Archive | février 2013

Le gué du tigre de Philippe Dessertine

Philippe Dessertine est né en 1963, c’est un économiste spécialisé dans la finance, Professeur à Paris X-Nanterre depuis 2001. Il enseigne aussi à l’ENSAE et à Polytechnique. Il est auteur d’ouvrages et d’articles sur l’information financière dans le Journal Libération.

Ce livre est un excellent thriller géo-politique, haletant, troublant, où tout est vrai, y compris ce qui est faux et dont le but ultime est de fournir les clefs même si certaines portes s’ouvrent sur des réalités terrifiantes. Et si la réalité dépassait la fiction ? Merci à Loreto R. pour ce prêt.

Selon Philippe Dessertine, ce roman suggère une leçon aux Occidentaux , a savoir: avec les chinois on ne comprend pas tout; l’Occident est en peine de voir que une partie de la finance mondiale lui échappe; qu’au nom d’une vision économique à court terme, il accepte tout de la part de la Chine; que l’Occident ferait mieux de tenir ferme à ses valeurs.

En ce qui concerne la trame du roman, nous sommes en Chine en février 2012, date à laquelle le super flic Wang Lijun demande l’asile politique au consulat américain de la ville de Chengdu. Cet homme est le bras droit de Bo Xilai, étoile montante du PCC qui a l’ambition de devenir le numéro un des instances politiques chinoises. Ses origines sont sans tâche puisqu’il est fils d’un « prince rouge » ou princelings  les hommes qui ont entouré Mao pendant la Révolution Culturelle. Pendant trente heures Wang Lijun va livrer aux américains des secrets d’État de la plus haute importance en matière de finance internationale, en échange de son  extradition politique puisqu’il dit être en danger de mort. Après des négociations directes avec le Pentagone, son asile politique aux USA sera refusé, mais sa vie sera sauve après âpres négociations. Deux mois après cette énorme mascarade, Bo Xilai, le premier des « princes rouges » et ses comparses tomberont. La deuxième femme de Bo Xilai, Gu Kailai, fille de général, avocate de haut vol, est un véritable personnage de roman, elle sera condamnée à mort (avec sursis) pour l’assassinat par empoissonnement, de sa propre main d’ un britannique, Neil Heywood, impliqué dans la finance internationale parce qu’il avait refusé la migration de milliards de dollars. Mais le roman termine de façon inattendue car les américains se rendent compte de l’énorme machine d’intox ou de manipulation de la part des chinois. Un thriller impeccable, que l’on ne peut pas quitter et qui fait froid dans le dos car trop proche de la réalité.

Au sein du PCC la hiérarchie est très codifiée. L’appellation de princelings ou « princes héritiers » ou encore « princes rouges » correspond aux dirigeants au sommet du Parti, ils doivent pouvoir se prévaloir d’une famille ayant été d’une manière ou d’une autre associée aux différents temps de la révolution, sous Deng Xiaoping ou, mieux encore, sous Mao. Les princelings sont considérés comme les gardiens du temple, de l’orthodoxie de la révolution. Ils doivent être différenciés des dirigeants sans ascendance « noble » au sens du Parti ou tuanpai, ayant gravi les échelons du pouvoir par eux-mêmes, marche après marche, grâce à leurs diplômes, leur volonté, leur intelligence. Les représentants les plus remarquables des tuanpai sont le président actuel Hu Jintao et son Premier ministre, Wen Jiabao.

Actuellement plusieurs clans s’affrontent pour le pouvoir suprême en Chine. Les deux principaux sont les princelings et les tuanpai. Ces derniers sont les sortants, puisqu’ils comptent dans leurs rangs le président actuel Hu Jintao et son Premier ministre. Les princelings se réclament de l’idéologie du Parti communiste et considèrent que le capitalisme est un mirage dont le processus d’autodestruction s’accélère avec la crise immense qui ravage l’économie planétaire depuis plus de quatre ans. Mais il y a aussi un troisième clan constitué par les triades ou mafias chinoises, plus proches des tuanpai qui sont des organisations criminelles dont les adeptes ne rêvent que d’enrichissement personnel; elles ont été utilisées par le pouvoir politique et économique car les profits traditionnels tirés de la corruption dans les domaines du jeu, de la prostitution et de la drogue ne sont rien auprès de ceux que rapporte l’économie réelle. C’est la raison pour laquelle les triades ont décidé de se focaliser  sur la véritable arme absolue du monde contemporain: la finance. Les triades sont sur le point d’accéder non seulement au pouvoir en Chine, mais aussi de diriger le monde.

Deux mécanismes sont à l’oeuvre dans la période actuelle, visant à conférer un pouvoir gigantesque aux structures financières de Hong Kong, Taïwan, Macao et Singapour. Le premier de ces mouvements est l’exode massif des liquidités chinoises. La richesse provenant de la croissance économique déserte les banques traditionnelles, les fragilisant au passage, pour se porter dans des établissements déréglementés qui se trouvent dans ces villes sans foi ni loi, ces paradis fiscaux immoraux que les chinois tolèrent à l’intérieur du territoire. A cette migration massive s’ajoute la mutation à grande échelle de la finance occidentale, car à force de réguler et de réglementer, nous avons initié un processus d’exode forcé. Les équipes des meilleures banques, les capitaux, les structures techniques quittent New York ou Londres pour rejoindre les fameux paradis, réglementaires cette fois. Et des groupes plus ou moins occultes commencent à se constituer, détenant derrière les vitres de leurs sièges sociaux les clés de l’économie mondiale.

