Grâces lui soient rendues de Pierre Assouline

Pierre Assouline est un journaliste, chroniqueur de radio, romancier et biographe français (Casablanca 1953), membre de l’Académie Goncourt depuis 2012. Son nom est lié à plusieurs affaires polémiques autour de ses prises de position. Il possède un blog de qualité autour de la littérature : La république des livres. Pierre Assouline a été récompensé par plusieurs prix littéraires et en 2007 il a reçu le prix de la langue française, prix octroyé aux personnes mettant en valeur notre belle et élégante langue.

J’ai lu de lui l’ouvrage consacré à la famille de Camondo, paru en  1997 qui m’avait beaucoup intéressé: cette famille juive de banquiers dont deux frères avaient deux hôtels particuliers en bordure du Parc Monceau et qui communiquaient par les jardins. Aujourd’hui la plus belle des deux demeures est le splendide Musée de Camondo que l’on peut visiter « presque » en l’état tel qu’il fut à la fin du XIXème siècle.

Paul Durand-Ruel, le marchand des impressionnistes: c’est le titre du livre de Pierre Assouline.

A l’occasion de la très  belle Exposition au Musée du Luxembourg (entre octobre 2014 et février 2015), consacrée pour la première fois au marchand de tableaux Paul Durand-Ruel et sous le titre « Le pari de l’impressionnisme Manet, Monet, Renoir », j’ai trouvé ce livre et j’ai souhaité  en savoir plus sur Paul Durand-Ruel, marchand d’art du XIX siècle, un homme visionnaire, moderne et qui a su voir  avant tout le monde, la nouveauté qu’apportait l’impressionnisme en peinture. Il a exercé sa profession comme un sacerdoce, se consacrant entièrement à ses peintres et en les protégeant des contingences économiques.affiche_PDR

L’exposition de Paris a réuni 80 tableaux, photographies et documents montrés en 6 parties;  3/4 des œuvres proviennent des USA et de l’étranger. L’exposition termine par le rappel de l’exposition de 1905 qui se tint à Londres et qui fut apothéotique, montrant 315 œuvres. Cette exposition a comme originalité de montrer les 80 tableaux avec les prix et les dates d’achat et de vente de chaque tableau présenté.

Cette exposition est partie à Philadelphie où elle pourra être visitée entre le 18/06 et le 13/09/15 aux USA.

J’ai été subjuguée par les  3 Renoirs qui trônaient à la fin de l’exposition, pleins de vie, de lumière, de tendresse et de sensualité, tellement vivants que l’on entendait presque la musique du bal musette. Trois bals de 1883: dans le Bal à Bougival on reconnaît ses amis Suzanne Valadon et Paul Auguste Lihote, ils forment le beau couple de l’affiche, ainsi que  Danse à la ville et Danse à la campagne. Ces trois tableaux  sont tellement beaux et pleins de grâce.

Quelqu’un a signalé à juste titre le paradoxe de montrer au musée du Luxembourg des œuvres des impressionnistes dans un musée dévolu à l’école française contemporaine et qui passait pour la salle d’attente du Louvre. C’était là que d’ordinaire les vivants attendaient leur tour, avant la consécration posthume de leur panthéon à tous.

Le livre de Pierre Assouline est entièrement consacré à la carrière de Paul Durand-Ruel. Ce marchand fut l’inventeur du marché de l’art moderne et c’est lui aussi qui a lancé le métier de galeriste  tel que nous le connaissons aujourd’hui. C’est le découvreur et le propagateur de l’impressionnisme en France et à l’étranger (surtout aux USA). Et il inventa l’environnement le plus favorable pour mettre en valeur les tableaux: il se servit de son vaste appartement de la rue de Rome pour exposer les œuvres qu’il vendait et appâtait ainsi les clients. Il sut inventer aussi l’exposition monographique, une nouveauté car à cette époque les artistes exposaient en groupe, se protégeant en quelque sorte car ils étaient le plus souvent malmenés et vilipendés par la critique.

