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Le Chardonneret de Donna Tartt

Résultat de recherche d'images pour "donna tartt le chardonneret"  Donna Tartt est une écrivaine nord-américaine (Greenwood/Mississippi 1963) dont le premier livre, Le maître des illusions (1992) fut un best seller planétaire: un livre qu’elle avait mis 8 ans à écrire: une campus novel et aussi un roman d’apprentissage que j’avais beaucoup apprécié lors de sa parution.

Le chardonneret (The Goldfinch 2013) est le troisième roman de Tartt, ce qui ramène sa production à un roman tous les dix ans, un peu comme cet autre auteur de best sellers nord- américain, Jeffrey Eugenides. Le chardonneret a reçu le Prix Malaparte 2014 (prix italien pour un auteur étranger) et le prestigieux Prix américain Pulitzer de fiction 2014.

C’est un pavé de plus de 1 000 pages dans cette édition, d’un poids certain que j’ai eu du mal à tenir longtemps en main. Aussi, il m’a fallu lire plus de 100 pages avant de trouver un intérêt et une suite cohérente à l’histoire, qui est devenue intéressante à lire mais comportant tellement des digressions que par moments le récit me paraissait trop long. Je suis allée jusqu’au bout et même si l’histoire ne m’a pas plu, je reconnais que c’est un sacré bouquin. Je vais développer.

Les droits cinématographiques ont été vendus assez rapidement à la Warner Bros et un film se profile avec John Crowley  comme réalisateur et Peter Straughan comme scénariste.

Le titre. Il émane d’un minuscule tableau de 34*23 cm peint en 1654, quelques mois avant son décès, par un jeune et talentueux maître flamand, le peintre Carel Fabritius, un élève de Rembrandt et un maître de Vermeer. Ce petit tableau est conservé au Mauritshuis à La Haye. Peu d’œuvres restent de Fabritius (moins de 10) qui périt lors d’une explosion d’une Poudrière à Delft, détruisant en même temps presque toute son oeuvre picturale. Le tableau du chardonneret est intéressant et emblématique dans ce livre car le petit oiseau est entravé au perchoir par une fine chaîne tout comme Théo sera enchaîné au tableau une partie de sa vie, comme il a été enchaîné d’abord à sa mère puis à l’alcool et aux drogues.

L’écrivaine dit s’être inspirée pour l’explosion du Met de la destruction par les talibans des bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan, mais aussi de l’attentat à la bombe d’Oklahoma City en 1995.

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Le livre, à mon humble avis est plus une fresque hyperréaliste (impitoyable) sur l’Amérique contemporaine et ses codes qu’un roman tout court. Une fresque qui met en balance deux Amériques : celle des ploucs qui ne connaissent que la drogue, l’alcool et les rapines et celle des beaux quartiers qui ne valent guère mieux, même si ici, les gens ont des références culturelles.

Le livre narre la vie de Théo Decker entre ses 13 et ses 27 ans avec trois axes : New York, Las Vegas et Amsterdam.

Théo Decker est le narrateur, il a 13 ans au début du roman lorsqu’un attentat à la bombe au Met de New York tue sa mère  et lui en réchappe. Cette mère solaire était la seule chose qui le rattachait à une vie « normale ». Il va subir lors de ce deuil un stress post traumatique duquel il ne s’en sortira jamais mais il ne se fera pas soigner non plus. Le personnage de Théo à 13 ans tient un discours qui ne correspond pas du tout à celui d’un personnage de son acabit. C’est un discours beaucoup trop mûr ce qui confère au récit un côté anachronique et décalé.

Au décours de l’explosion et dans le chaos général, il approchera sous les décombres un vieil homme agonisant qui va lui confier une bague et va l’inciter à voler le tableau de Fabritius exposé au Met. Le vieil homme est un antiquaire de New York qui travaille avec Hobbie, un personnage assez secret qui va s’attacher à Théo. Le tableau du chardonneret est l’axe du livre autour duquel tournent des personnages tous atypiques et franchement inquiétants.

Lorsqu’il perd sa mère dans l’attentat, l’adolescent sera accueilli par une riche famille des beaux quartiers, les Barbour, car Théo est l’ami d’Andy Barbour, un gosse pas tout à fait « normal », la tête de turc à l’école et que Théo défendra farouchement. La famille Barbour est composée de la mère , du père et de quatre enfants; ils sont tous très bizarres, très bourgeois dégénérés; ils habitent un superbe appartement à Big Apple. Le descriptif de New York est assez saisissant et juste. Comme est juste et excellent le descriptif de Las Vegas avec ce quartier tout neuf et abandonné après la crise du sub prime; c’est le quartier qu’habitent Théo et son père, quartier qui fait contraste avec le Las Vegas des néons et du clinquant à outrance.

