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Nos voisins du dessous de Bill Bryson

Afficher l'image d'origine William (Bill) MacGuire Bryson est né en 1951 dans l’Iowa, États-Unis;  c’est un auteur  de récits de voyages humoristiques, mais aussi de livres traitant de la langue anglaise et de sujets scientifiques. Il a vécu presque toute sa vie d’adulte dans le Royaume-Uni, travaillant dans le journalisme entre 1977 et 1987 ,  puis retournant aux États- Unis pour terminer son diplôme. Il s’est installé définitivement dans le Norfolk (UK ) avec son épouse anglaise Cynthia et ses enfants. Vous verrez toujours Bill Bryson souriant sur les photos, je pense qu’il doit son caractère joyeux à son ascendance nord-américaine : l’optimisme avant tout.

J’ai écrit un billet en octobre 2012 sur son livre très drôle « Ma fabuleuse enfance dans l’Amérique des Années 50« , un recueil désopilant d’anecdotes de ce qui a du être son enfance dans l’Amérique profonde et riche des années 50.

Nos voisins du dessous- chroniques australiennes date de 2000 (Down Under); c’est encore un livre très drôle surtout dans l’auto-dérision mais aussi terriblement intéressant sur ce continent si mal connu et ce pays si récent qui est l’Australie. Ce livre m’a rappelé le très drôle La vengeance du Wombat de Kenneth Cook (billet en février 2016), mais le livre de Cook est un recueil d’anecdotes désopilantes alors que le livre de Bryson est fortement charpenté avec un itinéraire infernal qui traverse tout le continent et donne des tonnes d’informations.

Le pays est si vaste que le désert de Simpson est grand comme neuf fois la Belgique, c’est le outback australien : c’est si grand que cette terre farouche est encore inconnue. Le fabuleux site d’Ayers Rock aujourd’hui rendu aux aborigènes a été rebaptisé Uluru; il y a un siècle, il n’était connu que de ses gardiens aborigènes. Il correspond à une formation géologique appelée inselberg : un gros morceau de roche, plus résistant que les autres, épargné par l’érosion, d’une taille et d’une symétrie parfaites. Pour les australiens tout ce qui est rural est classé comme bush et au-delà d’un seuil indéterminé, le bush devient l’outback; parcourez encore 3 000 Km et le outback redevient bush, puis vous tombez sur une ville, et puis c’est l’océan. Et voilà, on a traversé l’Australie.

Bill Bryson adore l’Australie parce que les gens sont incroyablement sympathiques, ils sont joyeux, extravertis, vifs et serviables au possible; les villes sont propres et presque toujours bâties au bord de l’eau; la société y est prospère, bien ordonnée et d’inspiration égalitaire; on y mange bien; on vous sert la bière glacée; le soleil brille presque en permanence; on trouve du café à tous les coins de rue. C’est sans doute le vide impressionnant de leur patrie qui rend les Australiens aussi sociables.

L’Australie est un pays de clubs – clubs de sport, club d’associations ouvrières, clubs d’anciens militaires, clubs affiliés à différents partis politiques – tous voués très activement au bien-être d’une couche particulière de la société. Leur véritable mission, cependant, est de dégager de gros bénéfices à partir de deux ressources principales : la boisson et les jeux de hasard. Les Australiens seraient les plus gros joueurs de la planète. Mais il n’en a pas été toujours ainsi : au début l’Australie était un bagne et les premiers habitants sont arrivés couverts de chaînes mais ce passé de colonie pénitentiaire n’aime pas être évoqué par les australiens.

La ruée vers l’or vers 1846 allait transformer complètement l’Australie. Il y avait de l’or partout. En moins de 10 ans le pays s’enrichit de 600 000 têtes, ce qui fit doubler sa population avec la croissance la plus forte dans l’État de Victoria qui recelait les gisements les plus riches. La principale conséquence de cette ruée fut qu’on mis fin à la déportation des forçats. Lorsque les autorités de Londres comprirent que l’exil vers l’Australie était devenu une récompense plus qu’une punition, que les condamnés brûlaient d’envie d’y être déportés, tout ce concept de colonie pénitentiaire s’est effondré.

