La vie volée de Martin Sourire de Christian Chavassieux

Afficher l'image d'origineCristian Chavassieux est un écrivain français (Roanne 1960) un touche- à- tout : romans, pièces de théâtre, contes pour enfants, scénarios de BD et de films, poésie, articles de presse. L’auteur préfère l’écriture de romans parce qu’il aime leur longueur, leur amplitude et le temps qu’il exige de la part du lecteur et de l’auteur. C’est un grand lecteur de SF et il a un blog, Kronix où l’écrivain Chavassieux  démontre un vague intérêt pour tout.

Je découvre cet auteur avec La vie volée de Martin Sourire, un roman qui a du nécessiter beaucoup de recherches sur l’époque évoquée : la fin du XVIIIè et l’avènement de la Revolution Française. Je salue ici un immense travail.

Il a brodé une fiction autour d’un enfant adopté (fictif) par Marie Antoinette alors reine de France en mal d’enfants…

Il se trouve que cette reine a adopté plusieurs enfants, un fait passé un peu sous silence. Le terme d’adoption me paraît inadéquat car les enfants n’ont pas pris le nom de Capet. Je dirais plutôt que ce furent des « protégés » de la reine qui ont eu accès à son intimité et à une vie de Cour en tant que membres de la famille royale. Le premier enfant qui fut « adopté » par Marie Antoinette ce fut le petit François-Michel Gagné, un petit paysan renversé par son carrosse en 1776 qu’elle ramena à la Cour et qu’elle prénomma Armand, comme le fils de sa meilleure amie, Madame de Polignac. Puis il y a eu plusieurs autres enfants dont une petite orpheline qu’elle prénomma Ernestine et qui fut la compagne de jeux de sa fille aînée Madame Royale.

Le personnage fictif de Martin Sourire se calque beaucoup sur le personnage réel d’Armand  Gagné, ce dernier figure en tant que tel dans le récit : Armand et Martin sont deux garçons orphelins d’origine paysanne et tout les deux, bien qu’ayant bénéficié d’un maximum de soins, d’éducation et de largesses de la part de la reine, tout les deux se sont engagés férocement dans la Révolution, ont trahi leur protectrice et sont devenus des chacals sanguinaires. En ce qui concerne Armand, il reste des traces de son comportement enragé et sanguinaire, on disait de lui que c’était le terroriste le plus sanguinaire de Versailles; il est mort à la bataille de Jemmapes (ou Jemappes) entre la France et l’Autriche en 1792. Dans le livre, l’auteur invoque le fait qu’un sentiment de jalousie pourrait expliquer la trahison des protégés. Je suis plus pessimiste et je crois que l’Homme peut être foncièrement mauvais par essence et que leurs origines trop modestes des garçons les avaient façonnés inéluctablement vers une sorte de revanche.

Martin Sourire aurait été offert à la reine lorsque le carrosse royal l’aurait frôlé. Il était dans les bras de sa grand- mère car il était orphelin. La reine n’aurait pas demandé son nom à la vieille loqueteuse et l’a prénommé Martin Sourire car déjà à l’âge tendre de 5 ans il arborait ce sourire énigmatique, inamovible, presque un rictus. De plus, ce garçon était mutique, il ne parlait pas ou très peu, mais son entendement était normal (page 96…Martin est une personne qui réfléchit. Peu de gens lui font ce crédit, tout le monde le croit fruste. Martin a compris, avec les ans, que l’habitude l’attache, que son monde et le bien-aise qu’il en a sont un confort qui l’entretient dans une paresse, un fatalisme).

Quand les voeux de maternité de la reine furent exaucés, elle se désintéressa un peu de ses protégés sans jamais les abandonner. Martin a été affecté au Hameau de la Reine où il menait une vie calme et à l’abri, pendant une période de grands froids, de famine et de révolte. Lorsque la Révolution Française eut chassé les souverains de Versailles, Martin prend la route vers Paris et après avoir exercé de petits métiers il rentra au service d’un architecte renommé. Il se mariera et quelque temps après, Il s’engagera dans l’armée révolutionnaire, passera de garde national  à sans-culotte, ce qui est bien étrange et contradictoire. Il combattra pendant les carnages de la guerre vendéenne, participant activement aux tueries. L’écrivain voit l’illustration de la confusion sur le monde et sur soi même qui régnait chez Martin.

J’ai beaucoup aimé la première moitié du livre, écrite de façon charmante avec ce parler fleuri et à la fois cru du XVIIIè siècle; le vocabulaire employé à l’époque est largement cité sans que cela devienne lourd et redondant. En revanche le descriptif sous forme de monologue intérieur quand Martin raconte sa guerre de Vendée (rappelons nous que Martin était mutique) m’a rempli d’horreur et d’écoeurement; il y a un revirement dans la narration qui m’a déplu. On suit l’évolution de Martin et tout d’un coup cela se met à déraper.

