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Je ne suis pas jolie, je suis pire par la Princesse de Metternich (Souvenirs 1859-1871)

Pauline comtesse Sándor von Szlavnicza devenue princesse de Metternich-Winneburg zu Beilstein (Vienne 1836-1921) était une célèbre aristocrate autrichienne qui tint un brillant salon dans le Paris du Second Empire.

Elle était la petite fille, du côté maternel, du chancelier d’État autrichien; elle épousa en 1856 son oncle, le prince Richard Klemens de Metternich .

A partir de 1859 elle s’installe à Paris avec son mari, ambassadeur d’Autriche auprès de Napoleon III où elle tiendra un brillant salon pendant dix années où elle régnera en vedette et animatrice absolue; son style sera copié par toute l’aristocratie européenne.

Elle parlait le français comme sa langue maternelle et était une femme vive et spirituelle avec une silhouette remarquable par sa finesse. Ce n’était pas une jolie femme dans le sens classique, mais c’était une femme remarquable: un nez en trompette, la bouche beaucoup trop fendue, des lèvres charnues en rebord de pot de chambre (sic), très pâle, un ovale du visage beaucoup trop irrégulier mais elle était la première à se moquer de son physique;  à côté de cela, quelle grâce, quelle personnalité, quel tact, quelle culture, quelle physionomie mobile et spirituelle éclairée par deux beaux yeux bruns souriants…  Son sens inné des rapports humains elle le mit au service de l’empereur car tout en organisant des bals et réceptions, elle observait et jugeait ses contemporains en femme de tête.

Elle était très intime avec le couple impérial et il était de vox populi que Napoleon III était séduit par les dons divers de la princesse. C’était une personne à la langue bien pendue et acérée; elle avait un penchant très fort pour les commérages, raison pour laquelle on la surnommait « Mauline Petternich » faisant allusion au mot allemand « maul » pour « gueule ».

Le prologue de cette édition de poche par Georges Poisson est très intéressant car il nous brosse avec précision le contexte socio-politique du moment.

Les mémoires de la princesse de Metternich comprennent deux volumes: le premier, écrit en allemand, raconte son enfance et son mariage (Ce qui m’est arrivé, ce que j’ai vu, ce que j’ai vécu); le deuxième tome, écrit en français, est celui-ci et il couvre la période 1859-1871, période qui correspond à son séjour à la cour impériale française. C’est la cour d’un Empire libéral qui se termine par la fugue de l’impératrice Eugènie en Angleterre après la défaite de Sedan. Le style de la princesse est d’une grande fraîcheur, avec des moments d’une drôlerie désopilante, avec toujours en sous entendu une malice qui tue. De ces dix années elle ne voulut retenir que le climat de fête, que l’apparat entourant sa vie d’ambassadrice.

Elle a été très proche du couple impérial, raison pour laquelle sa description physique du couple garde toute sa valeur.  Sur l’impératrice Eugènie elle dit : « j’étais subjuguée tant par sa grâce, sa bonté, que par sa ravissante beauté. Les traits étaient d’une finesse extrême, l’expression des yeux douce et intelligente, le nez, la bouche, l’ovale de la figure, la forme de la tête, le cou, les épaules d’une rare perfection, les dents belles et bien rangées, le sourire délicieux. La main de Sa Majesté était petite, jolie et élégante, quant à ses pieds, ils étaient ceux d’une Andalouse de pur sang. Mais ce qui surpassait encore sa réelle beauté, c’était sa grâce incomparable, car chacun de ses mouvements était si gracieux, qu’on aurait pu la peindre dans chacune de ses poses. Les cheveux de l’impératrice avaient une teinte roussâtre. Quant à l’empereur, elle le décrit ainsi : il était franchement laid de figure, et sa tournure laissait beaucoup à désirer ! Le haut du corps semblait trop lourd pour les jambes, et il marchait mal; cependant, malgré tout, il plaisait et, mieux que cela, il charmait. Ses yeux me plurent infiniment par leur douceur extrême et par la bonté qu’ils reflétaient. Les manières de l’empereur étaient exquises, et il avait une grande simplicité, ce manque absolu de toute pose qui distingue en première ligne le grand seigneur du commun des mortels. Il était lui-même sans arrière-pensées, et je suis convaincue que jamais il n’a eu la moindre préoccupation quant à l’effet qu’il produisait. Son organe était sonore quoique un peu nasillard. 