Pendant 60 millions d’années, depuis la formation de la cordillère Australienne, l’Australie s’est tenue coite sur le plan géologique, ce que lui a permis de conserver certains des plus anciens vestiges terrestres : les terrains et fossiles les plus vieux, les premières traces d’animaux ou de rivières. De tous les continents habités l’Australie est le plus aride, le plus plat, le plus chaud, le plus déshydraté, le plus infertile et le plus agressif du point de vue climatique. C’est un lieu si inerte que le sol peut être considéré comme un fossile et pourtant il regorge d’une vie incroyable : les scientifiques n’arrivent pas à se mettre d’accord sur le nombre d’espèces : 100 000 ou 200 000 dont le tiers demeure un mystère pour la science encore. Rien que l’histoire de la fourmi Nothomyrmecia est incroyable : en 1931 en Australie, des naturalistes amateurs tombèrent sur cet insecte que personne n’avait encore jamais vu : elle ressemblait à une fourmi mais était jaune pâle et avait des yeux étranges. Ils expédièrent quelques insectes sur le bureau d’un expert à Melbourne qui l’identifia sur le champ : personne n’avait vu cet insecte depuis 100 millions d’années. C’était une protofourmi survivante d’une époque où les fourmis commençaient à se différencier des guêpes (c’était comme de découvrir un troupeau de tricératops en train de brouter sur de lointains pâturages !)

La Grande Barrière de corail couvre entre 280 000 et 350 000 Km carrés. Elle s’étend sur 1900 Km du nord au sud. Elle est plus grande que le Kansas, que l’Italie, que le Royaume Uni. C’est l’équivalent marin de la forêt amazonienne; elle abrite au moins 1500 espèces de poissons, 400 types de coraux et 4000 variétés de mollusques. Ce sont des estimations car personne ne les a comptées.

Il y a environ 45 à 60 000 ans le continent a été envahi par un peuple mystérieux, les Aborigènes sans aucune similitude raciale ni linguistique avec les peuplades voisines. Leur présence ne peut s’expliquer que s’ils ont inventé la navigation transocéanique bien avant le reste de l’humanité pour se livrer à une sorte d’exode de masse, mais ces mêmes gens auraient oublié ensuite toutes ces techniques de navigation… La seconde invasion a commencé avec l’arrivée du capitaine Cook sur le navire HMS Endeavour en 1770 dans la rade de Botany Bay. Il s’en est fallu d’un cheveu que ce soit le comte La Pérouse qui découvre l’Australie car il est arrivé à Botany Bay par l’est avec deux bateaux sous ses ordres en accomplissant un voyage d’exploration de deux ans dans le Pacifique. Si La Pérouse avait été plus rapide, il aurait pu proclamer l’Australie terre française et épargner ainsi à ce pays deux cents ans de cuisine britannique !

On ignore combien l’Australie comptait d’Aborigènes à l’arrivée des premiers Britanniques. Entre 300 000 et un million selon les sources. Mais durant le premier siècle de la colonisation leur nombre décrut de façon catastrophique car ils n’offraient aucune résistance aux maladies européennes – variole, pleurésie, syphilis, varicelle, grippe.

La faune australienne est surprenante. Il y a même des vestiges des premières structures organiques apparues sur terre, encore vivantes aujourd’hui après trois milliards d’années (soit les 3/4 de l’existence de la planète Terre). Ce sont les stromatolites dont toute la vie se déroule en surface (comme pour le corail) ; ce que l’on voit est la masse morte des générations précédentes; ils sont difficiles à décrire car ils sont d’une nature si primitive qu’ils n’adoptent pas une forme régulière et ils se développent sans plan précis, en grosses masses irrégulières. En regardant bien l’on aperçoit quelques bulles d’oxygène qui s’échappent en chapelet de la formation solide. Cette émission d’oxygène est la seule chose que savent faire les stromatolites, mais c’est la chose qui a permis la vie sur terre. Les bulles sont produites par des cyanobactéries en forme d’algues, des micro-organismes vivant à la surface de la masse rocheuse- plus de trois milliards par mètre carré- qui captent les molécules de dioxyde de carbone et une fraction d’énergie solaire. Le sous- produit de ce simple processus est la production infinitésimale  d’oxygène qui s’est répétée pendant des milliards d’années, ce qui a permis l’éclosion de la vie. Cette forme de vie a fait augmenter de 20% le niveau d’oxygène terrestre assez pour permettre le développement d’organismes plus complexes.