Le descriptif du Paris du temps de la Révolution est hallucinant : le premier choc, quand Martin entre dans Paris, c’est cette sensation de plonger dans une fosse grouillante, un creuset où se fond l’humanité entière, une bataille indescriptible; Paris, si proche de Versailles, est son opposé. Paris, agglomération surhumaine de tous les crève-la-faim accourus de France, Savoyards ramoneurs, décrotteurs et scieurs de bois, Limousins maçons, Lyonnais crocheteurs et porteurs de chaises, Normands tailleurs de pierre, paveurs et marchands de fil, Auvergnats chaudronniers, raccommodeurs de faïence, rémouleurs, porteurs d’eau, Languedociens cuisiniers, paysans de toutes les provinces auxquels il faut ajouter tous les peuples de la terre (déjà!), de l’Europe à l’Afrique, du Chinois au Gentou, le tout confondu, avalé dans la stupéfiante animation de la foule capitale, cohue qui engorge les rues, qu’un charretier doit fendre au fouet, multitude incohérente où avalanche et cascade un torrent de têtes, roulis aux cimiers de toile brun et rouge, et ivoire maculé de sueur, la populace coiffée de bonnets, de fichus en linon et de chapeaux à cocarde, la masse indénombrable, chargée de hottes et de faix, de rubans soyeux, des fontaines en fer-blanc, de vitres et de timbales sonnantes, de cages, de plumes, de fripes, de ballots, de meubles, d’attirails incompréhensibles, la foule braillarde, dense et volubile, bousculée, éventrée, taillée, hachée de voitures grondantes et de cavalcades, crevée par l’étrave des attelages, des tombereaux, des turgotines(=voitures publiques) des fiacres et des carrosses, des troupeaux d’ânesses et des colonnes de boeufs, marée aussitôt refermée, épaisse, compacte, tumultueuse, infatigable, chaleureuse ou hargneuse, serrée entre les façades de pierre ou de torchis, d’un bord à l’autre des voies sans trottoirs, depuis la misère accroupie contre les bornes et les margelles, gémissante et suppliante, écume sale agglutinée aux franges du flot humain, jusqu’aux dômes aperçus, énormes et ronds comme des astres, éclatants d’or au-dessus des toits. La misère, la misère populeuse, accroupie, filles, femmes, enfants, vieillards, mutilés, malades, la gueuserie énorme, essentielle, fondatrice, oppressante, houle anonyme soudée aux parois et agriffée aux pavés comme une glu, la misère coagulée dans les artères de la ville, qui tend des moignons envenimés, des membres raccourcis, des bouches édentées, des scrofules, des toux, des râles…

C’était le début des restaurants parisiens autour du Palais Royal et un des meilleurs était le Beauvilliers qui déployait des fastes. Voici ce que proposait la carte du restaurant. On commençait par les friandises (assiettes montées, confitures sèches, bonbons, biscuits légers, macarons, raisins, poires, oranges, pommes, compotes, marrons à l’italienne, meringues, pistaches et petites gaufres) et après quelques fromages, venait le premier service avec un choix de 4 potages (à la reine, au blond de veau, aux choux à la paysanne et une bisque d’écrevisses). Puis 4 relevés : un turbot sauce au beurre de Vembre, du pré-salé sur des haricots à la bretonne, un aloyau à la Godard et une casserole au riz garnie d’un kari de poulet. Viennent ensuite les 12 hors-d’oeuvre : sauté de filets de mauviette au fumet et aux truffes, sauté de saumon à la maître d’hôtel, petits pâtés d’une bouchée au hachis, filets de canetons à l’orange, hâtelets de ris de veau, oreilles de cochon, sauté de volaille aux truffes, filets de sole à la mayonnaise, boudin à la Richelieu, sauce à l’italienne blanche, côtelettes de mouton à la minute, croquettes aux truffes, filets de merlan à la Horly. Ensuite il fallait se décider entre 12 entrées : poularde à la maréchale, manchons à la Gérard, filet de boeuf, sauce au vin de Madère, perdreaux à la Périgueux, manchon de cabillaud à la crème, caisses de foie gras aux truffes, côtelettes de veau à la Chingara, cailles au gratin, laitance de carpes en matelote, ailerons de dindon en haricot vierge, aspic de filets de lapereaux. Ensuite on fait suivre encore 4 entremets pour soulager un peu l’estomac : un baba, du jambon de Bayonne glacé, une longe  de veau de Pontoise, des croque-en-bouche. Viennent ensuite les rôts : dindonneau, sarcelles, éperlans, carpeau du Rhin au bleu, levrauts, petits pigeons en ortolans, soles frites et hure de saumon…avant de passer à de nouveaux entremets : cardes à l’essence et à la moelle, salsifis au beurre, épinards en croustade, truffes sous la serviette et au vin de Champagne, céleri à l’espagnole, truffes à l’italienne, chou-fleurs au parmesan, gelée au vin de Malaga, darioles au massepain, beignets de riz, petites omelettes à la Célestine, croûtes aux champignons, blanc-manger en petits pots, tartelettes bandées aux confitures, beignets de pommes en quartier, oeufs pochés à l’essence. Puis on achève le gourmand avec des salades, d’herbes, d’olives, de citrons… Mais cette orgie d’aliments en pleine Révolution était accessible à très peu de gens, car comme dit Martin Sourire dans le livre...le peuple c’est le nombre. Et le nombre avait faim.

Un livre très riche en détails historiques mais qui laisse sur la faim quant à la profondeur du personnage de Martin Sourire, de sa femme Marianne, de la reine Marie Antoinette et du Roi qui sont traités plutôt comme des faire-valoir, des personnes en carton pâte.

Merci aux Éditions Phébus et à Babelio pour cette lecture assez plaisante et instructive.

LA VIE VOLÉE…, Phébus 2017,  ISBN 978-2-7529-1071-4

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