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La distancia que nos separa de Renato Cisneros

Afficher l'image d'origineRenato Cisneros es un periodista, escritor y poeta peruano (Lima 1976) y también presentador de TV, locutor de radio y bloguero.

La distancia que nos separa (2015) es su tercera novela, una obra de autoficción escrita por « el hijo del medio » del controvertido General Federico Cisneros Vizquerra, ministro del gobierno de Francisco Morales Bermúdez (dictador entre 1975-80) y  Ministro de la Guerra del segundo gobierno de Belaúnde Terry (1980-85).

La distancia que nos separa es una novela « ombliguista » que da vida a un padre tremendo, polifacético, castrador. No me gusta la literatura « ombliguista » que abunda en el ámbito literario francés, pero esta vez he de reconocer que la lectura de este libro me dejó pasmada de admiración. Primero porque está muy bien escrito, con un lenguaje llano y adecuado; luego porque este libro conlleva tanta sinceridad, va tan profundamente al interior del sujeto, que inspira respeto. Por otro lado es dable reconocerse en algunos estados de ánimo del protagonista-narrador…porque estamos frente a una situación, que por un aspecto u otro, nos recuerda cosas personales.

El hijo-narrador, Renato Cisneros parte en búsqueda de un padre que frecuentó durante 18 años, pero que conoció mal y al cual nunca pudo acercarse del todo. Para poder escribir este libro, el autor necesitó unos 8 años de trabajo. Y para poder escribir sobre la saga familiar tuvo que investigar sus antepasados, sacando a relucir las glorias y las lacras de la familia; se necesita coraje. Pero a todas vistas este libro no sólo es la búsqueda del genitor, sino también la búsqueda de él mismo frente a la imagen tan fuerte y demoledora de este padre avasallador, el Gaucho Cisneros, apodo que le venía de su educación y formación bonaerenses.

Mucha emoción y admiración se siente al cabo de esta larga lectura que va más allá de la saga de la familia Cisneros puesto que nos retrata toda la vida socio-política del Perú  de los años 70 al 95 más o menos, fecha del deceso del general Cisneros, derrotado por un cancer de la próstata.

Hay una reflexión muy bonita de Renato Cisneros al final del libro cuando escribe : aquí he engendrado al Gaucho, dándole nombre a una criatura imaginada para convertirme en su padre literario. La literatura es la biología que ha permitido traerlo al mundo, a mi mundo, provocando su nacimiento en la ficción.

Y esta otra : aunque no parezca, los villanos también están hechos de heridas. Mi padre fue un villano uniformado. Su uniforme era una costra. Debajo estaban las llagas que nadie veía, que nunca mostró. Si expongo esas llagas, es para cicatrizar a mi padre. Porque mi padre es cicatriz, no es herida. Ya no.

LA DISTANCIA QUE NOS SEPARA, Planeta 2015,  ISBN978-612-319-002-6

La gaieté de Justine Lévy

Afficher l'image d'origineJustine Lévy est une femme de lettres française (Paris 1972) ayant fait des études de philosophie et travaillant actuellement dans le milieu de l’édition; elle est la fille de parents célèbres: Bernard- Henri Lévy et Isabelle Doutreluigne; cette dernière fut une belle top model des années 60-70.

J’ai publié un billet sur Mauvaise fille il y a quelques jours, livre qui m’a impressionné par le ton et la détresse de l’écrivaine dans une oeuvre d’auto-fiction.  Et « l‘occasion faisant le larron » comme on dit, la disponibilité de La gaieté à la bibliothèque que je fréquente, a fait que j’ai foncé dessus, quitte à tomber dans la répétition. Je crois que c’est néfaste de lire deux livres suivis du même auteur, c’est gâcher quelque part la lecture qui peut perdre en objectivité.

Une nouvelle fois, le charme a opéré et j’ai bien apprécié ce  livre paru 5 années après le précédent et qui en est la parfaite suite puisque nous retrouvons la narratrice Justine-Louise, neuf années après la mort de sa mère avec deux enfants. Elle commence tout juste à faire son deuil, mais elle est taraudée par toutes sortes de névroses. Son angoisse principale est de bien élever ses enfants et de les rendre heureux. Pour cela elle s’aide comme elle peut, avec des mantras qu’elle répète à longueur de temps. Elle veut échapper à la tristesse qui lui tombe dessus en permanence. Son univers est rempli d’anxiété, son manque d’assurance est flagrant, mais sa personnalité est très forte et peut se révéler avec fracas si on ose lui marcher sus ses plate-bandes (j’ai ri aux éclats avec la scène où elle fonce comme une furie sur la bonne femme qui vampait son mari à l’occasion  d’un raout).

L’émotion passe encore une fois, et encore une fois j’ai trouvé que certains passages sont très drôles car très « nature », pas calculés. Justine Lévy sait se mettre à nu sans jamais tomber dans la vulgarité. C’est touchant, c’est frais, c’est drôle.

