Dictionnaire amoureux du piano d’Olivier Bellamy

Afficher l'image d'origineOlivier Bellamy est un journaliste et animateur de radio français (Marseille 1961), mais aussi Grand Reporter au magazine Classica; il possède un blog au sein de Radio Classique et travaille en collaboration avec Anne Sinclair au Huffington Post. Il anime depuis 2004 un programme sur Radio Classique (101.1 FM sur Paris) , la radio qui est syntonisée en permanence dans ma voiture. Son émission « Passion Classique », entre 18 et 19 heures est un très bon compagnon de voyage, surtout en région parisienne lorsque immanquablement et à l’improviste, il y a un  un bouchon. Je suis volontiers les autres émissions de cette radio et notamment les informations qui me paraissent moins hystériques que sur d’autres radios. Il m’est arrivé de me coucher avec des oreillettes pour rattraper l’émission de 18 heures qui semblait particulièrement intéressante , retransmission qui se fait entre minuit et une heure du matin…il faut du courage.

« Passion Classique » reçoit des personnalités diverses autour de leur amour de la musique . L’émission a reçu le Laurier de la meilleure émission radio 2013 et Olivier Bellamy a reçu le Prix Roland Dorgelès 2014, prix décerné chaque année à deux journalistes qui contribuent au rayonnement de la langue française : un pour la radio et l’autre pour la TV; c’est Frédéric Taddeï qui l’a obtenu pour la TV. Olivier Bellamy a déjà écrit plusieurs livres autour de la musique, livres qui ont été très bien reçus.

Le journaliste Bellamy est un modèle de bienséance, de tact et de civilité. Je pense qu’il possède le don de mettre à l’aise ses invités. Il faut que l’interlocuteur en face soit particulièrement virulent pour l’imaginer sortir de ses gonds. Et heureusement pour lui et pour son programme, cela est rare. De temps en temps je le trouve un peu trop doucereux, mais il n’est jamais servile ou lèche-bottes.

Dictionnaire amoureux du piano, paru en 2014 m’a intéressé dès sa sortie parce que le piano est le seul instrument que je peux écouter en lisant . Bien entendu, pour lire et écouter le piano, il  faut un certain calme et un cadre confortable afin d’infliger à mes pauvres neurones une dichotomisation . Ce dictionnaire, épais de 700 pages, a été  lu en mode dégustation, sur plusieurs mois. Il trônait sur mon chevet et chaque soir je m’astreignais à lire quelques paragraphes, à réfléchir et très souvent à faire une incursion sur ma tablette numérique afin d’apercevoir un visage ou d’écouter un interprète ou une version particulièrement recommandée par Bellamy ( ô magie de youtube !). Cet ouvrage a été récompensé par le Prix Pelléas 2015 (prix littéraire annuel qui récompense un ouvrage sur la musique aux plus belles qualités littéraires).

En lisant ce livre j’ai appris que Olivier Bellamy EST  pianiste, il est un exécutant (il doit rester probablement trop modeste) et il connait la musique. Aussi j’ai lu dans le livre qu’il a  vécu son adolescence à La Loupe, une commune d’Eure-et-Loir que j’ai fréquenté pendant plus de 30 ans car mes beaux parents possédaient une maison de campagne à la  périphérie de la petite ville, et ensuite ils ont acheté  leur résidence principale au centre ville. On aurait pu se croiser chez l’excellent pâtissier Holder qui fabrique la meilleure galette des rois que je connaisse, ou dans les magnifiques fôrets qui entourent La Loupe, les Fôrets domaniales de Senonches et de  Montécôt, lieux de longues et revigorantes ballades familiales .

Le livre contient des masses d’informations, sur des auteurs classiques mais aussi sur des modernes. On sent bien où vont les préférences de Bellamy. J’ai lu quelque part que ses préférences vont à Mozart, Schubert et Chopin. Bon choix. Et à la question qu’on lui posait : « quel morceau emporterait-il avec lui », il a répondu Ständchen de Schubert dans la version avec Horowitz que vous pourrez entendre en fin de billet pour remercier Olivier Bellamy de son intéressant ouvrage où  il y a pas mal d’humour,  ce qui rend la lecture très plaisante.