Mais Théo a un père, divorcé de sa mère depuis un an et ce père va se manifester pour le récupérer, pas par amour, mais par intérêt et calcul car il veut mettre le grappin sur l’argent que la mère de Théo avait mis de côté pour son éducation future. Le père va l’emmener de force à Las Vegas où il vit aux dépens de sa compagne, une serveuse de bar droguée et dealer. Le père ne vaut pas mieux, c’est un alcoolique invétéré et un ludopathe qui vit autour du jeu  et qui a contracté des dettes énormes. Et Théo part avec le tableau qu’il va cacher dans sa chambre.

A Las Vegas Théo fera la connaissance de Boris, un adolescent ukrainien, sans mère,  ayant un père alcoolique qui va l’abandonner à son sort. Boris est déjà « alcoolo » a treize ans et camé, il va initier Théo aux drogues et à la rapine. Il va s’établir entre les deux ados paumés et délaissés une forte amitié assez trouble et retorse où le sordide côtoie le sublime. Car tout « dégénéré » qu’il est, Boris apporte à Théo une ouverture sur le monde et sur la culture européenne, mais c’est un être sans aucune morale ni aucune éthique. Il est préoccupé seulement par sa survie.

Et lorsque le père de Théo se tue dans un étrange accident de voiture, Théo devra fuir Las Vegas pour ne pas tomber dans les mains des services sociaux. Il se réfugiera à New York auprès de son ami antiquaire Hobbie où finalement il va s’enraciner et apprendre sur le milieu des antiquités. Cette partie  du livre sur le marché de l’art et ses aspects cachés est intéressante.

Le tableau du chardonneret est recherché par les autorités et même par Interpol et Théo prend peur et le cache dans un dépôt de meubles.

Boris va voler le tableau à Théo sans que Théo le sache mais ne va  pas en soutirer beaucoup d’argent  car, étant fiché par Interpol comme une oeuvre d’art volée, il est invendable. Il ne sert que comme monnaie d’échange ou comme gage dans un milieu de trafiquants d’objets d’art et de camés, franchement sordide.

La fin du roman est celle d’un thriller et d’une expiation.

Lecture intéressante avec cette confrontation entre les deux Amériques, le milieu frelaté des antiquités, la description de Big Apple et de Las Vegas. Mais le personnage de Théo m’a paru veule et sans personnalité, celui de Boris franchement odieux, insupportable. Il n’y a aucun personnage positif dans cette histoire, en revanche une abondance descriptive du milieu des drogues et de l’alcool, souvent indissociables. Une histoire d’excès en tout genre, pure décadence.

Voulez- vous regarder le bain d’un vrai chardonneret ?

 http://www.chonday.com/Videos/peacwatchju3

LE CHARDONNERET, Pocket 16041 (2014),  ISBN 978-2-266-25076-4

L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante

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Elena Ferrante est le pseudonyme d’un écrivain italien qui cultive l’énigme depuis 25 ans (pas de photo disponible donc; c’est la deuxième fois que cela m’arrive dans ce blog). On pense seulement qu’Elena Ferrante est originaire de Naples et qu’elle (ou il?) serait née vers 1940. Le journaliste italien Claudio Gatti soulève l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de la traductrice romaine Anita Raja de 63 ans, hypothèse basée sur l’explosion des revenus de Mme Raja ainsi que ceux de la maison d’édition E/O qui publie Mme Ferrante.

Le nom d’Elena Ferrante serait inspiré d’Elsa Morante, l’écrivaine préférée d’Elena Ferrante (le jeu des boîtes chinoises en plus…). Il faut signaler que cet auteur mystérieux est plébiscité dans le monde entier avec 2,5 millions d’exemplaires vendus et des traductions dans 42 pays… L’auteur reconnaît dans des interviews données par écrit la part importante de l’autobiographique dans son oeuvre. Derrière ses livres on sent une grande sincérité, un ton viscéral, un regard sur la condition des femmes et une approche très psychologique des personnages et des situations.

J’ai publié en août 2016 un billet sur un roman de 2002 qui m’avait pas mal remuée et beaucoup plu: Les jours de mon abandon, l’histoire d’une séparation narrée de façon si crue qu’elle devient surréaliste. Un très bon et fort bouquin.

Sa tétralogie napolitaine, dont ce roman est le premier volet,  connaît un succès mondial; seuls les deux premiers tomes sont disponibles pour le moment en français (L’amie prodigieuse depuis 2014 et Le nouveau nom depuis 2016); il s’agit d’une saga d’environ 1700 pages autour d’une amitié forte entre deux filles d’origine modeste dans le Naples de 1958.

L’amie prodigieuse (L’amica geniale, 2011) a été traduit en français en 2014 et ce fût d’emblée un très grand succès de librairie mais aussi du bouche à oreille. L’écrivain Daniel Pennac aurait offert ce livre à beaucoup de ses amis, dit le bandeau qui entoure mon exemplaire de Poche (c’est un peu racoleur…mais quel parrainage!) : cela montre que non seulement Monsieur Pennac  est un bon écrivain mais qu’aussi il a du goût et qu’il est bon lecteur. Car ce roman est de lecture addictive, envoûtante, intéressante, et l’émotion qui en découle fait battre plus fort le cœur et circuler plus vite le sang. C’est un roman hyperréaliste qui fait penser au cinéma italien de la grande époque.