Dans La gaieté, Justine-Louise est toujours aussi bienveillante vis-à-vis de cette mère excentrique et profondément perturbée et sur laquelle on apprendra un peu plus, ce qui permettra d’appréhender un peu mieux la détresse de Justine-Louise pendant son enfance chaotique. Cette fois je l’ai trouvée un peu plus critique vis-à-vis de ce père qui, certes, s’est occupé d’elle mais en déléguant beaucoup trop aux belles-mères du moment.

C’est de l’auto-fiction avec de forts relents de psychanalyse. Tant mieux si de coucher ses traumatismes sur le papier cela lui sert d’exutoire afin d’échapper à la mélancolie.

LA GAIETÉ, Éditions Stock 2015,  ISBN 978-2-234-07026-4 

Mauvaise fille de Justine Lévy

Afficher l'image d'origineJustine Lévy est une femme de lettres française (Paris 1972) ayant fait des études de philosophie et travaillant actuellement dans le milieu de l’édition; elle est la fille de parents célèbres: Bernard- Henri Lévy et Isabelle Doutreluigne; cette dernière fut une belle top model des années 60-70.

Mauvaise fille (2009) est le troisième livre de Justine Lévy qui s’est rendue célèbre avec un deuxième roman  Rien de grave (2004) où elle règle ses comptes avec Carla Bruni qui lui a pris son mari.

Mauvaise fille m’a été recommandé par Mme L , une grande lectrice dont les conseils de lecture sont toujours avisés. Bien m’en prit, car sans cela je n’aurais pas pris ce livre qui est la quintessence du roman nombriliste, genre littéraire que je commence à abhorrer et dont la littérature française regorge.

Mais cette fois j’ai été touchée et émue par un ton de vérité, d’authenticité apparente des sentiments de Justine-Louise pour exprimer une détresse tellement énorme, une douleur tellement évidente, un sentiment d’abandon  tellement injuste, et son incomplétude après avoir perdu sa mère  d’un cancer du sein. Peu importe si cette mère est dépeinte sans aucun artifice sous des auspices pas vraiment flatteurs, mais  cela rend le récit bouleversant.

Ce qui m’émeut dans ce livre (qui est un cri d’amour assourdissant), est le fait que jamais « la mauvaise fille » ne juge sa mère, ni lui fait des reproches, mais elle l’accepte avec toutes ses misères et toutes les imperfections dont elle était pétrie.

Justine Lévy a été  la fille de deux monstres sacrés, elle ne pouvait pas devenir un personnage quelconque, falot et résigné. Elle ne pouvait pas échapper à la névrose avec un « back ground » pareil. Pour exister elle a dû se forger un personnage assez transgresseur, toujours à la limite de l’acceptable et de l’auto-destruction. Ce livre est un cri de détresse, un « SOS -j’existe », un « SOS -aimez-moi ou détestez-moi ». On ne peut pas rester insensible à tant de souffrance exprimée.

Outre l’amour inconditionnel qu’elle a porté à sa mère, je suis frappée par la profonde symbiose qu’elle a avec un père solaire et qui a su s’occuper d’elle. C’est probablement grâce à la proximité de ce père qu’elle n’a pas sombré complètement dans la névrose, même si on ressent trop sa fragilité.

Bref, un livre émouvant, écrit (et bien écrit) avec les tripes sur un sujet ô combien douloureux, qui arrive à être drôle aux moments les plus cruciaux  parce que l’écrivain ne nous épargne rien, bien au contraire, elle se met à nu et cela nous touche.

Un film a été tourné en 2012 sur ce livre par son compagnon Patrick Mille, film qui a valu le César du meilleur espoir féminin à Izïa Higelin dans le rôle de Justine-Louise. Je n’ai pas envie de voir le film, craignant d’être déçue après la lecture du livre.Afficher l'image d'origine

 

MAUVAISE FILLE, Éditions Libra Diffusio 2011 (Stock 2009),  ISBN978-2-84492-435-3

Les mots de la tribu de Natalia Ginzburg

Natalia Ginzburg née Levi est un écrivain italien (Palerme 1906-Rome 1991) avec une vaste bibliographie (10 romans, 4 pièces de théâtre, 7 essais). Sa thématique explore les relations familiales, les relations humaines en général, la politique et la philosophie. Elle fut la traductrice italienne de Proust et de Vercors. Elle est née d’un père juif triestin et d’une mère protestante turinoise.  Elle perdit son premier mari, Leone Ginzburg, en 1944 torturé par la Gestapo. Elle a côtoyé toute sa vie un milieu très intellectuel et ouvertement antifasciste.

Les mots de la tribu (Lessico famigliare, 1963) est son roman le plus célèbre; il obtint le Prix Strega 1963 (l’équivalent de notre Goncourt);  elle nous donne, dans ce roman, une vision de son quotidien très néoréaliste, c’est un roman autobiographique.

