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Les papiers d’Aspern d’Henry James

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Henry James est un écrivain américain (New York 1843-Angleterre 1916),naturalisé britannique en 1915. C’est une figure du réalisme littéraire du XIXè  et un maître du roman  et des nouvelles.  Il avait reçu une éducation cosmopolite et soignée entre l’Europe et les États Unis, avec notamment des études francophones en France et à Genève. Cette découverte précoce de l’Europe l’a nourri en littérature. Il a commencé des études de Droit à Harvard qu’il a abandonnées pour se consacrer entièrement à l’écriture.  C’est un voyageur impénitent, un « citoyen du monde » : Angleterre, France , Suisse, Italie surtout. En 1876, après un échec d’installation à Paris, il s’installera à Londres jusqu’à sa mort en 1916.

C’est pendant ces 40 années londoniennes qu’Henry James va écrire l’essentiel de son oeuvre (20 romans et 112 nouvelles !): une œuvre très riche et qui s’inspire en partie d’une bourgeoisie raffinée et de la découverte de l’Europe par des riches américains oisifs en formation culturelle et dans ce qu’ils appelaient le Grand Tour. L’expert  d’Henry James, Franck Aigon (professeur de philosophie) a écrit si justement que la confrontation de la naïveté américaine et de l’expérience européenne n’est qu’un aspect d’une écriture qui s’emploie à sonder les cœurs en donnant toute leur place aux impressions et à la variation des points de vue (un peu à la façon d’un Sandor Márai je trouve).

Les papiers d’Aspern est le troisième billet sur un roman de H. James que je publie après Confiance en mars 2017 et Washington Square en mai 2017. J’ai encore deux titres qui attendent dans ma PAL et c’est vraiment un régal en perspective.

Les papiers d’Aspern (The Aspern Papers, 1888), connus aussi comme Les Papiers de Jeffrey Aspern ou encore Les Secrets de Jeffrey Aspern furent écrits à Florence en 1887 et en partie au palais Barbaro-Curtis de Venise. C’est une des nouvelles les plus connues de James. C’est pour moi une seconde lecture, depuis que j’avais repéré cet ouvrage parmi d’autres sur Venise. C’est une excellente nouvelle, terriblement littéraire, dense, où Henry James développe à fond la psychologie de ses personnages en ajoutant une note très américaine : il ne tourne pas autour du pot et dépeint les personnages avec une telle franchise que cela devient gênant pour le lecteur qui éprouve de la honte.

Cette nouvelle a été quatre fois adaptée au cinéma, une fois à la télévision française et au moins trois fois au théâtre (dont  une fois par Marguerite Duras en 1961).

C’est un très bon livre. L’idée de ce roman lui serait venue, à James, après avoir pris connaissance que l’un de ses amis voulait à tout prix s’approprier des lettres provenant du poète maudit Shelley; mais cela aurait aussi pu être Byron, puisque les deux poètes étaient amis et se côtoyaient à la même époque à Venise…

LA TRAME : Un éditeur Américain apprend que une ancienne maitresse américaine de Jeffrey Aspern serait en possession de lettres d’une immense valeur intellectuelle mais aussi monétaire (il ne faut jamais négliger le goût du lucre des Américains…business is business). Alors l’éditeur se rend à Venise où vit cette femme en compagnie d’une nièce dans un palais vénitien en ruine : il s’agit de Miss Juliana Bordereau et de sa nièce Miss Bordereau, dite Tita.  Juliana est maintenant une très vieille femme (presque centenaire) qui vit avec cette nièce qu’elle tyrannise. Les deux femmes vivent dans un dénouement total et se sont coupées du monde. L’éditeur  se présente à elles sous un faux nom afin de se faire louer des pièces du vaste palais qui possède un jardin, jardin qui lui serait bénéfique pour travailler à ses écrits…Il va obtenir gain de cause parce qu’il va débourser un prix faramineux en s’engageant en même temps à restaurer le jardin qui est en friche.

Bien entendu, tout ce qu’il espère c’est de récupérer les papiers de Jeffrey Aspern. Pour cela, il va mentir et courtiser la vieillissante Tita Bordereau. Le profil psychologique de la vieille Miss Juliana Bordereau est saisissant d’âpreté : elle ne veut pas lâcher ses papiers sans en soutirer un maximum de profit. Et d’un autre côté, la nièce fait savoir de façon assez directe à l’Américain qu’il pourrait avoir les papiers moyennant une promesse de mariage…Les deux parties essayent de tirer la meilleure part du gâteau sans tenir compte du cynisme et de la roublardise que cela comporte… A la fin de la nouvelle, lorsque l’Américain se croit près du but, il est tellement décidé à obtenir les documents que son regard halluciné voit Tita avec des yeux qui déforment totalement la réalité: il la voit avec les yeux de la convoitise comme si elle était jeune et belle et non vieille et décatie…

La fin de la nouvelle est bluffante, impitoyable et morale. Le récit est tout bonnement fascinant. Le descriptif de la Venise de 1887-1888 est si juste : il décrit la piazzetta comme un salon à ciel ouvert et ses calli en général comme un décor de théâtre, et c’est exactement comme cela que je vois les choses plus d’un siècle plus tard. Franck Aigon dans la préface de ce livre écrit…Vénitienne par le lieu de l’action, l’histoire se montre aussi sophistiquée qu’une aquarelle qui prendrait pour sujet les milles reflets et variations de palais se mirant dans les eaux sombres d’un canal. Cette prédominance du regard est un des traits les plus saisissants de la narration.

