Lignes de faille de Nancy Huston

Nancy Huston. (AFP)

Romancière canadienne anglophone,  elle écrit aussi en français; née en 1953 dans l’Alberta, mais résidente en France depuis 1976, elle possède  une vaste bibliographie. Son premier livre Les variations Goldberg a été commenté dans ce blog en mai 2013.

Celui-ci est son huitième livre, publié en 2006, couronné par le Prix Femina la même année. L’image de la première de couverture, choisie par Actes Sud est très intéressante: ce sont deux ombres chinoises qui pourraient correspondre à Léa et Rachel, deux sœurs qui ne s’aimaient pas vraiment (les deux épouses de Jacob), un peu comme Kristina et Greta dans le livre.

J’ai trouvé que c’est un très bon livre, original dans sa conception, bien construit, intéressant dans son développement, posant quelques problèmes d’ordre général tels que la transmission de certaines données au sein des familles. Parmi ces données et au sein de la famille du roman, il y a le grain de beauté porté par chaque enfant , pas toujours au même endroit, ni investi de la même façon : pour les uns c’est une tare, pour d’autres un talisman, mais chez tous, c’est un signe indiscutable de filiation.

Nancy Huston nous raconte une histoire avec une progression chronologique inversée, c’est à dire que nous partons du temps présent pour aller en arrière, et remonter les générations au lieu de les descendre. C’est la  première originalité. La deuxième originalité à mon avis est constituée par le fait que tous les narrateurs ont entre 6 et 7 ans : ces enfants vont nous raconter la violence du monde que les entoure. Et nous allons appréhender l’universalité de chaque enfance parce que chaque enfant portera un regard sur l’évolution du monde, sur la famille, sur les rapports avec la religion, sur l’apprentissage des langues étrangères. Chaque génération subit les  séismes politiques ou intimes déclenchés par la génération précédente: d’où l’ excellent titre Lignes de faille c’est à dire les lignes entre les générations, vectrices de l’héritage.

L’histoire commence de nos jours en 2004  avec Sol, cet enfant représente l’enfant-roi, il est insupportable, très branché sur la scatologie, il a une tête à claques, il sait tout et s’informe sur Internet, il est au courant de beaucoup de choses et il a déjà une sexualité qu’il a développé en regardant des scènes crues sur le petit écran, sans comprendre le fond des choses. L’écrivain nous livre un message pour nous prévenir que ce milieu informatif, employé à mauvais escient, peut devenir un danger pour l’enfant. Lorsque Sol a 6 ans, la guerre en Irak bat son plein et le Net est inondé d’images atroces, en direct, ces images hantent Sol.

Le deuxième enfant est Randall, qui est le père de Sol et nous sommes dans les années 80, cet enfant aime jouer et il est très attaché à sa mère qui lui porte une vague attention ;  cette mère est obsédée par ses recherches sur les Lebensborn (= »fontaines de vie » ou lieux où les nazis réunissaient les enfants volés qui avaient le type aryen afin de repeupler l’Allemagne en guerre) et entraînera mari et enfant en Israël pour approfondir ses recherches, En ce moment c’est la guerre du Liban et le Président Bush envoie des troupes à Beyrouth. Ils résident à Haïfa lors du massacre de Sabra et Chatila; ce massacre sera à l’origine d’une rupture définitive de Randall avec son amie palestinienne Nouzha qui ne voudra plus le revoir.

Le troisième enfant est Sadie, la mère de Randall  qui a été élevée par ses grand parents car sa  mère, Kristina,  est une artiste lyrique qui mène une vie assez dissipée; Sadie a 6 ans dans les années 60, époque dorée des Beatles et du hippisme, elle n’est pas très heureuse loin de sa mère. Elle aura à vivre l’assassinat de JF Kennedy et le suicide de Marilyn Monroe qui ont bouleversé l’Amérique d’alors. Sadie devra affronter une dure épreuve .

Et le quatrième enfant est Kristina, élevée par une famille allemande de Dresde qui apprendra par hasard la vérité sur sa naissance et c’est tout l’intérêt de cet excellent livre, raison pour laquelle je me refuse de devenir un spoiler et je ne revèle rien de plus.

Le choix  de narrateurs âgés de 6 ans, n’est pas innocent. C’est un âge qui doit être marqué au fer rouge pour Nancy Huston car elle avait 6 ans lorsque sa mère les a abandonnés, son père,  elle,  son frère et sa petite sœur, pour partir  vivre sa vie ailleurs et loin, dans un autre continent. Ainsi, Nancy Huston n’a vu sa mère que tous les 2, 3 ans à partir de  de 6 ans et elle s’est érigé un mur dans son cerveau, et dans cette faille passait un océan de tendresse, de gentillesse, de douceur, d’amour pour cette mère absente….Et comme elle l’a dit au cours d’un interview pour la revue Psychologies, ce fut pour elle comme une mort, lorsque sa mère l’a abandonné. Elle déclarait aussi, au cours de la même interview, que à 6 ans elle était les 4 enfants  de Lignes de faille: perverse et cruelle comme Sol, perplexe et nerveuse comme Randall, triste et en colère comme Sadie et euphorique et joyeuse comme Kristina.

Décidément les livres de Nancy Huston explorent les zones les plus sombres de l’âme humaine. A juste titre on la qualifie d’écrivaine de l’intime.

LIGNES DE FAILLE, Actes Sud 2006,  ISBN 2-7427-6259-0

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