Archives de tags | Vita Sackville-West

La traversée amoureuse de Vita Sackville-West

Afficher l'image d'origine

Vita Sackville-West est le nom de plume de Lady Nicolson (née Victoria Mary Sackville-West) née  dans le Kent le 9 mars 1892 et décédée en 1962: une poétesse, romancière, essayiste, biographe, traductrice et jardinière anglaise. Elle nous a laissé une œuvre littéraire riche et abondante. Elle fut une femme étonnante, avant-gardiste, moderniste.  Elle a été la première et unique écrivain a avoir reçu deux fois le Hawthornden Prize,  en 1926 pour The land et en 1933 pour Collected poems. Son nom est associé au Groupe Bloomsbury (groupe qui réunit un certain nombre d’artistes et d’intellectuels britanniques depuis les premières années du XXè siècle jusqu’au début de la Seconde Guerre Mondiale) en raison de son lien avec Virginia Woolf, fondatrice du Groupe, bien que certains soutiennent qu’elle n’a jamais été membre actif.

Elle fut très connue pour sa vie aristocratique exubérante, son mariage solide avec le diplomate Harold Nicolson, a qui elle a donné deux fils, mais aussi par ses amours saphiques passionnées avec des femmes romancières comme Violet Trefusis (fille bâtarde du roi Edward VII)  et Virginia Woolf, entre autres.

La traversée amoureuse (No signposts in the Sea, 1960) est le dernier roman de Vita Sackville-West, paru moins d’un an avant sa mort. Ce livre avait été traduit il y a déjà 50 ans par Nadine Korobetsky et publié sous le titre de Escales sans nom; la traductrice a revu sa copie avec émotion 50 années après et c’est la version que j’ai lu.

C’est une auteure que j’apprécie beaucoup car la finesse psychologique de ses analyses est stupéfiante de modernité et d’audace. J’ai publié deux billets dans ce blog sur deux de ses romans : Au temps du Roi Edouard en janvier 2013 et Toute passion abolie en novembre 2013. Les deux courts romans sont bluffants.

La traversée amoureuse est d’un tout autre registre. Ici nous sommes loin des frivolités et des marivaudages de la High Society; le petit livre est une succession de réflexions sur des sujets très sérieux : l’amour, la mort, l’amitié, la jalousie. J’ai eu du mal à me raccrocher au récit, mais une fois l’histoire bien lancée, j’ai été séduite. Le narrateur est un homme et l’écrivaine a su imprimer à son personnage une dimension hautement crédible. Ce personnage s’appelle Edmund Carr, un célèbre éditorialiste politique britannique, la cinquantaine, vieux garçon maniaque, épris de Laura Drysdale qu’il a croisée lors des diners à Londres. C’est une veuve autour de la quarantaine, élégante et discrète, réservée,  qui sait tenir une conversation; elle représente pour Edmund tout ce qu’il a vainement cherché chez une femme, la quintessence de la femme qu’il aurait aimé épouser.

Lorsque Edmund apprend que Laura va entamer une longue croisière autour du monde et que lui même est atteint d’une maladie fatale à brève échéance, il se décide à tout plaquer et à s’embarquer sur le paquebot afin de pouvoir l’approcher. Edmund et Laura seront forcément très proches et vont se découvrir de nombreuses affinités; mais il y a à bord d’autres hommes, notamment le beau et intéressant colonel Dalrymple (ah, ces noms anglais…). Le colonel, un homme érudit et mondain va tourner autour de Laura ce qui va déclencher un sentiment d’extrême jalousie chez Edmund, ceci servira à le rattacher furieusement à la vie sur Terre.

Au cours de cette traversée, nous avons un véritable huis clos avec des personnages qui vont se révéler plus ou moins intéressants, mais tout est remarquablement décrit sans aucune mièvrerie et avec une folle élégance. La fin du livre est aussi assez surprenante et je laisse aux lecteurs la possibilité de la découvrir par eux mêmes.

On sent au fil de la lecture que les personnages d’Edmund et de Laura comportent beaucoup de la propre personnalité de Vita Sackville-West.

