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Vie de Gérard Fulmard de Jean Echenoz

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Jean Echenoz est un écrivain français (Orange 1947) qui a fait des études de Sociologie et de Génie civil. On lui a décerné le huitième Prix BnF (2016) pour l’ensemble de son oeuvre. Sa technique d’écriture est particulière car il alterne les figures de style, les jeux de mots, l’ambiguïté et use d’un symbolisme autour des noms propres de personnages. On dit aussi qu’il écrit des romans géographiques car on voyage beaucoup en le lisant. Il a su décaler son univers romanesque vers la sotie ou vers les récits excentriques à la façon d’un Sterne ou d’un Diderot, d’un Perec ou d’un Queneau. C’est un romancier inventif, un champion de la toponymie, un « nouveau romancier » mais pas  un romancier nouveau.

C’est le septième livre d’Echenoz dans ce blog et sa lecture a été toujours un plaisir renouvelé, car ses sujets varient beaucoup. Le dernier lu fût Des Éclairs (2010), dernier d’une trilogie  avec Ravel (2006) et Courir (2008); j’ai trouvé Des Éclairs très bon.

Je commence à lui trouver une petite ressemblance avec Jean-Paul Dubois, tous les deux très éclectiques et pince-sans-rire, avec une petite nuance il me semble : Dubois approfondit un peu plus la psychologie de ses personnages. Je suis fan de tous les deux.

J’ai trouvé que Vie de Gérard Fulmard est un bon Echenoz, un bon exemple de sotie à la sauce moderne,  c’est un plongeon en Echenozie qu’il faut lire au deuxième degré. Le personnage de Gérard Fulmard, un super anti-héros, m’a paru un peu évanescent (Fulmard= fumiste?), assez insaisissable et inapte à monter une telle affaire.

C’est l’histoire d’un steward assez nullard qui est banni de sa compagnie aérienne et nous ne saurons jamais le pourquoi du bannissement. Se retrouvant au chômage forcé, il se démène pour monter un business lucratif avec ses pauvres moyens de bord.

Le bonhomme va tomber dans un complot où il va jouer le rôle du justicier pour des gens qui n’ont absolument aucun scrupule. Dans quel milieu se trouvent ces gens ? Dans la politique, étant tous inscrits à un petit parti qui ne fait que du 2% d’électorat, mais qui néanmoins agit comme une vraie mafia avec ses sbires, ses caisses noires, et même ses assassins (Oh là là là).

La teneur du livre m’a paru assez floue, mais le récit est mené de main de maître par quelqu’un qui sait manier la langue française avec panache et beaucoup d’humour. Sapristi quelle écriture.

Et sous ces décors en carton pâte sentant les bons ripoux, il en suinte quelques vérités et malheureuses évidences sociétales qui ne sont pas toujours agréables à entendre.

VIE DE GÉRARD FULMARD, Les Éditions de Minuit 2020,  ISBN 978-2-7073-4587-5

Envoyée spéciale de Jean Echenoz

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Jean Echenoz est un écrivain français (Orange 1947) qui a fait des études de sociologie et de génie civil. On vient de lui décerner le huitième Prix BnF (2016) pour l’ensemble de son oeuvre. Sa technique d’écriture est particulière car il alterne les figures de style, les jeux de mots, l’ambiguïté et use d’un symbolisme autour des noms propres de personnages. On dit aussi qu’il écrit des romans géographiques car on voyage beaucoup en le lisant. Il a su décaler son univers romanesque vers la sotie ou vers les récits excentriques à la façon d’un Sterne ou d’un Diderot, d’un Perec ou d’un Queneau. C’est un romancier inventif, un champion de la toponymie, un « nouveau romancier » mais pas  un romancier nouveau.

Venant de publier à la queue leu leu plusieurs billets sur des livres de Jean Echenoz, je ne pensais pas récidiver aussi vite avec un autre, mais » l’occasion fait le larron » et j’ai eu la possibilité de lire celui-ci, son tout dernier, son 17ème roman et voilà. Une lecture par moments assez jubilatoire, carrément déjantée.