LE GUÉ DU TIGRE,Éditions Anne Carrière 2012,  ISBN  978-2-8433-7685-6

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Misión olvido de María Dueñas

María Dueñas nació en Puertollano, Ciudad Real, en 1964; vive hoy en día en Cartagena (España).  Es doctora en Filología inglesa y profesa en la Universidad de Murcia. En 2009 logró un enorme  éxito de ventas con su primera novela El tiempo  entre  costuras    ( L’espionne de Tanger en francés) donde mezcla la novela histórica con un poco de espionaje: se  vendió más de un millón de copias en España, transformándose en un verdadero tsunami literario: fue el libro más leído en España en 2012 con traducción  a más de 27 idiomas ; pronto se hará una serie para la TV, que será difundida en 2013. A mi me gustó mucho el libro porque se deja leer muy bien y conlleva varios ingredientes: aventura, historia (principios de la guerra civil española en el protectorado marroquí), personajes audaces , ternura y glamour, aunque encontré que el final estaba un poco trunco.

Este segundo libro de Dueñas,  de unas  500 páginas, es un reto para todo escritor que ha tenido un éxito avasallador con una primera publicación porque se le espera y sin querer-queriendo, se le presiona. Pero el libro me gustó, la   escritora confirma un real talento para contar historias. También me interesó leer (aunque muy de paso) sobre las misiones de franciscanos en California porque en ese estado norteamericano vive un hijo, inmerso en esa Historia y en ese clima tan agradable.

Es la historia de Blanca Perea, española,  profesora de pedagogía lingüistica en España y quien, tras haber sido abandonada por su marido después de 25 años de matrimonio, busca manera de escapar al shock emocional huyendo de una rutina insoportable y acepta una beca en la Universidad de Santa Cecilia (ficticia) para ordenar los papeles que dejó Andrés Fontana, profesor español radicado en esta Universidad, fallecido en un accidente de automóvil en 1969.  El profesor Fontana se interesó por el rol que jugaron los franciscanos españoles en el establecimiento de las misiones católicas destinadas a convertir a los aborígenes locales, así como también se interesó a los españoles que huyeron la guerra civil española, instalándose  en California. El rol de Blanca, investigadora visitante, será la recuperación de la memoria de Andrés Fontana; la memoria enterrada de un hombre olvidado.

Fueron unos cuantos monjes franciscanos españoles, movidos por una fe de hierro y una ciega lealtad a su rey que empezaron la exploración y colonización de la aún entonces tierra  salvaje de California en la segunda mitad del siglo XVIII, hombres legendarios empujados por una fuerza que los llevó a perseguir sus objetivos con determinación: el resultado fue la cadena de 21 misiones que formaron el Camino Real a lo largo de toda California, levantadas en nombre de su patria y de su Dios. Su propósito era cristianizar a la población nativa y hacerles entrar en la civilización. En el sur comenzaron en 1769  con San Diego de Alcalá y acabaron en el norte con San Francisco Solano, conocida popularmente como la misión Sonoma, fundada en 1823 por el padre Altimira, joven franciscano catalán, casi recién instalado en la Alta California:  fue el final de una cadena instaurada por los franciscanos españoles en su epopeya misionera; el último exponente del mítico Camino Real, esa ruta abierta por la que transitaron los frailes a lomos de mulas y a golpe de recias sandalias de cuero. La misión Sonoma está escoltada en la fachada por una campana de hierro fundido colgada de travesaños, el símbolo que recorría California de sur a norte anunciando milla a milla que por allí se asentaron aquellos hombres austeros en un pasado no tan lejano (pg 341) . Otras misiones fueron:   San Luis Rey, San Buenaventura, La Purísima, Santa Inés, La Soledad, Dolores de San Francisco…Son historias de frailes corajudos y de soldados violentos, de indios bautizados e indios rebeldes, de reyes ambiciosos, con expediciones en tierra ignota y una vieja España ansiosa por extender ad infinítum sus confines sin prever lo efímero de sus conquistas. El precio que pagó esta población indígena fue muy alto en forma de enfermedades, sometimiento y pérdida de identidad ( pg 487).

La misión Dolores de San Francisco estaba en una situación lamentable y el padre Altimira se propuso trasladarla a Sonoma, lo que fue rechazado por sus superiores. México acababa de obtener la independencia de España y las misiones tardarían poco en ser secularizadas, aunque los frailes se negaban a reconocer ningún gobierno que no fuera el de su rey español. El gobernador de California de esa época si aceptó la propuesta de Altimira para garantizar una presencia estable en esa zona frente a la amenaza de los rusos que habían obtenido , contra trueque, una gran extensión de tierras más al norte, junto al Pacífico. Pero una vez establecida la misón Sonoma contra vientos y mareas, al padre Altamira se le sublevaron los neófitos o indios nativos, saqueando y prendiendo fuego a la misión porque aunque buen gestor y administrador, nunca logró establecer una relación afectuosa con ellos.