Il est difficile de résumer ce gros livre qui est en fait un catalogue. Les choix personnels s’imposent,  certains paragraphes vous percutent, d’autres vous ravissent ou vous informent. C’est un livre à garder sous le coude, afin de le consulter souvent .

Le chapitre sur les Écoles pianistiques m’a intéressé particulièrement. Sur l’école française, il écrit : l’esprit français repose sur un souci d’équilibre hérité des Grecs : « rien de trop », comme un contrepoids nécessaire à nos batailles internes. L’évolution s’est faite dans une constante opposition entre les tenants d’une certaine tradition et les devineurs, les centralisateurs et les dissidents, reproduisant la lutte éternelle entre la langue d’oïl et la langue d’oc, Saint-Saëns d’un côté et Debussy de l’autre. Marguerite Long et Alfred Cortot. Nous sommes le produit plus ou moins harmonieux de cette lutte acharnée.

Les pages consacrées au flamboyant canadien Glenn Gould sont très savoureuses; ainsi il écrit : Gould est charmant mais autoritaire, sûr de lui, ne doutant de rien. On sait que Gould n’aimait pas trop Mozart (il faut oser…), affirmant qu’il était mort trop tard, que seules ses oeuvres de jeunesse étaient intéressantes et que le Concerto pour piano n°24 et ut mineur n’était qu’un ramassis de clichés qui avait à peine plus de poids qu’une note de bureau. Mais ce grand provocateur avait aussi osé dire que les Variations Goldberg de Bach était la musique la plus sotte que Bach ait jamais composée…(Ah, le bonhomme Gould !).

Sur Schubert, l’un des ses trois chouchous, il écrit de très belles choses…: Schubert n’a vécu que pour la musique, dans un tout petit cercle d’amis qui l’adulaient. L’infiniment grand dans l’infiniment petit, tout le mystère et le paradoxe de Schubert sont là. L’infiniment grand, c’est son inspiration, ce sont ses « divines longueurs », ses digressions incessantes, c’est la somme de ses oeuvres innombrables, c’est son coeur et son âme si vastes. L’infiniment petit, c’est sa personnalité timide et humble, la forme du lied dans laquelle il glisse une symphonie, son espace circonscrit à Vienne, son piano, les cafés et son lit, c’est sa vie si courte… Le temps et l’espace changent à partir de Schubert. Il n’invente pas la relativité, il la vit, il l’incarne, il l’éprouve… Il n’a pas conscience de son génie, à l’inverse de Mozart, mais plane sur les mêmes cimes, baigne dans la même lumière. Il n’a pas l’esprit critique d’un Chopin, mais sa musique est aussi pure et déchirante. Il n’est pas un architecte de la pierre comme Beethoven, mais il bâtit des songes, des chimères, des vertiges aussi essentiels quoique impalpables… Trop ambitieux pour son art, pour n’être qu’un musicien populaire et trop inclassable, étrange, indéfinissable pour être reconnu à sa juste valeur, il a vécu dans la pénombre, entre le majeur et le mineur.

Voici comme promis un lien pour écouter le génial Horowitz, le « Satan au piano » comme disait Clara Haskil, interpréter le morceau de choix d’Olivier Bellamy; Horowitz était un interprète qui avait une sonorité unique, jouant les doigts à plat et les poignets très bas en caressant les touches. Son phrasé particulier pourrait venir de son amour du chant et il servait les deux pédales avec une virtuosité inconnue avant lui. Il se considérait comme un romantique du XIX siècle : « Je joue librement dans le grand style » et sur scène il osait tout. Le morceau de Schubert-Lizt, Ständchen est l’image du piano dans ce qu’il a de plus immatériel, du chant dans ce qu’il a de plus mystérieux écrit Olivier Bellamy… (5 min 37 d’extase):

https://www.youtube.com/watch?v=Ohtikwa64xo 

DICCIONAIRE AMOUREUX DU PIANO, PLON 2014,  ISBN 978-2-259-21231-1

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