 

LA TRAVERSÉE AMOUREUSE, Livre de Poche 34239,  ISBN 978-2-253-06949-2

Le jardin blanc de Stephanie Barron

Résultat de recherche d'images pour "francine mathews stephanie barron"Stephanie Barron est un écrivain et journaliste américain (New York 1963), de son vrai nom Francine Stephanie Barron, diplômée d’Histoire européenne à Princeton, ayant un Master d’Histoire à Stanford. Elle a un cursus très original puisqu’elle a travaillé pour la CIA comme analyste à la cellule anti-terroriste, pour se consacrer exclusivement à l’écriture à partir de 1992.

Elle a écrit une série de onze polars  qui redonnent vie à l’un de mes écrivains favoris, Jane Austen. J’ai lu et commenté l’un de ces onze opus en septembre 2014: Jane Austen et l’Arlequin, et je ne fus pas déçue par cette lecture:  un polar « soft » mais foisonnant en détails vrais et intéressants,  très bien documentés sur l’Angleterre de l’époque. Et en recherchant des informations sur la bibliographie de S.Barron, j’ai remarqué ce roman,  Le jardin blanc de 2009 qui mettait en vedette deux personnages fascinants pour moi: la tourmentée et talentueuse Virginia Woolf et la séduisante et excentrique Vita Sackville-West alias Madame  Harold Nicolson pour la ville.

Les Nicolson achetèrent dans le Kent le petit château de Sissinghurst en 1930 et en firent une vraie féerie avec le jardin: les dix hectares de terres limitrophes furent divisées en dix jardins à thèmes différents, séparés, mais communiquant les uns avec les autres.  Pour d’aucuns, la parcelle dite le jardin blanc ce serait la plus belle, le plus achevée, la plus réussie. Le château de nos jours est visitable; il a été confié à une Fondation mais les descendants Nicolson ont encore l’usufruit complet plusieurs mois par an…

L’imagination sans bornes de Stephanie Barron, une  historienne chevronnée, nous a concocté une intrigue incroyable et osée: Virginia Woolf ne se serait pas suicidée le 28 mars 1941 , mais elle aurait fait une fugue à pied vers son amie (et ex maitresse) Vita Sackville-West, car elle craignait un complot visant à la supprimer;  les Woolf habitaient  Monk’s House dans le village de Rodmell,  une propriété assez proche de Sissinghurst. Il faut savoir que plusieurs membres du  sélect Groupe de Bloomsbury, dont les Nicolson et les Woolf faisaient partie, habitaient le périmètre du château de Sissinghurst.

Ce Groupe de Bloomsbury réunissait des intellectuels et des artistes britanniques depuis le début du XXème siècle jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale. Ils étaient unis non pas par un lien social, mais plutôt par un lien intellectuel car plusieurs de ses membres émanaient de l’université de Cambridge, de Trinity et de King’s College, c’est à dire, d’un creuset très élitiste. Le nom vient du fait que plusieurs membres habitaient le quartier londonien de Bloomsbury. Ce Groupe, assez fermé, a été formé bien avant la notoriété de ses membres et leurs influences communes sont visibles dans leurs oeuvres. Ce qui soude le groupe, est leur hostilité envers le capitalisme, les guerres impérialistes et les attaques contre les pratiques répressives de la société pour maintenir l’inégalité sexuelle.

Aussi, plusieurs de ses membres étaient liés par une association sécrète appelée Les Apôtres ( Cambridge Apostles), réunissant les  étudiants de premier cycle  où le sentiment de l’amitié devait primer sur le sentiment de patriotisme, d’où une cohésion très forte entre eux. Par l’intermédiaire des Apôtres, les membres du Groupe de Bloomsbury rencontrèrent des philosophes analytiques comme Moore et Russell qui révolutionnèrent tant la philosophie anglaise.

L’écrivain Stephanie Barron se sert des dix jours après la disparition de Virginia Woolf, avant que son corps ne soit repêché de la rivière Ouse, alourdi de pierres, pour nous concocter une fiction où la dépressive Virginia aurait fui son mari, lequel faisait partie des Apôtres, afin d’échapper à un complot qui mêle le contre-espionnage Anglais. Partie assez compliquée, mais très documentée. L’intrigue se laisse lire surtout par les informations apportées sur Virginia et Vita et leurs cadres de vie, et la description minutieuse de la formation du jardin de Sissinghurst dont je vous laisse un lien pour apercevoir quelques perspectives de ce qui reste aujourd’hui du jardin blanc, jardin  conçu par Vita pendant la guerre.