Así, la secularización arrancó de mala manera; hasta la Alta CAlifornia se desplazaron los nuevos representantes militares de México con la intención de reconfigurar el orden social. De la noche a la mañana empezaron los conflictos entre bandas: entre los militares y los franciscanos, entre los militares y la población local no indígena ( los californios, de origen español). Desde México habían decidido  que el sistema de las misiones era un anacronismo y ordenado una secularización inmediata con el reparto de sus tierras entre los indios hispanizados y los nuevos colonos que decidieran asentarse en ellas. Esta breve República de California terminó con la guerra entre México y los EEUU de entonces con el Tratado de Guadalupe Hidalgo que cedió todo el norte de México, incluída California a los EEUU( pg 348).

Blanca logrará ordenar estos papeles, de gran valor y logrará también ordenar su vida y quizá vislumbrar una nueva partida sentimental con un profesor norteamericano, Daniel Carter, hispanista brillante. Es un himno a las segundas oportunidades y a la esperanza de que quizás lo mejor está aún por llegar.

MISIÓN OLVIDO, TH Novela 2012,  ISBN  978-84-9998-178-9

De la jouissance en littérature de Édouard Launet

LaunetÉdouard Launet est un ancien ingénieur, il a été aussi journaliste avant de devenir reporter pour les pages culturelles de Libération. Il est l’auteur de plusieurs livres dont deux sont des recueils de chroniques scientifiques humoristiques. Il s’est vu confier la chronique « On achève bien d’imprimer » pour laquelle il est chargé, en néophyte exemplaire de la littérature et de l’édition, d’analyser le milieu littéraire par le petit bout de la lorgnette.

Voici un livre qui avait tout pour m’attirer dans ses rets: un livre sur les livres, qui permet de regarder dans les coulisses et les marges de la littérature, trouvé en flânant dans une librairie de musée et acheté de façon compulsive. La littérature telle qu’elle s’édite, s’écrit et se lit, se pense et s’analyse comme le dit si bien Patrick Kéchichian. L’incipit est très bon car Launet proclame que le sujet de l’ouvrage est la littérature, ceux qui la font et ceux qui la lisent: c’est- à- dire que l’on parlera de plaisir, de frontières, de désir, de promesses.  Sapristi ! (frottement des mains), ceci est pour moi.

C’est un ouvrage qui va nous faire sourire dès le premier paragraphe, mélange d’espièglerie et de rigueur scientifique,  drôle et intelligent. C’est un livre sur la littérature, certes, mais d’un point de vue très personnel, très « esprit Libé », très chercheur en littérature, c’est une compilation de chroniques littéraires apparues dans Libé. Certaines chroniques sont des morceaux pour professionnels, pour érudits universitaires, chroniques un peu  absconses pour qui lit par plaisir et éclectisme. C’est un livre qui parle des lecteurs sous des angles différents et aussi des mille manières de lire. Et qui évoque ce monde étriqué des prix littéraires, ce monde qui est en fait un théâtre où les gens, toujours les mêmes, paradent et se côtoient,  un monde où ces prix revêtent une importance surdimensionnée, probablement par rapport à l’argent qu’ils véhiculent.

Il en ressort moult références envers des monstres sacrés de la littérature française, tels que Victor Hugo, Proust, et autres. Victor Hugo serait devenu le prosateur français cité à tout bout de champ à l’Assemblée Nationale lorsque ces messieurs/dames veulent élever le débat, donnant à leur plat discours des airs hugoliens du plus bel effet, arrivant même à arracher des vivats à cette Assemblée qui, paraît-il, passe son temps à roupiller d’un sommeil qui n’est pas des justes car aux frais des contribuables français. Bon, arrêtons, ne nous égarons pas  et citons quelques bons passages.

Chapitre 6, Launet évoque le manque de mordant entre auteurs aujourd’hui, manque de mordant pour s’étriper entre eux, résultante du politiquement correct qui régit tout de nos jours. Il n’y a plus de Jules Renard pour traiter George Sand de « vache bretonne de la littérature », plus de Philippe Muray pour camper Philippe Sollers en « bureaucrate de la rebellitude », plus d’Angelo Rinaldi (désormais alourdi d’une épée et d’une Légion d’honneur) pour faire de Philippe Djian un « Henry Miller des salles de baby-foot ». Pour avoir de vraies bonnes disputes d’écrivains, il faudrait qu’il y ait encore de vrais écrivains, diraient les méchantes langues. Par exemple, imaginons que Christine Angot traite Michel Houellebecq de  » poisseuse otarie de la fiction postmoderne qui nous les brise menu ». On n’en déduira pas que ces deux- là éviteront de passer leurs vacances ensemble, on se demandera plutôt: « comment, de personnelle et ponctuelle qu’elle est, la dispute peut-elle devenir l’objet d’une esthétique littéraire traduite à divers degrés dans une oeuvre ou dans les valeurs partagées par un ensemble d’auteurs? » . L’expression « poisseuse otarie » semble véhiculer une critique implicite des textes, épitextes et paratextes houellebecquiens. L’adjectif poisseux introduit rarement un compliment. Quant à l’otarie, bête associée dans l’imaginaire collectif à des numéros de cirque de plus ou moins bon goût, elle ne passe pas pour l’élément le plus dégourdi du règne animal. Cependant, l’otarie est assez amusante lorsqu’elle fait flap-flap en battant des nageoires. La fin de l’interpellation (« qui nous les brise menu ») n’a probablement qu’une fonction de ponctuation, mais il faudra tout de même examiner l’ensemble des implications possibles d’une proposition subordonnée qui, prise au sens propre, obligerait à considérer le débat littéraire d’un oeil neuf et passablement écarquillé (pg 35).

