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Mon cœur mis à nu de Joyce Carol Oates

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Joyce Carol Oates est une grande dame des lettres nord-américaines (Lockport, NY 1938), qui possède une très vaste bibliographie et plusieurs cordes à son arc : poétesse, romancière, nouvelliste, dramaturge, essayiste. Son nom circule depuis quelque temps pour un prochain Prix Nobel. Ella a publié aussi des romans policiers sous des pseudonymes : Rosamond Smith et Laura Kelly.

Je suis assez épatée par la variété de sujets abordés par la romancière : chacun des romans lus dernièrement est tellement différent et tellement fouillé, ce qui denote une imagination d’une grande richesse. Les sujets récurrents de Mme Oates tournent autour de la pauvreté rurale, des abus sexuels, des traumatismes de l’enfance, de la satire sociale et de la violence en général. Son style est richement descriptif et me rappelle par moments celui d’Honoré de Balzac. Mais ici les sujets peuvent être assez sombres, profonds, douloureusement psychologiques.

J’ai lu quelques livres de sa très vaste bibliographie, et je les ai trouvés tous bons, assez forts, parfois dérangeants. Par exemple sa biographie de Marilyn Monroe Blonde (2000) est un des meilleurs livres lus sur l’actrice;  La Fille tatouée (2003) est un autre roman sur la violence des sentiments. J’ai publié en janvier 2017, en Anglais, un billet sur Hudson River (2001), encore un excellent livre axé sur la classe « huppée-âgée » nord-américaine avec une note plutôt rare :  de l’humour acide. En juillet 2017, j’ai écrit un billet sur Valet de Pique, un excellent thriller gothique impregné d’influences d’Edgar Allan Poe, un maître pour Mrs Oates.

Mon coeur mis à nu, a été traduit en 2001 (My Heart Laid Bare, 1998); c’est un sacré pavé de plus de 600 pages avec lequel j’ai parfois eu du mal, trouvant certains passages trop denses. Néanmoins, c’est encore un sacré bouquin que l’on pourrait qualifier de roman picaresque : l’histoire d’Abraham Licht un homme assez mystérieux qui va surgir au début du XXème siècle et passera sa vie à jouer au Jeu, un jeu qu’il aura inventé de toutes pièces pour escroquer dans le vaste continent Nord-américain des riches et des moins riches. Pour parvenir à ses fins, il va entraîner ses propres enfants, les obligeant à jouer différents rôles de composition. Le personnage va connaître divers revers de fortune et devra fuir souvent. Il perdra sa fortune plusieurs fois mais rebondira toujours sur une autre affaire, encore plus juteuse, ceci à la façon américaine où les gens ne s’embarrassent pas du passé et repartent à la charge comme de vrais culbutos.

Page 212…Abraham Licht qui, comme Ulysse, est l’homme aux mille tours, l’homme de la ruse, du calcul et de la duplicité, cette sensation de paralysie: ses facultés mentales exacerbées fulgurent comme des éclairs, dans une direction, puis dans une autre, et une autre encore...

L’homme a 5 enfants, nés de trois femmes différentes, plus un fils adopté. Les deux premiers garçons sont des escrocs comme leur père et le deuxième, très brutal, est capable des pires vilenies pour lui plaire et attirer son attention. Le troisième enfant est une fille d’une beauté exceptionnelle qui sera aussi son associée en affaires. Les deux plus jeunes sont différents: l’aîné est un musicien brillant et la dernière, une créature assez facile à vivre et altruiste. Enfin, l’enfant adopté est noir, ce qui va être à l’origine de nombreuses mésaventures dans une société où la couleur de la peau est déterminante. Peu à peu tous les enfants vont se distancer de ce père malveillant qui les utilise comme des pions dans un échiquier et ne se soucie pas d’eux affectivement.

Abraham Licht écrira ses méfaits tout le long de sa vie hasardeuse dans un journal de 2 000 pages sous la forme de Mémoires intitulées Mon coeur mis à nu, l’oeuvre de sa vie, mais sur le tard, acculé par la maladie et la déchéance générale, il les brûlera.

Les aventures d’Abraham Licht et de ses enfants se succèdent et parfois sont très choquantes. Malgré le fond de franche immoralité, par moments l’ironie pointe dans le texte ce qui le rend plus supportable.

