Archives

Le fils de Philipp Meyer

Afficher l'image d'originePhilipp Meyer est un écrivain américain (Baltimore 1974) avec des études d’anglais à l’Université de Cornell.

« Le fils » paru en France en 2014 (« The son« , 2013) est son second roman,  finaliste du Prix Pulitzer 2014 aux USA (catégorie roman); en France il a reçu le Prix des lecteurs du livre de poche 2016 et le Prix le choix des libraires 2016.

Le livre est un pavé de 700 pages qui narre la saga de la famille texane McCullough à travers quatre générations. Cette famille est à la dimension du grand pays qui est l’Amérique puisque la narration va de la conquête de l’Ouest jusqu’à nos jours. C’est une lecture intéressante et très copieuse; le livre est lourd et difficile à maintenir en main longtemps. Il me semble qu’en ce moment la  mode est à l’écriture de chapitres intercalés faisant des sauts temporaux assez marqués; dans Le fils  chaque génération à son chapitre et apporte sa pierre à l’édifice narratif. Cela m’insupporte, cela me distrait, cela me déconcentre, mais ceci est un ressenti très personnel. J’aurais préféré une suite linéaire avec les chapitres narrant la vie du fondateur de la dynastie(de loin les meilleurs à mon goût), Eli McCullough dit le Colonel, suivi des biographies de ses enfants et arrière-petits enfants; inutile de dire que l’arbre généalogique en début du roman a été consulté souvent…Je trouve que le récit de la vie  des générations plus récentes est quelque peu bâclé, notamment la biographie qui apparaît en dernier, celle d’Ulises Garcia, le personnage qui va clore la saga.

Le personnage de l’aïeul Eli McCullough est très fort; nous allons le connaitre plus par ses exploits que par ses pensées intimes, mais quels exploits, dignes du wild far West. La vie du Colonel racontée par le romancier donne un aperçu de ce qui fut la Conquête de l’Ouest avec ces strates successifs de populations qui se sont fait la guerre en permanence,  ce qui  donne toute sa valeur au vocable que l’on entend souvent chez les nord-américains:  « struggle for live ». Eli McCullough naquit en 1836, date de la déclaration d’indépendance de la République Texane  par rapport à la tyrannie mexicaine… Les siècles de présence espagnole au Texas n’avaient mené nulle part : depuis 1492 ils soumettaient tous les indigènes sur leur route, mais les Apaches Lipans ont arrêté net les conquistadors; après sont arrivés les Comanches qui ont jeté les Apaches à la mer, détruit l’armée espagnole et soumis le Mexique. Alors, le gouvernement mexicain voulut coloniser le Texas : tout homme prêt à s’établir à l’ouest de la Sabine River allait recevoir deux mille hectares de terres. La philosophie comanche envers ces envahisseurs était d’une exhaustivité biblique : torturer et tuer les hommes, violer et torturer les femmes, emporter les enfants et en faire des esclaves ou les adopter. Du temps de l’enfance d’Eli McCullough le vaste territoire américain était en guerre et Eli a été capturé par les Comanches après le massacre de sa famille (à l’exception du père). Il sera adopté par la tribu après moult rites d’initiation Comanche assez sauvages et il deviendra  « presque » assimilé sous le nom de Tiehteti.  Il y restera 3-4 ans.

Alors qu’aux oreilles des Blancs, les noms des Indiens manquaient de dignité et de logique parce que les Comanches considéraient comme tabou d’utiliser le nom d’un mort. Contrairement aux Blancs, chez qui des millions de personnes se partagent une poignée d’appellations toutes interchangeables au final, un nom Comanche vivait et mourait avec la personne qui le portait. Ce  n’étaient pas les parents qui choisissaient le nom de leur enfant, mais un membre de la famille ou une personnalité de la tribu, parfois en mémoire d’une action accomplie par cette personne, ou d’après tel objet qui l’inspirait. Certains membres de la tribu se voyaient « renommés » deux ou trois fois au cours de leur vie adulte, selon que leurs amis et leur famille trouvaient une appellation plus intéressante.

Pour les Comanches, les Blancs étaient fous parce qu’ils voulaient tous devenir riches sans s’avouer qu’on ne peut  s’enrichir qu’en prenant ce qui appartient à d’autres et parce qu’ils ne voient pas ceux qu’on vole, ou qu’ils ne les connaissent pas ou qu’ils ne leur ressemblent pas, alors ce n’est pas vraiment du vol. Mais les seuls non Indiens que les Comanches détestaient étaient les Texans parce qu’ils les considéraient comme cupides et violents.

Page 211 Meyer écrit : ...l’Empire Comanche s’étirait du Mexique aux Dakotas, à savoir la zone la plus dense en bisons de tout le continent. Ils chassaient le bison  à la lance ou à l’arc, ils étaient inégalés dans cette chasse; tout leur était utile dans cet animal : ils buvaient son sang directement sur ses veines en cas de soif, avant qu’il ne coagule; ils raffolaient du foie frais de bison arrosé de sa bile puis ils dépeçaient la bête avec une précision de chirurgien. Les tribus du Nord les chassaient de manière saisonnière, mais les Kotsotekas, dont le territoire était au centre, chassaient toute l’année : l’été, les mâles, plus gras, et l’hiver, les femelles. Les Comanches étaient la tribu la plus crainte par les Anglos et les autres indiens, car ils étaient des guerriers à cheval d’une adresse à nulle autre pareille, ils collectionnaient les scalps qu’ils arboraient comme des trophées de guerre. Ils ont été décimés par la variole et par les guerres contre les Blancs et les autres tribus. Leurs rites étaient extrêmement sauvages et très codés.