Notre lecture des grandes oeuvres romanesques s’est considérablement affinée depuis l’époque de Gutenberg. Déjà nous avons relu toute la littérature à la lumière de Freud, puis de Marx, puis de Tintin et Milou. Ensuite Barthes, Derrida et le gratin des sciences humaines sont allés porter l’analyse des textes à des hauteurs considérables. Et le meilleur resterait à venir. Dans le supplément du New York Times du 6/11/2005, la planète stupéfaite découvrait l’existence d’une nouvelle grille de lecture de la fiction: le darwinisme littéraire ! C’est à la lumière de la « psychologie évolutionniste » qu’il faut relire les classiques: pourquoi passe-t-on tant de temps à lire des romans (et à en écrire) alors que, du point de vue de la perpétuation de l’espèce, il serait infiniment plus profitable de faire l’amour ou de s’occuper du jardin? Quel avantage évolutif cette propension à la consommation et à la production de fiction peut-elle bien nous procurer? Si la psychologie évolutionniste se pose ce genre de questions, c’est qu’elle estime que les processus cognitifs qui agitent notre cerveau sont, le résultat d’une lente maturation conduite par le hasard et la nécessité.  Le darwinisme littéraire s’inscrit ainsi dans le sillage suspect de la socio-biologie (pg 104).

L’Université de Gdansk a accueilli en septembre 2009, le premier colloque international de théorie littéraire jamais consacré aux… »livres que l’on n’a pas lus ». C’était avant tout un hommage au Français Pierre Bayard, auteur du fameux ouvrage Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ( Minuit 2007), dont le succès a été proportionnel au sentiment de culpabilité qu’il a suscité chez ses lecteurs et non-lecteurs ! Car entre le « lu » et le « non-lu » s’étend un territoire incertain, mal cartographié, dangereux parfois, vaste toujours, où croupit le tas de bouquins dont on a entendu parler, que l’on n’a été pas loin de lire et que pourtant personne ne nous empêchera jamais de commenter !  Deux  des grands principes bayardiens sont : UN, il est parfois souhaitable, pour parler avec justesse d’un livre, de ne pas l’avoir lu en entier, voire de ne pas l’avoir ouvert du tout. DEUX: il est tout à fait possible de tenir une conversation passionnante à propos d’un livre que l’on n’a pas lu, y compris, et peut-être surtout, avec quelqu’un qui ne l’a pas lu non plus. Meilleur exemple, l’assertion courante : « Proust, c’est quand même très emmerdant », qui appelle idéalement une réponse de type : « je dirais même que c’est ultra-chiant ». Alors peut commencer une vraie conversation autour de la Recherche du temps perdu

À propos de la non- mémoire des livres déjà lus, que l’on se rassure, car cette lecture a fait de vous une personne différente et le Dr Maryanne Wolf dit que « nous sommes la somme des livres que nous avons lus »,  que nous nous en souvenions ou pas, We are what we read ( Joseph Einstein). Et chaque livre nous recâble un peu plus les méninges , l’empreinte laissée par un livre est dépendante de l’intérêt que nous lui avons porté, ainsi que du terrain (culturel, affectif ) sur lequel cette lecture est venue s’inscrire. Certains livres laissent une empreinte si forte autour de nous , qu’en les lisant nous les reconnaissons, en quelque sorte. Ainsi en va-t-il de certains livres de Beckett, Hugo, Flaubert, Balzac, Shakespeare et autres piliers de notre culture (pg 146).

Les bons libraires ont la délicatesse de nous signaler les bons ouvrages avec un post-it comportant un court résumé sous le titre » coup de coeur du libraire ». Comme les bons libraires, Édouard Launet suggère que ces derniers devraient signaler aussi par un post-it les mauvais opus avec un avis  » coups de colère du libraire » comportant un avis du genre « c’est tellement mal écrit que je n’ai pas pu dépasser le premier chapitre » ou  » ce type-là ferait mieux d’arrêter d’écrire des romans et de se mettre au golf », ce qui autoriserait à contourner la production d’un auteur particulièrement rasoir, ou encore  » je n’avais rien lu d’aussi emmerdant depuis le catalogue 1998 de Conforama »,  ce qui serait une mise en garde non équivoque ( pg 158).

Le chapitre le plus drôle pour moi a été le dernier, où météorologie et littérature se rejoignent. Launet écrit que la Normandie est une région française connue pour la diversité de ses conditions climatiques. La pluie, en particulier, peut y montrer de multiples visages: averse, ondée, bruine, crachin, rincée, grain et même déluge, surtout en Seine-Maritime. On sait moins que les Normands ont un lexique encore plus riche pour parler de l’eau qui tombe du ciel directement sur leur crâne. Si l’un d’eux vous dit: « On s’est pris une telle vouéchie, mon gars, qu’on a failli finir en gobette », vous devez comprendre que cet homme, à la face rubiconde, fleurant le calvados et le camembert, vient d’essuyer une grosse pluie avec un fort vent, au point qu’il s’est demandé s’il n’allait pas se transformer en grenouille (mue qui est parfois un effet secondaire du calva). Notez que dans le patois normand contemporain, le mot « vouéchie » tend à être remplacé par « chiée » tout court (pg 164).