Parmi les formes évoluées du règne animal, l’Australie possède plus de bestioles tueuses que le reste du monde : les dix serpents les plus venimeux sont tous australiens; cinq autres créatures qui y vivent sont les plus mortelles de leur catégorie : l’araignée, la méduse, le poulpe, la tique et le poisson-pierre. Il possède aussi les vers géants du Gippsland : Megascolides australis, les plus grands vers du monde : ils atteignent 4 mètres de long et 15 cm de diamètre, on les entend se déplacer sous terre avec des borborygmes sourds.

On dénombre en Australie quelque 700 variétés d’eucalyptus : eucalyptus blanc, fantôme, rouge, faiseur de veuve, eucalyptus gribouillé, gommier bâtard, etc sans oublier le fameux stringybark dont l’écorce se détache en longs lambeaux avec ses branches qui pendent en grappes fibreuses. Comment expliquer qu’un pays qui semble si hostile à toute forme de vie ait pu produire une telle diversité botanique? Ce paradoxe s’explique en partie par la pauvreté du sol. Les plantes ont tendance à se spécialiser.  Telle plante tolérera de fortes concentrations de nickel, telle autre deviendra résistante au cuivre, une autre s’habituera au nickel et au cuivre. A plantes spécialisées, insectes spécialisés. L’autre explication tient à l’isolement de l’Australie. Avec 50 millions d’années d’insularité la vie indigène a été protégée de toute compétition et certaines espèces ont pu développer une sorte de monopole (eucalyptus, marsupiaux). Globalement, on peut décrire le pays comme un ensemble de petites poches de vie séparées par d’immenses étendues d’aridité.

Un livre qui se dévore, tant il fourmille d’anecdotes et de données intéressantes. Mais je dois vous avouer quelque chose : cela ne me donne pas envie de le visiter : trop loin, trop de déplacements et…ces bestioles.

NOS VOISINS DU DESSOUS, Petite Bibliothèque Payot 554 (2005)  ISBN 978-2-228-89991-8

Chronique japonaise de Nicolas Bouvier

Nicolas Bouvier était un écrivain-voyageur et photographe suisse (1929-1998). Son livre de 1963: L’usage du monde: voyage de Belgrade à Kaboul,  est devenu un livre culte, considéré comme un chef d’oeuvre de la littérature de voyage, un livre référence pour de nombreux voyageurs et écrivains.

L’écriture de Bouvier naît du voyage et de la contemplation que ce dernier procure; Nicolas Bouvier est le chantre de l’aventure authentique dans une langue très personnelle (et très suisse), riche, imagée, sensuelle parfois, poétique souvent.

J’ai publié un billet en mai 2015 sur un essai posthume Il faudrait repartir, et ce n’était pas l’idéal d’aborder l’écrivain par cet essai qui ne fut pas corrigé par Bouvier

Chronique japonaise est un très bon essai sur le Japon écrit par quelqu’un qui l’a connu en vrai baroudeur dans les années soixante, à une période où les européens de passage étaient une rareté. De plus Nicolas Bouvier s’est donné la peine de parler un peu le japonais, ce qui est remarquable de courage quand on connaît la complexité de cette langue (je sais de quoi je parle car ma fille a une licence de japonais et possède avec peine seulement quelques milliers de kanjis qui lui permettent de tenir une conversation; je reste ébaubie quand je l’entends parler en japonais).

Ce petit livre fourmille de connaissances délivrées à petite dose et de façon assez amène avec beaucoup de bienveillance et de respect. On sent que Nicolas Bouvier aime profondément ce peuple. L’auteur possède par moments un style poétique du plus bel effet pour nous parler de ce pays où l’esthétisme est fondamental, car ce serait le peuple le plus esthétisant du monde, un pays où la musique classique est élevée au rang de religion (Karasiku).

Les Japonais émaneraient directement du ciel car les anciens mythes nationaux expliquent qu’au VIIIè siècle de notre ère et par ordre impérial, ces mythes furent réunis dans le Kojiki et le Nihongi, livres sacrés du culte shinto. Le peuple japonais est donc d’essence divine.