Dans son texte de présentation d’une édition bilingue, Julie Wolkenstein soulève combien cette oeuvre de James est littéraire car le récit met en scène des professionnels du milieu littéraire : écrivains, journalistes, critiques, biographes. Le texte possède une dimension satirique, parce qu’il dissèque les codes propres aux initiés, leurs moeurs, leurs ridicules, mais rend surtout explicite, manifeste, la réflexion de James sur l’art de la fiction, qui dans le reste de son oeuvre s’avance masquée.

Il y a aussi, d’après J. Wolkenstein une approche intéressante dans le choix de noms par Henry James. Par exemple, le nom Aspern ce serait une anagramme de papers; le nom de John Cumnor, l’associé de l’éditeur pourrait émaner de Cummer  (commère) et le nom des demoiselles Bordereau n’est pas innocent pour une détentrice de documents.

Aussi, Julie Wolkenstein relève que Henry James rend hommage à Dickens en réincarnant la vieille Miss Havisham de Grandes Espérances sous les traits de Miss Juliana Bordereau : le temps pour ces deux personnages s’est arrêté avec le départ de l’amant, le décor fané porte les traces d’une fidélité absolue à l’absent, et une nièce plus jeune, manipulée, est l’instrument d’une revanche sur les hommes.

Les personnages sont d’une rare profondeur psychologique qui va jusqu’à la noirceur humaine la plus profonde. Je me suis demandée si cette nièce n’était pas en fait une fille cachée que Miss Bordereau aurait eu autrefois avec cet amant au cours de la vie dissolue qu’elle menait à 19 ans, au début du XIXè, raison pour laquelle Miss Bordereau ne serait jamais rentrée aux États Unis…

LES PAPIERS D’ASPERN,Omnibus 2013,  ISBN 978-2-258-09877-0

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Brunetti entre les lignes de Donna Leon

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Donna Leon est une écrivaine nord-américaine (New Jersey 1942) ayant exercé plusieurs métiers avant de conquérir une notoriété internationale avec les enquêtes du Commissaire Guido Brunetti.  Elle vit à Venise depuis 1969, dans le quartier du Cannaregio, c’est une raison pour laquelle elle a refusé jusqu’à maintenant que ses romans soient traduits à l’italien afin de garder son total anonymat à Venise…Ses plus fervents lecteurs se trouvent en Allemagne et en Autriche.

Elle fuit Venise lors du Carnaval en raison de l’agitation excessive autour de cet événement. Madame Leon est une férue de musique baroque, notamment de Hændel, participant  activement à des événements ayant un rapport avec la musique baroque.

Elle avoue lire peu de romans policiers tout en gardant une grande estime pour l’auteure de polars britannique Ruth Rendell.

Le premier opus avec le Commissaire Brunetti remonte à 1997, c’était Mort à La Fenice, mon préféré.  Madame Leon raconte que l’inspiration pour créer le personnage de Brunetti lui vint par défi et par jeu lors d’un entracte au théâtre La Fenice.

Actuellement elle  est à son 25è livre; l’écrivaine avoue nécessiter un an pour écrire un épisode, toujours comportant environ 360 pages et elle s’applique une discipline rigoureuse :  1 page par jour y compris dimanche en se nourrissant de l’atmosphère si particulière de Venise et en lisant soigneusement les faits divers dans les journaux locaux : Il Gazettino et La Nuova Venezia.

Une série de 24 épisodes de 90 minutes a été tournée par la TV allemande  et diffusée par France 3 en 2010 sous le titre de Commissaire Brunetti avec Joaquim Król dans le rôle du commissaire. Toutes les scènes extérieures ont été tournées à Venise; l’appartement des Brunetti a été situé sur le Grand Canal à l’embouchure du Rio di San Polo. J’aime beaucoup cette série allemande, d’abord parce que les physiques des acteurs m’ont semblé si adéquats par rapport à l’idée que je m’en faisais d’eux. Puis, de revoir Venise dans ses petits recoins me comble de bonheur, même si les intrigues policières ne sont pas particulièrement palpitantes.