Sa vocation lui vint en 1865 à l’occasion d’un choc esthétique en face de deux tableaux de Delacroix « L’amende honorable » et « L’assassinat de l’évêque de Liège« : il fut ébloui et bouleversé.

Parmi les peintres qu’il découvrit, ce fut Renoir qui fit de lui la meilleure description: un bourgeois rangé, bon père et ami délicat, fin et courtois, clairvoyant et persuasif, doté d’une culture aussi vaste que sa mémoire était exacte, monarchiste fidèle et catholique pratiquant, sans oublier le joueur parfaitement capable de spéculer sur la valeur des tableaux. Pierre Assouline écrit page 74 sur Durand-Ruel qu’il était de toutes ses fibres un homme de l’Ancien Régime. Il le demeura au long de sa vie, d’un siècle à l’autre, solidaire de tous ses âges, mais pas de son temps. Rien ni personne n’entama jamais ses convictions de jeune homme. On l’eût vraiment cru habité par le sentiment radieux d’une France immémoriale guidée par Dieu et le Roi. Il demeurait du temps que les manières ne s’appelaient pas encore des moeurs. Ouvert mais sans abus, de crainte que les idées des autres ne corrompent les siennes. Homme de droite, d’une droite intégrale et absolue, Paul Durand-Ruel se rattachait au courant de la contre-Révolution non comme à un parti politique mais comme à un état d’esprit ou, mieux encore, un état d’âme. Sa droite incarnait d’abord la rectitude et le bon côté. Dans son imaginaire, la place d’honneur se situait nécessairement à la droite du Père, et la main droite était celle par laquelle le Christ du Jugement dernier indiquait le salut (page 82).

Paul Durand-Ruel, avait fait sa religion une fois pour toutes sur la question : de grands créateurs demeureront incompris de leurs contemporains, parfois rejetés dans la misère et l’humiliation par leur hostilité, tant que la mode viendra d' »en bas » et non plus comme jadis d' »en haut », de cette élite d’hommes de goût et de culture au jugement sûr car formé et éclairé. En cela au moins, en leur nostalgie des valeurs de l’Ancien Régime et des principes de la monarchie héréditaire, l’homme et le marchand réagissaient à l’unisson (page 92).

Sa philosophie du métier tel qu’il entendait le pratiquer relevait au fond d’un pragmatisme bien tempéré. Son instinct le guidait plus sûrement que l’esprit de système, et sa conscience plus que les grandes théories. En ce temps-là, cela ne se faisait pas pour un marchand de soutenir un artiste en lui versant un salaire mensuel en échange d’oeuvres promises. Pourtant les mécènes de la grande époque n’agissaient guère autrement, et l’attribution d’une bourse académique telle que le prix de Rome relevait d’une semblable logique. Sauf que Durand-Ruel n’était pas un prince, mais un marchand. Cette manière de faire révélait surtout la volonté de monopoliser le travail d’un artiste afin de maîtriser sa cote et sa valeur, tout en lui offrant les moyens d’oeuvrer en paix, dégagé des soucis matériels (page 110).

Il fut très attaché à ses débuts à la peinture de l’École de Barbizon (1830) qui chante si bien la nature (Corot, Millet, Courbet…). Mais quand il entama son combat pour soutenir cette nouvelle peinture qui faisait l’horreur des bourgeois, il dut faire face à des attaques, à des railleries. Ce qui lui donnait  la force de tenir ? Son père, le souvenir de son père : « Si je n’avais pas été le fils d’un marchand de tableaux, si je n’avais pas été en un mot nourri dans le métier, je n’aurais pas pu soutenir la bataille que j’avais entreprise contre le goût public ».

Ce livre est destiné au grand public, mais il contient une telle masse d’informations et ces informations partent dans tellement de sens que la  lecture se trouve affectée et par moments j’ai atteint le KO par saturation.

GRÂCES LUI SOIENT RENDUES, (PLON 2002) Folio N° 3999, 2014,  ISBN 978-2-07-030123-2

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