voyage dans le Grand Nord s’avère d’un ennui mortel, mais il va récupérer le trésor qu’il se fera voler dès son retour à Paris. Nous rentrons à partir de ce moment dans la mouvance d’un polar, un faux polar-polaire comme l’a dit si justement Jean Pierre Tison. Il y a une grande sensibilité à l’ennui de la part de Jean Echenoz ce qui explique ce mouvement perpétuel dans ses romans. Et les lieux doivent aussi être fascinants pour le personnage qui les traverse; il y a un savant jeu de miroirs entre l’ici et l’ailleurs qui met en valeur les deux univers.

L’aventure du livre se double de l’aventure de la lecture : Echenoz multiplie les points de vue, les modes narratifs, les rythmes de discours, le rythme des images et des métaphores.

À propos de métaphores, un très bon travail de thèse soutenue à Montreal, signalait que dès l’incipit de Je m’en vais le ton était donné avec les vitres embuées (métaphore des larmes pour la rupture avec Suzanne ou bien de l’opacité nouvelle qui sépare les amants) et la prise électrique serait la métaphore d’une révolte, d’une douleur ou aussi de la peine de Suzanne…Le système des objets chez Echenoz recouvre les vides, simule et tente de pallier au déficit relationnel.

Au bout d’une année Félix Ferrer ne boucle pas la boucle car il est rendu au même point qu’au départ, c’est à dire irrémédiablement seul.

Un échantillon de la prose page 16…Toujours en retard de plusieurs aspirateurs, cet atelier se présentait comme un terrier de célibataire, une planque de fugitif aux abois, un legs désaffecté pendant que les héritiers s’empoignent. Le descriptif echenozien…Malgré les qualités professionnelles de Delahaye, ses apparences jouaient contre lui. Delahaye est un homme entièrement en courbes. Colonne voûtée, visage veule et moustache en friche asymétrique qui masquait sans régularité toute sa lèvre supérieure au point de rentrer dans sa bouche, certains poils se glissant même à contresens dans ses narines :  trop longue, elle a l’air fausse, on dirait un postiche. Les gestes de Delahaye sont ondulants, arrondis, sa démarche et sa pensée également sinueuses, et, jusqu’aux branches de ses lunettes étant tordues, leurs verres ne résident pas au même étage, bref rien de rectiligne chez lui.

JE M’EN VAIS, Éditions de Minuit 1999,  ISBN 2-7073-1686-5

Nous trois de Jean Echenoz

Afficher l'image d'origine Jean Echenoz est un écrivain français (Orange 1947) qui a fait des études de sociologie et de génie civil. On vient de lui décerner le huitième Prix BnF (2016) pour l’ensemble de son oeuvre. Sa technique d’écriture est particulière car il alterne les figures de style, les jeux de mots, l’ambiguïté et use d’un symbolisme autour des noms propres de personnages. On dit aussi qu’il écrit des romans géographiques car on voyage beaucoup en le lisant. Il a su décaler son univers romanesque vers la sotie ou vers les récits excentriques à la façon d’un Sterne ou d’un Diderot, d’un Perec ou d’un Queneau. C’est un romancier inventif, un champion de la toponymie, un « nouveau romancier » mais pas du tout un romancier nouveau.

Il y a quelques jours j’ai publié un billet sur un autre de ses  romans L’équipée malaise (1986) et j’écrivais que cela me donnait envie de relire d’autres livres car je me suis beaucoup amusée avec cette lecture, appréciant son style. Lire plusieurs livres à la queue leu leu d’un même auteur, c’est quelque chose que j’évite en général car il me semble que ce n’est pas rendre service ni à l’auteur ni au lecteur du blog : il y a risque de répétition et par là, de saturation. Dans le cas présent, il me semblait que la relecture d’autres livres devait se faire dans la foulée et sans tarder afin de reconnaître encore dans un texte des détails qui avaient fait mon délice et puis les règles n’existent que pour les transgresser, pardi !. J’annonce maintenant que sous peu vous aurez un billet sur Je m’en vais et pour le même motif : immersion en pays d’Echenozie, battre le fer tant qu’il est chaud.

Nous trois ( 1992) ne m’a pas déçu. C’est encore un  ouvrage qui va nous faire plonger dans ce monde echenozien avec cette fois une histoire encore plus loufoque si cela se peut, qui ne sert que de prétexte pour nous montrer un véritable festival de trouvailles lexicales, rhétoriques, narratives, toponymiques, etc. Le souci de la langue reste pour Echenoz le moteur de son écriture, il apporte un soin extrême au rythme prosodique de la phrase. Il me semble que sa lecture doit se faire au deuxième, voire au troisième degré, car le lecteur qui cherche une bonne histoire avec un début et une fin cohérentes, sera forcément un peu décontenancé. Ce livre n’est pas un livre de science-fiction, ni une histoire d’amour (on pourrait envisager une thèse sur les histoires d’amour foireuses d’ Echenoz…).

Est-ce du nouveau roman ? Je pense que oui : on sait que l’auteur appartient à l’écurie des Éditions de Minuit, véritable antre du nouveau roman. Avec l’écrivain Echenoz il y a rejet de la notion de héros, de l’omniscience de l’écrivain, de la cohérence psychologique des personnages et surtout de la vraisemblance. Les « nouveaux romanciers » renoncent au déroulement linéaire du temps, remettent en question l’intrigue traditionnelle.  Presque tout colle avec Echenoz.