L’écrivain a saisi fort bien l’âme nippone; cela rend son récit crédible et son discours intéressant. Par exemple, il relève l’horreur qu’ont les Japonais de l’imprévu et des décisions que cela exige; en effet les Japonais sont disciplinés dans toutes leurs démarches,  appliquent à la lettre ce qu’on leur a inculqué et obéissent aux règles;  attention, ne les décevez pas, parce que la déception est souvent irréversible.

Les Japonais (comme souvent en Asie) ont le culte des aînés et les vieillards sont vénérés. C’est peut-être parce que la soixantaine passée, la société les démobilise assez pour que l’humour leur revienne, et que la gentillesse naturelle aux Japonais suive librement sa pente (page 181).

L’explication de Bouvier sur le shintoïsme et le bouddhisme est fort intéressante; sa conviction est que deux choses aussi excellentes ne pouvaient que s’entendre avec le génie bien japonais du compromis. Et de ces deux religions si totalement différentes, les Japonais n’en on fait qu’une: le ryobu-shinto. Depuis quinze siècles qu’ils coexistent, jamais le Bouddha et le Shinto n’ont été en conflit ouvert, et, dans le jardin d’un temple bouddhique il y a toujours un petit sanctuaire shinto décoré de fleurs (page 34).

On apprend que si aujourd’hui l’on donne de gracieux noms de femme aux typhons, au XIIIè siècle les Japonais baptisèrent un typhon « Vent-Dieu » = Kami kaze(parce que salvateur) en japonais, nom que les pilotes suicides de la guerre du Pacifique, reprendront  à leur compte.

Pour ceux qui ont visité le Japon, ce petit livre est un bijou qui leur fera  peut-être se remémorer un voyage initiatique au Pays du Soleil Levant grâce aux connaissances empathiques de Monsieur Bouvier, connaissances d’une grande humanité.

CHRONIQUE JAPONAISE, Petite Bibliothèque Payot 2000 (Payot 1989),  ISBN 978-2-228-89400-5

Il faudra repartir (Voyages inédits) de Nicolas Bouvier

Couverture : Il faudra repartir-voyages inéditsNicolas Bouvier était un écrivain-voyageur et photographe suisse (1929-1998). Son livre de 1963 L’usage du monde: voyage de Belgrade à Kaboul,  est devenu un livre culte: considéré comme un chef d’oeuvre de la littérature de voyage, un livre référence pour de nombreux voyageurs et écrivains. Il a laissé plus de trente publications et quelques témoignages historiques sur l’Allemagne de 1948, la France et l’Afrique du Nord de 1958, l’Indonésie de 1970 et la Chine de 1986, entre autres.

L’écriture de Bouvier nait du voyage et de la contemplation que ce dernier procure; Nicolas Bouvier est le chantre de l’aventure authentique dans une langue très personnelle ( et très suisse), riche, imagée, sensuelle parfois.

Il faudra repartir est un livre posthume, édité en 2012, quatorze années après sa mort. C’est un carnet de voyages inédits à des âges différents entre 1948 et 1990 . Mais ce sont des notes de voyage qui n’ont pas été retravaillées, écrites sur le vif, disparates et savoureuses (dixit François Laut, auteur d’une biographie de Nicolas Bouvier L’oeil qui écrit, 2008). C’est un livre qui m’a été offert par mon amie Françoise avec un autre du même auteur: Chronique japonaise qui fera l’objet d’une autre publication . Il paraît que ce n’est pas la meilleure option de commencer à lire Bouvier par ce livre, qui est en fait inachevé. Mais on verra bien plus tard ce que la lecture de Chronique japonaise m’apporte.

La lecture de ce livre  ne m’a pas conquis, parce que lire des récits sur des endroits que l’on n’a pas visité c’est plutôt barbant. Puis il y a le style, même s’il s’agit d’un premier jet, clairement non revisé, je l’ai ressenti comme lapidaire, pas toujours expliqué et écrit dans un français helvétique nécessitant des explications en bas de page. En revanche, c’est assez érudit avec  beaucoup de références culturelles dont j’ai apprécié particulièrement les citations de lecture.

