Café Lowendal et autres nouvelles de Tatiana de Rosnay

Tatiana de Rosnay est un écrivain, journaliste et scénariste franco-britannique née en France en 1961 et qui peut écrire directement en français ou en anglais. Je l’ apprécie particulièrement car son style est  très direct, sans fioritures et elle sait aller au fond des choses. Celui-ci est le quatrième livre que je commente d’elle, après Le coeur d’une autre, Amsterdamnation et Spirales.

Il faut dire que Café Lowendal est une compilation de nouvelles (10) mais j’en avais déjà lu six d’entre elles dans Amsterdamnation, il y a ici seulement quatre nouvelles originales.

Café Lowendal est une très bonne nouvelle qui montre jusqu’où peut aller une vengeance féminine; un peu le même thème que dans Ozalide. J’ai beaucoup aimé Un bien fou et je vous le cite in extenso ci-après:

UN BIEN FOU. Une mer bleu marine fouettée par des crêtes blanches. Une maison carrée posée sur une falaise. Une lumière dorée. Une plage blonde. Devant l’écran de l’ordinateur, Max chuchote: « C’est divin » (Il pense au soleil sur sa peau, à l’eau salée, à l’ouzo.) Je dis « Oui, c’est sublime » (Moi, je pense à la femme de ménage dont le salaire est compris dans la location). Les enfants, Salomé (10 ans) et Gaspard (8 ans), trouvent ça sublime aussi. L’hiver a été rude. Froid et neigeux. Constellé d’ennuis. Les problèmes au travail pour Max. Des petits soucis de santé pour moi. Le décès du grand- père de Max. Les ennuis scolaires de Salomé. Ce n’était pas donné, cette maison sur une île grecque. Mais on le méritait,  disait Max. On en avait besoin. C’était nécessaire de recharger les batteries, d’aller chercher le soleil. Ça nous ferait un bien fou. Alors on a réservé.

Un bien fou.

Le jour du départ, Max n’arrêtait pas de répéter ça à voix haute, « Un bien fou », un mantra, les maxillaires crispés, les mains agrippées aux accoudoirs. L’énorme ferry tanguait comme une pirogue prise dans la houle. Les autochtones, habitués, dormaient ou lisaient. Les touristes rendaient tripes et boyaux. L’odeur était insoutenable. « Un bien fou », chantonnait Max, tandis que ses enfants hoquetaient, exangues, éclaboussés de vomi tels l’héroine de L’Exorciste. Moi, vautrée, les bras en croix, je devais arborer le même visage méconnaissable que lors de mes accouchements.

Dès l’arrivée, le charme opéra. Le vent était chantant, parfumé. Tout le monde se sentit mieux. Une Jeep attendait, avec un gentil chauffeur. Un sentier ensablé menait à la maison blanche tout en haut de la falaise. La même que sur le site internet. Ravissante. (Ouf, dit Max). Sur le palier une dame pimpante patientait, vêtue d’un tablier. Le frigidaire était plein de choses fraîches et appétissantes, la décoration intérieure était jolie, une salle de bains high-tech, impeccable, et les lits étaient faits. (Ouf, pensai-je).

Le soleil allait se coucher, vieux rose, dans une mer scintillante et apaisée. La dame avait préparé l’apéritif. Nous l’avons pris sur la terrasse, face à la mer. La vue coupait le souffle. On voyait les ferrys sillonner sur la grande nappe argentée teintée de rouge. Droit devant, les flancs sombres et massifs d’une autre île. C’était presque trop beau pour être vrai.

(Quand je repenserai plus tard à cette première soirée idyllique, je me dirai qu’il y avait eu, comme ça, cette petite bulle, cette parenthèse bénie où tout avait été magnifique, simple et fluide.)

Le lendemain matin, un lundi, alors que nous prenions tous les quatre le petit déjeuner sur la terrasse, assez tôt, vers huit heures, en jouissant de la vue, du silence, du murmure de la mer, de la caresse du vent, un bruit effroyable se fit entendre. Celui de plusieurs marteaux-piqueurs effrénés, stridents, insupportables. Cela venait de plus haut sur la falaise. Et cela dura toute la matinée. On alla à la plage, stoïques. Mais même en bas, on captait toujours cet infernal bruit. L’après-midi, ce fut pire encore. Deux camions monstrueux, auréolés de nuages de gaz noirâtres et puants, entamèrent un incessant ballet en montant et descendant des cargaisons de briques, pierres et gravats. Ils passaient à un mètre de la maison et les fondations tremblaient à chaque fois. A six heures du soir, cela stoppa, enfin.

