Valet de pique de Joyce Carol Oates

Résultat de recherche d'images pour "joyce carol oates" Joyce Carol Oates est une grande dame des lettres nord-américaines (Lockport, NY 1938) elle possède une très vaste bibliographie et plusieurs cordes à son arc : poétesse, romancière, nouvelliste, dramaturge, essayiste. Son nom circule depuis quelque temps pour un prochain Prix Nobel. Ella a publié aussi des romans policiers sous des pseudonymes : Rosamond Smith et Laura Kelly.

Les sujets récurrents de Mme Oates tournent autour de la pauvreté rurale, des abus sexuels, des traumatismes de l’enfance, de la satire sociale et de la violence en général. Son style est richement descriptif et me rappelle par moments celui d’Honoré de Balzac. Mais ici les sujets peuvent être assez sombres, profonds, douloureusement psychologiques.

Je lui ai lu quelques livres, et je les ai trouvés tous bons, assez forts, limite dérangeants. Par exemple sa biographie de Marilyn Monroe Blonde (2000) est un des meilleurs livres lus sur cette actrice; et La Fille tatouée (2003) est un autre roman sur la violence des sentiments. J’ai publié en janvier 2017, en VO, un billet sur Hudson River (2001), encore un excellent bouquin sur la classe huppée et âgée nord-américaine avec une note plutôt rare de la part de Mrs Oates :  de l’humour acide.

Valet de pique (Jack of Spades, 2015) traduit en français en  2017, ce serait inspiré d’un récit de deux pages d’Edgar Allan Poe datant de 1850, Le Démon de  la perversité (« The Imp of the Perverse » ) dont voici une citation…Nous sommes sur le bord du précipice. Nous regardons dans l’abîme, nous éprouvons du malaise et du vertige. Notre premier mouvement est de reculer devant le danger. Inexplicablement nous restons…Cette oeuvre élabore une théorie selon laquelle tout le monde a des tendances autodestructrices, incluant le narrateur; cette théorie peut être une esquisse de la notion du subconscient et du refoulement qui devra attendre Freud pour être théorisée. Aussi on peut citer William Wilson, une autre nouvelle du même Poe datant de 1839 où il évoque le thème du double qui hante le narrateur et le conduit à la folie.

Valet de pique est un livre assez génial, un thriller psychologique complexe, un roman choral et gothique avec une nette référence à E.A. Poe avec l’apparition d’un chat noir, incarnation de la chose démoniaque.

LE SUJET : Andrew Rush est un auteur de polars à succès, l’auteur le plus connu du comté d’Hecate dans le New Jersey. C’est un homme très lisse : marié depuis 30 ans à Irina, il est père de trois enfants qui ont déjà quitté la maison familiale, il est riche, assez charmant, un grand philanthrope pour la petite ville où il réside, auteur à succès de polars très corrects, très policés. Il se veut l’homme parfait. Ceci est la face que tout le monde connait.

Mais il a un autre côté, nettement plus obscur et caché à sa famille et à son éditeur : il écrit des polars sous un pseudonyme, Valet de Pique, nettement moins corrects, voire gore et pervers. Il y fait figurer des faits réels vécus par sa famille. Il cache ces livres dans le sous sol de sa vaste demeure, là où personne n’a le droit d’y aller et les écrit nuitamment sous l’emprise de l’alcool. Parfois il ne garde aucun souvenir de cette activité.

Un jour par mégarde il laissera traîner l’un de ses polars signé Valet de Pique qui tombera dans les mains de sa fille Julie, laquelle le lira et sera estomaquée quand elle constatera que des faits relatifs à leur vie familiale et privée, figurent dans le roman. Presque en même temps, Rush recevra une citation à comparaitre au tribunal correspondant à une accusation de plagiat et de vol de matériel de la part de C.W. Heider, une vieille fille de la ville de Harbourton où habite Rush, déjà connue pour les mêmes exactions avec d’autres écrivains et ayant été déboutée.

La maison d’édition de l’écrivain Rush est à New York et elle est très puissante. Elle commissionnera un excellent avocat qui le défendra sans souci et sans frais…

A partir de ce deux évènements l’écrivain Rush va perdre le contrôle de sa vie et son alter ego, Valet de Pique, prendra les commandes de son subconscient et lui dictera des conduites transgressives, inimaginables chez l’impeccable Andrew Rush. C’est la descente dans la folie.

Mais QUI est le véritable Andrew Rush ? C’est sûr, c’est un homme compliqué, c’est une personnalité trouble. Dès l’âge de 12 ans il traine des boulets puisque nous savons qu’il a été à l’origine de « l’accident » qui a coûté la vie à son frère plus jeune. Non, ce n’était pas un accident, il l’a poussé parce qu’il en était jaloux. Comment peut-on vivre avec une culpabilité pareille sans sombrer dans la folie? Par exemple, en inventant un personnage très retors et très pervers que lui permettra d’évacuer toutes ses pulsions ; une personnalité qui lui sert d’exutoire pour supporter cette charge émotionnelle. C’est l’autre face de son alter ego: Valet de pique. Peut-être nous trompons nous? Je ne crois pas car, sous une apparence débonnaire, il a complètement annihilé la personnalité de sa femme qui était au départ presque une meilleure écrivaine que lui même, et le lecteur remarque que dans son for intérieur il n’aime pas ses enfants, ils les méprise. En fait, c’est un personnage assez vil sous des apparences plus que trompeuses. Il commettra des actes graves mû par les pulsions du Valet de pique jusqu’au dénouement final. C’est assez terrifiant.

Il y a d’autres choses intéressantes dans le roman. Comme par exemple la mise en abyme de l’écrivain réel Stephen King, abondamment cité dans l’histoire. (Se connaissent-ils bien?). King et Oates ont publié des livres sous des pseudonymes  (sous le pseudonyme de Richard Bachman pour King). Le King du livre sera accusé de plagiat comme Andrew Rush. Oates aborde aussi le sujet de la création littéraire et de ses rituels, de la jalousie qui peut générer cette création intellectuelle. Et aussi le rôle de l’alcool comme moteur dans l’acte d’écriture.

Un livre bigrement complexe, intelligent, inquiétant et qui laisse quelques points non éclaircis (quid de la répétition en littérature?). Ceci me rappelle l’un des sujets phares du dernier livre d’Enrique Vila-Matas lu il y a peu : Mac et son contretemps, justement traitant de ce sujet.

VALET DE PIQUE, Éditions Philippe Rey 2017 (JCO 2015),  ISBN 978-2-84876-585-3

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