Où nous mène le récit? D’abord de Genève à Copenhague en 1948, puis en France en 1957 et 1958, en Afrique du Nord en 1958, en Indonésie l’été 1970, en Chine l’été 1986, au Canada l’automne 1991 et en Nouvelle-Zélande en 1992.

C’est drôle ce qu’il écrit sur la France page 73:…Le commerce des Français m’a beaucoup dégourdi. Les Suisses ont des possibilités, offrent une bonne  terre bien calme, mais qui n’est pas stimulée, il faut qu’ils aillent se dégourdir en France. Au début Paris leur fait l’effet d’un buisson d’épines, ils s’effarouchent de cette ville si formée, où les réflexes sont aiguisés, les langues dures, les contours pointus. Mais c’est bon, c’est une cure nécessaire, la faculté de critiquer son travail lui est rendu…

Voici une phrase retrouvée page 76 qui m’a semblé pleine de bon sens :les choses qu’on a violemment aimées au début de la jeunesse devraient ou disparaître sans laisser des traces ou grandir avec nous. Et voici une autre page 96: l’idéalisme en politique, c’est de miser sur des bonnes théories, même si elles sont défendues par de mauvais chevaux.

Il écrit qu’en Indonésie il n’y a que les volcans et les canards qui travaillent. Étrange que le puritanisme et la précision hollandaise aient si peu marqué le pays. Les banques ne travaillent que trois heures par jour.Le bakchich règne sur l’activité nationale alors qu’il est certain que l’Indonésien n’est pas naturellement moins honnête que l’un ou l’autre de ses voisins et sans doute plus que le Philippin. A Denpasar il n’avait jamais vu une ville où les gens aient l’air de s’en foutre autant. Ce sont des gens qu’il faut exhorter. Foutaise, collusion, prévarication, solidarité dans la petite combine.

Lors du voyage en Nouvelle-Zélande Nicolas Bouvier écrit avoir acheté une montre à l’improviste à l’aéroport. Cela m’a fait rire, un suisse achetant une montre à l’étranger. Un paradoxe phénoménal. Elle est bien bonne celle-là.

IL FAUDRA REPARTIR,  Petite Bibliothèque Payot 2013,  ISBN 978-2-228-90915-0

D’autres reins que les miens d’Yvanie Caillé et Dr Frank Martinez

 

« D’autres reins que les miens » : un livre sur l’aventure humaine et scientifique de la dialyse et de la greffe @voixdespatients | Tout et Rein by renaloo.com | Scoop.itYvanie Caillé (Alençon 1973) est directrice d’une association de patients, appelée « Renaloo », qui est aussi le nom d’un blog sur la néphrologie. Son histoire personnelle raconte qu’elle a été dialysée à un moment de sa vie et qu’elle a été greffée par la suite avec  un rein de sa mère, ce que lui a permis de mener par la suite une vie normale. Frank Martinez est néphrologue et pratique la transplantation rénale à l’Hôpital Necker à Paris depuis 25 ans.

C’est un livre témoignage écrit par des gens des deux côtés de la barrière : des médecins et des patients. Les uns racontent leur expérience, les autres leur vécu. L’ensemble des témoignages couvre 60 années de Néphrologie française où l’Hôpital Necker a eu un rôle important (pionnier en France en  Néphrologie, Dialyse et Transplantation Rénale) dans le cadre de  l’AP-HP(Assistance Publique-Hôpitaux de Paris).

À l’Hôpital Necker dans les années 60, le chef de Service était le Pr Jean Hamburger qui était plutôt réticent vis-à-vis de la dialyse . Le docteur Martinez raconte que la vraie passion du Pr Hamburger était la greffe rénale. Aujourd’hui la dialyse concerne 70 000 patients en France.

Quand on lit  le chemin parcouru par la Néphrologie, on reste pantois. Au début de l’Ère dialyse, ils ont essayé une « dialyse intestinale », une méthode préconisée par le Pr Hamburger: on introduisait d’énormes quantités de liquide « de dialyse » dans le tube digestif pour obtenir un échange de molécules à travers les nombreux capillaires du tube digestif. C’était une méthode complexe et dure pour les patients: 4 à 5 litres par heure et par voie rectale!…Une méthode peu efficace aussi, qui n’a pas permis de sauver beaucoup de patients mais qui montre bien la difficulté à trouver des traitements  adéquats à l’époque.