J’ai lu presque tous les opus et en possède 11 avec celui-ci, et j’ai publié un billet en mars 2016 sur L’inconnu du Grand Canal.  C’est toujours un plaisir de parcourir Venise avec le Commissaire Brunetti, de le suivre dans sa vie familiale et d’apprendre plein de petits détails sur la vie des « vrais Vénitiens ». Je voudrais depuis longtemps relire les romans de Donna Leon pour repérer justement tous ces détails et les noter sur un papier, je n’ai jamais le temps…

Brunetti entre les lignes (By its cover, 2014) est un bon opus, c’est le 24è épisode : un seul mort, beaucoup de bavardages et Venise dans toute sa splendeur. Le sujet m’a insupporté : on vole et on dégrade en arrachant des pages à des incunables dans la Bibliothèque Merula (nom fictif, mais un humaniste italien Giorgio Merula vécut au XVè…). Je frémis d’horreur en pensant à de tels actes criminels perpétrés sur des livres anciens. Et il parait que cela existe bel et bien et qu’il y a tout un commerce autour.

Pour revenir à ce tome, il est toujours plaisant de retrouver Brunetti, toujours marié avec la belle et culte Paola, professeur d’anglais. Leurs deux enfants sont adolescents maintenant : Raffi et Chiara. Et en dehors de nous promener dans Venise comme si nous y étions, nous assistons à leur vie privée avec menus et vins affichés. Le commissaire rentre tous les jours déjeuner chez lui ainsi que son épouse (ah! la belle vie). Paola Brunetti est très cultivée, mais aussi excellente cuisinière; elle   est la fille du comte Falier et les rencontres du ménage Brunetti avec les beaux parents dans leur palace, mettent très bien et avec finesse les différences entre la vieille noblesse et un roturier même très bien dégrossi, tel que notre Brunetti. Le comte Falier a des manières surannées, une vraie élégance morale.

Il faut lire entre les lignes pour sentir le choc que ressentent les vénitiens, par exemple, lorsque ces monstres de la mer, ces paquebots de plus de 2 000 passagers accostent directement sur le Grand Canal. Page 20 Brunetti remarque que le sol est humide et constellé de vastes flaques d’eau, qui s’étendent le long des murs des immeubles. Il regarde sur le bord du quai  le niveau de l’eau et constate qui se trouve à plus de 50 cm en dessous et que toute cette eau ne peut s’expliquer que par le passage du navire. Et il était censé croire, lui et ses concitoyens que l’administration prend pour des idiots, que ces bateaux ne font subir aucun dommage aux matériaux composant la ville…

Force est de constater que les pauvres Vénitiens sont envahis massivement tout le long de l’année. Page 98 Brunetti prend la large Via Garibaldi, un des rares quartiers de la ville avec encore essentiellement des Vénitiens. Il suffisait de voir les gilets en laine beige et tous ces cheveux coupés court et soigneusement permanentés pour être sûrs que les vieilles dames étaient bien du cru. Ici, les gens achetaient des choses dont ils avaient besoin dans leurs cuisines; ils achetaient aussi du papier hygiénique, ou encore les tee-shirts en coton blanc uni qu’ils portaient à la place de maillots de corps.

Le commissaire Guido Brunetti va mener l’enquête aidé par Vianello et la signorina Elettra, un as de l’informatique sachant soutirer du web des renseignements mieux qu’un hacker chevronné.

La fin de l’histoire est originale puisque Donna Leon livre les renseignements et le lecteur se raconte la fin…Pas mal du tout et merci à toi Catherine S. pour ce cadeau.

BRUNETTI ENTRE LES LIGNES, Points Roman P4486(2017) Donna Leon 2014, ISBN 978-2-7021-5717-6

L’inconnu du Grand Canal de Donna Leon

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Donna Leon est une écrivaine nord-américaine (New Jersey 1942) ayant exercé plusieurs métiers avant de conquérir une notoriété internationale avec les enquêtes du Commissaire Guido Brunetti.  Elle vit à Venise depuis 1969, dans le quartier du Cannaregio, c’est une raison pour laquelle elle a refusé jusqu’à maintenant que ses romans soient traduits à l’italien afin de garder son total anonymat à Venise…Ses plus fervents lecteurs se trouvent en Allemagne et en Autriche.

Elle fuit Venise lors du Carnaval en raison de l’agitation excessive autour de cet événement. Madame Leon est une férue de musique baroque, notamment de Haendel, participant  activement à des événements ayant un rapport avec la musique baroque.

Elle avoue lire peu de romans policiers tout en gardant une grande estime pour l’auteure de polars britannique Ruth Rendell.

Le premier opus avec le Commissaire Brunetti remonte à 1997, c’était Mort à La Fenice, mon préféré.  Madame Leon raconte que l’inspiration pour créer le personnage de Brunetti lui vint par défi et par jeu lors d’un entracte au théâtre La Fenice.

Actuellement elle  est à son 24è livre; l’écrivaine avoue nécessiter un an pour écrire un épisode, toujours comportant environ 360 pages et elle s’applique une discipline rigoureuse :  1 page par jour y compris dimanche en se nourrissant de l’atmosphère si particulière de Venise et en lisant soigneusement les faits divers dans les journaux locaux : Il Gazettino et La Nuova Venezia.

