Archives

Hitler et la France de Jean-Paul Cointet

video

Jean-Paul Cointet est un historien français (Moulins, 1939), agrégé d’Histoire, spécialisé dans la France de Vichy.

Sigmaringen (2003) est un autre livre de Cointet que j’ai commenté il y a peu, en mars 2018, où il raconte l’installation du gouvernement de Vichy en Allemagne en 1944 à la fin de la guerre à Sigmaringen. Un livre intéressant à lire et à méditer.

Hitler et la France (2014) est un autre livre de l’historien avec un titre quelque peu racoleur car il est très peu question d’Hitler dans le livre si l’on tient compte que le Führer a visité la France seulement deux fois et court: la première pour visiter Paris à la sauvette dans une voiture décapotable le lendemain de la signature de l’armistice (moins d’une journée!), très tôt le matin et la deuxième à la fin de la guerre, le 17 juin 1944 à Margival au nord de Soissons.

Il faut un historien chevronné pour écrire ces pages difficiles, même à lire; j’ai eu le plus grand mal à venir à bout avec toutes ces dates et les incessants aller-retours sur les années 1940-43…Dans son introduction Jean-Paul Cointet signale que l’historiographie française a privilégié l’impact de la politique hitlérienne sur la France, alors que l’historiographie étrangère n’a accordé qu’une place marginale à la vision hitlérienne de la France.

Hitler écrivait dans Mein Kampf, (25 années avant la guerre), que la France demeure l’ennemi éternel du peuple allemand. Sa déliquescence et ses crises de nerfs ont pu nous porter à minimiser l’importance de ses gestes. Fût-elle toujours plus faible, ce qui est dans l’ordre des possibilités, cela ne doit rien changer à notre méfiance. A ce propos, Mein Kampf a été interdit de publication en France alors que partout ailleurs l’ouvrage a été édité. Un éditeur français a bravé l’interdit, probablement encouragé par le ministère des Affaires étrangères; il s’agit de Fernand Sorlot qui avait fondé en 1930 les Nouvelles Editions latines. L’ouvrage est sorti au printemps 1934 en un seul volume de 688 pages sous le titre Mon Combat. Et Hitler portera plainte invoquant une violation de son droit d’auteur; sa plainte a été entendue et l’éditeur a du arrêter l’impression et la vente du livre.

Il a écrit un deuxième livre en 1928, quatre années après le premier: le Deuxième Livre qui se veut un exposé plus systématique de ce que doit être la politique étrangère de l’Allemagne basée sur les conceptions fondamentales du national-socialisme. Ce livre ne fut pas publié du vivant d’Hitler; le manuscrit fut découvert en 1945 par les Américains. Publié en 1961 en allemand, il ne connut de traduction anglaise autorisée qu’en 1963.

Il faut dire que entre l’écriture du Deuxième Livre (1928) et l’avènement d’Hitler comme chancelier (30.11.1933), c’est à dire 4 ans plus tard, il est passé d’un échec (12 votes pour le parti nazi aux élections de 1928 !) à un succès éclatant avec 230 élus (14 millions de voix) représentant la première force au Reichstag, résultat aidé probablement par la crise économique et sociale allemande.

Hitler avait alors un statut très particulier, car jusqu’à sa prise du pouvoir, il est le Führer du parti nazi. Son autorité repose sur son charisme, sur ses dons oratoires exceptionnels et sur la conviction qu’il a su faire partager à ses compagnons, c’est à dire  la mission de restaurer la grandeur de l’Allemagne et de fonder une nouvelle communauté nationale. A la mort du président Hindenburg en 1934, Hitler hérita de la nouvelle fonction de « Führer et chancelier du Reich » et fit établir une loi  qui obligeait les fonctionnaires et les membres des forces armées à prêter un serment de fidélité et d’obéissance, non au chancelier, mais à Hitler personnellement comme « Führer du Reich et du peuple allemand ». Son autorité ne reposait pas sur un statut constitutionnel, mais sur sa relation personnelle avec la nation allemande.

Le projet d’Hitler reposait sur 3 piliers :1) l’anticommunisme qui est en fait un antibolchevisme dont il fera le fer de lance de la propagande nazie auprès des responsables européens comme auprès de leurs opinions; 2) l’antislavisme est le second pilier, il est le fondement de l’espace vital à conquérir car l’Allemagne s’accroît chaque année de 900 000 âmes et il faut du territoire, un territoire d’autant plus facile à conquérir qu’Hitler voit dans les Slaves des « sous-hommes » et dans leurs chefs des « judéo-bolcheviks »; 3) l’antisémitisme est le troisième pilier, le plus fondamental et le plus profond de l’idéologie nazie.