Nous avons dîné en profitant du divin silence. Même les enfants se taisaient, respectueux. Vers minuit, les petits étaient couchés depuis longtemps. Max et moi avons parlé sur la terrasse. Les travaux allaient-ils reprendre le lendemain matin? Que faire si c’était le cas? Nous avons décidé de ne pas laisser cette pensée gâcher nos vacances. On verrait bien. Max se leva pour aller dans la salle de bains.

Je fumais tranquillement en regardant les étoiles, la tête en arrière. On était bien, quand même, ici. Comme c’était beau. J’avais déjà oublié les marteaux-piqueurs et les camions. Demain, j’achèterais des masques de plongée et des palmes. Les enfants seraient ravis.

Max fit une apparition brutale, dans mon champ de vision. Son visage s’était comme affaissé. « Qu’est-ce que tu as? » demandais-je, effrayée . Il bégaya une phrase incompréhensible, un index tremblant dardé vers la maison. J’ai pensé qu’il y avait un insecte dans le lavabo, un scorpion, une araignée, une bestiole dans ce genre qui avait terrifié Salomé ou Gaspard, et que Max ne savait pas gérer.

Arrivée dans la salle de bains, une vision stupéfiante m’accueillit. Les toilettes suspendues, hyper-modernes, s’étaient décrochées et gisaient sur le côté, vidées de leur contenu (eaux, papier toilette, et productions intimes de mon mari). « Mais qu’as-tu fait? » dis-je, ahurie. Je n’aurais pas dû. Il perdit son sang-froid habituel. Il ressemblait tant à sa mère dans ces moments-là. J’ai détourné les yeux, j’ai encaissé. Qu’avait-il fait? Putain ! J’étais folle ou quoi? Il s’était assis, point, pour aller aux toilettes. Il s’était ASSIS, merde !

Il n’y avait pas autres WC dans la jolie maison. Le lendemain matin, Max appela l’agence de location. On promit d’envoyer un plombier dans l’heure. Tandis qu’on attendait le plombier, en expliquant aux enfants incrédules mais amusés qu’il fallait faire leurs besoins dans le jardin, les camions et les marteaux-piqueurs avaient repris leur concert infernal. A boutr de nerfs, je décidai d’aller voir d’où venait ce boucan.

Nous sommes montés tout en haut de la falaise avec Gaspard. Un vaste chantier s’offrit à notre vue. Des camions, des pelleteuses, des montagnes de gravats. Un italien richissime se faisait construire une maison somptueuse. Ça allait durer encore deux mois. Nous sommes redescendus. Je ne savais pas comme annoncer la nouvelle à Max. Max carburait à la perfection. Dans le monde de Max, tout était parfait. Tout était « merveilleux et divin ». Il valait mieux ne rien dire.

Le plombier arriva en fin de journée, alors que ma petite famille avait subi le bruit, la fumée, et le manque de toilettes. C’était un brave gars du coin, rustre, la clope au bec. Il se gratta la tête devant l’épave des WC. Le type de l’agence était là aussi, et traduisait. « Ah, c’est très embêtant, il dit qu’ils n’ont pas du tout ce modèle, ça vient d’Athènes. Ça va mettre des semaines. »

Max resta étonnamment calme. Pas grave. Aucune importance. Il décida de nous emmener à une nouvelle plage, un peu plus loin. On irait en Jeep. On fuirait les camions et l’absence de WC. À notre retour, la personne de l’agence aurait surement trouvé une solution.

Une fois sur la plage- déserte, belle, balayée par le vent- Max se lança dans l’eau. Il nagea longtemps, en évitant les nombreux véliplanchistes. Il devait se dire que tout ça c’était « extraordinaire, divin, merveilleux », le corps pétri par les vagues, le souffle court.

Lorsqu’il est sorti de l’eau, et qu’il s’est allongé sur sa serviette, j’ai vu la bouche de Salomé s’arrondir d’horreur. Max s’était profondément entaillé la plante du pied sur un rocher ou quelque chose de coupant. Ça pissait le sang. Partout. La plaie était moche. J’ai paniqué. Personne sur la plage à part les véliplanchistes sur l’eau. Il fallait l’emmener aux urgences.

« Oh, mais tu pleures,  papa ! » bredouilla Gaspard. Max sanglotait comme un gosse, l’échine pliée, la morve au nez, secoué de spasmes. Jamais je ne l’avais vu pleurer comme ça. On aurait dit que ça lui faisait un bien fou.

Voilà, toutes les nouvelles de Madame de Rosnay ont cette touche qui va droit au but et qui remue. Quel talent !

 

CAFÉ LOWENDAL, Livre de Poche N°33504, 2014,  ISBN 978-2-253-17562-9

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