Elle évoque la soirée à Fontainebleau où Prosper Mérimée voulut faire à la cour la « fameuse dictée de l’Académie ». La plupart de personnes présentes ne voulut pas faire cette dictée sous peine de se trouver la risée de tous. Quand la dictée fut finie et corrigée, Mérimée se leva et déclara à haute voix le nom du lauréat, lequel, à la stupéfaction générale, était celui du prince de Metternich avec 3 fautes ! L’empereur en fit 45, l’impératrice 62, la princesse de Metternich 42, Alexandre Dumas fils 24, un académicien 19…

Ce fut la princesse de Metternich qui lança à Paris le couturier anglais Worth qui fit très rapidement fortune. Selon la princesse de Metternich il avait un goût exquis pour habiller les femmes, mais il en manquait pour le reste. Ainsi sa maison de Suresnes était un summum de mauvais goût avec des salons ruisselants de dorures, de satins, de peluches, de broderies, de meubles dorés sur toutes les tranches et de bibelots. C’est dans une robe de Worth que la princesse de Metternich se fit portraiturer par Winterhalter (ci-dessous)…

Pour se faire une idée de la langue bien pendue de Pauline de Metternich, elle raconte que lors de l’organisation d’un de nombreux bals, Madame de Persigny, qui était toquée et insupportable, lui fit une scène épouvantable parce qu’elle était placée dans ce qu’elle appelait aimablement le « tableau des laides ». Et comme la princesse en était elle même, elle lui dit « Vous n’êtes pas gentille, vous êtes dans le même tableau que moi et bien d’autres ». Madame de Persigny exaspérée répondit: »C’est bien ce que je dis, je ne veux pas être du tableau des laides ! ». Alors la princesse lui dit qu’elle préférait avec les autres, ne pas être du tableau des toquées, que Madame de Persigny pouvait arranger comme elle l’entendait.

C’est un petit livre très piquant, plein d’esprit acéré et qui renseigne de toute première main sur les moeurs à la cour au temps du Second Empire.

JE NE SUIS PAS JOLIE, Livre de Poche 31927 (Plon 1922), ISBN 978-2-253-08885-1

Ce que j’ai voulu taire de Sándor Márai

Sándor Márai (1900-1989) était hongrois, né en Slovaquie en 1900, écrivain et journaliste, fils d’une famille aisée, marié à Ilona  (Lola ) Matzner qu’il rencontra à Berlin en 1923 au cours de ses études de Philosophie. Il va fuir son pays car il est antifasciste dans un pays qui est allié avec l’ Allemagne nazie (sa femme avait des origines juives). Ensuite il sera condamné par les communistes comme un auteur bourgeois et ses livres seront pilonnés en place publique en 1948 ; par la suite il sera ignoré par les instances littéraires pendant toute la durée du communisme. Il s’est exilé aux États Unis où il avait pris la nationalité américaine . Il s’est donné la mort à San Diego, Californie, après le décès de sa femme.

Pendant son exil et à partir de 1948, l’écrivain avait été oublié en Europe où il ne sera redécouvert qu’après sa mort, vers 1990, grâce aux Éditions Albin Michel.

Aujourd’hui l’œuvre de Márai est considérée comme faisant partie du patrimoine européen avec une réputation à l’égal de Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Musil, Rilke, Kafka, Kundera, etc. Ce sont des écrivains consacrés de la mittel-Europa. Márai est considéré comme un maitre du roman psychologique et il est inégalé dans les confrontations entre deux personnages. Depuis que je l’ai découvert avec Les braises , il fait partie de mes écrivains préférés. Et c’est le troisième billet sur un livre de Márai dans ce blog: j’ai publié La soeur en mai 2012 et Les étrangers en mars 2013.

Ce que j’ai voulu taire  a été publié par Albin Michel en 2014 et traduit par Catherine Fay, traductrice attitrée depuis quelques tomes. Ce livre fait partie du troisième volet de Confessions d’un bourgeois dont les deux premières parties furent publiées en Hongrie en 1934 . Sándor Márai mentionne plusieurs fois ce livre dans son journal de 1949 car ce livre, cette troisième partie de ses confessions, fut écrite entre 1949 et 1950; ce texte était considéré comme perdu jusqu’aux années 2000 où le manuscrit a été retrouvé, bien qu’incomplet,  dans les archives entreposées dans le musée de Littérature Petõfi de Budapest. Le livre narre les dix années entre l’Anschluss de mars 1938 et l’année de l’exil définitif de Márai en 1948. Le lecteur ayant lu Mémoires de Hongrie de Márai, pourra reconnaitre quelques pages tirées de ce livre et retravaillées.