Dans le ranch d’Eli McCullough on avait trouvé des pointes de flèche préhistoriques, aussi bien des pointes de Clovis que de Folsom, et pendant que le Christ allait au  Calvaire, les Indiens Mogollons se tapaient dessus avec des haches de pierre. À l’arrivée des Espagnols il y avait les Sumas, les Jumanos, les Mansos, les Indiens de la Junta, les Conchos, les Chisos et les Tobosos, les Ocanas et les Cacaxtles, les Coahuiltecans, les Comecrudos…mais savoir s’ils avaient éliminé les Mogollons ou s’ils en descendaient, mystère. Tous furent éliminés par les Apaches, éliminés à leur tour – au Texas du moins – par les Comanches. Eux-mêmes éliminés par les Américains.

Eli McCullough va commencer l’immense fortune familiale en achetant quelques arpents de terre après sa séparation d’avec les Comanches et s’être désengagé de l’armée Confédérée (d’où lui venait le surnom de Colonel); une terre bien irriguée que va lui permettre d’élever du bétail et de s’enrichir assez rapidement puis acquérir de nouvelles parcelles de terre (voire illégalement). A la fin de sa vie il se tournera vers le pétrole que l’on va forer dans ses vastes territoires.

Le deuxième personnage est le fils du Colonel, Peter McCullough qui ne sera pas du même avis que le père pour l’exploitation du ranch; il misera seulement sur le développement des pâturages et l’élevage alors que le Colonel a déjà des vues sur le pétrole, il a aussi de l’empathie pour les mexicains. Il épousera une riche texane mais sera malheureux en amour jusqu’à sa rencontre avec Maria Garcia qui le fera fuir le clan et faire souche à part.

Le troisième personnage est  Jeanne Anne McCullough, arrière petite fille du Colonel et qui l’a bien connu puisqu’il est mort centenaire. Jeanne Anne n’a pas fait d’études remarquables, mais après son mariage d’amour avec Hank, un géologue foreur qui travaillera sur les champs de pétrole de la famille, elle apprendra beaucoup et deviendra encore plus riche grâce à son flair infaillible et à son réseau de contacts. C’est une femme d’affaires impitoyable à la Dallas.

La quatrième génération sera représentée par Ulises Garcia, personnage qui va boucler le roman de façon un peu abrupte à mon goût. Il surgit comme un diable de sa boîte pour disparaître aussitôt.

Une fresque impressionnante qui comprend toute l’Histoire de l’Amérique du Nord axée sur le Texas. Cette saga romancée met bien en évidence la violence latente qui existe dans ce vaste continent et qui resurgit périodiquement parce que presque la totalité de la population mâle est armée et prête à dégainer en cas de conflit.

LE FILS, Albin Michel 2014,  ISBN 978-2-226-25976-9

Publicités

Un bonheur si fragile :L’engagement de Michel David

Michel David est un auteur québécois (Montréal 1944 -Drummond 2010), linguiste de formation et connu autrefois  pour ses manuels scolaires; il est devenu ensuite un romancier très prolifique, connu  pour ses sagas historiques qui dépeignent  l’histoire du Canada . Il est l’auteur de 5 sagas québécoises de 4 tomes chacune.  Michel David est l’auteur le plus lu de sa génération; ses livres se sont vendus à plus d’un million d’exemplaires et ce sont des livres qui se lisent bien car  il a un réel talent de conteur. En juin 2000 le gouvernement français lui a accordé la médaille du Rayonnement Culturel et de la Renaissance Française.

« Un bonheur si fragile » est une saga publiée en 2009 comportant 4 volumes ; une BD a été aussi tirée de la saga et illustrée par Régis Loisel et Jean-Louis Tripp; la BD a servi pour orner la première de couverture de ce gros pavé de plus de 500 pages, je n’ai pas trop aimé la couverture, la trouvant un peu kitsch, trop colorée.

Ce billet concerne le premier tome de la saga intitulé « L’engagement ». L’histoire est construite autour de Corinne Joyal, une jeune fille d’à peine 18 ans au caractère bien trempé. Elle habite avec sa famille (très unie) un village où les parents exploitent une petite ferme; la famille est composé du père, de la mère (une maîtresse femme !) et de trois frères (deux soeurs sont mariées et ont quitté la ferme). Tout ce monde participe au travail et le lecteur peut se rendre compte combien cela est rude dans les conditions climatiques canadiennes où l’hiver est interminable.

Dans ce premier tome Corinne Joyal va se marier avec Laurent Boisvert, le fils d’une famille d’un autre bourg, famille représentée par un père odieux et radin et d’autres membres de la famille, tous plus désagréables les uns que les autres; le lecteur se rendra compte très vite que Corinne a fait une bêtise énorme en épousant ce garçon peu sérieux et qui boit déjà trop.

Le jeune couple va s’installer dans une petite propriété que Laurent achètera à son père, mais c’est Corinne qui tient le ménage. Dans ces contrées la belle saison sert à prévoir le long hiver en emmagasinant des denrées pour cette période; mais  le jeune couple démarre l’installation à la ferme et ils ne peuvent survivre que grâce à l’aide de la famille de Corinne ou à la bienveillance de certains voisins.

« Un bonheur si fragile » c’est de la littérature de terroir. C’est très bien écrit, de façon claire et didactique avec un langage qui met en valeur l’action qui est permanente. Le sujet ferait un très bon feuilleton télévisé. C’est riche en parler québécois, mais pas excessif.

C’est tellement bien écrit qu’en refermant le livre, on a envie de connaitre la suite parce que l’on s’attend à plein de rebondissements.

Cette lecture m’a été proposée dans le cadre de Masse Critique de Babelio que je remercie ici, ainsi que l’éditeur belge Kennes. Ce fut une lecture sympathique et une  découverte intéressante.

UN BONHEUR, Kennes Éditions 2015,  ISBN 287-580-0884