Middlesex de Jeffrey Eugenides

Romancier américain (Detroit 1960) ayant des origines grecques et irlandaises avec un master d’écriture créative de l’Université de Stanford. C’est un admirateur de Philip Roth en raison de la diversité de ses romans : un romancier qui se refuse à écrire toujours le même livre. Eugenides se dit très lent en écriture, sortant un livre tous les six ans, mais quel punch !

Middlesex est son deuxième livre, paru en 2002; livre qui a reçu le Prix Pulitzer de fiction 2003, année de sa parution en France. C’est un roman fleuve de plus de 600 pages où l’écrivain va nous raconter dans le détail, la saga de trois générations de greco-américains porteurs d’une anomalie génétique rare,   pouvant donner naissance à des êtres hermaphrodites. Hermaphrodite, un mot galvaudé, mal compris et qui  étymologiquement est la contraction d’Hermès, le messager des dieux  et d’Aphrodite, déesse  de l’amour et de la sexualité.

Dans le cas très précis du personnage principal du livre et narratrice omnisciente, Calliope Stephanides, il s’agit d’un cas de pseudo-hermaphrodisme masculin. C’est un phénomène biologique rare, mais moins rare que celui d’hermaphrodite vrai et dans lequel l’individu a des organes sexuels externes ambigus, mais des gonades masculines et un caryotype masculin XY; ceci est dû a des anomalies de la différentiation sexuelle (par déficit hormonal secondaire à la mutation d’une enzyme, la 5 alpha reductase, enzyme dont il est question plusieurs fois dans le livre). L’expression génétique de cette anomalie de la nature, provenait de la famille de Calliope,  des ancêtres à la puissance neuf et son expression a été favorisée par le  fait d’une forte consanguinité pratiquée dans cette famille car les grand parents de Calliope étaient…frère et soeur ! (et la génération suivante va récidiver avec un mariage entre 2 cousins germains). Il est clair que, ayant transgressé cette loi biblique, toutes les tares portées dans les gènes de la famille Stephanides, allaient s’exprimer avec une vigueur inouïe.

Le côté médical est peu approfondi dans le roman, les personnes très littéraires ne seront pas choquées du tout. Mais c’est plutôt le côté social et socio-culturel qui est abordé, et l’implication de ce facteur est énorme. Page 619 nous lisons: N’oublie pas Cal: le sexe est biologique, le genre est culturel ( Cal sera le prénom de Calliope lorsque celle-ci choisira son genre, dans des circonstances assez douloureuses).

Sommes nous devant un Grand Roman Américain ? Je ne sais pas, mais le livre est impressionnant par ses aspects détaillés, psychologiques, historiques, très américains. J’ai eu un plaisir immense à le lire, même si par moments il m’a semblé un peu long et pesant. C’est un livre sur un sujet difficile, mais abordé avec un tact et un humour fabuleux. C’est probablement une oeuvre qui laissera une  trace.

Nous lisons  une saga qui démarre en Asie Mineure en 1922 par la fuite des grands parents grecs de Calliope, du territoire turc en guerre  contre la Grèce,  et leur immigration frauduleuse en Amérique, cet Eldorado de gens en mal d’existence. Ces grands parents étaient originaires du village de Bythinios où les gens à marier étaient si rares que la consanguinité était  forte; ils se sont mariés sur le bateau qui les amenait en Amérique, profitant de faux papiers et de la pagaille monstre qui accompagnait ce voyage. Nous sommes en 1922, époque  de la prohibition et du maccarthysme en Amérique; ce couple de grecs vont s’installer à Detroit, à l’époque, La Mecque d’une industrie automobile florissante.