Une série de 21 épisodes de 90 minutes a été tournée par la TV allemande  et diffusée par France 3 en 2010 sous le titre de Commissaire Brunetti avec Joaquim Król dans le rôle du commissaire. Toutes les scènes extérieures ont été tournées à Venise; l’appartement des Brunetti a été situé sur le Grand Canal à l’embouchure du Rio di San Polo. J’ai beaucoup aimé cette série allemande, d’abord parce que les physiques des acteurs retenus m’ont semblé si adéquats par rapport à l’idée que je m’en faisais. Puis, de revoir Venise dans ses petits recoins m’a comblé de bonheur, même si les intrigues policières n’étaient pas particulièrement palpitantes.

J’ai lu presque tous les polars avec Brunetti; ils ne sont pas tous de la même teneur, mais ils ont tous le privilège de nous montrer une Venise de l’intérieur avec plein de petits détails pittoresques de la vie des vénitiens. Il y a toujours plus de psychologie que d’action dans les romans de Donna Leon.

Au fil des romans on peut sentir l’évolution qui s’est opérée entre les personnages. Par exemple les deux enfants de Paola et Guido Brunetti ont grandi et montrent un comportement différent au fil du temps. La relation entre le commissaire Brunetti et son adjoint Vianello a évolué vers une amitié profonde, vers une franche entente professionnelle entr’eux.

L’inconnu du Grand Canal (Beastly Things, 2011) est le 21è opus sur les 24 publiés à ce jour. L’intrigue est assez secondaire et l’affaire criminelle a un rapport avec un abattoir et, croyez moi, il va y avoir beaucoup de gens qui deviendront végétariens voire végétaliens après lecture du passage où les petites bêtes du bon Dieu passent de vie à trépas…C’est horrible.

Mais il y a toujours l’enchantement dans le suivi de Brunetti et ses petites manies entre la Questure et son foyer chaleureux. Entre deux missions, il siffle ses cafés avec patisseries ou tramezzini selon les jours ou la birra ou le petit blanc vénitien. A la maison il est presque toujours accueilli par son épouse avec un bon prosecco ou du vin; il lit les auteurs Anciens: dans cet opus, ce sont les pièces d’Eschyle (page 85…il arriva dans un appartement vide avant sept heures et demie, enleva sa veste et ses chaussures, gagna sa chambre et récupéra son exemplaire des pièces d’Eschyle – il ne savait pas ce qui l’avait poussé à s’y replonger – et s’affala sur le canapé dans le bureau de Paola, impatient de lire un livre dépourvu de tout risque de sensiblerie – juste la sombre vérité humaine). Sa femme Paola est toujours aussi charmante, elle enseigne la littérature anglaise, elle est fille de comte et mène ses propres enquêtes parfois de façon téméraire.

Le Questeur Patta, le chef de Brunetti, est toujours aussi imbu de lui même, adorant pavaner et se hisser dans l’échelle sociale. La signorina Elettra, la sécretaire de Patta, est une vraie « hacker » en Informatique et elle est capable de fournir à Brunetti des données précieuses pour les enquêtes même à la limite de la légalité. Dans L’inconnu du Grand Canal Guido Brunetti va s’initier aux arcanes de l’Informatique, aidé par la signorina Elettra.

Bref, une nouvelle enquête du Commissaire Brunetti avec cette fois un cas de corruption au sein d’une société qui s’occupe de l’abattage des animaux pour la chaîne alimentaire. Quel primum movens ? La cupidité humaine.

L’INCONNU DU GRAND CANAL, Points Policier 4225 (Calmann Lévy 2014),  ISBN 978-2-7578-4912.5

Venises de Paul Morand

Afficher l'image d'originePaul Morand fut un écrivain, diplomate et académicien français (Paris 1888-1976), ainsi que un grand lecteur et grand voyageur. Il est considéré comme l’un des pères du « style moderne » en littérature. Il a laissé quelques 80 ouvrages. Après la deuxième Guerre Mondiale il devient, avec Jacques Chardonne, le modèle d’une nouvelle génération  d’écrivains appelée les Hussards, opposés aux Existentialistes. Pour certains, il est considéré parmi les grands écrivains du XXè siècle après Proust et Céline.

Venises est son livre le plus connu, une oeuvre assez tardive publiée en 1971 (à l’âge de 83 ans), seulement cinq années avant sa mort.

C’est une deuxième lecture pour moi, une lecture toujours différente car sédimentée par les ans, plus « pensée », alors que la première lecture était quelque peu avide, mue par la curiosité. C’est un livre écrit comme un journal de bord qui va nous relater  quelques soixante années de fréquentation entre l’écrivain et la Serenissime. Que de voyages, que de rencontres, que de réfléxions! Très peu de potins, non, le style ne s’y prête pas, car son style est assez sec, assez distant, démuni de la moindre sensibilité facile. Paul Morand ne fait étalage de rien et je pense sincèrement que les lecteurs (comme moi) qui recherchent certaines émotions ressenties lors des séjours à Venise, ne retrouveront presque rien, peu de lieux communs. Je ne suis pas déçue car la prose est de qualité, mais cela manque d’émotion.