Vous trouverez à la suite un lien pour écouter, in extenso, l’émission de Marie Richieux sur France Culture (septembre 2011) où  Édouard Launet parle de son livre. Malheureusement vous devrez attendre 23 minutes (sur 59) avant d’ entendre l’auteur, et cette interview n’apporte aucun élément nouveau par rapport au livre:

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4313111

DE LA JOUISSANCE…, Éditions Philippe Rey 2011,  ISBN 978-2-84876-191-6

Una misma noche de Leopoldo Brizuela

Leopoldo Brizuela es un periodista, traductor y escritor argentino, nacido en La Plata en 1963. Con este libro ganó el Premio Alfaguara 2012.

Es un libro que conlleva una doble historia: una noche del 2010 un escritor de 50 años presencia en la misma casa de su infancia, un atraco perpetrado a sus nuevos vecinos, los Chagas, en una Argentina de la presidenta Cristina Fernández, sumida en la inseguridad. Este suceso le trae a la memoria el asalto que presenció en  1977, cuando era un niño de 12 años  en contra de  sus vecinos de entonces,  los Kuperman, para tomar como rehén a la abogada Diana Kuperman quien trabajaba para el grupo Papel Prensa, codiciado por los militares. Estamos en la Argentina de la dictadura militar que gobernó entre 1976-1983 y que dejó un reguero de desaparecidos y de atrocidades diversas. El niño de 12 años en 1977,  presenció el asalto contra sus vecinos con la ignominiosa colaboración de su padre, lo que no logra entender y comprender a pesar de los años transcurridos.

Debo confesar que este libro me aburrió prodigiosamente: una narración difícil de seguir en el tiempo aunque comprendo el afán del narrador omnisciente por « lavar los trapitos sucios » con la historia de su país.

El libro está escrito en tantos capítulos como letras tiene el alfabeto : se parte del capítulo A hasta el Z, y cada vez se cambia de época. La estructura de la novela es un continuo ir y venir de una noche a otra ( de ahí el título de la novela), intentando comprender la actuación del padre del muchacho de 12 años.  Me cuesta creer que este libro haya obtenido el Premio Alfaguara y por otro lado, no es la primera vez que este premio me decepciona.  Pienso que quizás la calidad de los premios está concatenada a la calidad del jurado.

UNA MISMA NOCHE, Alfaguara 2012,  ISBN  978-84-204-0240-6

Amsterdamnation et autres nouvelles de Tatiana de Rosnay

Excellente romancière que je suis avec délice parce que j’apprécie son style: clair et direct. Ce petit opus m’a été offert avec l’achat de deux autres livres en format poche à la FNAC ( livre que j’ai choisi, parmi bien d’autres, of course). Tatiana de Rosnay est franco-anglaise et parfaitement bilingue, c’est un atout. Son roman Le coeur d’une autre a été commenté dans ce blog en juin 2012. Je crois que je possède presque tous ses livres, à l’exception de Rose. Elle annonce une nouvelle parution pour le mois de mars 2013  avec le livre A l’encre russe qui promet d’être encore un grand succès ( elle a une aîeule russe du côté paternel, l’actrice Natalia Rachewskia, directrice du théâtre Pouchkine à Leningrad entre 1925-1949).

Dans cet opus, il y a  6 nouvelles, aux thèmes variés et différents, parues dans des journaux comme VSD, Le Figaro, Marie Claire; d’autres sont inédites, toutes excellentes avec son style  direct et efficace où chaque mot sert à dire quelque chose.

Ma préférence va à la nouvelle la plus longue, Ozalide, 28 pages, où la romancière narre jusqu’où peut aller l’admiration fanatique qu’un écrivain peut exercer sur un cerveau dérangé, puisque la protagoniste,  Ozalide, s’immisce subrepticement dans la vie privée de son auteur préféré pour lui voler le manuscrit de son dernier livre afin de le savourer toute seule et ainsi le soustraire aux autres. Cela fait froid dans le dos de savoir comment la vie privée des gens peut être espionnée et infiltrée, à des fins qui n’ont rien à voir avec la littérature.

Quant au tître, Amsterdamnation, c’est le titre de la première nouvelle, assez noire, de 14 pages et qui raconte la célébration des 50 ans de Harry à Amsterdam, en compagnie de son épouse Cynthia. Le couple d’anglais, dont le mariage suinte l’ennui et le manque d’érotisme, se promène désabusé  sous la pluie d’Amsterdam et reçoit la nouvelle terrible d’un accident survenu au ski à leur fille unique; ils se doivent de partir en urgence pour la rejoindre. A la fin de la nouvelle on peut lire...il ferme les yeux. Il sait déjà qu’il se souviendra toute sa vie de ses cinquante ans, fêtés en amoureux, sous la pluie, à Amsterdam.

AMSTERDAMNATION, Livre de Poche, ISBN  301-0-000-02669-3

Antigua vida mía de Marcela Serrano

Escritora chilena nacida en 1951, muy exitosa y cuyos libros me gustan. Sus lectoras son casi exclusivamente femeninas, como ella misma lo señala. En febrero del 2012 se comentó en este blog su último libro, Diez mujeres que es uno de los tres libros más consultados en el blog.