Dès le titre, le décor est bien planté : enfance et adolescence (entre 6 et 16 ans) de nos deux héroïnes au caractère bien trempé, mais si différentes : Lila Cerullo la noiraude surdouée, vive et acérée et Elena la blonde bûcheuse et assidue dans ses études, prête à suivre Lila dans des aventures qui peuvent être téméraires. Elles sont amies et éternelles rivales et c’est leur rivalité qui galvanise littéralement le lecteur. Elles s’opposent mais en même temps se façonnent en se regardant en face pendant 10 années (…elle avait ce qui me manquait et vice versa, dans un perpétuel jeu d’échanges et de renversements qui, parfois dans la joie, parfois dans la souffrance, nous rendait indispensables l’une à l’autre…). Nous assisterons à l’éclosion des deux jeunes filles après la puberté, l’âge de tous les changements.

Le roman démarre avec la volatilisation de Lila Cerullo, à l’âge de 66 ans, et depuis 15 jours, ayant pris grand soin d’emporter avec elle toute image personnelle. C’est son fils Rino (qui se prénomme comme son oncle, le frère de Lila) qui prévient son amie de toute la vie, Elena Greco de cette disparition. Alors Elena décide d’écrire sur son ordinateur leur histoire commune dans le Naples de la fin des années 50, dans un quartier populaire au sein d’une ville pauvre, écrasée par le soleil et déjà tenue par la Camorra.

La première chose qui lui vient à l’esprit, en pensant à Lila, c’est qu’elle était méchante… A partir de là, Elena va nous développer cette notion et nous donner toutes sortes d’informations sur ce qui fût leur enfance et adolescence entre 6 et 16 ans, les relations entre elles, avec leurs familles et leurs voisins.

C’est un univers haut en couleur que ces napolitains qui essaient de survivre dans un monde qui évolue vite; ils essaient de préserver leur code d’honneur, de conserver le poids de la famille, mais ils restent englués dans leur médiocrité, incapables de se projeter dans un monde nouveau. Ils sont globalement contre l’éducation de leurs enfants. Voilà, le mot est lâché, l’éducation est la pierre angulaire de ce premier tome dans un environnement amoureux, social et politique.

Car l’amitié entre ces deux fillettes sera cimentée par l’éducation pour Elena et la connaissance pour Lila. La famille de Lila Cerullo est la famille du cordonnier du quartier; il s’en sort mal mais entraîne néanmoins son fils Rino dans le métier. Lila Cerullo est intelligente, brillante même, mais elle ne s’opposera pas au dessein de ses parents qui la destinent au mariage, surtout s’il est profitable. La famille d’Elena Greco est celle d’un petit fonctionnaire, portier de mairie et Elena sera remarquée très tôt par ses professeurs: grâce à leur soutien sans faille, elle pourra continuer ses études de façon chaque année plus brillante.

Ces deux amies veulent échapper à leur milieu social et ne pas vivre la vie de leurs mères. Les mères sont dépeintes sans aucune complaisance, en appuyant bien sur leurs disgrâces physiques, leur soumission à l’autorité patriarcale et leurs tâches domestiques ingrates. Lila et Elena ne savent pas s’il faut partir ou rester dans le quartier, ce quartier qui constitue le centre du monde pour elles. Un quartier violent avec ses mafiosi, ses communistes, ses artisans, ses commerçants, ses traditions; un véritable ghetto où les enfants ne franchissent jamais les frontières et où les gens parlent en dialecte et méprisent la langue de Pétrarque.

Cette éducation va, in fine,  séparer les amies car elle apportera à Elena des arguments et du recul pour juger d’abord son amie d’enfance, mais aussi son entourage, c’est à dire sa propre famille et ses amis. Elle s’apercevra du clivage qui va s’installer entre elle et les autres.

Dans ce premier tome, nous avons un récit plein de fureur et de violence, nous assisterons au passage de l’enfance à l’adolescence de tout le groupe de jeunes autour des deux amies. Les personnages ont une réelle profondeur humaine et psychologique. On assistera à l’évolution physique et morale des deux amies; car cette amitié très forte n’est pas dénuée d’un côté obscur fait de rivalité, de jalousie latente, de mensonges, d’ambiguïté dans leur relation qui connait des hauts et des bas comme dans la vraie vie. C’est une amitié qui perdure dans le temps et naturellement comporte des ruptures, des éloignements, des silences et des affrontements.

Belle lecture, belle fresque napolitaine avec surabondance de personnages et profusion de noms mais que l’on arrive à situer grâce à la répétition. Personnages qui s’incrustent dans le cerveau du lecteur, lequel voudrait savoir davantage sur eux. Vraie densité des rapports humains, ce qui émeut parce tout sonne juste. C’est un roman de formation qui allie le souffle romanesque à l’analyse psychologique.

Et je me pose la question : laquelle des deux EST l’amie prodigieuse ? Lila ou Elena ?

L’AMIE PRODIGIEUSE, Folio 6052 (Gallimard 2014),  ISBN 978-2-07-046612-2