Envoyée spéciale est déjà plus épais, 312 pages et un plongeon en pays d’Echenozie,  avec une écriture toujours aussi éblouissante, ingénieuse, comportant des trouvailles en tout genre et des chutes de phrases désopilantes. Une langue très élégante où une apparente facilité cache une érudition linguistique remarquable, comme par exemple cette utilisation fréquente de la métonymie ou de la métaphore. Une nouvelle fois, je me suis attachée beaucoup plus à l’écriture qu’à l’histoire, celle-ci complètement loufoque, improbable, moqueuse et hilarante. On peut encore qualifier ce livre de roman d’aventures et d’espionnage tissé autour d’un personnage qui est une anti héroïne : Clémence, une trentenaire oisive, en rupture de mariage, assez disponible et qui va s’embarquer dans une histoire folle. Elle sera kidnappée dans le XVIè arrondissement de Paris par des pieds-nickelés empotés et avec une perceuse comme arme;  ils vont l’emmener manu militari dans la Creuse pour la cacher afin de la former pour une mission ultra sécrète en Corée du Nord pour déstabiliser ce régime de pacotille par les SR français… Aussi simple que cela. Bien entendu, elle va développer un Syndrome de Stockholm avec ses ravisseurs. Les rebondissements et les missions sécrètes vont bon train ainsi que les personnages troubles qui ne sont pas ce qu’ils semblent être. Ainsi, le mari de la belle Clémence est un parolier qui a connu un succès planétaire avec une chanson, chanson autrefois chanté par Clémence. Mais lorsque sa femme est kidnappée et que les ravisseurs lui envoient par la poste une phalange du petit doigt, le mari n’est pas ému.

Comme d’habitude, le romancier nous abreuve de descriptions minutieuses et prolifiques tant sur les lieux que sur les objets; le langage est très imagé. Et comme d’habitude nous allons voyager beaucoup entre Paris, la Creuse et la Corée du Nord. Jean Echenoz s’amuse avec le lecteur; il définit par moments de façon assez floue les personnages et les situations pour nous mener en bateau là où il veut en nous faisant moult apartés et clins d’oeil.

Didier Smal (cf La cause littéraire) a écrit justement ceci…quant à l’histoire, comme d’autres avant, elle entraîne le lecteur dans un voyage improbable sans que cela soit fastidieux. Dans Jean Echenoz, sous un prétexte magnifique par son incongruité absolue. Echenoz excelle, son minimalisme ou sobriété stylistique, fait mouche à chaque phrase.

Voici page 99 une description echenozienne du couple Pognel- Marie Odile : l’un ayant pu nous paraître une épave aboulique, l’autre une implacable harpie, on ne pouvait guère envisager d’autre existence commune à ces deux-là que sur un mode SM élémentaire, quotidien scandé d’insultes et d’ecchymoses, œil au beurre noir et dents brisées, Royal Canin en plat unique suivi d’une pincée de Destop dans le café.

Des lectures de cet acabit sont rares dans la littérature française contemporaine et c’est un peu dommage car c’est jouissif de pouvoir sortir du cadre nombriliste et/ou pessimiste de notre littérature contemporaine.

ENVOYÉE SPÉCIALE, Les Éditions de Minuit 2016,  ISBN 978-2-7073-2922-6

Nous trois de Jean Echenoz

Afficher l'image d'origine Jean Echenoz est un écrivain français (Orange 1947) qui a fait des études de sociologie et de génie civil. On vient de lui décerner le huitième Prix BnF (2016) pour l’ensemble de son oeuvre. Sa technique d’écriture est particulière car il alterne les figures de style, les jeux de mots, l’ambiguïté et use d’un symbolisme autour des noms propres de personnages. On dit aussi qu’il écrit des romans géographiques car on voyage beaucoup en le lisant. Il a su décaler son univers romanesque vers la sotie ou vers les récits excentriques à la façon d’un Sterne ou d’un Diderot, d’un Perec ou d’un Queneau. C’est un romancier inventif, un champion de la toponymie, un « nouveau romancier » mais pas du tout un romancier nouveau.