La obra de Serrano ahonda el mundo femenino como pocas otras escritoras lo han hecho, con dos polos principales: 1) reflexión sobre la condición femenina y la defensa de la mujer, con un retrato íntimo que nos desnuda y pone en el tapete todos nuestros temores, esperanzas, vacilaciones, desengaños y fracasos, pero también nuestros amores y nuestros éxitos; 2) la soledad, puesto que Marcela Serrano indaga en el terreno metafísico y nos muestra sus personajes femeninos como si hubiesen sido cortados por un escalpelo, para descubrir la inconmensurable soledad que suele rodear a la especie humana, independientemente de su extracción social, económica, política o religiosa, pero que se hace mucho más insoportable cuando se es mujer.

Antigua vida mía fue publicado en 1995 y es el tercer libro de Serrano. Para mi, es una relectura deseada desde que estuve en Antigua, Guatemala, en marzo del 2012,  para reencontrar  sensaciones vividas en esa ciudad mágica. Es una ciudad que marca, que  desprende un aura casi mística al estilo de Praga y Venecia.  Antigua es el santuario donde se retira Violeta, una de las dos protagonistas de la novela y es también el santuario donde está enterrada Cayetana, la madre de Violeta quien se refugió en Guatemala otrora, siguiendo a su amante guatemalteco.

Esta relectura del libro, más de 15 años después fue un placer rayano en un descubrimiento porque pocos detalles me quedaban en la memoria. Incluso tuve problemas con la filiación de los personajes, con los cuales me perdía u olvidaba el rol que jugaban. Es un  Marcela Serrano, con todos sus ingredientes: historias femeninas que se repiten y abarcan varias generaciones.

Aquí, Josefa Ferrer y Violeta Dasinski son amigas desde la infancia, son muy diferentes , pero están unidas por una historia común. El tronco de la novela es la amistad que se profesan y lo profundamente que se alientan en sus vidas de mujeres ajetreadas y estresantes. Ambas están casadas en segundas nupcias; Josefa con un exitoso abogado y Violeta con un escritor. Violeta sufre de violencia familiar y termina matando a su marido en condiciones que está encinta. Es el marido de Josefa quien la defiende y que logra sacarla de la cárcel. Violeta decide irse de Chile y se va  a Antigua en pos del olvido y de la tumba de su madre, Cayetana, quien otrora la dejó en Chile con su padre cuando siguió a su amante guatemalteco. Cayetana y su amante fallecieron en Antigua de fiebre tifoidea. Violeta recibe más tarde, en Antigua la visita de Josefa, quien sufre de insatisfacción en su matrimonio. Ambas amigas se entreayudan y vislumbran un futuro « mejor »: Violeta en Antigua con su hijo e hija de un primer matrimonio y Josefa volviendo con su marido después de vicisitudes matrimoniales pasajeras, pero muy tormentosas.

Cuando en una ocasión Violeta vuelve a Chile de Europa, antes de su exilio definitivo en Guatemala,  son tres las cosas que la impresionan negativamente en Chile: el Nescafé, la ausencia de calefacción central y el machismo, y en ese orden. Y también critica  la sociedad chilena, esa sociedad abocada a la eficiencia de producir, a la voracidad de consumir, en esta transición chilena donde la mirada se contamina de pura desazón, los noventa carecen de toda idea. Las mentes de hoy tienen miedo a disentir, la falta de irreverencia, el pragmatismo…no se dan una bonita suma. Las relaciones inocentes dejaron de existir. Hasta las amistades pasaron de estar ahí, a la mano. Nada pareciera ser gratis ahora. La imagen de las nuevas mujeres que somos nos llevará al derrame cerebral, dice Violeta. Además de llevar una casa, de parir y de criar a los hijos, de trabajar y de alimentar al espíritu, debemos ser inteligentes y sexualmente competitivas. Pero no sólo éso, también debemos darle la oportunidad a nuestra pareja de sentirse diferente del proveedor; esto es, dejarle espacio para su ser afectivo. Pavimentamos el camino para ese nuevo yo de los hombres y gastamos energías en lograr que se lo crean, cuando en nuestro fuero interno sabemos que es sobre nosotras, y solamente sobre nosotras, que recae la responsabilidad de toda la vida afectiva. El afecto, en la familia y en todos lados, sigue dependiendo ciento por ciento de nuestras recargadas espaldas.

Acerca de la añorada Antigua encontré algunos párrafos que me la recuerdan:…viniendo de ciudad de Guatemala, tanto cerro verde en el camino a Antigua empezó a apaciguarme. Ya arribando a la meseta, me llené de calma. Sorprende que a media hora de la capital se encuentre un rincón del mundo donde la historia se detuvo. Amplias casonas, calles empedradas, algunas iglesias en ruinas, otras en pie, la arquitectura del siglo dieciseis, la uniformidad de la época, la ausencia de modernidad.

