« Raoul Ruiz – le magicien » de Benoît Peeters et Guy Scarpetta

Afficher l'image d'origine Photo de Benoît Peeters

Cet essai sur le grand cinéaste que fut Raoul Ruiz, a été écrit par un tandem de choc : Benoît Peeters (Paris 1956), écrivain français, scénariste (et spécialiste de l’univers de Tintin !) qui fut l’ami de Raoul Ruiz, et Guy Scarpetta (1946) qui est un romancier français, essayiste et maître de Conférences à l’Université de Reims; ce dernier analyse dans ce livre neuf films du maestro Ruiz.

C’est un livre très intéressant sur le cinéaste chilien (aujourd’hui décédé), richement illustré; il comporte trois parties: tout d’abord en première partie une longue conversation menée à bâtons rompus entre Benoît Peeters et Raoul Ruiz où le cinéaste se raconte (peu),  toujours avec modestie et pudeur; il raconte surtout la genèse et le rodage de ses films; en deuxième partie, l’analyse des neuf films; et en troisième partie, la liste succincte de sa filmographie.

Pour qui n’est pas  familier avec l’oeuvre de ce cinéaste, il y a peu de renseignements sur sa biographie. J’ai retenu qu’il est né à Puerto Montt, une ville du sud du Chili, un lieu de passage entre l’archipel de Chiloé et la Patagonie chilienne, une ville où il pleut sans coup férir toute l’année, mais où les variations de température sont faibles. J’imagine que ce climat qui est propice à l’enfermement, lui a donné le goût prononcé du cinéma avec son ambiance confinée, un refuge chaleureux en somme.

De cette longue  conversation on peut retenir des informations intéressantes sur la technique cinématographique de Raoul Ruiz, totalement innovante. Par exemple cette liberté d’improvisation que le cinéaste avait vis-à-vis du scénario, l’axe sacrosaint autour duquel tourne chaque film, la structure rigide, presque un rituel autour duquel on raconte chaque film. Ainsi, très tôt Raoul Ruiz eut l’impression qu’il était le seul à refuser la technique du conflit central (page 76). En revanche, il était un fervent adepte de la technique française « du plan incliné« , ce système dans lequel toutes les données sont présentes dès le départ. On sait d’avance si l’histoire va finir bien ou mal et on s’amuse à voir comment cette fin va être amenée. On suit l’ensemble comme une cérémonie et l’avantage du système c’est qu’il donne une certaine liberté de mise en images. Et à Ruiz d’expliquer que ce qui le passionne c’est de tirer parti de tous les éléments constituant un film, et de faire la matière même de ce qui sera  montré, de façon à ce qu’un accident devienne brusquement l’essentiel et qu’un détail puisse momentanément prendre le pas sur le système narratif (page 94).

La deuxième partie du livre est consacrée à l’analyse de quelques films par Guy Scarpetta; cette analyse est à l’image des films de Raoul Ruiz, c’est à dire assez compliquée. Le cinéma de Raoul Ruiz est un cinéma d’auteur, assez hermétique pour qui n’est pas averti ni initié à son monde intérieur. Raoul Ruiz était un homme très cultivé et sa culture débordait largement le terrain cinématographique. Cela se sent dans ses films où les références littéraires, historiques, politiques, psychologiques, voire psychanalytiques sont nombreuses. Ainsi, à propos du film La ville des pirates, Scarpetta écrit : ce film de Ruiz suscite un plaisir flottant, comme on parle en psychanalyse d’attention flottante, celui de la dérive incessante des énergies, des affects, des projections imaginaires, des intensités libidinales.