Il y a quelques jours j’ai publié un billet sur un autre de ses  romans L’équipée malaise (1986) et j’écrivais que cela me donnait envie de relire d’autres livres car je me suis beaucoup amusée avec cette lecture, appréciant son style. Lire plusieurs livres à la queue leu leu d’un même auteur, c’est quelque chose que j’évite en général car il me semble que ce n’est pas rendre service ni à l’auteur ni au lecteur du blog : il y a risque de répétition et par là, de saturation. Dans le cas présent, il me semblait que la relecture d’autres livres devait se faire dans la foulée et sans tarder afin de reconnaître encore dans un texte des détails qui avaient fait mon délice et puis les règles n’existent que pour les transgresser, pardi !. J’annonce maintenant que sous peu vous aurez un billet sur Je m’en vais et pour le même motif : immersion en pays d’Echenozie, battre le fer tant qu’il est chaud.

Nous trois ( 1992) ne m’a pas déçu. C’est encore un  ouvrage qui va nous faire plonger dans ce monde echenozien avec cette fois une histoire encore plus loufoque si cela se peut, qui ne sert que de prétexte pour nous montrer un véritable festival de trouvailles lexicales, rhétoriques, narratives, toponymiques, etc. Le souci de la langue reste pour Echenoz le moteur de son écriture, il apporte un soin extrême au rythme prosodique de la phrase. Il me semble que sa lecture doit se faire au deuxième, voire au troisième degré, car le lecteur qui cherche une bonne histoire avec un début et une fin cohérentes, sera forcément un peu décontenancé. Ce livre n’est pas un livre de science-fiction, ni une histoire d’amour (on pourrait envisager une thèse sur les histoires d’amour foireuses d’ Echenoz…).

Est-ce du nouveau roman ? Je pense que oui : on sait que l’auteur appartient à l’écurie des Éditions de Minuit, véritable antre du nouveau roman. Avec l’écrivain Echenoz il y a rejet de la notion de héros, de l’omniscience de l’écrivain, de la cohérence psychologique des personnages et surtout de la vraisemblance. Les « nouveaux romanciers » renoncent au déroulement linéaire du temps, remettent en question l’intrigue traditionnelle.  Presque tout colle avec Echenoz.

Ce qui est particulier avec cet écrivain, est son humour ironique parfois déjanté et son style. Ce style, par moments très décousu, jongle avec les mots, nous sert des phrases inachevées, fait une utilisation si subtile et sui generis du langage. Ce qui est aussi très echenozien est l’influence du jazz et du cinéma dans ses écrits. Ainsi, il paraît qu’il écoutait Phineas Newborn en trio (We Three) en écrivant son manuscrit;  d’où Nous trois ? Allez savoir.

Nous trois,  d’où vient le titre? Qui sont les trois ? Il n’y a pas de ménage à trois ici, mais un manège entre trois : 1) le narrateur qui disparaît sans crier gare pendant les 3/4 du roman, qui dit « JE » (comme Jean Echenoz) et qui ressort comme un diable de sa boîte à la fin du récit, 2) le personnage principal (qui change) et 3) le lecteur. Dans une interview, on posait la question à l’auteur :qu’est-ce que ce narrateur? Jean Echenoz répondait « vous me parlez de narrateur, je vous réponds caméra, c’est à dire que « je » est en constante recherche de cadrage de ses personnages et les situe volontiers dans des endroits confinés : un appartement (avec un décor hyper-défini), une voiture, un ascenseur, une navette spatiale…Quel est le but dans les changements de narrateurs? C’est simple : déboussoler le lecteur, brouiller les pistes, déconstruire le roman, réveiller l’intérêt du lecteur.

LA TRAME : Louis Meyer est un polytechnicien spécialisé dans les moteurs en céramique, travaillant dans un centre de recherches spatiales. cinquantenaire, divorcé et collectionneur d’aventures féminines, un anti-héros bien maladroit. Il part à Marseille, ramasse sur la route une femme mutique qui ne donne pas son nom. Ils arrivent à Marseille où ils vont vivre un séisme de magnitude 7.9 sur l’échelle de Richter (un séisme d’opérette car la réalité est toute autre) et s’en tirer à bon compte sans même éprouver de la peur.