Le modus operandi de l’auteur dans ce livre est un peu particulier, c’est à dire qu’elle annonce un fait  important mais les explications ne viennent qu’après et tout n’est pas expliqué, des choses vont rester ambiguës.  Est-ce un effet voulu de la part de l’écrivain ?

Lecture assez copieuse avec quelques longueurs pour moi et une admiration sans bornes pour cet écrivain nord-américaine multifacétique qui a largement la carrure d’un Nobel.

 

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MON CŒUR MIS À NU, Stock 2001 (JCO 1998),  ISBN 2-234-05397-8

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El azar y viceversa de Felipe Benítez Reyes

Résultat de recherche d'images pour "el azar y viceversa"  Felipe Benítez Reyes es un escritor español (Rota, 1960)con estudios de Filología Hispánica. Es un escritor polivalente entre poesía, novelas, ensayos, relatos y artículos, y que ha sido muchas veces premiado :  Premio Nadal 2007 por Mercado de espejismos y el Premio de la Crítica 1996 por Vidas improbables, entre otros.

Es un autor que no había leído y ahora puedo valorar la magnitud de lo que me perdí : es un autor excelente y maneja la lengua como pocos, es como un fuego artificial con las palabras que brotan encadenadas las unas con las otras produciendo encandilamiento y hasta embobamiento con el lector. Ahora, debo confesar que al cabo de 500 páginas me vino cierto mareo con tanto soliloquio, cierto cansancio, eh?. Pero al principio del libro estaba tan encandilada y maravillada con la lectura, que frené expresamente el débito para que no se me terminara tan pronto esta lectura…no me sucede a menudo, vaya.

Traté de leer su novela Mercado de espejismos (Premio Nadal 2007), una novela muy paródica y abandoné el intento por encontrarla enrevesada, engorrosa y hasta farragosa por momentos, a pesar de tener excelente vocabulario y « metacultura » hasta por los codos, con ese deje que le reconozco ahora al autor de reflexión metafísica y burla permanente.

El azar y viceversa (2016) es un libraco con un estilo increíble de más de 500 páginas que le tomó al parecer unos 9 años de trabajo; se puede catalogar de novela picaresca, pero también de novela de aprendizaje, de metaliteratura : la historia de un buscavidas optimista y al mismo tiempo melancólico, que siempre está filosofando. Es realmente una novela escrita con las llaves de lo picaresco (cf El lazarillo de Tormes), es decir, con los temas centrales del viaje, del servicio a muchos  amos y con una autobiografía del personaje a la primera persona que se dirige directamente al lector tomándolo de testigo.

El buscavidas es un pelirrojo llamado Antonio Jesús Escribano Rángel y en el relato llevará muchos apodos según vaya cambiando de amos y de ambientes. Es un chico, se puede decir, con mala suerte,  nacido en Rota (Provincia de Cádiz) que pierde tempranamente a un padre muy querido, que tiene una madre que se las apaña como puede y hasta donde puede con ínfulas de grande de España aunque sea pescadera…Antonio tendrá que salir muy temprano a trabajar para ayudar a su madre e irá de amo en amo, de oficio en oficio, de fracaso en fracaso, pero sin jamás sumirse en la amargura total, al contrario, tiene afanes de superación y trata de leer aunque sea el Diccionario Covarrubias para aprender vocablos nuevos. Antonio es en realidad un personaje bastante complejo con paradojas e incongruencias y una inmensa necesidad de amor. Con el tiempo, ante el lector, Antonio va adquiriendo una entidad real y palpable gracias al talento inmenso del escritor.

El personaje conocerá más bajos que altos en su vida, pero tendrá suerte porque siempre encontrará algo y a la larga su paciencia y buena leche harán que la historia, por fin, tenga un final feliz aunque sea corto (pero la felicidad no puede durar, verdad? tiene que ser efímera para valer…).

Cabe destacar la calidad excepcional de los personajes secundarios que son legión en esta novela de aprendizaje y que están delineados con maestría. Esta gran variedad de personajes entregan una infinidad de perfiles humanos y proponen una radiografía social, cultural, poética, política y generacional de la España entre los años 60 y los tiempos actuales con tela de fondo en Rota, Cádiz, Sevilla, Jerez de la Frontera, etc La extensa novela empieza y acaba en Rota, cerrando el ciclo. Muy acertado.