Il en ressort qu’Hitler n’aimait pas la France et qu’il tenait à avoir une vraie revanche depuis qu’il avait fait partie des troupes allemandes lors de la Première Guerre Mondiale et dont la clé était le traité de Versailles. La grande coupable de la défaite allemande en 14-18 était aux yeux d’Hitler la république de Weimar. Il a déclaré que la guerre avait été « l’expérience la plus forte de sa vie ». Il a tenu spécialement à faire la guerre à la France afin de la soumettre et de la faire payer le réarmement de l’Allemagne et de s’attaquer ensuite au reste de l’Europe en rêvant de s’allier aux anglais pour faire opposition aux bolcheviques…Il a écrit noir sur blanc qu’il fallait piller largement la France en toute impunité, pour lui la France est un fournisseur et pas un partenaire.

La stratégie d’Hitler vis-à-vis de la France est triple: rassurer son opinion publique, mettre à profit le pacifisme de sa population, empêcher ou perturber le regroupement de puissances autour d’elle. Il était patent qu’il y avait désaccord entre la France et la Grande Bretagne sur la question du désarmement de l’Allemagne. Et la technique d’intox de la part d’Hitler a residé dans la distillation de paroles apaisantes quant aux relations franco-allemandes. Elles prennent la forme tantôt de déclarations publiques, tantôt d’interviews accordées à des journalistes français, tout en laissant parfois le soin à ses séides de distiller la bonne parole. Une autre technique a été de « travailler » l’opinion française en mettant l’accent sur des secteurs ciblés de celle-ci: c’est une offensive d’action psychologique qui s’appuie sur des services parallèles à la  diplomatie, comme le bureau Ribbentrop (1934); il s’agit de convaincre l’opinion française des réussites de la nouvelle Allemagne et de sa bonne volonté dans le domaine de la paix. On agit auprès de groupes ciblés, sans lien apparent avec le parti nazi ou l’État, sans montrer le drapeau ce qui permet de dédouaner ou de déculpabiliser les sympathisants. La propagande nazie tendait avant tout à neutraliser les courants susceptibles d’être hostiles à l’Allemagne nazie et à fomenter la division entre Français.

Le juriste René Capitant, spécialisé dans l’interprétation du régime nazi, a écrit qu’une analyse de l’État institutionnel et de son fondement racial ne suffit pas à comprendre la nature profonde du régime et qu’il importe d’aller la rechercher au niveau de son organisation économique et sociale. Le but de l’État nazi n’est autre que la mobilisation totale et permanente du peuple allemand : la force de l’Allemagne a besoin de la vigueur, de la santé et de la contribution active des individus.

L’homme Adolf Hitler avait, pour le moins, une personnalité complexe et assez sécrète. Il n’a pas laissé d’écrits personnels aidant à cerner sa personnalité profonde. Les témoignages (tardifs) sont contradictoires et chez Hitler les contrastes sont étonnants avec une multiplicité de visages laissant les interlocuteurs incertains sur ses intentions profondes. Il possédait comme personne, les ruptures de ton dans le cours des échanges: il passait d’un tempo calme à une brusque accélération, de la proposition raisonnable à la menace, voilée ou brutale. Il s’agissait probablement d’une technique, d’une mise en scène. Sa psychologie se laisse difficilement approcher : elle est celle d’un homme enfermé dans un isolement profond, muré en lui-même, n’aimant personne, sans amis. L’homme pour lui, est mauvais de naissance. La violence prend, chez lui, la forme de l’agression verbale. Il est à lui-même son propre interlocuteur et pratique l’art de la contradiction. Il manie le mensonge avec un art consommé, comme une arme décisive au service de sa grande politique. Sur fond de neurasthénie, il est irritable (car insomniaque), il est vindicatif et se venge avec raffinement de tout manquement supposé à sa personne. C’est un homme toujours pressé et qui craignait sa mort. On peut l’affubler du don de comédien car il s’était entraîné à la gestuelle du métier.  L’homme utilise par-dessus tout le mensonge jusqu’au cynisme: il a menti à son peuple sur la paix, à ses généraux sur ses projets, aux dirigeants étrangers sur sa volonté de résoudre pacifiquement les problèmes. Il est dépourvu de toute sensibilité et l’affection débordante qu’il porte aux animaux est le masque de la cruauté de fond  qui l’anime, reflet de l’indifférence aux hommes. Cet homme demeure un bon sujet pour psychologues, psychiatres et psychanalistes.

