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Frantumaglia d’Elena Ferrante

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Elena Ferrante est le pseudonyme d’un écrivain italien qui cultive l’énigme depuis 25 ans . On pense qu’Elena Ferrante est originaire de Naples et qu’elle  serait née vers 1940. Le journaliste italien Claudio Gatti a soulevé l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de la traductrice romaine Anita Raja de 64 ans aujourd’hui, hypothèse basée sur l’explosion des revenus de Mme Raja ainsi que ceux de la maison d’édition E/O qui publie Mme Ferrante. Il faut dire que depuis 20 ans cet écrivain se cache et qu’elle avait prévenu son éditeur avec ces mots… »de tous vos écrivains, je serai celle qui vous importunera le moins. Je vous épargnerai jusqu’à ma présence ».

Le nom d’Elena Ferrante serait inspiré d’Elsa Morante, l’un des écrivains préférés d’Elena Ferrante (le jeu des boîtes chinoises en plus…). Cet auteur mystérieux est plébiscité dans le monde entier avec 10 millions (2 millions en France pour les 3 premiers volumes) d’exemplaires vendus et des traductions dans 42 pays… L’auteur reconnaît dans des entrevues données par écrit la part importante de l’autobiographie dans son oeuvre. Derrière ses livres on sent une grande sincérité, un ton viscéral, un regard sur la condition des femmes et une approche très psychologique des personnages et des situations.

Frantumaglia (2019) est une compilation d’entrevues et de courriers épistolaires choisis ou de mails, échangés entre Madame Ferrante et divers journalistes du monde entier ainsi que avec ses amis éditeurs  « E/O », gardiens de son anonymat, les époux Sandra Ozzola et Sandro Ferri.

Frantumaglia est une locution dialectale napolitaine trouvée par la mère de Ferrante pour décrire un état d’esprit lorsqu’on éprouve des impressions contradictoires qui tiraillent et déchirent, c’est à dire, un mal être inqualifiable autrement.

C’est probablement le sentiment ressenti par cette écrivaine littéralement harcelée sans relâche par les medias afin d’obtenir son vrai visage et son vrai nom, alors qu’elle proclame depuis des années son désir absolu d’anonymat pour que l’on puisse détacher son oeuvre de son image personnelle. Sa lutte fût longue et vaine puisque son identité a été dévoilée en 2016 par un journaliste italien de la façon la plus vile et indiscrète imaginable, tellement vile que je ne vais pas la raconter ici car cela m’écoeure. Que recherchaient ces journalistes après tout ? Le scoop médiatique coûte que coûte, l’appât du gain, le panem et circenses de la Roma antique?

Ce livre est donc assez répétitif, et Madame Ferrante répète sans cesse les mêmes choses afin de justifier son silence médiatique. Nous apprenons au passage quelques renseignements très intéressants sur son inspiration, son travail d’écriture, ses doutes, son vécu. J’ai été séduite par sa soif de lecture (vaste et éclectique) et sa connaissance en matière littéraire; c’est une vraie amoureuse de la littérature qui sait citer, par exemple quand elle cite Freud dans Totem et Tabou (1912-13) pour souligner le cas d’une patiente qui refusait de se servir de son nom, redoutant qu’on s’en empare pour lui dérober sa personnalité. Quelques interviews sont plus percutantes que d’autres, plus intelligentes; quelques unes frôlent l’insolence et d’autres la malveillance pure et dure.

Elena Ferrante a connu un grand succès avec sa tétralogie sur Naples et les trois ouvrages qui ont précédé la publication de cette tétralogie, bien qu’ayant connu un moindre succès, sont largement cités et expliqués dans ce livre. Des trois ouvrages j’ai seulement lu Les jours de mon abandon qui m’a semblé remarquable et que j’ai commenté en août 2016. Les autres ouvrages sont L’amour harcelant (1992)et Poupée volée (2006).

Quelques citations :

Et puis les véritables livres ne sont écrits que pour être lus. En revanche, l’activisme promotionnel des auteurs tend à effacer de plus en plus les ouvrages et la nécessité de les lire. Dans de nombreux cas, le nom de l’auteur, son image et ses opinions nous sont bien plus connus que ses textes, et cela vaut non seulement pour les contemporains, mais désormais aussi, hélas, pour les classiques….Je désire que mon espace d’écriture reste un lieu caché, sans surveillance ou urgence d’aucune sorte(page100).

Sur l’attachement atavique de Ferrante avec Naples l’ensorcelante : …avec Naples, de toute façon, les comptes ne sont jamais réglés, pas même si l’on s’en éloigne. J’ai séjourné pendant des périodes assez longues dans d’autres endroits, mais cette ville n’est pas un endroit quelconque, c’est un prolongement du corps, c’est une matrice de la perception, c’est le terme de comparaison de toute expérience. Tout ce qui a revêtu pour moi un sens durable s’est déroulé à Naples et s’exprime dans son dialecte. La ville où j’ai grandi m’est longtemps apparue comme le lieu de tous les dangers. C’était une ville de querelles subites, de coups, de larmes faciles, de petits conflits qui s’achevaient en insultes, en obscénités indicibles et en fractures inguérissables, de sentiments exhibés au point de devenir insupportablement faux. Ma Naples est la Naples « vulgaire » de gens toujours habités par la crainte de devoir toujours recommencer à vivre au jour le jour, pompeusement honnêtes, mais prêts en réalité à se livrer à de petites infamies pour éviter de faire mauvaise figure, tapageurs, bruyants, fanfarons, glorieux, mais aussi, sous certains aspects, stalinistes, noyés dans le dialecte le plus anguleux, criards et sensuels, encore privés de la dignité bourgeoise, mais désireux de se doter au moins de ses signe superficiels, convenables et potentiellement criminels, prêts à se sacrifier à l’occasion, ou à la nécessité de ne pas avoir l’air plus bêtes que les autres (page 76).

Un livre adressé à ceux qui s’intéressent de très près au travail littéraire de Madame Ferrante.

FRANTUMAGLIA, Gallimard 2019 (EF 2016),  ISBN 978-2-07-273467-0