En 1908, Morand a 20 ans, lui l’enfant unique, le solitaire, il écrit…Je veux en avoir le coeur net ; surmontant mon peu de goût pour moi même, j’ai donc pris Venise comme confidente; elle répondra à ma place. A Venise, je pense ma vie, mieux qu’ailleurs; tant pis si je montre le nez dans un coin du tableau, comme Véronèse dans La Maison de Lévi. Entre les cafés Quadri et Florian toute une société européenne vivait à Venise ses heures dernières…

Paul Morand dès 1911 parle d’un personnage lié à Venise, un Anglais excentrique, Frederick Rolfe alias le « Baron Corvo » a qui Michel Bulteau a consacré un livre, «  »Baron Corvo : l’exilé de Venise » qu’il faudrait lire un jour. Ce baron Corvo, ce fut une vie de solitude et de pauvreté, un caractère instable, excentrique, procédurier, méchant, vicieux, vindicatif; doué pour tous les arts; fâché avec tous ses amis; tireur d’horoscopes, épris du passé de l’Église, de la Renaissance; adorant les fastes catholiques, sans vocation de prêtrise, chassé de tous les collèges, des prébendes, des salons, des asiles; décevant.

En 1913 pour Morand Venise était devenue la ville la plus brillante d’Europe, une sorte de prolongement estival des Ballets russes; même origine, L’Orient. Diaghilev s’y laissait traîner par ses favoris, y traînait ses favorites toujours prêtes à le sortir de situations financières si désespérées qu’à vingt heures il n’était jamais certain de voir, une heure plus tard, se lever le rideau de ses spectacles.

En 1914 à Venise, la petite société française de sa jeunesse était devenue un cénacle littéraire. C’est à ce moment que Paul Morand parle pour la première fois  des longues moustaches, un terme qu’il a inventé en côtoyant Henri de Régnier et ses acolytes, tous français : Edmond Jaloux, Vaudoyer, Charles du Bos, Abel Bonnard, Émile Henriot, Julien et Fernand Ochsé et bien d’autres. Tous portaient la moustache fournie et soignée. Venise était La Mecque de ces délicats. Jaloux apportait son accent marseillais, Marsan ses cigares. Miomandre son érudition dansante. Henri Gonse son savoir bourru, Henri de Régnier sa silhouette de peuplier défeuillé par l’automne; homme exquis, où l’humour surveillait l’amour, ses courbes se contrariant en un ressac de contre-courbes, comme dans les bois dorés ou les stucs d’un rococo vénitien. Tous se ralliaient au fameux cri de guerre de leur maître Henri de Régnier : « Vivre avilit ». Princes de Ligne désabusés, d’une douceur sévère, avec des mots à la Rivarol, vite ennuyés, vite agacés, chevaleresques, irrités par tout ce que la vie leur refusait; ils se retrouvaient au Florian devant une peinture sous verre « sous le Chinois », comme ils disaient, ils collectionnaient les « bibelots », écritoires de laque, miroirs gravés ou cannes de jaspe. Michel Bulteau a écrit un livre sur ce club des longues moustaches, plein d’anecdotes et que j’ai commenté dans ce blog en janvier 2016.

Quelques citations sur Venise…Pour la santé de l’âme, pensais-je en quittant San Lazzaro, mieux vaut choisir une autre ville que l’androgyne Venise, « quand l’on ne sait où finit la terre, où commence l’eau »…Les maisons de Venise sont des immeubles, avec des nostalgies de bateau : d’où leurs rez-de-chaussée souvent inondés. Elles satisfont le goût du domicile fixe et du nomadisme…Comme une vieille sur ses béquilles, Venise s’appuie sur une forêt de pieux; il en a fallu un million rien que pour soutenir la Salute; et c’est insuffisant…Enserré dans les rii de Venise comme un signet entre les pages; certaines rues si étroites que Browning se plaignit de n’y pouvoir ouvrir son parapluie…

Ci-après une photo magnifique de Guillaume Crouzet :

 

VENISES, L’Imaginaire Gallimard 1971,  ISBN 2-07-024559-4

Le club des longues moustaches de Michel Bulteau

Afficher l'image d'origineMichel Bulteau est un poète, essayiste et cinéaste français (Arcueil 1949); il appartient à la Beat Generation. On dit que sa poésie est celle d’un enfant qui aurait refusé de céder sur les sensations. Bulteau écrit que « être moderne est le chemin artistique le plus périlleux. Être moderne c’est refuser d’être inexact, irréel ». A titre anecdotique, Michel Bulteau apparaît comme personnage dans le livre du chilien Roberto Bolaño Les détectives sauvages (énorme pavé que j’ai très moyennement apprécié parce que le récit part dans tous les sens).

Le club des longues moustaches est un essai paru une première fois en 1980 et couronné par le Prix Oscar Wilde. Le nom de ce club revient à l’écrivain Paul Morand qui en parle dans son livre Venises de 1971 en disant…hommes charmants, sans grande confiance en eux-mêmes, dandys amers et doux , vite amusés ou désespérés…Le livre  évoque par touches presque tous les personnages évoqués ci-après et essentiellement Henri de Régnier.