De retour à Paris ils vont se séparer. Sous peu, Meyer sera contacté par son chef (Blondel) et presque « obligé » de dire oui afin de participer à tester un orbiteur  avec un équipage totalement bancal, et vivre des expériences incroyables (et néanmoins scientifiques) dans l’espace et voyager des milliers de kilomètres pour finalement conclure qu’il faut revenir sur terre  et retomber sur ses pattes. Fin de l’aventure.

Jean Echenoz nous a servi un Meyer astronaute pour élever l’esprit et pour nous sortir ainsi de notre bassesse de terriens; de la même façon il nous a parlé d’ascenseurs et de grues (ah ! les grutiers mateurs…).

J’ai trouvé un travail intéressant écrit par Christine Jérusalem (Jean Echenoz : géographies du vide) qui est une agrégée de lettres, spécialiste d’Echenoz; elle signale une autre originalité dans ce livre : les derniers mots d’un chapitre entrent en correspondance avec les premières lignes du chapitre suivant et permettent de retisser l’unité textuelle. Par exemple, la fin du chapitre 2 met en scène les hypothèses de Meyer quand sonne le téléphone :est-ce un appel de son ex Victoria? Absolument pas crétin, dément le narrateur au début du chapitre 3. A la fin du chapitre 14 Meyer revêt un costume sombre : « le noir est salissant, c’est surtout ça le problème » commente le narrateur au début du chapitre 15. Idem pour les chapitres 25 à 26, 27 à 28 et 30 à 31.

Une curiosité qui doit avoir son explication : deux fois j’ai retrouvé le nom d’Annabel Buffet dans ce livre (page 16 et 71, la même phrase « l’édition de poche d’un roman d’Annabel Buffet« ; je l’avais remarqué aussi dans L’équipée malaise et cela m’avait paru assez incongru. Quelle  est la clef de ceci ? Encore quelque chose à creuser!

Voici un échantillon echenozien pour clore ce modeste billet : « Un peu de vin, fit Meyer. Merci, déclina la jeune femme en se servant un verre d’eau. Jamais bu d’aussi mauvaise eau municipale, observait-elle ensuite avec douceur, repoussant du bout de son soulier pointu, les questions dégonflées à ses pieds… »

Et un deuxième pour le plaisir : »Meyer, la Guyane, à première vue, ça n’emballe pas tellement, qui ne voit là qu’une langue de terre moite et pourrie de parasites, baignée de fièvres de militaires pleins de bière. Pour faire décoller nos fusées, que ne choisit-on un coin aéré, plus frais, tout aussi français. Saint Pierre et Miquelon, par exemple? Question de pognon, répondit Blondel (le chef de Meyer), vous savez bien. Pas la peine de chercher plus loin. Plus on se trouve proche de l’Équateur, plus vite on sort de l’attraction terrestre et moins ça coûte cher en carburant. De toute façon, les militaires pleins de bière s’adaptent tout aussi bien au froid (et ils boivent autre chose à la place, non?).

Et un dernier pour la route, encore sur les glaçons (cf L’équipée malaise) : « Trois heures plus tard en vue d’un verre, l’eau du bac ayant pris, Meyer démoulait les glaçons. Adoptez-moi, adoptez-moi, bondissaient joyeusement les glaçons dans leur gangue de caoutchouc, l’un d’eux sauta même s’installer dans le pli de son coude nu. Très affectueux, ce glaçon, visiblement il cherche un maître; Meyer l’adopta dans son verre, bien au chaud dans le gin-tonic« .

Rendez-vous avec Je m’en vais prochainement.

NOUS TROIS, Éditions de Minuit 1992,  ISBN 2-7073-1428-5

L’équipée malaise de Jean Echenoz

Afficher l'image d'origine  Jean Echenoz est un écrivain français (Orange 1947) qui a fait des études de sociologie et de génie civil. On vient de lui décerner le huitième Prix BnF (2016) pour l’ensemble de son oeuvre. Sa technique d’écriture est particulière car il alterne les figures de style, les jeux de mots, l’ambiguïté et use d’un symbolisme autour des noms propres de personnages. On dit aussi qu’il écrit des romans géographiques car on voyage beaucoup en le lisant. Il a su décaler son univers romanesque vers la sotie ou vers les récits excentriques à la façon d’un Sterne ou d’un Diderot, d’un Perec ou d’un Queneau. C’est un romancier inventif, un champion de la toponymie.