On rencontre chez Hitler un ego surdimensionné chez un homme complexé et avide de revanche sociale. Avec l’imagination et l’intuition, la volonté était la caractéristique première de sa personnalité (volontarisme et fatalisme). Le journaliste Richard Breiting écrivait en 1931…de toute évidence, son complexe de supériorité très prononcé l’empêche de se contrôler, de là ses répétitions impératives « je veux, je désire, j’exige » ! Mais cette volonté était le produit d’un dressage car il était indolent et instable de nature, désordonné dans ses façons de vivre et de travailler, selon ses proches. Il en résultait une tension prodigieuse, à l’origine du délabrement précoce de sa constitution.

Sur les femmes, il avait tôt fait de déclarer « les femmes ravissent au politicien sa vigueur et son jugement« . Il semble avoir succombé au charme de 3 femmes : la première, frau Berchstein était la femme d’un fabriquant de pianos, de 20 ans son aînée qu’il appelait « maman ». La deuxième était fräulein Hoffmann, la fille d’un photographe lequel détiendra l’exclusivité des photos du Führer devenant par là l’un des hommes les plus riches d’Allemagne. La dernière fut Angela Raubal, sa nièce par second mariage de son père, elle s’est probablement suicidée en 1931. Quant à Eva Braun, pour l’historien Cointet elle ne fut qu’un aimable jouet sexuel, docile et discrète qui ne fut admise dans le cénacle que tardivement.

Parmi les choses intéressantes, on lit qu’il possédait une bibliothèque personnelle de plus de 15 000 titres dont le tiers portait sur la guerre; les livres étaient dispersés sur 3 résidences : Berlin, l’Obersalzberg et Munich. Les deux autres tiers portaient sur les arts (architecture, sculpture, peinture) et le dernier tiers sur l’astrologie, le spiritisme, la nutrition et les régimes ! Il paraît que Hitler ne lisait pas pour se cultiver mais pour conforter des concepts et points de vue forgés une fois pour toutes. Ce qui retenait son attention était destiné à étayer une opinion déjà arrêtée.

On apprend aussi qu’il parlait le français qu’il avait appris au lycée mais qu’il n’aimait pas le parler et se faisait traduire, mais il avait conservé une connaissance suffisante pour reprendre à l’occasion l’interprète sur la traduction d’un terme ou d’une expression.

Mais comment l’occupant a t’il pu gérer la France durant ces 5 années d’occupation? Bien des choses que ce livre nous permet de découvrir et de comprendre…

Pages terribles sur des années terribles. Je pense que c’est un leurre que de vouloir mélanger les peuples européens, si différents culturellement, mais c’est une nécessité que d’aspirer a une Europe unie économiquement.

HITLER ET LA FRANCE, PERRIN Tempus 2017,  ISBN 978-2-262-06972-8

Sigmaringen de Jean-Paul Cointet

Résultat de recherche d'images pour "jean paul cointet" Jean-Paul Cointet est un historien français (Moulins, 1939), agrégé d’Histoire, spécialisé dans la France de Vichy.

Sigmaringen raconte l’installation du gouvernement de Vichy en Allemagne via Belfort en août 1944. Le Maréchal Pétain et sa suite quittèrent Vichy le 20/08/44 à 7 heures du matin et firent une première halte à Belfort. Le Maréchal quitta la France sur ordre des Allemands et donna à son départ des allures de bousculade afin de donner l’image d’un prisonnier malmené et quelque peu rudoyé, mais c’était une mascarade ourdie par son état major pour se donner  un peu de dignité.

Sigmaringen est le nom de l’immense et hétéroclite château de la seconde branche des Hohenzollern-Sigmaringen (la branche catholique et souabe). Le prince Hohenzollern et sa famille ont été arrêtés le 20 août 1944, le même jour du départ de Pétain de Vichy et ils seront confinés 3 mois dans le château de Wilflingen, pas très loin (12 Km). Le château de Sigmaringen est un monstre de laideur enclavé dans une petite ville de carte postale de 7000 habitants, sur un méandre du Haut Danube.

Le château de Sigmaringen arborait le drapeau français à partir du 7 septembre 1944 et il avait le statut d’extraterritorialité, ce qui enlevait à tous ses résidents la condition de prisonniers. Mais ces français étaient dans une situation ambiguë car l’entretien de la colonie française au château était assuré par une avance faite par le clearing des échanges économiques entre la France et l’Allemagne. À Sigmaringen, Pétain adopte une prétendue position de prisonnier et refuse tout acte qui le mettrait en contradiction avec cela et Laval fuit toute action ayant un air d’acte de gouvernement. Les Allemands, à défaut de pouvoir utiliser Pétain et Laval dans leurs fonctions politiques, pensaient se donner au moins une impression de légalité.