Ces grands parents qui étaient en fait frère et sœur, eurent deux enfants: Milton et Zoë. Milton épousera Théodora qui est sa cousine germaine et seront les parents de Calliope, hermaprodite qui naquit fille ( par légèreté médicale le diagnostic ne fut pas posé correctement) et devint garçon par son propre choix, a l’âge de 14 ans. D’ailleurs, le livre commence ainsi...J’ai eu deux naissances. D’abord comme petite fille, à Detroit par une journée exceptionnellement claire du mois de janvier 1960, puis comme adolescent, au service des urgences d’un hôpital proche de Petoskey, Michigan, en août 1974.

Calliope Stephanides possède un arbre généalogique assez tordu, jugez en vous mêmes:  outre le fait que ses grands-parents étaient frère et soeur, Lina Zizmo (grand-mère maternelle) n’était pas seulement ma tante à la mode de Bretagne. Elle était également ma grand-mère. Mon père était le neveu de sa mère (et de son père). En plus d’être mes grands-parents, ils étaient ma grande-tante et mon grand-oncle. Mes parents étaient mes cousins au second degré et mon frère était mon cousin au troisième degré aussi bien que mon frère…(Après il ne faut pas s’étonner de la résurgence d’anomalies génétiques, même récessives !)

A aucun moment, malgré un sujet scabreux, ce livre tombe dans le pathos, le kitsch ou le mauvais goût. Bien au contraire, l’humour est constant avec des situations tellement cocasses que c’est un pur bonheur de lecture. Un exemple de l’humour de Eugenides, page 241 …chaque fois qu’un Grec s’approche du bureau ovale quelque chose déconne. D’abord ce fut Agnew avec l’évasion fiscale et ensuite Dukakis avec le tank, l’image qui suffit à annihiler nos espoirs de voir un Grec à la Maison-Blanche: Dukakis coiffé d’un casque trop grand, à la tourelle d’un Walker Bulldog M41, s’appliquant à avoir l’air d’un président mais ne réussissant qu’à avoir l’air d’un petit garçon dans un parc d’attractions. Nous étions en 1988. Regardez les banderoles de la convention démocrate ! « Dukakis », un nom comportant plus de deux voyelles.  Truman, Johnson, Nixon, Clinton, Carter. S’ils ont plus de deux voyelles (Reagan), ils ne peuvent pas avoir plus de deux syllabes. Le nec plus ultra, c’est une syllabe et une voyelle: Bush. Ils en ont redemandé. Pourquoi Mario Cuomo a-t-il renoncé à se présenter? À quelle conclusion est-il parvenu après s’être retiré pour réfléchir à la question? Contrairement à Michel Dukakis, un intellectuel du Massachusetts, Mario Cuomo était un New-Yorkais, un homme de terrain. Trop libéral pour l’époque, certes, mais aussi trop de voyelles.

Ce livre est impressionnant par la richesse des informations qu’il nous livre et c’est plus un canevas que une histoire linéaire. Cela donne très envie de lire les deux autres romans disponibles de cet  auteur américain (Virgin suicides et Le roman du mariage); probablement chaque livre sera très différent des autres puisque c’est le trait qu’il admire chez Philip Roth. La veine littéraire d’Eugenides rappelle celle d’un John Irving avec sa tendance à scandaliser les matrones mûres, ou celle d’un Salman Rushdie, sans le côté polemiste, ou encore celle de Günther Grass dans « Le tambour ».

D’autres livres mettant en scène des hermaphrodites sont disponibles; il me vient à la mémoire celui de Kathleen Winter « Annabel » ou celui de l’écrivaine espagnole Alicia Giménez Barttlet « Donde nadie te encuentre » qui relate l’histoire  d’une hermaphrodite, Teresa Pla Maseguer qui a vécu comme femme pour ensuite devenir un guérillero de la guerre civile espagnole, cet ouvrage a été couronné par le Prix Nadal 2011.

Ci-après une troublante photo montage illustrant symboliquement un être hermaphrodite, défi de la nature :

Gender is in the genes

MIDDLESEX, Collection Points, N°1238, 2004 (Éditions de l’Olivier 2002),  ISBN 978-2-02-066961

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