C’est un roman très jouissif dans la première partie où elle  livre un portrait très drôle de sa proche famille: une famille composée par un père tonitruant, une mère fantasque, trois frères aux fortes personnalités et une sœur très différente d’elle. Aussi sont très bien esquissés le personnage de la grand mère paternelle,  de la servante Natalina et des amis proches de la famille. Quelle brochette de personnages hauts en couleurs  qui ont marqué la jeunesse de Natalia Levi; elle a surtout retenu le lexique très particulier utilisé à la maison.

Son père était un scientifique qui enseignait l’anatomie, une figure terrifiante (qui m’a rappelé un autre despote paternel, celui décrit dans L’Ogre de Jacques Chessex) qui traitait tout le monde de haut et de façon tonitruante; il dictait une conduite chez lui et légiférait à tour de bras; il jetait sur toute nouveauté un regard torve et méfiant. Il était très méprisant envers ses enfants qu’il traitait d’ânes, de malpropres, de bons à rien et j’en passe; les phrases revenaient comme une antienne à la maison: »ne faites pas d’inconvenances« , « ne faites pas de souillonneries« , et si par malheur on renversait quelque chose ou si l’on sauçait l’assiette « ne faites pas de lavasseries » . Mais il jugeait aussi les personnes extérieures à la maison et traitait tout le monde de stupide; un stupide était pour lui un »simplet » ou un « nègre« ; était nègre quiconque avait des manières maladroites, empruntées et timides, quiconque s’habillait sans souci d’à-propos ou ne connaissait pas les langues. Il définissait tous les gestes ou actes malheureux de « nègreries« . L’antienne « naissance d’un nouvel astre », ou simplement, « nouvel astre » ponctuait ses phrases chaque fois que ses enfants avaient un engouement.

Sa mère Lidia était aussi un personnage: elle se faisait traiter souvent d’ « ânesse » si elle tenait tête à son mari; elle était instable dans ses relations et changeante dans ses sympathies; elle avait une peur folle de « se barber« , elle adorait avoir des amies beaucoup plus jeunes qu’elle (que son mari appelait « les pipelettes« ) et volontiers pauvres afin de prodiguer des conseils à tout-va, elle avait en horreur « les vieilles » de son âge.

Sa grand-mère paternelle était petite mais c’était une forte tête, elle répétait deux, voire trois fois ses phrases; ayant été très riche et très belle dans son passé, elle gardait des manières de femme gâtée avec une langue bien pendue, disant chez son fils à tour de bras « Vous faites un bordel de tout« . Ayant été veuve très jeune, ses petits enfants lui demandèrent un jour pourquoi elle ne s’était pas remariée; elle répondit avec un rire strident et une brutalité qu’ils n’auraient pas soupçonnés chez cette dame plaintive et geignarde « Merci bien ! Pour me faire croquer tout ce que je possède ».

Natalia avait trois frères: Gino, le préféré du père, Mario et Alberto qui avaient des bagarres homériques. La famille vivait dans la hantise des disputes entre Alberto et Mario, deux grands garçons, très forts qui, dans leurs bagarres à coups de poings, ne s’épargnaient pas et s’en tiraient avec des nez en sang, des lèvres enflées et des vêtements déchirés. Les motifs des bagarres étaient futiles: un livre égaré, une cravate introuvable, la priorité pour la salle de bains. Le frère Gino était sérieux, studieux et tranquille; de plus il aimait la montagne comme son père; alors, celui-ci ne le traitait jamais « d’âne », mais il n’était pas très liant parce qu’il passait son temps à lire.

Proust occupait une place importante à la maison; la mère Lidia l’avait lu et ses enfants Mario et Paola en raffolaient. La mère disait que Proust était un garçon plein d’affection pour sa mère et sa grand-mère, un asthmatique qui ne pouvait pas dormir et avait fait tapisser de liège les murs de sa chambre. Alors, le mari de Lidia lançait « Ce devait être un bel empoté ! »

Sa sœur Paola était très différente de Natalia, coquette, aimant les toilettes bien féminines, fervente de Proust, elle fera un beau mariage avec Adriano Olivetti de l’industrie des machines à écrire.

La deuxième partie du livre est beaucoup moins drôle, Natalia Ginzburg survole les sujets, décrit pour nous des choses sans rentrer dans les sentiments, surtout en ce qui la concerne. Et pourtant elle se meut dans un milieu intellectuel très brillant, profondément antifasciste, dont voici quelques noms : Pavese, Einadi, Balbo, Ginzburg.

La première partie du livre m’a semblé d’une grande fraîcheur bien qu’il y ait pas mal de répétitions. La deuxième partie m’a semblé aride, alors que le sujet était nettement plus intéressant.

LES MOTS DE LA TRIBU, Les Cahiers Rouges (Grasset 1966),  ISBN 978-2-246-12283-8