Jean Echenoz disait quelque part ceci…de la même façon que sur le plan de la mise en scène des récits, je me sers de la rhétorique cinématographique. Je fais appel instinctivement à des repères de l’ordre des outils poétiques, de la césure, de la syncope. Je pars d’un manuel de rhétorique ou de métrique pour importer telle ou telle figure. A une époque, le mécanisme de ces choses me séduisait beaucoup. Il y a quelque temps, j’ai comparé dans une conférence le système des temps grammaticaux à une boîte de vitesse. L’image du roman comme un moteur de fiction, qui quelquefois se met à faire bizarrement de l’autoallumage est une idée qui me séduit en ce moment. Mais, comme toute chose systématique, il faut en même temps aller contre. Et puis, ce sont des moteurs guettés par des risques de dysfonctionnements

Dans une interview à New York il précisait quelque chose de très vrai...tant mieux si mes romans font sourire. Mais l’objectif est avant tout de construire une sorte de mathématique tordue de la phrase, créant ainsi une tension et un rythme particuliers. Il y a un énorme travail de recherche en amont de ses livres car il considère que le travail romanesque doit passer par la contrainte, un peu comme faire des gammes de piano pour accéder à l’excellence du métier…

Le critique Grégory Mion écrivait à juste titre sur L’équipée malaise: « rares sont les romans qui mènent nulle part en réussissant malgré tout à s’orienter, et ce sont peut-être ces livres- là, assez exceptionnels, qui permettent, comme dans l’art abstrait, de constamment ressusciter la sensibilité » (cf critiques libres du 20/06/13).

J’ai lu quelques livres de lui; j’en ai retrouvé deux sur mes étagères dont je n’avais pas un souvenir bien précis car je les ai lus il y a quelques années; il me restait seulement l’idée diffuse d’un style assez unique. Après avoir lu L’équipée malaise,  j’ai très envie de les relire à la lumière de cette expérience car je suis épatée par l’usage que l’écrivain fait de la langue française. Ce n’est pas l’histoire qui est intéressante (elle est plutôt loufoque), mais ce sont les recours lexicaux, rhétoriques, l’emmanchement des phrases qui paraissent diablement originaux et amusants, la façon échenozienne de raconter l’histoire. C’est une lecture qui nécessite d’y aller len-te-ment sous peine de passer à côté de certaines tournures. Le style de cet univers échenozien (le comble du succès, il a donné des mots nouveaux à la langue française!) m’a rappelé par moments, celui de Pierre Lemaitre, tellement fort pour les phrases qui font mouche; en pays d’Échenozie c’est plus intello, plus compliqué, moins direct. Il paraît que son dernier roman Envoyée Spéciale (2016), toujours dans la prestigieuse maison Éditions de Minuit, est un livre écrit contre 3 de ses précédents ouvrages : Cherokee, L’équipée malaise et Lac. Ces trois livres feraient partie d’une trilogie, chacun ayant un genre différent : roman policier, roman d’aventures et roman d’espionnage respectivement.

L’équipée malaise (1986) est le troisième roman de l’écrivain, encore un roman géographique, un livre d’aventures, un livre ludique destiné à démolir la narration, un livre de 240 pages qui est une parodie, une dérision du roman d’aventures, où à partir de données conventionnelles s’organise une action en porte-à-faux. Tout est décalé dans ce roman, en commençant par le titre : L’équipée malaise car il y a malaise en Malaisie. Ainsi dans le cargo qui fait la liaison entre la France et la Malaisie, appelé Boustrophédon,  (qui veut dire « écriture primitive qui se lit sans interruption de gauche à droite et de droite à gauche »)  et dont le capitaine s’appelle Illinois (un nom de ville) , il y a des passagers non désirés, des hommes d’équipage qui sont presque en état de mutinerie, et des passagers souffrent du mal de mer … Au fil du roman, se défont sans cesse des situations  que l’écrivain Jean Echenoz  avait bien nouées pour nous, parce que son écriture est faite pour déboussoler le lecteur qui se raccroche à ce qu’il peut pendant que l’auteur s’amuse à faire de jolies phrases. Ses personnages sont en roue libre, soumis à la seule volonté de la plume de l’écrivain, qui les prend, les jette, les récupère dans une danse gentiment capricieuse. Il y a aussi beaucoup de références cinématographiques dans ce roman.