Tous les témoignages recueillis dans ce livre ( très bien relié, aéré et agréable à lire) sont admirables, différents les uns des autres,  constituant une mosaïque humaine d’une grande valeur. Le livre pullule d’anecdotes, certaines dramatiques, d’autres cocasses comme celle du couple qui se tournait pour prendre les médicaments…un jour toi, un jour moi. Le principe « pour le meilleur et le pire » appliqué à la perfection.

Aujourd’hui les méthodes sont au point, particulièrement la dialyse. Par ailleurs, des chapitres entiers de pathologie rénale ont disparu avec les progrès médicaux (les complications infectieuses des avortements, certaines variétés de glomérulonéphrites…), les techniques se sont épurées et affinées, le matériel est  biocompatible, la transplantation est organisée au niveau national et européen.

La véritable aventure qu’a été la néphrologie depuis soixante ans,  ne serait pas grande chose sans cette  humanité, cette chaîne humaine pratiquée à tous les échelons. Et j’ai une pensée émue pour toutes les infirmières/ infirmiers qui ont accompagné ces cohortes de malades et qui ont fait partie de la pratique quotidienne des soins en Néphrologie. L’infirmière est le premier contact humain/professionnel qu’a le patient insuffisant rénal, et c’est elle (ou lui) qui fera la première approche et servira d’intermédiaire avec le médecin. Cela aurait été intéressant d’inclure quelques vécus d’ IDE (Infirmière Diplômée d’État) dans le livre car elles doivent avoir plein d’anecdotes de leur vécu quotidien parce qu’elles passent beaucoup de temps avec les patients. Dans ce champ médical, la notion d’équipe  est magnifiée car  elle existe réellement, parce que les uns dépendent des autres dans un écheveau de responsabilités assez surprenant.

C’est un livre magnifique, émouvant et accessible à tous. J’ai particulièrement apprécié le témoignage de Bruno qui dit haut et fort combien l’amour est important dans le vécu de la maladie.  Je termine ce billet avec un mot très juste de Bruno, lequel, malgré l’adversité de la maladie n’a jamais voulu perdre une seule goutte de cette vie

D’AUTRES REINS…, Le Cherche Midi 2014,  ISBN 978-2-7491-3522-9

Un balcon en forêt de Julien Gracq

Julien Gracq, de son vrai nom Louis Poirier est un écrivain français (1910-2007); il a provoqué une commotion lorsque en 1951 il a refusé le Prix Goncourt pour son roman Le rivage des Syrtes. Son oeuvre a été publiée de son vivant dans la Bibliothèque de la Pléiade, ceci est rare. Ses oeuvres ont été traduites dans plus de 26 langues.

Un balcon en forêt est un roman publié en 1958 qui traite de la drôle de guerre, une histoire de vacances guerrières oniriques du lieutenant Grange dans la forêt ardennaise. Ce livre à l’époque avait déconcerté les critiques;  pour Gracq, la littérature est pur mouvement avec une prise de possession de l’espace et une projection vers l’avenir. Les fictions de Gracq se caractérisent toujours par l’attente d’un évènement dont la nature est souvent catastrophique. Et il faut signaler que Louis Poirier fut mobilisé fin août 1939 dans l’infanterie avec le grade de lieutenant au 137 RI. Il a été fait prisonnier et envoyé dans un stalag en Silésie.

Dans ce livre, l’univers de la fiction se confond avec le monde réel, mais c’est une confusion partielle car si l’action se déroule en Ardennes, les lieux portent des noms fictifs.

C’est un livre de lecture difficile; il a été proposé maintes fois aux concours  de l’Agreg de Français (ah ! les pauvres impétrants, comme je les plains). Parce qu’en dehors d’une écriture belle, d’une prose plus que soignée et très onirique, dans ce livre il ne se passe presque rien. Non seulement il ne se passe pas grande chose, mais par moments cette prose devient du pur délire syntagmatique. Le récit est une attente du début à la fin et les personnages n’ont aucune profondeur humaine, nous ne saurons presque rien sur eux, ils sont posés là comme un faire valoir dans cette scène attentiste. Il y a même l’apparition d’un déserteur belge qui va s’évaporer comme il est apparu…

