Stoner de John E. Williams

John Edward Williams (Texas 1922-Arkansas 1994) est un universitaire, poète et écrivain américain qui nous a laissé peu d’oeuvres: 5 romans dont un inachevé, et 2 recueils de poèmes. Ses romans les plus connus sont Stoner (1965) et Augustus (1973). John E. Williams a fait des études à l’université de Missouri (en 1954) où se situe aussi ce roman  et il a enseigné ensuite la littérature et l’art d’écrire pendant plus de 30 années à l’université de Denver.

(A noter que le nom  John Williams comporte plus de vingt homonymies, dont deux autres  en littérature:  l’une américaine et l’autre britannique).

Stoner n’a été traduit en français qu’en 2011 par l’écrivain Anna Gavalda, laquelle considère que ce roman est « une perfection tranquille« . Anna Gavalda avait noté que l’écrivain irlandais John MacGahem, avait remarqué le livre Stoner parce que, lui aussi, était issu d’une lignée de fermiers dont il s’est éloigné pour se lancer dans une vie entièrement consacrée aux livres, exactement comme le personnage du livre. John MacGahem trouve que le style de John Williams est économe et possède un lyrisme étouffé.  Le livre Stoner  fut publié aux USA en 1965 sans grand succès;  mais il est considéré aujourd’hui par certains comme un des secrets les mieux gardés de la littérature américaine. On pourrait donner à Stoner le qualificatif de roman classique, tant les sujets abordés et les valeurs qu’il soulève sont intemporels.

Stoner ou William Stoner est le nom du personnage principal du roman, un péquenaud issu d’un milieu rural pauvre du mid-west américain qui rentrera grâce à ses efforts et ses aptitudes scolaires, à l’Université de Columbia dans le Missouri, afin de poursuivre des études d’agronomie et de reprendre ensuite la petite exploitation agricole des parents. Un professeur de littérature, Archer Sloane,  le remarquera et le fera dévier de trajectoire pour se consacrer corps et âme aux études littéraires spécialisées dans la littérature anglaise de la Renaissance. Ainsi Stoner se consacrera toute sa vie à l’enseignement sans compter ni son temps ni son énergie, il deviendra un professeur apprécié et un érudit. Mais pour arriver à ses buts, Stoner devra lutter sans merci, d’abord contre ses origines paysannes, car étant fils unique il va trahir les espérances de ses parents. Ensuite il va lutter contre l’engagement collectif des jeunes gens de sa génération dans le conflit armé de 14-18, parce qu’il ne partage pas cet élan collectif et il perdra dans cette guerre son seul vrai ami. Il luttera aussi contre le désamour et la désillusion apportés par son mariage. Et enfin, il luttera au sein de l’université qui l’a engagé afin de maintenir son rang de professeur.

Il épousera Edith, la fille unique de gens aisés de Saint Louis. Il sera subjugué par cette jeune femme d’un milieu social tellement plus raffiné que le sien. Elle incarne tout ce qu’il admire de loin: les manières exquises, l’éducation sélecte, la féminité déliée. Ce qu’il ignore est le fait qu’Edith  ne connaît rien à la sexualité de par l’éducation impartie aux femmes de son milieu social, qu’elle est hystérique, qu’elle a des penchants étranges et que plus tard elle s’acharnera sur leur fille unique, Grace, jusqu’à la détruire à petit feu.

La description du milieu universitaire est sans appel. Au niveau académique, les brimades, les mesquineries, les dénonciations, les jalousies, le mensonge, le népotisme sont monnaie courante. Aujourd’hui nous parlerions d’harcèlement moral envers un académique. William Stoner aura une vie morne à l’abri des murs qu’il avait tant convoités, il souffrira de la solitude au campus, il trainera un mariage raté et aura  une carrière académique semée d’embûches jusqu’à la retraite forcée. Tout de même il connaîtra des moments de bonheur fugaces (mais le bonheur n’est-il pas par essence fugace?) avec une liaison vers la quarantaine avec Katherine Driscoll, une enseignante comme lui, et il sera proche de sa fille Grace…

[…Au cours de sa quarante-troisième année, William Stoner apprit ce que d’autres, bien plus jeunes, avaient compris avant lui: que la personne que l’on aime en premier n’est pas celle que l’on aime en dernier et que l’amour n’est pas une fin en soi, mais un cheminement grâce auquel un être humain apprend à en connaître un autre…]