Je dois dire que ce livre m’a beaucoup intéressée  mais mon manque de culture sur l’histoire de la Hongrie et sur les personnages cités dans le livre, m’a quelque peu rendu la lecture stérile. En revanche, j’ai bien saisi la façon dont cet écrivain très connu à l’époque, gagnait sa vie et travaillait. Il menait la vie aisée d’un intellectuel reconnu, il était invité dans les meilleurs cercles et salons, il côtoyait le meilleur monde, il avait des habitudes et manies de travail bien ancrées comme ses longues promenades avec son chien. A cette époque, il préparait son livre La conversation de Bolzano, livre inspiré d’un épisode de la vie de Casanova, tout juste échappé des Plombs de Venise.

L’entrée de Hitler dans Vienne revient comme un leitmotiv dans le livre, et je mesure ainsi l’état de stupeur dans lequel est resté Márai, lui qui avait compris qu’une page était tournée définitivement dans l’Histoire de l’Europe. Nous lisons page 72…Quand Hitler entra dans Vienne, les couches bourgeoises et petites-bourgeoises de la réaction hongroise, en accord parfait avec la caste des officiers et des fonctionnaires d’après-guerre, ont flairé et senti dans tous les nerfs de leur corps que le temps des grandes rapines et des grandes redistributions était arrivé. Leurs espoirs ne furent pas déçus. Même si ce fut pour une courte durée, des possibilités de pillage et de trafics que l’on n’avait pas connues depuis les invasions tatares et turques s’ouvrirent à ces gens-là. Et quelque chose d’autre est né : le temps du ressentiment contre la qualité et le temps de la vengeance pour l’homme moyen intellectuellement défaillant; ce ressentiment et cette soif de vengeance ont traversé le jeu tragique et absurde de la guerre, du siège, de la défaite et de la prétendue « libération » et ils perdurent aujourd’hui, à l’ombre du drapeau rouge, avec des singulières transpositions. 

Le communisme lui faisait autant horreur que la doctrine nazie. Il abhorrait la position dogmatique et dictatoriale du communisme. Page 168 il s’explique…L’expérience socialiste anglaise et scandinave est-elle suffisamment convaincante pour que nous puissions nourrir l’espoir de voir ce rôle assuré par le bourgeois humaniste ?…N’est-ce pas vain et ridicule d’émettre l’hypothèse que ce bourgeois, qui a conduit le monde du féodalisme au parlementarisme constitutionnel, au libéralisme et au système de production capitaliste, soit prêt, à travers ses descendants et grâce à l’influence des intellectuels humanistes bourgeois du passé, à sortir les masses actuelles de leurs formes de vie capitalistes pour les amener à un socialisme occidental à taille humaine et bâti sur les principes véritables du christianisme?…Je suis arrivé à la conclusion que le système de production capitaliste ne pourra assumer un mode de vie individuel et collectif satisfaisant dans ce monde surpeuplé que s’il noue une alliance humaine avec le socialisme. Le système  de production capitaliste, en remplaçant le système féodal, fut une grande entreprise humaine. Au début il fut imparfait, mais ensuite le nouveau système de production a entrainé une immense vague de développement social , intellectuel et économique, et ce flot productif a contribué à créer les conditions d’une grande poussée démographique au même titre que la prophylaxie, les canalisations ou les conquêtes de l’assurance santé et vieillesse...J’ai appris au cours de dix dernières années que, dans ce monde, le seul chemin héroïque est toujours celui honni par les fanatiques des dictatures : la Troisième Voie.

A propos de littérature, il narre page 174 sa rencontre à Londres avec le diplomate hongrois László Bárdossy, un grand homme d’État très cultivé et grand lecteur :…Nous parlions littérature et je fus surpris de voir à quel point cet homme savait précisément de quoi il parlait. Il savait que Somerset Maugham était « presque » un bon écrivain mais qu’en fin de compte il affûtait  ses histoires à l’excès et qu’il calculait  ses effets, donc il n’était pas vraiment bon, alors que Virginia Woolf, qui n’était pas facile à lire, était vraiment un bon écrivain parce que le lecteur trouvait dans ses écrits cette totalité qu’est la littérature.

Ce livre me rappelle singulièrement Le monde d’hier (Souvenirs d’un Européen) de Stefan Zweig, publié en 1944, mais écrit en  1934, considéré comme le « testament littéraire » de Zweig (et écrit presque en même temps que le livre de Márai), posté à l’éditeur la veille de son suicide. Voici deux écrivains de la mittel-Europa qui n’ont pas pu survivre à la fin d’un monde dans lequel ils avaient mis tous leurs espoirs humanistes. Tous les deux ont eu le courage de se suicider pour leurs idées, c’est à dire d’aller jusqu’au bout de leurs actes et pensées.