http://www.invectis.co.uk/sissing/sswhite.htm

Ce que j’ai trouvé  très intéressant, c’est la confrontation entre les personnages modernes qui mènent l’action: la belle paysagiste américaine Jo Bellamy (aucune description bien détaillée n’est donnée sur sa personne, on sait qu’elle a trente ans, qu’elle est brune et qu’elle est belle. Mais elle doit être drôlement belle puisque tous les mâles qui l’approchent tombent amoureux d’elle !). Jo Bellamy doit reproduire le jardin blanc de Sissinghurst dans la propriété américaine d’un richissime homme d’affaires, Graydon Westlake d’East Hampton (NY), ce qui est la raison de son déplacement à Londres. Puis de Peter Llewellyn, Anglais expert en manuscrits pour  Sotheby’s. Le grand père de Jo Bellamy était Anglais et issu d’un village tout près du château de Sissinghurst, raison pour laquelle en 1941, alors qu’il était un garçonnet, il avait travaillé comme jardinier pour Vita car la main d’oeuvre était rare par ces temps de guerre . Jo va découvrir dans un appentis, un vieux cahier enfoui dans une caisse qui remet en cause la fin de Virginia Woolf et voilà notre fiction partie en flèche…

J’ai apprécié la confrontation de caractères entre les personnages Américains et Anglais du roman, tellement différents dans leurs fonctionnements et leurs raisonnements. Le côté décidé et sans chichis des Américains, direct (allant jusqu’à parfois manquer de manières) et le côté tellement alambiqué, compliqué des Anglais qui débordent de manières pour toutes les occasions: savoureux et sonnant juste.

Et ce roman, léger mais documenté, m’a rappelé un autre roman délicieux où il est aussi question de beaucoup d’horticulture; il s’agit du roman d’Elizabeth von Arnim, écrivain anglais, livre très autobiographique, écrit en 1898 et intitulé Elizabeth et son jardin allemand.

LE JARDIN BLANC, NiL 2009,  ISBN 978-0–553-38557-0

 

Toute passion abolie de Vita Sackville-West

Romancière anglaise (1892-1962) dont le nom de plume est Vita Sackville-West et à la ville, celui de Lady Nicolson. Sa palette est large: romancière, essayiste, poétesse, biographe, traductrice et…jardinière. Son oeuvre est vaste.

C’est une vraie aristocrate anglaise, qui fit un solide mariage avec Lord Nicolson, diplomate avec qui elle eut deux fils. Elle eut une liaison orageuse durant une année (dans les années 20) avec la romancière Virginia Woolf, laquelle lui dédia un livre après leur rupture: Orlando, publié à titre posthume par le mari éditeur de Virginia Woolf. Un  livre qui parle très bien de cette affaire, est celui de Christine Orban, Virginia et Vita, livre intéressant et fort bien écrit , paru en 2012 et commenté dans ce blog en février 2012.

Voici la voix de l’auteur émanant du passé, figée à jamais  dans les sillons d’un 78 tours, lisant son poème The land:

http://www.youtube.com/watch?v=AjXvkRhoXXs

En janvier 2013 j’ai commenté le premier livre lu de Vita Sackville-West; je fus subjuguée par la finesse de sa perception, par les  descriptions élégantes , par la justesse des points de vue, par la modernité de son jugement; il s’agit du livre Au temps du Roi Edward de 1930 (The Edwardians). Un régal de bout en bout.

Celui-ci,  Toute passion abolie (All passion spent) de 1931 a été  recommandé par Jooh du réseau de lecteurs Babelio ( ce réseau est une mine inépuisable de renseignements, et il est interactif en plus !). Après lecture de ce livre, je suis pareillement conquise: quelle finesse, quel tact, quel sujet universel, quelle profondeur dans l’analyse des différents personnages, quelle critique sociale aiguë, quelle modernité dans la perception des choses. Ce roman est une réflexion sur la vie que l’on ne s’est pas choisie, sur la vieillesse, sans aucun pathos ni mièvrerie, par une plume acide et ironique.  La thématique et l’écriture est post victorienne: le chemin épineux des femmes au début du XXè, époque régie par des codes sociaux stricts et dans laquelle les femmes disposaient d’un droit infime par rapport à leurs maris.

