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Novecento: Pianiste de Alessandro Baricco

Écrivain, musicologue, homme de théâtre italien, né à Turin en 1958, ses romans ont été traduits dans de nombreuses langues.

J’ai lu de lui Soie de 1996 qui obtint le Prix des libraires du Québec; je dois dire que ce livre m’avait ravi, car la lecture m’avait plongé dans une torpeur rêveuse ; j’avais trouvé que ce court roman possédait un rythme scandé, incantatoire, terriblement sensuel. Il m’a tellement plu que j’ai un exemplaire en italien et espagnol, en dehors du français: chaque langue apportant une sensation différente. L’adaptation cinématographique de François Girard en 2007 m’avait plu assez, bien que je préfère le livre, plus sensuel.

J’ai lu aussi Océan mer paru en 1993 que j’ai nettement moins aimé, retrouvant un petit quelque chose de Soie (une sensation de mélodie incantatoire) sur fond de digressions sur la mer, l’imprévisibilité, le changement permanent, Un autre livre court de l’auteur Sans sang paru en 2002 est un récit de moins de 100 pages sur une vengeance perpétrée par une jeune fille durant la deuxième guerre mondiale, afin de venger son père et un frère.

Novecento: Pianiste est un monologue écrit pour le théâtre en 1994 qui a remporté un immense succès. J’ai bien aimé cette histoire originale quoique peu crédible mais très sensible. Peu importe, cette histoire nous fait rêver et nous émeut: un bébé de 10 jours est abandonné dans une boîte en carton sur le piano des premières classes à bord du Virginian, un paquebot qui assure la liaison entre l’Europe et l’Amérique du Nord. Ce bébé est pris en charge par un vieux trompettiste qui joue à bord, il s’appelle Danny Boodmann. Danny va l’adopter et l’appeler Danny Boodmann TD Lemon Novecento: le nom à lui et DT Lemon parce que c’était ce qui était écrit à l’encre bleue sur la boîte en carton qui contenait le bébé et Novecento parce que cela s’est produit à l’aube du siècle dernier. Pendant 27 années Novecento fera le trajet entre l’Europe et l’Amérique sans jamais descendre à terre. Il deviendra un pianiste très célèbre qui jouera chaque nuit sur le bateau, essentiellement du jazz, mais de façon extraordinaire.

Une seule fois Novecento essaiera de descendre à terre, à New York, mais il fera marche arrière à la troisième marche. Pourquoi? Parce que Novecento au bout de tant d’années ne connaissait que les 88 touches de son piano, par cœur, et quand il a vu l’immensité de la ville de New York, il s’est senti perdu; » Moi qui n’avais pas été capable de descendre de ce bateau, pour me sauver moi-même, je suis descendu de ma vie. Marche après marche. Et chaque marche était un désir. Á chaque pas, un désir auquel je disais adieu ». Car quand il a vu ce millier de rues de New York, il n’a pas su laquelle choisir, quelle femme il fallait choisir, quelle vie il fallait choisir. Il a paniqué.

Un film italien a été tourne en 1998 par Giuseppe Tornatore sous le tître français de La légende du pianiste sur l’océan avec Tim Roth dans le rôle de Novecento. Ce film a eu un grand succès. Voici le film en entier sur youtube ( attention durée 2 heures):

http://www.youtube.com/watch?v=4Nq-yCv_TI8

Ce court livre me fait penser à La contrebasse de Patrick Süskind qui était aussi une pièce pour le théatre, autre monologue féroce et la première publication de Süskind.

NOVECENTO: PIANISTE, Folio 3634 2013 (Feltrinelli 1994),  ISBN 978-2-07-041987-6

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La contrebasse de Patrick Süskind

Patrick Süskind est né en 1949 à Ambach,  Bavière où il réside actuellement. C’est un écrivain et scénariste, qui a étudié l’ histoire médiévale et l’histoire contemporaine à Munich et à Aix-en-Provence.

