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Mater la divine garce de Sergio Pitol

Muere el escritor mexicano Sergio Pitol – América 2.1

Sergio Pitol (Puebla 1933-Xalapa 2018) fût un diplomate, écrivain, essayiste, traducteur et professeur mexicain ayant fait des études de Droit; il a été grand voyageur et il suivit la carrière diplomatique à partir de 1960 en tant que conseiller culturel dans les Ambassades mexicaines de France, Hongrie, Pologne et Russie, pour finir Ambassadeur en République Tchèque.

Son oeuvre littéraire est vaste, il a reçu de très nombreux prix littéraires, parmi lesquels, le Cervantes 2005. Il faisait partie de l’Académie Mexicaine de la Langue  depuis 1997.

Il avait défini son style littéraire comme une auto-biographie biaisée où il confondait vie et littérature; sa narrative est viscéralement mexicaine avec des racines que lui venaient d’une grand-mère lectrice; il était avant tout un grand lecteur de fictions.

Il a laissé pas mal de citations, parmi lesquelles celle-ci : un livre lu a des époques différentes se transforme en plusieurs livres.

Il a écrit une trilogie sur la mémoire dont L’art de la fugue (1996) traduit en français en 2006, un livre que j’avais beaucoup aimé où Pitol, polyglotte et connaissant bien la littérature européenne, va argumenter ses choix et ses goûts. Le deuxième tome de la trilogie est Le voyage (2000) puis El mago de Viena (2005) non encore traduit (je n’ai pas encore lu ces deux derniers).

Il a écrit aussi une trilogie du carnaval dont le premier tome, Parade d’amour (1984) que j’ai lu il y a fort longtemps; à l’époque je n’avais pas eu le courage de finir le livre, alors que, relu  bien des années après en espagnol, je l’ai trouvé assez bon; ce livre a reçu le Prix Herralde 1984; j’ai écrit un billet sur ce livre en octobre 2013. Le deuxième tome est celui-ci, Mater la divine garce, et le troisième, La vie conjugale (1991) traduit en français en 2007,  et qui a fait l’objet d’un film éponyme tourné en 1993 au Mexique (film non vu et livre non lu).

Mater la divine Garce (2004 pour la traduction en français) est  un livre publié en 1988 sous le titre  Domar a la divina garza. Il y a un jeu de mots avec le titre en français car la garza n’est pas la garce en français. La garza c’est le héron, la garza n’a aucune connotation péjorative en espagnol. La garce n’est pas le héron en français, mais possède une connotation assez forte et très négative, crue, voire grossière. C’est un roman de registre burlesque  avec une mise en abyme et trois étapes dégradantes (cf plus bas) abordées du point de vue théorique de Mikhaïl Bakhtine selon sa notion du carnavalesque, Bakhtine qui est mentionné par Sergio Pitol dans le premier chapitre.

Ce roman a été très bien perçu au Mexique, considéré pour certains comme un des meilleurs romans du XXè, auréolé d’un savoir narratif hors pair.

L’introduction du livre est signée Antonio Tabucchi et l’on peut lire…si nous t’avons choisi, de même que tu nous as choisis, c’est pour faire ensemble un beau voyage d’errance qui nous conduise à cet anywhere de la volonté, siège de l’idée de Marsilio Ficino qui avait son centre partout et sa circonférence nulle part (?)…la lecture de Pitol suppose une constante méfiance envers notre capacité présumée à déchiffrer les énigmes de la vie. Par exemple, ce que nous appelons « méprise ». Car le lecteur pressé, qui sous-estime la nature fondamentale de la méprise dans les romans de Pitol, risque fort de se tromper. Ce que je veux dire, c’est que la méprise dont parle Pitol n’est pas, loin s’en faut, le simple malentendu qui ne laisse pas de traces dans l’existence et qui, surtout, peut être éclairci. La méprise chez Pitol est « quelque chose » qui se charge de significations imprévues au cours de son développement, ce « quelque chose » dont parlèrent les présocratiques, qui fut cultivé par les hommes du Baroque et touche à la nature des choses. elle ne peut être qu’interprétée, de même qu’on interprète le signe d’un oracle, ou dévoilée par la liturgie sans canons de l’écriture littéraire.

