Au coeur du Yamoto d’ Aki Shimazaki

Mitsuba par ShimazakiMitsuba est le premier livre d’ un nouveau cycle romanesque d’Aki Shimazaki, écrivaine de langue française mais d’origine japonaise, qui vit à Montréal depuis 1991 où elle enseigne le japonais. C’est encore ce cher Guillaume L. qui m’en a prêté quatre (le cinquième non paru à la date de ce billet).

C’est encore une pentalogie parue chez Actes Sud avec des plats de couverture toujours aussi ravissants. Voici Mitsuba qui a reçu le Premier Prix de l’Algue d’Or, un prix littéraire attribué à des auteurs francophones d’origine non française. Les autres quatre livres seront commentés les uns après les autres par ordre de parution dans ce même billet. Je dois dire que le dernier, Yamabuki, me reste encore à lire.

Mitsuba veut dire trifolio, trèfle, en japonais.  Voici un livre très  intéressant sur la société japonaise, écrit sans concessions mais aussi sans  acrimonie. Dans un style que d’aucuns qualifient d’  » asiatique » voulant dire par là que c’est un style épuré, sans  mots de trop,  n’exprimant pas des sentiments, mais des faits. C’est une critique révélatrice de la rigidité de la société japonaise qui reste encore très fermée et figée dans le carcan des traditions, où l’individu compte peu, où d’abord règne le wa, c’est à dire l’ harmonie (ancien nom du  Japon), et aussi l’entreprise qui prend en charge ses employés de bout en bout, mais en même temps les broie en tant qu’ individus. Le livre parle aussi de l’ostracisme dont sont victimes ceux qui refusent de se plier aux obligations tacites et dénonce le statut de la femme japonaise qui, une fois mariée, perd toute autonomie et liberté d’entreprendre. Les japonais ont un dicton excellent pour décrire cette emprise sur l’individu : le clou qui dépasse se fait taper dessus.

Un autre livre intéressant sur une société commerciale japonaise est celui d’Amélie Nothomb paru en 1999, Stupeur et tremblements.

Dans Mitsuba, nous apprenons la toute puissance de l’entreprise  japonaise traditionnelle sur le devenir de ses employés y compris sur le terrain de la vie privée. Dans cette société tripartite qui est le Japon moderne, faite de grandes compagnies commerciales, de l’État et de la classe dirigeante, l’individu est seul face à son destin, il n’est pas toujours libre de choisir. Le personnage principal, Takashi Aoki est un shôsha-man ou commercial dans une grande compagnie d’import-export et son destin sera orienté par les choix que la compagnie fera pour lui. En même temps que son histoire personnelle, nous faisons la connaissance d’autres personnages qui seront les protagonistes des  livres suivants et nous apprenons un grand secret concernant le père de  Takashi Aoki, employé autrefois dans la même compagnie et mort par excès de stress, ce  qui est le prix à payer d’une vie professionnelle tendue.

Critique acerbe d’une société japonaise impitoyable qui tend à broyer l’individu. Seule la collectivité compte. Le devoir des japonais est d’être soumis : les japonais soumis à l’idée du wa-pays,  les hommes  à l’entreprise, la femme  au mari, les enfants  aux aînés.

On dit  en général que  les japonais  peuvent sembler cruels, mais en réalité ils sont différents, cela tient en partie au fait que c’est une culture insulaire qui de plus , est restée des siècles fermée au reste du monde. Il n’y a qu’au Japon que l’on désigne un japonais ayant vécu à l’étranger par un mot qui veut dire  » impur », c’est à dire un japonais « contaminé » par un vécu à l’étranger.

Pour avoir fait des études d’Acupuncture  j’ai appris que les terminaisons nerveuses des asiatiques sont différentes, elles n’ont pas la même structure de type glomique que la race caucasienne. Ils ont un seuil de la douleur plus haut, ainsi il faut plus de stimulation pour ressentir la même chose; cela peut donner une attitude en apparence plus stoïque qui pourrait être assimilée à une sorte de cruauté.