LA TRAME (pas tellement importante, mais elle met en valeur une écriture originale et des idées tous azimuts) : deux potes aiment la même femme, Nicole Fischer (dont nous n’aurons jamais une description très détaillée); elle va  préférer un autre homme, un pilote de chasse qui mourra très vite,  avant même de l’épouser, mais qui la laissera enceinte de Justine.

Ces deux potes sont Jean-François Pons alias « le Duc », gérant d’une plantation d’hévéas en Malaisie et Charles Pontiac qui deviendra un clochard à Paris avec des allures de « prince des clochards ».

Trente années plus tard, Justine Fischer à son tour sera aimée, comme sa mère, par deux hommes, Bob et Paul.

Beaucoup de choses dans ce roman fonctionnent par dualité : Pons et Pontiac les prétendants éconduits, Nicole et Justine, la France et la Malaisie, le couple Jouvin (propriétaire de la plantation), les malfrats  Toon et Van Os, etc (est-ce une marotte de l’auteur?).

Il existe un excellent travail de Florence Bouchy, « Démystification et invention du quotidien : les objets des romans de Jean Echenoz« . Elle analyse l’écriture échenozienne  à travers plusieurs livres et conclut que c’est un savoir partiel attesté par l’expérience, qui prend souvent les apparences d’un mode d’emploi de la vie quotidienne urbaine comme dans les extraits suivants : page 127…une brève halte à la hauteur du 53, d’où le génie de la Bastille n’a plus l’air juché sur sa colonne que les immeubles dissimulent entièrement : il semble marcher sur leurs toits, danser sur leurs tuiles, sur leur zinc, exhibant dans sa fuite ses fesses rondes sous ses ailes déployées. Tout le monde sait cela, les gens s’arrêtent souvent devant le 53…puis page 16...les glaçons bondissent de leur étui de caoutchouc avant de grelotter ensuite dans le gin…page 38-39 nous avons des effets de répétition comme dans le procédé d’anadiplose provoquant un ralentissement de l’action ou de la description : c’était encore un très mauvais mardi pour Paul…assis sur l’extrême bord du plus mauvais fauteuil. Le plus mauvais fauteuil vomissait par en dessous des spires d’oxyde et de la paille verte, des lambeaux de jute corrompu…Il y a comme ceci des dizaines de phrases à la tournure originale, c’est une écriture très imagée et fourmillante de petits détails, le tout donnant par moments des sensations synesthésiques.

Lecture amusante, avec plusieurs niveaux de lecture, où rien n’est laissé au hasard, où une relecture s’impose presque afin de découvrir des tournures qui seraient passées inaperçues. Un exemple savoureux ici, pioché page 66…Nicole Fischer serrait contre elle un pékinois boudeur nommé Bébé d’Amour, lequel bavait lentement tout en projetant sur l’assistance des regards caporaux. Ou cet autre page 81…la machine à laver dévidait son programme par déclics, par vibrations diversement rythmées, du sensuel prélavage à l’essorage furieux pendant quoi l’appareil forcené gronde en tremblant, trépigne sur place en effrayant : la rotation de ses entrailles devient intenable au point qu’il désire à toute force s’échapper, fuser vers le ciel en trouant les plafonds, les planchers successifs, tournoyer à travers la cuisine en broyant tout sur son passage comme quand un bœuf viviséqué emballé de douleur, brise ses liens en beuglant des malédictions. Ou cet autre page 113…c’était au milieu du Kremlin-Bicêtre, dans une artère commerçante assez fiévreuse en fin d’après-midi, nettement tachycardique le dimanche où se pressaient dehors, sous leurs abris toilés, d’itinérants marchands de neuf et d’ancien.

C’est ainsi, sans fin, des trouvailles à toutes les pages. Voici un écrivain original qui manie la langue française comme peu le font.

L’ÉQUIPÉE MALAISE, Éditions de Minuit 1986,  ISBN 2-7073-1687-3