Il faut rappeler que dans le contexte du XIXè siècle le port de longues moustaches très soignées était de mise parmi les hommes du monde. Le groupe désigné sous ce nom pourrait s’intégrer dans le mouvement littéraire décadentiste de la fin du XIXè siècle

Ce club des longues moustaches est en fait un groupe littéraire informel, une anthologie d’auteurs du XIXè,  qui réunit entre 1908 et 1911, Henri de Régnier et d’autres écrivains/poètes au Café Florian de Venise. Leur devise était la phrase lapidaire de de Régnier « Vivre avilit« .

Le chef de file de ce groupe fut sans contexte le sophistiqué Henri de Régnier . Les autres trois membres les plus importants seraient Edmond Jaloux, Jean-Louis Vaudoyer et Emile Henriot; d’autres personnages  furent néanmoins adoptés : Eugène Marsan, Charles du Bos, Abel Bonnard, Francis de Miomandre et  encore d’autres. C’est une confrérie assez fermée, implicite et entendue de poètes décalés, de romanciers subtils, d’hommes d’esprit à la repartie savoureuse, de dandys d’une folle élégance fréquentant les salons littéraires et les lieux chargés d’Histoire.

Un bon mot d’Abel Bonnard :Venise est la seule ville de la Terre qui ne soit pas terrestre. Elle est le lieu où l’âme du Nord et celle de l’Orient se rencontrent. Plus qu’une ville de l’esprit, Venise a été la ville de la sagesse politique, celle du plaisir et du jeu.

Mais la Venise d’Edmond Jaloux est toute autre ; »notre vie vénitienne comportait un parti pris général de traiter l’existence quotidienne comme une simple fantaisie de l’imagination créatrice ».

A Venise, rappelle Vaudoyer, on ne visite pas, on musarde.Afficher l'image d'origine

Le club des longues moustaches ? Ce sont des délicats, qui obéissent aux mêmes rites et selon Bulteau, ce furent des faiseurs de maximes, des moralistes de bon ton et bons vivants. Ce club est une promenade dans un monde disparu à jamais, toujours délicieux chez des gens ayant les moyens d’assurer leurs choix : la gastronomie, les lieux (Venise, la Provence, l’Italie en général),adorant  le  XVIIIè siècle, Stendhal, la littérature, les bibelots de prix… La littérature a été, selon une constatation  du même Bulteau « leur déraison d’être« .

(ci-après une photographie de J-L. Vaudoyer et de E. Jaloux au Café Florian de Venise,  sous le portrait du chinois, comme il se doit).

Michel Bulteau écrit : la compagnie des longues moustaches donne à mesurer la distance astronomique qui sépare l’homme de lettres d’hier du branleur-poseur d’aujourd’hui (sic).

Cette lecture m’a intrigué et attiré par le côté vénitien. Je dois dire que je suis plutôt déçue , n’ayant rien appris de bien nouveau ou d’intéressant par rapport à l’ attente que j’avais. Le style n’est pas particulièrement brillant et l’ensemble est assez potinier; je lui concède quelques passages assez percutants qui  sauvent la mise.

Plusieurs fois dans le livre est mentionnée Madame Bulteau, logeant au palais Dario et connaissant tout ce petit monde exclusif. Probablement une aïeule de Michel Bulteau, qui louait le Palais Dario, une femme qui avait une vive curiosité d’esprit, le goût de la lecture et de la réflexion. Madame Bulteau, paraît-il,  attirait par sa bonté et en imposait par sa volonté; elle aidait, conseillait et protégeait ses proches. Sous le pseudonyme de Jacques Vontade elle a publié quelques livres. Henri de Régnier pense qu’elle est accueillante à toutes les confidences, elle est sûre et secrète. C’est une inspiratrice et un guide. Elle aime à susciter autour d’elle des énergies.

LE CLUB , Quai Voltaire 1988,  ISBN  2-87653-020-1

La mort de Venise de Maurice Barrès

Afficher l'image d'origineMaurice Barrès fut un écrivain et homme politique français (Vosges 1862-Neuilly sur Seine 1923),  une figure de proue du nationalisme; il reste l’un des maitres à penser de la droite nationaliste durant l’entre-deux-guerres. Après des études de droit à Paris, il connaît un succès précoce avec le premier tome de sa trilogie « Le culte du Moi ». Le premier axe de la pensée de Barrès est le « culte du Moi ». Il fut élu en 1906 à l’Académie Française où il succéda à Jose Maria de Heredia. Il a laissé plusieurs essais.

 La mort de Venise ce sont des notes de ses très nombreux voyages à la Sérénissime qu’il visita la première fois avant ses trente ans. Venise devint pour lui une ville d’élection, surtout en automne et il en fut subjugué, ensorcelé et fiévreux. Dans sa préface il écrit : Au printemps, ces arbres me tendent leurs branches fleuries avec l’innocence infiniment civilisée des Luini, et, quand l’automne les charge de fruits, tout ce Veneto agricole se fait sociable et voluptueux comme un Concert du Giorgione. Je ne puis décider dans lequel de ses styles cette nature multiforme m’enchante davantage. Mais, au terme du voyage, on trouve une ville toujours pareille sur une eau prisonnière. Étincelante fête figée de Saint-Marc et du Grand Canal ! Venise a des caprices, mais n’a point de saisons, elle connaît seulement ce que lui en racontent les nuages quand ils montent sur le ciel pour épouser sa lagune. 