Le roman se divise en 7 chapitres dont chaque titre resume la teneur du chapitre. Dans le primer chapitre nous avons une mise en abyme car Pitol nous présente un écrivain à la veille de ses 65 ans quand il se sent amoindri pour entamer l’écriture d’un nouveau roman. Aussi, dans ce premier chapitre Pitol va nous décrire la structure selon laquelle le personnage va monter ce roman à écrire. Il pense aux théories de Bakhtine sur le mode du carnaval et la fête, puis il mentionne l’obsession d’un personnage pour Dante et ensuite son obsession pour Gogol. Dans le chapitre 2 l’écrivain de 65 ans commence son roman avec Dante C. de la Estrella qui visite la famille Millares et tombe sur les enfants en train de monter un puzzle d’Istanbul….

Le premier tome de la trilogie était aisément lisible avec une histoire qui se tenait et, cerise sur le gâteau, un vocabulaire recherché. Dans ce deuxième tome l’histoire est burlesque, baroque et grotesque avec des personnages bouffons. C’est un roman plein de symboles et significations occultes de difficile interprétation. L’origine du titre (en espagnol) est expliqué car « la divina garza » était le surnom du personnage grotesque de Marietta Karapetiz.

En gros, le personnage principal et narrateur est Dante Ciriaco de la Estrella, un jeune homme qui a fait son Droit au Mexique et qui obtient une bourse afin de se perfectionner à Rome. Il est d’origine modeste et fera la connaissance à Rome d’un frère et d’une soeur dénommés Vives, d’un milieu social nettement plus élevé et qui vont l’embarquer dans un voyage rocambolesque à Istanbul pour rencontrer une femme extraordinaire : Marietta Karapetiz, dont on lui a vanté l’érudition, experte en Gogol. Ce naïf jeune homme croit qu’il pourra profiter des largesses de ses nouveaux amis, le frère et la soeur Vives… mais pas du tout ! Il devra dépenser toutes ses économies pour les accompagner dans une aventure ridicule, burlesque, pretexte pour décrire des scènes scatologiques.

Dans la narrative de Pitol on distingue 3 processus avilissants :  1) le grotesque fait de fausseté, de duplicité de l’homme. Le personnage assez insupportable de Dante Ciriaco de la Estrella est théâtral, emphatique; il voudrait être le centre d’attention et dominer les autres personnages. Il y a un abîme entre l’être et le paraitre baignant dans une totale médiocrité d’où ressort la mégalomanie et la panique. Le personnage de Marietta Karapetiz symbolise le grotesque avec une image ambivalente entre ses origines obscures et son aura de vedette internationale et érudite. Son savoir se contredit avec son inclinaison vers l’obscène et le scatologique;  2) l’animalisation dans ce récit représente la dégradation physique et morale à partir de la déstructuration du personnage. La divine garce est aux yeux du narrateur le personnage le plus dégradé dans son animalisation tout au long de l’oeuvre en raison de ses défauts moraux et son aspect physique. La technique du grotesque consiste à dégrader le sublime signant le transit du spirituel et abstrait vers le plan matériel des choses;  3) l’hyperbolisation avec l’exagération burlesque des détails de la narration.

Mater la divine garce est un roman où l’auteur aurait voulu dégager ces trois thèmes : la fête, l’exorcisme d’un vieux fantôme (?) et sa passion pour Gogol. Il est vrai que Gogol ressort souvent dans le roman: pauvre Gogol, largement parodié. L’atavisme mexicain ressort aussi dans le contexte, où le verbe procrastiner (demain, toujours demain !) est superbement conjugué et aussi, apparemment, le manque de ponctualité des mexicains.

Les personnages féminins sont tous grotesques, en commençant par Marietta qui prétend être la personne qu’elle n’est pas, puis la frivole et stupide Ramona Vives et l’épouse du narrateur Maria Inmaculada de la Concepcion alias Concha, grosse, assez répugnante et radine.

Quel exorcisme s’est permis Sergio Pitol en créant le personnage de la divine garce, véritable déversoir de son dégoût.

MATER LA DIVINE GARCE, Gallimard 2004 (SP 1988),  ISBN 2-07-076823-6