...Violeta vive en la Calle de los Peregrinos, es una antigua casa colonial de muros ocres, cerrada hacia afuera, enorme y colorida hacia adentro. Al que entra lo asaltan, inesperadamente, amplios espacios, empezando por el clásico jardín: flores de todos colores, plantas exuberantes que no conocemos ni de nombre en nuestro sur lejano, pasto muy verde, y algún árbol grande en un costado. De los cuatro muros que componen este gran rectángulo, sólo uno no está construido con los corredores amplios y amoblados: el que alberga la fuente de agua. La única diferencia entre la arquitectura antigüeña y la española es que aquí las fuentes no están al centro del jardín, sino adosadas a un muro. El color del estuco es rojo, ese rojo colonial que no llega a ser terracota. El muro de la fuente es blanco, con una línea del mismo rojo atravesándola en el borde, en su mismo nacimiento.

Chichicastenango no es un lugar, es una experiencia. Cada jueves y domingo se transforma en un mercado. Pueblo-mercado, el más bonito de América; la fiesta de colores es indescriptible: simplemente los oros, sepias, tierras, verdes olivos, azules, lilas y morados, en toda su gama inundan desde los cientos de puestos de artesanía. Y al medio del mercado, la Iglesia de Santo Tomás con sus escalones de piedra pura, ese color gris de la piedra verdadera, donde las gradas de la iglesia casi no se ven por el humo del copal. Es en esta iglesia que un cura encontró a principios del siglo dieciocho el Popol Vuh porque la iglesia está en plena zona Quiché de donde son las historias del Popol Vuh.  El paisaje subyuga: enormes barrancos, verdes acantilados, bosques orgullosos. El nombre de este pueblo viene de tenango o el lugar. Las chichicas son las plantas que crecen en el camino, las ortigas. El lugar de las ortigas.

También visioné la película que hizo el argentino Héctor Olivera en el 2001: es una película espléndida, pero es una adaptación totalmente libre, del libro donde Olivera se permitió muchas libertades con el libreto. Yo no se cómo habrá reaccionado Marcela Serrano con ésto , pero no se ha sabido que ella haya manifestado descontento. Pienso que Olivera trató de hacer una película que rebalsara del ámbito tan confinado de Chile y de hecho, la filmó en Buenos Aires, con actores argentinos y españoles. Lo único que Olivera guardó, es la amistad indestructible entre las dos mujeres: Violeta y Josefa. Cambió las razones por las cuales Violeta mata a su marido, que son más escabrosas en el libro, quizás quiso darle a la película menos morbo.

ANTIGUA VIDA MIA, Alfaguara 1995,  ISBN 956-15-0325-5

Cinquante nuances de Grey de E.L. James

Erika Leonard née Erika Mitchell, plus connue comme E.L. James (à ne pas confondre avec P.D. James) est britannique,  née  à Londres en 1963 de mère chilienne et de père écossais; elle travaille pour une chaîne de télévision. C’est l’ auteur de la  sulfureuse et séminale ( dixit Bernard Pivot) trilogie érotique (?) Fifty Shades, vendue à ce qu’il paraît, à plus de 60 millions d’exemplaires dans le monde entier ! Un succès planétaire au même titre que Stieg Larsson et les aventures de Lisbeth Salander  et J.K. Rowling avec Harry Potter, pour ne citer que des auteurs ayant écrit des aventures en plusieurs tomes .

Le premier tome porte le titre en français de Cinquante nuances de Grey (Fifty shades of Grey), le second, le titre de Cinquante nuances plus sombres (Fifty shades darker) et le dernier, Cinquante nuances plus claires (Fifty shades freed). Le livre est à l’origine de polémiques et aurait lancé la mode du mummy porn ou la pornographie pour ménagères ( on parlerait déjà d’un Fifty Shades baby boom !). Les droits ont été achetés  par Universal Pictures et le script pourrait revenir à l’écrivaine  Kelly Marcel. Dans le rôle d’Anastasia Steele , les producteurs verraient bien, parmi d’ autres, la jeune Emma Watson, (tiens !,  heroïne dans les films de Harry Potter, tout se recoupe). L’Université de Lancashire aurait crée une image de synthèse de Christian Grey, le protagoniste mâle, grâce aux nouvelles technologies de génération d’images ( j’ai vu l’image, je trouve qu’il ressemble au  Ken de Barbie).

La critique la plus drôle et la plus originale  revient à notre cher Bernard Pivot , lue dans Le journal du Dimanche du 11 novembre 2012 où il s’exprimait sur « le roman sado-maso de la popote anglaise »(sic) avec  « cette cuisine à l’aïe » (idem) en disant que c’était cucul la badine:  Anastasia Steele c’est Mselle Le Trouadhoc saisie par la débauche. Christian Grey, c’est le marquis de Sade réincarné en Mister Bricolage. Cinquante nuances de Grey est à l’Histoire d’O ce que la collection Harlequin est au théâtre de Shakespeare. E.L. James est à Pauline Réage, ce que l’eau de rose est à l’eau-de-vie et la mère Fouettard à la comtesse Elisabeth Bathory. Bernard Pivot a failli mourir à la lecture de ce super bébête-seller, mais d’ennui. Il m’a fait rire aussi quand il se disait offusqué par le fait que les attachées de presse de JC Lattès, l’aient oublié et elles aient omis de lui envoyer un exemplaire de Cinquante nuances de Grey, qu’il a du acheter avec ses propres deniers et sans s’en cacher à la caisse, comme il a vu le  faire certains acheteurs qui cachaient le livre de Mme James sous un autre livre, un Michel Houellebecq, par exemple…