La mort de Venise est un court recueil de moins de cent pages et la partie principale  de l’essai Amori et Dolori sacrum datant de 1903. Le titre Amori et dolori sacrum fut pris par Barrès  sur la façade de l’église Santa Maria della Passione à Milan.

La mort de Venise nous offre une vision pessimiste de cette ville, la prose est de qualité et possède de l’éclat mais elle reste assez hermétique; le texte est dense ; cette prose n’exalte aucun esthétisme de la ville ducale. Il faut dire que lorsque Maurice Barrès séjourna, la cité ducale était pauvre et impaludée, vouée à la mort, décrépite et assez peu visitée par les touristes qui étaient surtout allemands. Le livre se présente comme une invitation à la rêverie annonciatrice d’une rupture : l’écrivain va se détourner par la suite de Venise pour s’enraciner dans son terroir natal , la Lorraine. Il annonce ainsi qu’il abandonne cette forme d’écriture pour se consacrer au roman nationaliste. Page 38 : Ces allées secondaires, étroites, obscures, mystérieuses, serpentantes, sont les réserves où Venise, sous l’action du soleil, de la pluie, du vent et de l’âge, continue ses combinaisons. Acceptons qu’elle nous montre des états éloignés de ses magnifiques floraisons historiques dont nous avons, comme elle, perdu l’âme. Le soleil aussi passera de la phase éclatante, de la phase jaune, à cette phase rouge que les astronomes appellent de décrépitude. Le centre secret des plaisirs, tous mêlés de romanesque, que nous trouvons sur les lagunes, c’est que tant de beautés qui s’en vont à la mort nous excitent à jouir de la vie.

Pierre Assouline le dépeint admirablement dans une chronique de son blog (La République des Livres) : Maurice Barrès ne se débarrassera jamais du lumineux fardeau constitué par un glorieux grand- père, le spleen mosellan, le souvenir d’une enfance provinciale entre colline de Sion et cimetière de Vaudémont. Il n’eut de cesse de consulter ses morts et de se livrer à un entretien infini avec eux. (Tout est dit ici).

Maurice Barrès nous sert l’image d’une Venise destructrice terrassant des hommes pour faire jaillir l’oeuvre : par exemple Musset malade de malaria soigné par George Sand, ou du peintre Léopold Robert se suicidant à Venise  devant son plus beau tableau, ou Richard Wagner mort dans un sous-sol d’un palace décrépit…De plus en plus, si je suis seul, je ne sais plus me soustraire au roman vaporeux de la mort. Durant des jours et des semaines, un philtre d’insensibilité m’isole de la vie. Durci par l’indifférence, je me sens tout glacé de morne, cependant qu’au secret de mon âme tournoient dix souvenirs les plus aigus, les dominantes de mon mécontentement. De la profondeur sous une surface calme. Brillante lagune qui reflétez deux rives de palais, sous ce miroir mensonger que faites-vous de la Venise écroulée? Je m’abandonne avec jouissance à la plus stérile mélancolie, en éprouvant tout ce que ma situation offre de poignant ou d’amer. Rêveries douloureuses, mais inépuisables, enivrantes. Cilices sous les brocarts; mais quelles étoffes d’or et d’argent, quelle musique, quelles combinaisons harmonieuses !

Page 31 nous lisons : A côté de cette voie pompeuse où l’on parvient à maintenir, tant bien que mal, quelques beaux instants de l’apogée vénitienne, tous les petits sentiers de pierre ou d’eau, rio, fondamenta, salizzada, calle, continuent lentement leur régression. Ce réseau solitaire nous invite au plaisir délicat du repliement. J’y désirai revoir, entre mille perles malades, l’humble et délaissée Sainte-Alvise.

Et à propos du silence délicieux de Venise : Le mouvement des ondes sonores va sur Venise, comme l’ondulation perpétuelle de l’eau, sans heurts et sans fatigue. Les sons jamais ne nous y donnent de chocs; on les goûte, on connaît leurs qualités, leurs sens. Tandis que l’eau se déplace avec un frais murmure sous le poids de mon gondolier, j’entends au loin s’approcher, s’effacer les pas d’un promeneur invisible, dont je distingue la jeunesse légère ou l’âge alourdi.

Maurice Barrès écrivit dans le préambule du Culte du Moi de 1892 « c’est à Venise que j’ai décidé toute ma vie« , ce qui est une phrase très paradoxale pour le grand nationaliste qu’il fut. Un livre qui laisse le lecteur un peu surpris par l’absence de lyrisme esthétisant, la prose est de belle qualité, mais cérébrale et assez sèche.