En revanche, le décor est assez concret : quatre hommes sont placés en bordure de forêt ardennoise dans un blockhaus afin de couper la route aux allemands, entre autres, avec du fer barbelé, parce qu’il est évident que les allemands passeront par là. Les quatre hommes vivent dans ce blockhaus, ou fortin qu’ils appellent la « maison forte » et c’est la première fois que je vois en littérature appeler un blockhaus de cette façon. Ils sont quatre : le lieutenant Grange et ses hommes: le caporal Olivon, et les soldats Hervouët et Gourcuff. Ces hommes vivent au jour le jour,  et en attendant ils éclusent pas mal d’alcool . On sent déjà la défaite, les ordres n’arrivent pas. C’est le sauve qui peut. Dans cette grande oisiveté baignant dans l’anxiété, le lieutenant va se lier avec une jeune femme veuve, Mona,  assez mystérieuse, mais on sent bien qu’il ne s’attache pas vraiment, c’est un passe-temps de soldat, Grange est dans son rêve de soldat.

Julien Gracq met en scène la défaite française vécue par Grange. Les Allemands qui sont passés là où on n’avait pas prévu qu’ils passeraient, vont détruire d’un simple tir provenant de l’intérieur du pays le blockhaus  défendu par Grange.

Les personnages se meuvent dans un espace-frontière et ils attendent la guerre. Cette mise en tension du lieu de l’action mobilise des personnages qui sont momentanément désancrés.

Un film en 1979 avec un titre homonyme , en coproduction avec Antenne 2, a été conçu au départ comme un feuilleton en deux parties pour la télévision et dirigé par Michel Mitrani,  beau frère de Gracq. Ce film est visible sur Ina.fr.(uniquement 10 minutes non payantes) et il montre la vie quotidienne des hommes qui sont peut être promis à une mort, la routine de la vie militaire, les relations entre ces hommes et les villageois:

http://www.ina.fr/video/CPB80056069

Au total un livre ardu, avec une belle prose un peu désuète. Mais nous sommes dans la vraie littérature.

UN BALCON EN FÔRET, Jose Corti Éditeur 1958,  ISBN 2-7143-0257-2

La promesse de l’aube de Romain Gary

Romain Gary, de son vrai nom Roman Kacew, fut un diplomate et un grand écrivain français (Vilnius 1914-Paris 1980). Il est le seul écrivain français à avoir reçu deux fois le Prix Goncourt: en 1956 pour Les racines du ciel et en 1975 pour La vie devant soi, cette deuxième fois sous le pseudonyme d’Emile Ajar  avec lequel il a signé 4 romans. La supercherie  sera connue qu’après sa mort (de façon volontaire) en 1980, à l’âge de 66 ans.

La promesse de l’aube (1960) est un grand livre et pour moi un chef d’oeuvre, un livre immense par la qualité de l’écriture, par son contenu et la manière dont il aborde le sujet: beaucoup d’humanité et de hauteur  transcendent en lisant le livre. La fin du roman m’a donné des frissons et j’ai du me recueillir quelques instants avant de pouvoir passer à autre chose. Comment ai-je pu rester si longtemps sans l’avoir lu? Mais le mal est réparé et je l’ai même acheté pour le faire lire ou redécouvrir autour de moi. Quand des livres de cette envergure me passent dans les mains, je ressens la nécessité de  partager tant d’émotions, car il faut lire beaucoup d’ouvrages pour arriver de temps en temps,  à des pépites  comme celle-ci. Le titre du livre est contenu dans une belle phrase de la page 749...avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais.

Un film a été tourné  en 1971 par Jules Dassin  avec dans le rôle de la mère, Melina Mercouri, la femme du réalisateur. Une pièce de théâtre a été aussi montée et interprétée en 2013 par Bruno Abraham-Kremer au Théâtre des Mathurins.