Il y a très longtemps,  j’ai lu de lui Le Parfum qui est son premier roman, édité en 1985 ( Die Geschichte eines Mörders), et qui  lui valut un succès mondial, traduit dans plus de 20 langues, adapté au cinéma en 2006 par Tom Tykwer, sous le titre Le Parfum, histoire d’un meurtrier. C’est un livre qui m’aura marqué, c’est un livre duquel je ne pourrais pas me séparer, estimant qu’il doit être sur l’étagère, pour ma paix intérieure, disponible pour le jour d’une envie de relecture. Il faut dire que ce livre est devenu un classique, il est étudié en classe, il apporte une certaine virtuosité alliant la littérature au monde sensoriel. Car ce livre, comme d’aucuns l’ont si justement écrit, il nous fait voir ce que l’on sent et goûter ce que l’on voit. Un livre qui se lit et se respire.

La première publication de Süskind fut cette pièce théâtrale à un personnage,  La Contrebasse  jouée pour la première fois à Munich en 1981 et publiée en 1984. Elle connut un succès mondial et elle est périodiquement reprise sur les planches, la qualité du spectacle dépend entièrement des dons du comédien; ainsi, à Paris nous gardons un souvenir émouvant de Jacques Villeret dans le rôle principal, en imaginant mal Jacques Villeret cacher sa vaste anatomie derrière l’instrument, aussi volumineux soit-il. Merci à Sylvie B. pour ce prêt, livre aperçu dans son salon et prêté sans hésitation.

Cette pièce de théâtre, de moins de 100 pages, est un monologue féroce qui commence comme une ode à la contrebasse, instrument puissant et imposant, essentiel à tout orchestre digne de ce nom mais où très vite l’esprit du personnage va se troubler (avec l’ingestion immodérée de bière) et devenir une digression proche de la folie , catharsis où le contrebassiste déverse son amertume, se vide de ses frustrations, hurle son mal-être et sa solitude de mâle. Ainsi les propos qui étaient amusants et spirituels au début, deviennent pathétiques et dérangeants à la fin.

De l’ode à la contrebasse: […]c’est moi. C’est nous, si vous préférez. Mes collègues et moi. Orchestre National: ça fait du bruit, c’est moi qui vous le dis, beaucoup de bruit. Douze contrebasses, si elles s’y mettent, vous ne pouvez par leur damer le pion, même avec l’orchestre au complet. Ne serait-ce qu’en décibels . Les autres n’ont plus qu’à aller se rhabiller. Mais si on n’est pas là, rien ne va plus. N’importe quel musicien vous le dira: un orchestre peut toujours se passer de son chef, mais jamais de la contrebasse. Il existe des orchestres sans premier violon, sans instruments à vent, sans percussions, sans tambours ni trompettes, sans tout ce que vous voulez. Mais pas sans basse. Supprimez la basse, et vous obtenez une confusion digne de la Tour de Babel, c’est Sodome et Gomorrhe, plus personne ne sait pourquoi il est en train de faire de la musique…

De la haine de la contrebasse: […] l’instrument n’est pas  précisément maniable. Une contrebasse, c’est plutôt, comment dire, un embarras qu’un instrument. Vous ne pouvez guère la porter, il faut la traîner; et si vous la faites tomber, elle est cassée. Dans une voiture, elle ne rentre qu’à condition d’enlever le siège avant droit. A ce moment- là, la voiture est pratiquement pleine. Dans un appartement, elle se trouve sans cesse sur votre chemin. Elle est plantée là…avec un air si bête, vous voyez…mais pas comme un piano . Un piano, c’est un meuble. Vous pouvez le fermer et le laisser là où il est. Elle, non. Elle est toujours plantée là…

Petit livre distrayant, oeuvre mineure après Le Parfum, mais dont le succès sur les planches perdure depuis 30 années !

Voici un morceau de Dittersdorf, largement cité dans la pièce (Autriche 1739-1799) pour contrebasse (Concerto N°2 E Major Mvt II adagio molto) où le jeu de l’instrument se détache à souhait:

LA CONTREBASSE, Livre de Poche N°7308( Diogenes Verlag 1984)  ISBN 978-2-253-05783-3