Aunque la novela es triste, el estilo es tan fantástico que el lector se la pasa cuando no sonriendo, francamente carcajeando.  Hay en el libro unas locuciones tan graciosas y que no había cruzado nunca. Por ejemplo página 136 se lee (habla Antonio)…me puse a leer « Ética y psicoanálisis », un libro de Erich Fromm que le había comprado al librero Gutiérrez (Antonio siempre muerto de hambre, pero comprando libros) y que resultó ser más aburrido que contar lentejas a la pata coja en mitad del desierto de Atacama… O este otro…aún no tenía la experiencia lectora suficiente como para refutar aquel dictamen célebre y optimista de Plinio el Viejo según el cual no hay libro malo que no contenga algo valioso, ya que hay libros que son una mierda los mires por donde los mires

Qué talento.

EL AZAR Y VICEVERSA, Ediciones Destino 2016,  ISBN 978-84-233-4991-3

Au revoir là haut de Pierre Lemaitre

Afficher l'image d'origine Pierre Lemaître est un scénariste et romancier français (Paris 1951) ayant une formation de psychologue; il connait un grand succès depuis le Prix Goncourt  2013 avec ce roman noir picaresque Au revoir là haut. En dehors du prestigieux Goncourt, ce livre a reçu une huitaine d’autres prix, c’est un beau et mérité succès. Les livres de Lemaitre sont en cours de traduction dans plus de trente langues ! Et ses polars ont été primés plusieurs fois . Il vit de sa plume depuis 2006.

L’explication du titre nous l’avons page 38 lorsque le poilu Albert Maillard évoque sa maitresse d’avant la guerre, la belle Cécile, sûr qu’il est de ne pas revenir vivant de cette guerre : alors au revoir, au revoir là -haut, ma Cécile, dans longtemps…

Tous les livres de Pierre Lemaitre ont été commentés dans ce blog; aucun ne m’a déçu et j’aime son style assez particulier, entre ironie et drôlerie avec un sens inné de la trouvaille et des phrases qui font mouche. Au revoir là haut je l’ai d’abord écouté en audio-livre et j’ai été tellement épatée que je n’ai eu de cesse que de le lire même si cela me prit plusieurs mois : les quatre heures d’écoute de l’audio-livre,  avec la voix très agréable du propre Lemaitre ont été un vrai régal.  Il parait que c’est un souvenir d’enfance qui a inspiré l’écrivain pour s’attaquer à cette oeuvre : il passait des vacances familiales dans une petite bourgade pyrénéenne et en lisant les noms des soldats morts pour la Patrie sur un monument, il avait remarqué 4 fois le même nom, en fait, c’étaient 4 membres de la même famille, ce qui l’avait frappé.

Un film est en cours de tournage depuis mars 2016 à Theuville, une  petite ville du Vexin, adapté par Albert Dupontel et Pierre Lemaitre lui même , avec aussi Albert Dupontel comme acteur et Laurent Lafitte, Niels Arestrup (dans le rôle du père Péricourt), Emilie Dequenne, Mélanie Thierry, un acteur argentin Nahuel Pérez Biscayart etc

Le thème de la Première Guerre Mondiale a été amplement abordé en littérature, cette horrible guerre qui fit 40 millions de victimes (la population de la France dans ces années là) et 9 millions de morts en France. Mais cette fois le livre de Lemaitre apporte une approche différente et assez visuelle de la guerre, une prose terriblement imagée avec des passages par moments insoutenables. Par exemple lorsque le héros git dans le cratère de l’obus, enseveli par la terre qui lui est tombé dessus, j’ai cru suffoquer, il me manquait de l’air, tellement la description était imagée, synesthésique. Il y a dans ce livre, je pense, plusieurs niveaux de lecture : une lecture qui  retrouve ce qui a déjà été dit et écrit sur cette guerre, une approche historique du récit, une lecture sociale ou politique des années d’après guerre ou simplement la lecture de la trame d’aventures que nous a concocté Pierre Lemaitre.