Cette fois, Vita nous raconte  l’histoire de Deborah Lee, jeune fille qui fera un très bon mariage, devenant Lady Slane, admirée de tous, épouse dévouée mettant en valeur la vie publique et sociale de son mari, important personnage du royaume, elle le suivra dans ses déplacements professionnels à l’étranger où il occupera de hautes fonctions; le couple aura 6 enfants qu’elle aimera plus ou moins. Il est vrai qu’ils sont odieux, caricaturaux. Lady  Slane incarne la fin du monde colonial anglais.

Or, à l’âge de 88 ans , Lady Slane sera veuve. Ses enfants décideront, au cours d’une réunion de famille de la prendre chez eux à tour de rôle, car ils estiment que leur pauvre mère est incapable de se prendre en charge.

Mais Lady Slane étonnera tout le monde déclarant   qu’elle souhaite se retirer à Hampstead, un petit village paisible, avec sa vieille servante française, Genoux , mais sans la présence de ses enfants, et surtout sans la présence des plus petits qui la fatiguent  beaucoup trop. Dans sa nouvelle résidence, qu’elle loue, elle se liera d’amitié avec son bailleur, avec son  chef de chantier et avec un ami de son plus jeune fils; ce dernier, collectionneur d’art,   a connu Lady Slane lorsqu’elle était vice-reine des Indes et il en était tombé éperdument amoureux; il le lui dira 50 ans plus tard ce qui fera plaisir à cette vieille dame qui mourra peu de temps après avoir connu une courte période de calme et de volupté.

Page 86, nous lisons:..Qu’ils semblaient loin, ces jours autrefois vécus dans la violence des passions excessives et brûlantes, où le cœur semblait prêt à se briser sous l’assaut de désirs complexes et contradictoires ! Le paysage était désormais monochrome, les traits identiques, les couleurs effacées, les paroles toutes abolies.

Car Lady Slane a une revanche à prendre, dans sa jeunesse elle rêvait de se consacrer à la peinture, mais elle a consacré toute sa vie aux siens et aux convenances.

Bref roman de 220 pages où chaque page est un bijou de sensibilité.

TOUTE PASSION ABOLIE, Livre de Poche 31231 2009,  ISBN 978-2-253-12627-0

Au temps du roi Edouard de Vita Sackville-West

File:Laszlo - Vita Sackville-West.jpgVita Sackville-West est le nom de plume de Lady Nicolson (née Victoria-Mary Sackville-West),  dans le Kent le 9 mars 1892 et décédée en 1962: poétesse, romancière, essayiste, biographe, traductrice et jardinière anglaise. Elle nous a laissé une œuvre littéraire riche et abondante. Elle fut une femme étonnante, avant-gardiste, moderniste.  Elle a été la première et unique écrivain a avoir reçu deux fois le Hawthornden Prize,  en 1926 pour The land et 1933 pour Collected poems.

Elle fut très connue pour sa vie aristocratique exubérante, son mariage solide avec le diplomate Harold Nicolson, a qui elle a donné deux fils, mais aussi par ses amours saphiques passionnées avec des femmes romancières comme Violet Trefusis (fille bâtarde du roi Edward VII)  et Virginia Woolf, entre autres.

La liaison avec Virginia Woolf date de la fin des années 20 et dura un an; à la fin de cette liaison tumultueuse, Virginia Woolf écrivit son roman Orlando qui a été décrit par l’un des fils de Vita Sackville-West comme « la plus longue et la plus charmante lettre d’amour de la littérature ».  Ce livre, Orlando, a été publié à titre posthume par Leonard Woolf, mari de Virginia.

Christine Orban a écrit  sous le titre de Virginia et Vita,  un excellent livre retraçant cette liaison orageuse,  livre qui a été   commenté dans ce blog en février 2012 (une première version de ce livre datant de 1990 avait été écrit sous le titre de « Une année amoureuse de Virginia Woolf »  par Christine Duhon).  Aussi, depuis la lecture du livre, j’avais le vif désir de lire Vita Sackville-West, c’est chose faite.

Au temps du roi Edward ( The Edwardians, 1930) est l’un des romans les plus connus de Vita avec un autre, publié en 1931, Toute passion abolie ( All passion spent).