L’oeuvre de Raoul Ruiz est baroque, là où le baroque est inconstant, onirique et désinvolte; son écriture filmique intégre le hasard de façon automatique;  elle est aussi romantique avec une confusion rêveuse entre le sensuel et le sensible; bien sûr, il est relié au réalisme magique latino américain qui consiste à maintenir une tension dramatique, à la complexifier, à l’aviver, laissant le jeu ouvert. Le registre de Ruiz est fantastique  nous menant parfois au vertige intellectuel avec des mystères déroutants et des voluptés interdites. Ses histoires sont labyrinthiques avec des couloirs temporels parallèles et des apparitions, des mirages, des court-circuits, des rétroactions, des faux-raccords narratifs.

J’ai vu seulement deux de ses films et j’en suis restée éblouie : Le temps retrouvé, somptueux, grandiose, rendant si bien ce climat proustien fait de rêverie floue, d’élégance, de clés sur l’époque et sur les personnages contemporains de Marcel Proust. Je trouve que Ruiz a été courageux, sinon téméraire de se lancer dans un tel défi, de s’attaquer au monument sacré qu’est l’oeuvre de Marcel Proust, alors que tant d’autres n’ont pas osé ou ont abandonné le projet. Comme l’analyse si bien Guy Scarpetta, c’est l’oeuvre de Proust qui résiste le plus à l’univers du cinéma pour trois raisons : d’abord un style fondé sur la métaphore et peu apte à être transfiguré sans lourdeur dans le domaine des images; puis une capacité à court-circuiter ou condenser la temporalité qui va au-delà de ce qu’autorise le recours au flash back; et enfin un refus explicite du réalisme, qui bornerait le roman à l’examen de la réalité extérieure (page 156). Scarpetta consacre un chapitre, intitulé « Du côté de chez Ruiz« ,  à expliquer l’état d’esprit avec lequel le cinéaste aborda le rodage : « Ruiz, après avoir lu tous les livres de Proust, choisit comme support le dernier volume,  Le temps retrouvé, le moins narratif de tous, celui où l’action est raréfiée, où les spectacles représentés sont pensés autant que décrits; car c’est sans doute délibérément que Ruiz a privilegié le livre le plus discursif, le moins figuratif parce que par ce biais, il interdit la voie de l’adaptation réaliste ». Et justement Ruiz avait développé dans toute sa production antérieure une lanterne magique projetant des images fabuleuses sur le décor quotidien du script au point de transfigurer celui-ci. Une façon de Ruiz d’insérer sa propre esthétique en suggérant par là ce qu’il y avait de déjà proustien dans sa conception antérieure du cinéma  (page 158). Ruiz a adopté plus qu’adapté le monde proustien (G. Scarpetta)

L’autre film que j’ai vu et apprécié, c’est Les mystères de Lisbonne, de plus de six heures de durée et que j’ai vu au Quartier Latin en une seule fois avec juste un entr’acte. Une splendeur, un film riche et complexe, avec une qualité d’image fabuleuse, sans que jamais on ne s’ennuie (même si le fondement en souffre). Au départ de ce film il y avait une commande de feuilleton télévisuel pour une chaîne portugaise afin d’adapter le roman du XIXè siècle de Camillo Castelo Branco, avec le même titre . C’est un film fleuve où deux histoires s’entrecroisent : celle de Pedro Da Silva, fruit des amours illicites au sein d’une grande famille et celle du Père Dinis, qui éleva cet enfant.

Ces deux films mériteraient amplement d’être revus à la lumière éclairante et richement étayée de ce livre. Car les films de Ruiz ne sont pas faciles à regarder sans en posséder les clés .

Aussi, j’aurais encore très envie de voir son film posthume La nuit d’en face, lequel résume tout l’univers ruizien. Un coffret avec 10 films est disponible, mais malheureusement sans que La nuit d’en face en fasse partie.

Lecture dans le cadre de Masse Critique de Babelio,  Babelio que je remercie ici ainsi que les Éditions Les Impressions Nouvelles.Kantor : un théâtre lié à « une vision intérieure », se substituant à la représentation. -img

 

 

Photo de Guy Scarpetta

 

 

 

RAOUL RUIZ, Les impressions nouvelles 2015,  ISBN 978-2-874-49304-1

 

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