LA MORT DE VENISE, Christian Pirot 1990,  ISBN 2-86808-045-6

Venise de Jean Lorrain

Description de cette image, également commentée ci-après Jean Lorrain est le nom de plume de Paul Alexandre Martin-Duval, un écrivain français (Fécamp 1855-Paris 1906) qui fut un écrivain scandaleux de la Belle Époque: il affichait avec tapage son homosexualité, son dandysme et  son esthétisme pas toujours de bon goût. Il a failli se battre en duel avec Guy de Maupassant et il s’est battu en duel avec Marcel Proust, un camarade d’enfance. Il fait partie de la littérature française dite de « fin de siècle »; c’est un écrivain décadent où le décadentisme est un mal de la fin de siècle qui ressemble un peu au baroque.  Le décadentisme était pour Baudelaire le symptôme du raffinement, du fignolé, de l’épuisement.

En 1896 il figure sur la liste des premiers membres de l’Académie Goncourt.

Il effectue un premier voyage à Venise en 1898  retournant en 1901 et 1904; il a laissé  ses premières impressions sur la Sérénissime dans un petit livre de 88 pages  intitulé « Venise » ; elles furent grandioses et réveillèrent en lui une plume  inspirée d’un grand lyrisme. Venise a été publié en deux livraisons dans la Revue illustrée (1er et 15 avril 1905).

Voici un petit poème de Jean Lorrain sur Venise : Venise flotte au loin, immense gemme éclose / dans la splendeur d’un soir d’azur mauve et d’or rose, / Venise, ô perle blonde, ô fabuleux décor !

Mais Venise est encore plus qu’un décor fastueux de rêve et de mélancolie, Venise, c’est de l’histoire, ce sont des conquêtes, des batailles, des luttes, des triomphes et des agonies; Venise, c’est la République, c’est à dire le livre d’or de la première noblesse marchande et guerrière du Moyen Âge et de la Renaissance; Venise, c’est le conseil des Dix, la ville livrée aux meurtrières ambitions des familles patriciennes comme aux basses vengeances des époux jaloux, la ville des sbires et des amours violentes, tragiques et fastueuses aussi des dogaresses et des courtisanes; c’est le pays de la terreur, des dénonciations, des arrestations arbitraires et des morts subites, la cité des gondoles, du silence et du mystère, des enlèvements nocturnes et des inexplicables disparitions; mais ce sont aussi des siècles de guerre contre le Turc, les victoires de la République érigée en sentinelle de la chrétienté, ses résistances héroïques contre la levée en masse de l’Orient, et ce sont les Mocenigo et les Dandolo, Zara et Lépante, les intrigues autour du trône et de la main de la reine de Chypre, le roi de Pologne à Saint-Marc et les fiançailles de Doge avec la mer, le solennel et le grandiose du geste héréditaire des Grimani et des Doria, laissant tomber l’anneau ducal dans la pâleur bleutée de l’Adriatique. C’est aussi toute cette pompe, toute cette gloire et tout ce passé inscrits en peintures flamboyantes, aujourd’hui éteintes et noircies, dans plus de cent églises et de mille palais; Venise, ce sont les plafonds du Véronèse, les fresques du Tintoret, les coulées d’or sur fond d’outremer du Titien, du Giorgione, et du Bordone aussi, les vierges mystiques de Bellini, les saintes raides de brocarts et les Saint Michel à profil de jeunes dieux, lys d’autels et d’alcôves, du divin Carpaccio, et, dans des ciels de soie nacrée, les nudités volantes et les chairs de fleur des nymphes et des religieuses de Jacopo Tiepolo; et Venise, c’est bien encore autre chose, car Venise a son quai des Esclavons, sa Marine, son Arsenal, son port fourmillant aujourd’hui de cheminées et de vergues, sa Giudecca pareille à un bras de Tamise dans la fumée de ses steamers, son grand canal, cette allée de palais où d’authentiques fantômes rôdent encore en plein jour, et Venise possède encore mieux : elle a ses îles de pêcheurs, ses cités mourantes, ses couvents d’exils de la grande lagune, Chiogga, Murano, Burano, Torcello et Mazzorbo, et cette fleur de solitude et de marécages, San Francesco del Deserto, décombres à demi enlisés dans la boue malsaine de la lagune, mais enflammés sous l’or des crépuscules de couleurs si éclatantes, et riches d’un tel passé, que leur misère est une magnificence de plus dans leur grandiose abandon… Tout est dit sur Venise dans ce paragraphe sous forme de litanie incantatoire (page 14). Très beau et assez complet.

Ah ! ce premier soir à Venise, le féerie de tous ces campaniles et de tous ces balustres de marbre surgis, on aurait dit, du sortilège de l’eau et de la nuit, leurs mystérieuses éclosions dans un invraisemblable ciel d’un bleu noir, tout pommelé de nuées de givre, et sur la lagune, enchantée de clair de lune, le glissement silencieux des gondoles (page 33).

On voudrait tout citer, il y a des paragraphes envoûtants, magiques, je vous laisse quelques plaisirs de découverte.

VENISE, Éditions La Bibliothèque 2001,  ISBN 2-909688-12-7