Ce roman raconte la fin de la Grande Guerre et introduit les personnages de cette histoire.  Il y a le poilu Albert Maillard, tellement irrésolu, hésitant, comptable de profession, mal compris par sa mère, mal apprécié de tous avec un physique couleur muraille mais qui va se révéler plus qu’un frère pour Edouard Péricourt, un « gueule cassée » qui a eu tout le bas du visage arraché par un éclat d’obus. Cet homme va vivre seulement parce que le soldat Maillard va veiller nuit et jour sur lui, le fournissant même en morphine. Edouard est un fils de famille mal aimé par son père lequel manifestement ne le comprend pas, entre autres motifs parce qu’il est homosexuel et artiste (son père, qui considérait l’art comme une dépravation de syphilitique). Ainsi lorsque Edouard est défiguré, il ne voudra pas revenir au sein  de sa famille et il sera le cerveau d’une escroquerie au niveau national, un marché de monuments pour les morts pour la Patrie. Albert et Edouard vont monter une arnaque imparable qui rapportera beaucoup d’argent; puis ils  organiseront leur évasion à l’étranger le lendemain du 14 juillet car la fête nationale mobilise toutes les autorités.

Mais il n’y a pas que la supercherie de ces deux-là qui est en cause car l’époque se prête à toutes les malversations et marchés frauduleux autour de la guerre : la récupération du matériel de guerre (centaines de véhicules français ou américains, de moteurs, de remorques, des milliers de tonnes de bois, de toile, de bâches, d’outils, de ferraille, de pièces détachées), l’immense marché de la mise en bière de millions de soldats enfouis à même le sol à la va vite, et que les familles veulent récupérer afin de leur donner une sépulture digne. Dans ce dernier cadre, l’ancien capitaine des soldats Péricourt et Maillard, Henri d’Aulnay-Pradelle, va être à l’origine d’une autre escroquerie dévergondée : celle de la récupération des cadavres pourrissants afin de les jeter dans des cercueils achetés au rabais et revendus aux familles au prix d’or. Le principal organisateur et bénéficiaire, Henri d’Aulnay-Pradelle, le supérieur abjecte de Maillard et de Péricourt, va pousser le toupet jusqu’à épouser la soeur d’Edouard Péricourt, une catherinette qui l’épousera sans amour, parce qu’il est beau mec et parce que l’horloge biologique de la belle tourne trop vite.

Tous les personnages du roman sont impressionnants de vérité. Toutes les situations dramatiques connaissent un moment de dérision absolue ce qui rend cette lecture à part, car on arrive à sourire au milieu de l’horreur. Très bon livre et prix mérités.

Un échantillonnage du savoir-faire en écriture de Pierre Lemaitre :  ceux qui pensaient que cette guerre finirait bien-tôt étaient tous morts depuis longtemps. De la guerre, justement…en fait, c’est peut-être un effet pervers de l’annonce d’un armistice. Ils en ont subi tant et tant que voir cette guerre se terminer comme ça, avec autant de copains morts et autant d’ennemis vivants, on a presque envie d’un massacre, d’en finir une fois pour toutes…avant-guerre, elle les avait démasqués de loin, les petits ambitieux qui la trouvaient banale vue de face, mais très jolie vue de dot…c’était un homme assez vieux avec une tête très petite et un grand corps qui avait l’air vide, comme une carcasse de volaille après le repas. Des membres trop longs, un visage rougeaud, un front étroit, des cheveux courts plantés très bas, presque à se confondre avec les sourcils. Et un regard douloureux. Ajoutez à cela qu’il était habillé comme l’as de pique, une redingote épuisée à la mode d’avant guerre, ouverte, malgré le froid, sur un veston de velours marron taché d’encre et auquel il manquait un bouton sur deux. Un pantalon gris sans forme et surtout, surtout, une paire de godasses colossales, exorbitantes, des grolles quasiment bibliques…il avait opté pour la plus ancienne et la plus sûre des méthodes bancaires : la tête du client…un militaire vous lui retirez la guerre qui lui donnait une raison de vivre et une vitalité de jeune homme, vous obtenez un croûton hors d’âge…Labourdin était un imbécile sphérique : vous le tourniez dans n’importe quel sens, il se révélait toujours aussi stupide, rien à comprendre, rien à attendre…

AU REVOIR LÀ HAUT, Livre de Poche 33655 (Albin Michel 2013),  ISBN 978-2-253-19461-3