Pour mémoire, au mois d’août 44 la France allait mal, les français souffraient de privations depuis 4 années de guerre, mais l’Allemagne allait mal aussi car l’armée allemande commençait à cumuler les défaites.

A la suite  des manigances de Ribbentrop, l’ancien Ambassadeur allemand pour la France, Otto Abetz, était tombé en disgrâce et Laval a dû alors quitter Sigmaringen, en décembre 1944. Laval, par son attitude en retrait, était un frein, un facteur de démotivation et de démoralisation parmi la colonie française et l’autorité allemande l’a désavoué.

Quant aux autres vichystes (Jean Luchaire, Fernand de Brinon, Marcel Déat, Jacques Doriot, Joseph Darnand, le docteur Bernard Ménétrel, l’amiral Bléhaut,  le général Debeney, Jean Bichelonne, Maurice Gabolde, Paul Marion, etc) ils complotaient en permanence, se querellaient et n’avaient que des ambitions personnelles contrariantes et ce jusque tard dans le conflit.

A la fin de la guerre il y aurait eu pas loin de 2 millions de français sur le sol allemand  : prisonniers de guerre, travailleurs du STO, détenus politiques et raciaux, volontaires en uniforme. Ce contingent d’hommes se répartit en divers groupes inégaux. Les « malgré-eux » qui comptent principalement les prisonniers de guerre et les travailleurs du STO. Les prisonniers de guerre représentent la moitié de l’effectif total de ces Français soit presque 1 million d’hommes (ils étaient 2 millions lors de l’armistice!).  Les travailleurs du STO étaient environ 600 000 hommes. Il faut ensuite ajouter le groupe issu des membres des Chantiers de jeunesse (mouvement fondé en juin 40 par le général de La Porte du Theil): en 1942 les Chantiers mobilisèrent 32 000 jeunes Français : 16 000 furent envoyés en Allemagne et sur les 16 000 autres, 7 000 disparurent dans la nature et 9 000 furent astreints au STO en France. Et puis il y avait aussi les déportés raciaux et politiques, environ 140 000; plus environ 50 000 déportés de droit commun. Et aussi il ne faut pas oublier les « malgré-nous » c’est à dire Alsaciens et Lorrains, mosellans, enrôlés sous l’uniforme allemand (100 000 jeunes hommes en Alsace et 30 000 en Lorraine) qui ont été envoyés majoritairement sur le front de l’Est. Une dernière catégorie de Français sous autorité allemande était composée de ceux qui, à la faveur d’engagements sciemment pris, étaient partis volontaires, militants ou sympathisants de la cause allemande. Puis, en France, sous uniforme français, il y a les miliciens, jusqu’à 24 000 membres en comptant les familles.

Au printemps 45 Hitler vivait sa défaite terré dans son bunker de la Chancellerie. De sa politique avec la France, il aurait dit…c’est à l’égard de la France que l’erreur de notre politique a été la plus complète. Il ne fallait pas collaborer avec eux. Cette politique qui les a servis nous a desservis. ..Notre devoir était de libérer la classe ouvrière, d’aider les ouvriers de France à faire leur révolution. Il fallait bousculer impitoyablement une bourgeoisie de fossiles, dénuée d’âme comme elle est dénuée de patriotisme...

En avril 45 le Maréchal reprend la route vers la France via la Suisse. Il refusera de rester en Suisse comme l’aurait souhaité De Gaulle et se rendra directement en prison en attendant son jugement par la Haute Cour de justice. Une question qui a pesé lourdement lors des procès de Pétain et Laval, était l’incertitude suivante: étaient-ils partis de France en août 1944, en complices, en otages ou en victimes? La propagande allemande avait travaillé une partie de l’opinion vers une version tendant à propager l’idée que Pétain et Laval avaient suivi librement les Allemands.

L’avis de l’historien Cointet à la fin de l’ouvrage est intéressant…c’est l’acharnement à tenter de maintenir du sens à ce passé qui explique l’étonnant activisme déployé par les naufragés du temps de Sigmaringen. Seuls, Pétain et Laval ont fait exception, par leur abstention même. Leur erreur: penser pouvoir justifier ce passé dans la lumière aveuglante des temps nouveaux.

Une lecture très intéressante à faire, l’histoire d’un passé peu connu à découvrir. Les faits vieux de 80 ans sont encore douloureux et font état d’un passé très sombre.

SIGMARINGEN, Éditions Perrin (Tempus)2003,  ISBN 978-2-262-03300-2