La promesse de l’aube est un roman paru en 1960 fait d’autobiographie et de fiction qui va nous narrer par le menu l’errance du petit Roman Kacew avec sa mère à travers la Lituanie, la Pologne puis finalement la France que sa mère adorait passionnément. Cette mère a élevé toute seule ce fils et l’a inondé d’un amour fou, exclusif et envahissant comme rarement cela a été décrit. En même temps cette mère excessive, castratrice, souvent hystérique, avait des exigences inouïes envers ce fils, notamment l’exigence de la défendre corps et âme sans se poser des questions. L’enfant comprendra très vite que cette attitude est définitive et non négociable,  et il éprouvera souvent de la honte. Cette mère, cette vraie mamma-juive, exigera l’excellence dans tous les domaines à son pauvre garçon, lequel n’aura pas d’autre choix que d’essayer de devenir le meilleur en musique, en sport, en littérature, en diplomatie, en donjuanisme, bref en tout, mais le meilleur.

Je cite page 743…c’est ainsi que la musique, la danse et la peinture successivement écartées, nous nous résignâmes à la littérature, malgré le péril vénérien. Il ne nous restait plus maintenant, pour donner à nos rêves un début de réalisation, qu’à nous trouver un pseudonyme digne des chefs-d’oeuvre que le monde attendait de nous. Je restais des journées entières dans ma chambre à noircir du papier de noms mirobolants. Ma mère passait parfois la tête à l’intérieur pour s’informer de l’état de mon inspiration. L’idée que ces heures de labeur auraient pu être consacrées plus utilement à l’élaboration des chefs-d’oeuvre en question ne nous était jamais venue à l’esprit...

On comprend qu’avec une telle pression Roman Kacew a eu beaucoup de mal à positionner une personnalité, à trouver sa voie et une voix dans le diktat imposé par la mère, laquelle, avec une attitude persévérante et intransigeante,  fera du fils un être à sa disposition .   Il y a dans ce livre des scènes d’une drôlerie incroyable, désopilantes, mais l’émotion n’est jamais loin. L’écrivain  Gary (il a mis très longtemps à trouver ce pseudonyme) a beaucoup d auto-dérision  et le lecteur a autant envie de rire que de pleurer.

En ce qui concerne la vie amoureuse du jeune Roman Kacew, cela aurait pu être mille fois pire. Sa mère lui avait accordé un tel degré de dévotion que Romain Gary avait la barre un peu trop haute : difficile de trouver une femme prodiguant tant de bienveillance et de foi en lui. Malgré cela, Romain Gary a pu connaître le bonheur auprès de différentes femmes et notamment il s’est « marié » selon les rites tribaux avec une gamine africaine de seize ans de laquelle il a du s’en séparer car elle avait contracté la lèpre. Parmi les femmes qui font une brève apparition, il y a Ilona Gesmay, une jeune juive hongroise de quatre ans son aînée qui a du retourner dans son pays; elle avait l’avantage de plaire à sa mère, entre autres parce qu’elle la croyait une riche héritière.

Lorsque Roman Kacew part à la guerre comme aviateur, il y a beaucoup d’anecdotes incroyables sur cette période très mouvementée de sa vie;   il en ressort un amour fou pour la France lui venant surtout de sa mère. Elle le lui avait inculqué depuis sa tendre enfance. Ses galons de lieutenant lui ont été refusés en raison de sa naturalisation trop récente et il a du faire face avec courage  à cet acte odieux tout en le cachant à sa mère car elle n’aurait pas supporté pareil affront . Page 803 nous lisons…l’amour, l’adoration, je devrais dire, de ma mère pour la France, a toujours été pour moi une source considérable d’étonnement. Qu’on me comprenne bien. J’ai toujours été moi-même un grand francophile. Mais je n’y suis pour rien: j’ai été élevé ainsi. Essayez donc d’écouter, enfant, dans les forêts lituaniennes, les légendes françaises; regardez un pays que vous ne connaissez pas dans les yeux de votre mère, apprenez-le dans son sourire et dans sa voix émerveillée…

Romain Gary fera  la guerre dans l’aviation française pendant la période connue comme la Libération, pour la très grande fierté de sa mère. Il sera reconnu et médaillé par le Général De Gaulle en personne, en raison du travail accompli, souvent avec témérité. La fin du roman est merveilleuse, j’ai été submergée par l’émotion. Mais je vous laisse la découvrir,  c’est un monolithe d’amour.

Voici quelques images de Romain Gary et la présentation du livre:

LA PROMESSE DE L’AUBE, Biblos 1990,  ISBN 2-07-072097-7