Le style de ce copieux premier tome ( 500 pages) dépasse de loin le désastre auquel on pouvait s’attendre, d’aucuns le qualifient de comédie, mais de mauvaise comédie alors; l’héroïne est une vraie cruche qui débute son éducation sexuelle avec un pervers de 27 ans qui veut tout contrôler et qui la fait signer un contrat de confidentialité et d’exclusivité ! La jeune femme, âgée de 21 ans ( détail important afin de ne pas se faire accuser d’abus envers mineure dans les prudes pays anglo-saxons !), ne peut pas s’exprimer sans jurer: pas une seule phrase qui ne soit  ponctuée d’un juron, avec nette préférence pour le mot de Cambronne. C’est terriblement primaire, sans surprises ni envolées. Un mot sur le tître: cinquante nuances de Grey: Grey est le nom de famille du protagoniste masculin, Christian Grey, avec un jeu de mots en anglais puisque grey veut dire gris et les cinquante nuances font état du changement constant de sa personnalité, visiblement malade.

Maintenant, puisqu’il s’agit du livre le plus vendu dans le monde aujourd’hui , une analyse du phénomène sociologique serait intéressante. Quelles frustrations, quels fantasmes inassouvis, quelles insatisfactions à combler, les gens ont trouvé à la lecture de cette saga  porno ?

Le Docteur G. Leleu, sexologue, déclare que le livre n’apporte pas d’érotisme mais de la pornographie, car il n’y a aucun sens, ni spiritualité. La France est plus libre dans ses mœurs que d’autres pays qui ont inventé le puritanisme et qui sont très réactionnaires en matière de sexualité. Nous serions plus latins, plus ouverts et entretenons une tradition qui s’apparente à une forme de grivoiserie. Il faut rappeler que l’érotisme est une relation, un échange entre un homme et une femme, avec non seulement du désir, mais aussi une relation affective qui a un sens.

Fifty Shades n’aurait pas du fonctionner en France, selon le New York Times, or c’est un carton avec 450.000 exemplaires vendus pour le moment. Car, écrit le N.Y. Times, »les français croient être les premiers, les meilleurs, les maîtres absolus en matière de sexe« . Si cela marche, selon Isabelle Laffont de JC Lattès, c’est parce que Fifty Shades n’a rien à voir avec la littérature érotique ,( de Sade à Anaïs Nin en passsant par Millet et Bataille) et que le livre fonctionne parce qu’il s’agit d’amour , de sexe et d’une héroïne moderne. Le succès du roman en France est révélateur d’une évolution de la sexualité féminine, plus décomplexée, assumée, voire revendiquée selon un sondage Ifop( sur les fantasmes des françaises). Ou alors, le succès de Fifty Shades ne dit rien de nos fantasmes, rien du refoulé de la société française, assommée de littérature censément intellectualo-chiante, mais dit tout de notre sensibilité à la mauvaise littérature…

Pour parler  concrètement du livre que j’ai  bien et bel acheté, mue par la curiosité,  Christian Grey, 27 ans, richissime, se fait interviewer par Anastasia Steele, 21 ans, étudiante en littérature en fin de cycle. Il en tombe éperdument amoureux du premier abord et n’a de cesse que de l’ asservir sexuellement pour des pratiques sado-masochistes consentantes. Il veut la contrôler aussi  et lui prépare un contrat d’exclusivité avec clause de confidentialité. Le stupre commence avec la défloration de cette cruche qui va gravir plus que rapidement tous les échelons de la pratique sexuelle et devenir assez rapidement accro à la chose. Ceci est prétexte pour nous détailler par le menu, les rencontres sexuelles des deux jeunes gens, la panoplie nécessaire à la pratique de leur art et j’en passe. La cruche a l’espoir de rédemption par l’amour de ce pauvre gars qui visiblement traîne des traumatismes depuis sa prime enfance. C’est très, très primaire et dénué de tout intérêt, car cela manque de beauté, d’esthétique, d’adoration de la femme, de spiritualité.

Je rejoins Bernard Pivot et avoue m’être ennuyée à la lecture de cet opus. Il se lit très rapidement car il comporte beaucoup de courriers électroniques, ce qui prend pas mal de place dans la prose. Je n’achèterai pas les tomes 2 et 3, ma curiosité a été assouvie, j’arrête les frais et tant pis pour l’engouement planétaire…

ADDENDUM: Rosella Calabrò, italienne native de Milan, vient de sortir une parodie de ce livre sous le titre Quarante-neuf nuances de Loulou (Albin Michel) qui fait un pastiche drôle de Grey en nous présentant son alter ego italien, homme banal, un peu négligé, qui ronfle la nuit, qui se fout pas mal des aspirations de sa nana, bourré de défauts, mais tellement drôle et qui nous fait rire !!!  La boucle est bouclée puisqu’il parait que Cinquante nuances de Grey est une parodie, une fan-fiction pour être précise, de Twilight, le livre qui connut grand succès auprès des jeunes.

Et finissons en beauté pour relever cette bassesse avec quelques mots d’ Emmanuelle Arsan, l’auteur du roman érotique et autobiographique Emmanuelle : l’érotisme, ce triomphe du rêve sur la nature, est le haut refuge de l’esprit de poésie, parce qu’il nie l’impossible.

CINQUANTE NUANCES DE GREY, JC Lattès 2012,  ISBN  978-2-7096-4252-1