Ce qui est particulier avec cet écrivain, est son humour ironique parfois déjanté et son style. Ce style, par moments très décousu, jongle avec les mots, nous sert des phrases inachevées, fait une utilisation si subtile et sui generis du langage. Ce qui est aussi très echenozien est l’influence du jazz et du cinéma dans ses écrits. Ainsi, il paraît qu’il écoutait Phineas Newborn en trio (We Three) en écrivant son manuscrit;  d’où Nous trois ? Allez savoir.

Nous trois,  d’où vient le titre? Qui sont les trois ? Il n’y a pas de ménage à trois ici, mais un manège entre trois : 1) le narrateur qui disparaît sans crier gare pendant les 3/4 du roman, qui dit « JE » (comme Jean Echenoz) et qui ressort comme un diable de sa boîte à la fin du récit, 2) le personnage principal (qui change) et 3) le lecteur. Dans une interview, on posait la question à l’auteur :qu’est-ce que ce narrateur? Jean Echenoz répondait « vous me parlez de narrateur, je vous réponds caméra, c’est à dire que « je » est en constante recherche de cadrage de ses personnages et les situe volontiers dans des endroits confinés : un appartement (avec un décor hyper-défini), une voiture, un ascenseur, une navette spatiale…Quel est le but dans les changements de narrateurs? C’est simple : déboussoler le lecteur, brouiller les pistes, déconstruire le roman, réveiller l’intérêt du lecteur.

LA TRAME : Louis Meyer est un polytechnicien spécialisé dans les moteurs en céramique, travaillant dans un centre de recherches spatiales. cinquantenaire, divorcé et collectionneur d’aventures féminines, un anti-héros bien maladroit. Il part à Marseille, ramasse sur la route une femme mutique qui ne donne pas son nom. Ils arrivent à Marseille où ils vont vivre un séisme de magnitude 7.9 sur l’échelle de Richter (un séisme d’opérette car la réalité est toute autre) et s’en tirer à bon compte sans même éprouver de la peur.

De retour à Paris ils vont se séparer. Sous peu, Meyer sera contacté par son chef (Blondel) et presque « obligé » de dire oui afin de participer à tester un orbiteur  avec un équipage totalement bancal, et vivre des expériences incroyables (et néanmoins scientifiques) dans l’espace et voyager des milliers de kilomètres pour finalement conclure qu’il faut revenir sur terre  et retomber sur ses pattes. Fin de l’aventure.

Jean Echenoz nous a servi un Meyer astronaute pour élever l’esprit et pour nous sortir ainsi de notre bassesse de terriens; de la même façon il nous a parlé d’ascenseurs et de grues (ah ! les grutiers mateurs…).

J’ai trouvé un travail intéressant écrit par Christine Jérusalem (Jean Echenoz : géographies du vide) qui est une agrégée de lettres, spécialiste d’Echenoz; elle signale une autre originalité dans ce livre : les derniers mots d’un chapitre entrent en correspondance avec les premières lignes du chapitre suivant et permettent de retisser l’unité textuelle. Par exemple, la fin du chapitre 2 met en scène les hypothèses de Meyer quand sonne le téléphone :est-ce un appel de son ex Victoria? Absolument pas crétin, dément le narrateur au début du chapitre 3. A la fin du chapitre 14 Meyer revêt un costume sombre : « le noir est salissant, c’est surtout ça le problème » commente le narrateur au début du chapitre 15. Idem pour les chapitres 25 à 26, 27 à 28 et 30 à 31.

Une curiosité qui doit avoir son explication : deux fois j’ai retrouvé le nom d’Annabel Buffet dans ce livre (page 16 et 71, la même phrase « l’édition de poche d’un roman d’Annabel Buffet« ; je l’avais remarqué aussi dans L’équipée malaise et cela m’avait paru assez incongru. Quelle  est la clef de ceci ? Encore quelque chose à creuser!

Voici un échantillon echenozien pour clore ce modeste billet : « Un peu de vin, fit Meyer. Merci, déclina la jeune femme en se servant un verre d’eau. Jamais bu d’aussi mauvaise eau municipale, observait-elle ensuite avec douceur, repoussant du bout de son soulier pointu, les questions dégonflées à ses pieds… »

Et un deuxième pour le plaisir : »Meyer, la Guyane, à première vue, ça n’emballe pas tellement, qui ne voit là qu’une langue de terre moite et pourrie de parasites, baignée de fièvres de militaires pleins de bière. Pour faire décoller nos fusées, que ne choisit-on un coin aéré, plus frais, tout aussi français. Saint Pierre et Miquelon, par exemple? Question de pognon, répondit Blondel (le chef de Meyer), vous savez bien. Pas la peine de chercher plus loin. Plus on se trouve proche de l’Équateur, plus vite on sort de l’attraction terrestre et moins ça coûte cher en carburant. De toute façon, les militaires pleins de bière s’adaptent tout aussi bien au froid (et ils boivent autre chose à la place, non?).

Et un dernier pour la route, encore sur les glaçons (cf L’équipée malaise) : « Trois heures plus tard en vue d’un verre, l’eau du bac ayant pris, Meyer démoulait les glaçons. Adoptez-moi, adoptez-moi, bondissaient joyeusement les glaçons dans leur gangue de caoutchouc, l’un d’eux sauta même s’installer dans le pli de son coude nu. Très affectueux, ce glaçon, visiblement il cherche un maître; Meyer l’adopta dans son verre, bien au chaud dans le gin-tonic« .

Rendez-vous avec Je m’en vais prochainement.

NOUS TROIS, Éditions de Minuit 1992,  ISBN 2-7073-1428-5