Ce livre est excellent,  court mais riche en descriptions acérées sur le mode de vie de cette aristocratie anglaise du début du XXème siècle, oisive et assez dépravée, mais avec un sens hyper aigu des convenances. Nous sommes dans l’Angleterre d’Édouard VII qui vient de s’installer sur le trône; la noblesse et les classes dirigeantes s’affranchissent des sévérités victoriennes. La richesse du roman vient de cette analyse si critique et grinçante de la société « edouardienne » avec des personnages si divers qui permettent une vision sur l’époque (1905) , avec des points de vue très  différents et avec un style élégant, cynique et nerveux. Cette période qui précède la Première Guerre Mondiale est pour la Haute Société un paradoxe entre le respect obsessionnel des convenances et des traditions et en même temps, une décadence avec une recherche effrénée des plaisirs autant par les hommes que par les femmes: les nobles vivent des passions mais ils n’osent les avouer, ils sont immoraux, mais respectent les étiquettes. Il semblerait que la vie des gens bien nés n’était qu’une longue traversée des apparences, mais Vita Sackville-West fait craquer sous les passions, le vernis des bonnes manières.

Ici, Sébastien est le cinquième duc de Chevron, héritier du titre et du château, il évolue dans la meilleure société anglaise et vit des amours clandestines avec des femmes de son rang mais en respectant les apparences. Il ne peut pas échapper à sa destinée qui est de devenir la maître de Chevron et d’assurer une parfaite continuité de son rôle de maître  et de seigneur de tous ceux qui dépendent de lui. Le regard porté par Vita Sackville-West est sans concession et parfaitement juste. Sébastien est un personnage charnière entre ce passé figé dans ses rites et traditions et une modernité qui s’annonce.

Voici quelques passages choisis:

À propos de la domesticité: […] la domesticité de Chevron était admirablement organisée. Celui qui n’avait pas dix ans de service était considéré comme un intrus; au bout de dix ans, il était appelé devant Sa Grâce (Lucie, la duchesse mère de Sébastien) et recevait en cadeau une montre en or avec son nom et la date gravée au dos; Sa Grâce leur adressait quelques paroles d’encouragement, et on les considérait désormais comme de la maison. Mais en dehors de cette entrevue unique, rapide, intimidante, les domestiques subalternes ne voyaient Sa Grâce que très rarement. Tous ne la connaissaient pas de vue et il est certain qu’un grand nombre étaient complètement ignorés d’elle (pg 23).

À à propos de cette société: […]Thérèse (une  bourgeoise, parachutée au milieu de cette meute d’aristocrates) enviait, au lieu de la mépriser, leur prodigieuse suffisance, leur exclusion tacite de tout ce qui n’était pas leur cercle intime. Elle s’émerveillait de l’uniformité de leur apparence: grandes ou petites, grosses ou maigres, jeunes ou vieilles, il y avait une ressemblance indéfinissable dans leurs regards métalliques, dans la ligne dure de leurs bouches, dans le mouvement de leurs mains chargées de bagues et de bracelets. Ces regards, bien que pénétrants, avaient l’apathie d’un oeil de poisson,  de plus, les paupières, à peine ouvertes, enlevaient encore aux yeux un peu de la franche générosité qu’ils avaient peut-être possédée un jour. Thérèse pensait que toutes ces dames auraient dû être dans des vitrines de musée, tellement elles avaient l’air figé. Rien ne viendrait sans doute jamais troubler leur belle assurance; aucune tempête ne pourrait écheveler ces coiffures architecturales, aucune passion ne viendrait ravager ces bustes corsetés. Elle songeait qu’elles ressemblaient à tous les portraits de Sargent qu’elle avait vus, hôtes divines d’un monde à part, pour qui rien de sordide, de mesquin ni de douloureux n’existait, servies par d’innombrables domestiques,par d’innombrables femmes de chambre, coiffeurs, manucures, spécialistes de beauté, pédicures, tailleurs et couturières, sortant de leurs cabinets de toilette parfumées et équipées pour parler aux « Grands de ce monde » (pg 193).

À propos des mariages :  on savait malheureusement que toutes les jeunes filles ne pouvaient faire de brillants mariages et que certaines devaient se contenter de gentlemen fort honorables dont l’Angleterre est pourvue en quantité très satisfaisante. Les soeurs de Lord Roehampton s’étant rendu compte, vingt ans plus tôt, que les couronnes et les plus haut titres ne leur étaient pas destinés, avaient suivi l’exemple de beaucoup d’autres soeurs bien nées, mais trop nombreuses, et, l’une après l’autre, avaient accordé leur main à des gentlemen terriens qui n’étaient pas fâchés d’épouser une fille titrée, et qui, en retour, les faisaient maîtresses d’un agréable château construit sous le roi George, et d’une maison à Londres avec, si possible, un porche dorique (pg 103).