Leur sens de la hiérarchie est très rigide. Ainsi, la catastrophe nucléaire et écologique de Fukushima peut être expliquée par le fait que les responsables étaient incapables de gérer un tel désastre nucléaire parce que les centrales  au Japon dépendent de responsables patriciens  qui ne possédaient pas le savoir adéquat alors que le savoir existe chez les ingénieurs auxquels on ne donne pas la responsabilité qu’ils mériteraient.

MITSUBA,  Actes Sud,  2006,  ISBN  978-2-7427-6484-6

ZAKURO

Zakuro veut dire grenade ou grenadier en japonais, mais c’est aussi  le symbole de la sottise et de l’élégance mûre. Je ne sais pas quel est le rapport avec l’histoire… Décidément il y a un symbolisme qui m’échappe.

C’est l’histoire de Monsieur Toda, le patron de Takashi Aoki, qui a une histoire terrible par rapport à son père disparu après avoir été déporté en Sibérie, alors qu’il travaillait dans la colonie japonaise de Mandchourie, à la fin de la deuxième guerre mondiale, colonie qui fut envahie par les russes faisant des milliers de prisonniers civils et militaires, dont beaucoup ne revinrent jamais au Japon. Épisode assez mal connu au Japon, passé sous silence et oublié de l’Histoire.

Zakuro est dans le livre le nom d’ un restaurant japonais à Los Angeles qui joue un rôle  dans le récit.

ZAKURO, Actes Sud 2008,  ISBN  978-2-7427-7922-2

TONBO

Ce mot désigne une libellule en japonais,mais il existe aussi un autre nom: akitsu. Akitsu est le prénom d’une élève remarquable du père de Nobu.

Ici le personnage principal est  Nobuhiko Tsunoda, connu comme Nobu,  autre employé de la multinationale qui sera la victime d’un ostracisme par rapport aux options qu’il ose prendre sur sa vie privée. Il sera marqué par le suicide en 1972 de son père, professeur de lycée, l’année où Okinawa a été restituée au Japon. Des années plus tard il apprendra par le biais d’un ancien élève de son père des détails sur la mort de celui-ci. En tout cas cette affaire aura été un sujet qui le poursuivra longtemps, lui et sa famille, victimes tous d’un ostracisme soutenu de la part  de la société japonaise.

Nobu fondera une école privée ou juku lorsqu’il  quittera son entreprise , il appellera cette école Tonbo en mémoire de son père qui aimait observer les insectes et ce sera en banlieue tokyoïte, un établissement éducatif de qualité. Les libellules dans la croyance bouddhiste, apportent les âmes des ancêtres car elles apparaissent pendant la période du bon ( fête des morts).

TONBO, Actes Sud 2010,  ISBN  978-2-7427-9390-7

TSUKUSHI

Ce quatrième livre est étonnant; il raconte des choses si terribles, mais en même temps avec une telle pudeur et sans fioritures, que cela fait mal et nous laisse désemparés car l’héroïne du livre s’achemine vers son destin et nous assistons impavides au dénouement.

L’héroïne est Yôku Tanase autrefois liée à Takashi Aoki. Elle nous raconte sa vie et comment elle a appris des choses qui vont bouleverser la vision qu’elle a de son couple. Bouleversant.

Je suis aussi émue qu’à la fin du premier livre, sinon plus. Ce cycle romanesque est vraiment très fort. Mon propos n’est pas de déflorer le sujet, ce qui enlèverait de l’intérêt à certains, mais je conseille vivement la lecture de l’ensemble. Je me dois de lire Yamabuki.

TSUKUSHI, Actes Sud 2012,  ISBN  978-2-330-00806-2

Une réflexion sur “Au coeur du Yamoto d’ Aki Shimazaki

  1. Je n’ai lu que les premier et dernier tomes de ce cycle romanesque, et en ai adoré la lecture! Merci de me les avoir conseillés. Le premier tome m’a particulièrement émue: il est écrit de manière efficace, et une tension dramatique s’installe peu à peu jusqu’à culminer dans le dernier chapitre de l’oeuvre. J’ai apprécié le style sans fioritures, concis et droit au but de l’écriture. Il permet de rendre le récit extrêmement dense sans pour autant diminuer l’intensité des sentiments. Alors que je refermai ce livre, ma lecture achevée, j’étais stupéfaite de constater tout ce que pouvait contenir un si petit ouvrage. Une lecture que je recommande vivement!

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