CE QUE J’AI VOULU TAIRE, Albin Michel 2014,  ISBN 978-2-226-31238-9

Los círculos morados de Jorge Edwards

Don Jorge Edwards Valdés cumple aún la función de Embajador de Chile en Paris, pero ya circulan los rumores de una próxima partida lo que es altamente entendible: cambio de gobierno en Chile en noviembre 2013 y la edad de Su Excelencia: más de 80 años y aún mucho por escribir; para nuestro solaz, él ha expresado la idea de desear vivir aún centenares de años pactando con el diablo si necesario, como otro Fausto , lo que da una idea de su arraigo a la vida.

Este primer tomo ( sobre tres) de sus Memorias me ha encantado, sumiéndome en una especie de felicidad anímica muy especial, hecha de recuerdos personales y de confrontaciones con conocimientos variopintos.  Alabo el coraje del Señor Edwards para afrontar sus recuerdos, sus vivencias y poner todo ésto en orden. Me parece que leí en el libro que trabajó esencialmente con su memoria, que tiene que ser prodigiosa . Encuentro que ha logrado darle al  libro el tono exacto, perfecto, adecuado de distancia y de auto censura sin caer jamás en el morbo o la complacencia.

El título viene de las marcas que dejaban los malos vinos (« vinos de lija ») en sus labios sedientos de joven bohemio en los mejores años  de su juventud, los años 50, años de trasnochadas y de tertulias en los medios intelectuales-literarios de la época. Los años des « vaches maigres » y de dudas, pero los años de formación. No le resultó fácil al joven Edwards seguir su vocación, el ya conocido Pablo Neruda le habría dicho que ser escritor en Chile y llamarse Edwards era una cosa muy difícil ( Edwards era admirador fanático del Neruda lírico). Y sobre la vida literaria en el Santiago de aquel tiempo, la cosa era peliaguda, página 58 escribe:...ahora me doy cuenta de que la vida literaria, con sus honores y envidias, sus golpes bajos, sus patadas en las canillas por debajo de la mesa, eran posibles.

Este tomo abarca su juventud hasta los años 52-53 cuando estudiaba Derecho en Santiago. Es muy grato leer su historia familiar y personal en un Santiago de la época, muy provinciano y cortado del mundo. Hay descripciones acertadas de gente célebre, especialmente de los ámbitos literarios y políticos. Hay descripciones interesantes de reuniones familiares. Pero lo más interesante, a mi parecer, es la explicación de la génesis de algunos de sus libros y las filiaciones de algunos personajes de sus novelas. Así por ejemplo,  Jorge Edwards escribe que el único texto que le gustaría reescribir y desarrollar, sería La mujer imaginaria( leído hace poco, fantástica novela intimista) donde el modelo de la señora Cristina era su madre. Y como la lámpara de bronce sujeta con cadenas de una viga de su casona familiar en la Avenida Alameda,  es la misma lámpara babilónica ( ¿qué quiere decir con éso de babilónica?) de las primeras escenas de una de sus últimas novelas, La casa de Dostoievsky(aún no leída, pero que espera lectura sobre los cargados anaqueles).

En cuanto a su vocación de escritor, está claro que no fue fácil, página 182 se lee:...se podría sostener que la soledad fue esencial, desde el primer día, desde el propósito mismo, en mis intentos de escribir. Y hasta hoy, si alguien lee algo todavía inédito, recién salido de mi escritorio, escrito por mí, sufro una molestia insuperable, un rubor que me domina y hasta un temblor, una pérdida de control. Mi paso a la condición de escritor público no fue fácil, no estuvo exento de endiabladas complejidades, de transformaciones bruscas, de desgarraduras. Me costó asimilar ese paso, y no sé si hoy día, sesenta y tantos años más tarde, me sigue costando. Por otra parte,  no creía en la escritura secreta, no destinada, en último término, a la lectura de los otros. Supongo que no resolví estos dilemas nunca, que no conseguí abordarlos con una respiración, con un pulso, normales, y que mi destino literario, si es que se puede hablar así, estuvo determinado, lastrado por esta actitud. tengo la impresión hasta ahora mismo de que mis páginas autobiográficas tienen un lado, en el fondo, humillante, hiriente, aparte de que pueden molestar a otras personas, a familias, a tribus enteras.

Libro que se lee demasiado rápido, que se quisiera hacer durar para hacer durar el placer sibarita que se siente al leerlo y que una se imagina que podría también escucharlo durante horas porque el hombre es ameno y preciso en sus evocaciones, rico en anécdotas variopintas que denotan una memoria prodigiosa. Señor Edwards se espera con ansias lecturiles su próxima entrega.

LOS CÍRCULOS MORADOS, Lumen 2012,  ISBN 978-84-264-2147-0