Ce roman me fait penser aussi à l’excellente série télévisée Downton Abbey dans l’Angleterre de 1912 et autour du Domaine de Downton Abbey avec Lord Grantham. Mêmes personnages évoluant dans le même cadre.  Excellente série.

Sur la couverture de l’ édition de Poche de Au temps du roi Edward, figure le tableau intitulé Farewell, de l’impressionniste nord américain Edward Cucuel ( 1875-1954) et qui rend bien cette atmosphère opulente de l’époque. Voici un lien avec quelques tableaux, dont le splendide Farewell:

http://www.edwardcucuelpaintingexpert.com/edwardcucuelpaintings.htm

Et si vous souhaitez voir quelques videos sur Vita Sackville-West:

http://www.babelio.com/auteur/Vita-Sackville-West/3141/videos

AU TEMPS DU ROI EDOUARD, Poche N°32617 ( Bernard Grasset 1933)ISBN 978-2-253-16653-5

Virginia et Vita de Christine Orban

Lorsque j’ai entendu la délicieuse Eve Ruggieri parler de ce livre sur Radio Classique, j’ai eu envie de le lire.

J’avais lu  » Mrs Dalloway » de Virginia Woolf  il y a peu de temps et ce roman m’avait  beaucoup plu. A l’origine » Mrs Dalloway »  devait s’ appeler  » The hours« , comme le film de Daldry ( en 2001 , avec Nicole Kidman , méconnaissable car affublée d’ un faux nez , dans le rôle de Virginia Woolf, rôle que lui a valu l’ Oscar d ‘interprétation). Puis l’ américain Michael Cunningham sortit son roman «  The hours » en 1998 ce qui lui a valu le prestigieux Prix Pulitzer en 1999.

Afficher l'image d'origineLe  livre de Christine Orban,  » Virginia et Vita« ,  est le premier ouvrage que j’ai lu d’elle. Elle avait publié ce livre en 1990 sous le titre de «  Une année  amoureuse de Virginia Woolf »  par Christine Duhon. Elle a complètement revu et corrigé l ‘édition de 1990.

Christine Orban est une femme brillante, belle et élégante, archétype de la parisienne. Je l’imagine en égérie de salon , brillant autour de son mari , l’éditeur Olivier Orban et d’une partie de l’intelligentsia parisienne.

Le livre de Madame Orban se cantonne à la seule année 1927 et  raconte la liaison tumultueuse  de deux femmes vouées à la littérature : Virginia Woolf , mariée avec un éditeur et Vita Sackville-West aristocrate , mariée avec un diplomate et mère de deux garçons. Virginia, d’un milieu un peu bohème était fascinée par la pétillante, mais inconstante et volage Vita qui la fit souffrir les affres de la passion et de la jalousie.  C’est pour rompre avec Vita que Virginia eut l’idée de la prendre comme héroïne de son prochain roman, Orlando, où Vita incarne un personnage « homme – femme »   né de l’amour et de la frustration, de la jalousie et de la complicité de deux femmes exceptionnelles. Ainsi , Virginia sut métamorphoser sa relation amoureuse en création littéraire.

Ces deux femmes, bien que ayant un penchant sans ambiguïté pour les amours saphiques , surent s’attacher chacune un mari jusque la fin de leur vie.

Virginia était atteinte  d’une probable maladie bipolaire, et avait un fort  penchant suicidaire . Elle se donnera la mort par noyade en 1941.

Le livre de Christine Orban se lit très bien : le ton est très féminin et les situations décrites sont compliquées, ce qui est en général les cas de l’univers féminin.

Nous pouvons écouter la voix cristalline de Virginia Woolf dans un enregistrement radiophonique de la BBC en 1937 et en même temps voir défiler quelques images de cette femme à la figure racée et profondément  triste :

http://www.youtube.com/watch?v=E8czs8v6PuI

Et voici un video de Babelio vantant ce livre excellent:

http://www.babelio.com/auteur/Vita-Sackville-West/3141

VIRGINIA ET VITA, Albin Michel 2012,  ISBN 978-2-226-23845-0