Une vie ratée, un personnage raté, en somme? Non,  car du point de vue de Stoner sa vie est parfaitement réussie: il a obtenu tout ce qu’il espérait, une carrière universitaire, un mariage au dessus de sa condition, une fille adorable, un ou deux véritables amis, un univers fait de livres. Et tant pis si sa vie paraissait ordinaire aux autres. Stoner est un personnage de son temps (né en 1891) et de son milieu (rural). C’est un anti-héros qui ne suscite pas l’admiration ni l’empathie, mais cet anti-héros saura devenir un héros par moments, par exemple lorsqu’il affronte son doyen et se tire avec panache du traquenard académique. Ou l’épisode hilarant lorsqu’il occupe une salle de conférences qui devait recevoir le président de l’Université et d’autres académiques, alors qu’il est concentré sur un  texte de son séminaire de traduction latine: il renvoie d’abord le Président de l’Université sans lever la vue avec un revers de la main, puis quand l’escouade au complet rapplique, sans lever les yeux il déclame de façon tranquille « Arrière, arrière, bande d’abominables Gaulois sanguinaires ». Ensuite il s’était replongé dans son livre et avait continué comme si rien n’était tandis que nos cinq compères abasourdis ravalaient leurs dentiers, se retournaient en se marchant sur les pieds et prenaient la poudre  d’escampette. La vie de Stoner est émaillée de désillusions et malgré cela le bonhomme reste indemne. On peut dire que Stoner ratera quelques parties de sa vie, mais il ne ratera pas son jardin secret, c’est à dire l’amour infini des livres et de la littérature, qui ne le trahiront jamais.

Mais William Stoner connaissait la vie. Et d’une façon que bien peu de ces jeunes freluquets auraient été en peine de comprendre. Quelque chose de très profond demeurait tapi en lui, presque en deçà de sa mémoire: l’adversité, l’endurance, la douleur et la faim. Même s’il ne repensait pratiquement jamais à son enfance, la ferme de Boonville ne l’avait jamais quitté. Elle coulait dans son sang et la misère de ses ancêtres était son héritage. Ces vies obscures, dures, stoïques dont le seul credo avait été de présenter au monde qui les opprimait des visages également durs, inexpressifs et butés.

Stoner donne une impression de gâchis, mais ce n’est qu’une impression car à la fin du livre, sur son lit de mort,  cette question le hante et il dissèque de façon implacable ce que fut sa vie et la regarda en simple biographe. Calmement, posément, sans se laisser encore importuner par la moindre émotion, il contempla ce fiasco, ou du moins ce sentiment de fiasco qu’elle devait leur inspirer à coup sûr. Il avait rêvé d’amitié. A cette infaillible complicité qui aurait pu le rassurer quant à son appartenance à la race des humains et il n’avait eu, en tout et pour tout, que deux amis dont l’un était mort stupidement avant même de commencer à exister et l’autre s’était, à présent, replié tellement loin dans le monde des vivants que…Il avait rêvé à l’intégrité, à la force, à la solidité du mariage et il l’avait eu aussi, mais il n’avait su qu’en faire et l’avait laissé mourir. Il avait rêvé d’amour et quand il l’eut enfin trouvé, il y renonça pour le laisser se déliter dans le terrible chaos des questions à jamais posées et du bonheur à jamais perdu…Et il avait voulu devenir professeur. Et il en était devenu un. Cependant il savait, il l’avait toujours su, que durant la plus grande partie de sa carrière il avait été un piètre passeur. Il avait rêvé d’une sorte de probité, de pureté que rien n’aurait pu corrompre et n’avait trouvé que compromissions, mesquineries et vulgarité. Il avait cru à la sagesse et que trouvait-il après toutes ces années? L’ignorance…

La fin est belle à pleurer, il rend son dernier soupir, un livre à la main, un livre chéri par lui et au moment du dernier stertor, ce livre tombe par terre et se referme, comme se referme pour nous la vie de William Stoner. La boucle est bouclée. Un grand, très grand livre, même s’il paraît ardu par moments.

Merci à toi, Francisco L. de m’avoir suggéré cette lecture.

 

STONER, Le dilettante 2011,  ISBN 978-2-84263-644-9

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