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Ce que j’ai voulu taire de Sándor Márai

Résultat de recherche d'images pour "sandor marai"Sándor Márai (1900-1989) était hongrois, né en Slovaquie en 1900, écrivain et journaliste, fils d’une famille aisée, marié à Ilona  (Lola ) Matzner qu’il rencontra à Berlin en 1923 au cours de ses études de Philosophie. Il va fuir son pays car il est antifasciste dans un pays qui est allié avec l’ Allemagne nazie (sa femme avait des origines juives). Ensuite il sera condamné par les communistes comme un auteur bourgeois et ses livres seront pilonnés en place publique en 1948 ; par la suite il sera ignoré par les instances littéraires pendant toute la durée du communisme. Il s’est exilé aux États Unis où il avait pris la nationalité américaine . Il s’est donné la mort à San Diego, Californie, après le décès de sa femme.

Pendant son exil et à partir de 1948, l’écrivain avait été oublié en Europe où il ne sera redécouvert qu’après sa mort, vers 1990, grâce aux Éditions Albin Michel.

Aujourd’hui l’œuvre de Márai est considérée comme faisant partie du patrimoine européen avec une réputation à l’égal de Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Musil, Rilke, Kafka, Kundera, etc. Ce sont des écrivains consacrés de la mittel-Europa. Márai est considéré comme un maitre du roman psychologique et il est inégalé dans les confrontations entre deux personnages. Depuis que je l’ai découvert avec Les braises , il fait partie de mes écrivains préférés. Et c’est le troisième billet sur un livre de Márai dans ce blog: j’ai publié La soeur en mai 2012 et Les étrangers en mars 2013.

Ce que j’ai voulu taire  a été publié par Albin Michel en 2014 et traduit par Catherine Fay, traductrice attitrée depuis quelques tomes. Ce livre fait partie du troisième volet de Confessions d’un bourgeois dont les deux premières parties furent publiées en Hongrie en 1934 . Sándor Márai mentionne plusieurs fois ce livre dans son journal de 1949 car ce livre, cette troisième partie de ses confessions, fut écrite entre 1949 et 1950; ce texte était considéré comme perdu jusqu’aux années 2000 où le manuscrit a été retrouvé, bien qu’incomplet,  dans les archives entreposées dans le musée de Littérature Petõfi de Budapest. Le livre narre les dix années entre l’Anschluss de mars 1938 et l’année de l’exil définitif de Márai en 1948. Le lecteur ayant lu Mémoires de Hongrie de Márai, pourra reconnaitre quelques pages tirées de ce livre et retravaillées.

Je dois dire que ce livre m’a beaucoup intéressée  mais mon manque de culture sur l’histoire de la Hongrie et sur les personnages cités dans le livre, m’a quelque peu rendu la lecture stérile. En revanche, j’ai bien saisi la façon dont cet écrivain très connu à l’époque, gagnait sa vie et travaillait. Il menait la vie aisée d’un intellectuel reconnu, il était invité dans les meilleurs cercles et salons, il côtoyait le meilleur monde, il avait des habitudes et manies de travail bien ancrées comme ses longues promenades avec son chien. A cette époque, il préparait son livre La conversation de Bolzano, livre inspiré d’un épisode de la vie de Casanova, tout juste échappé des Plombs de Venise.

L’entrée de Hitler dans Vienne revient comme un leitmotiv dans le livre, et je mesure ainsi l’état de stupeur dans lequel est resté Márai, lui qui avait compris qu’une page était tournée définitivement dans l’Histoire de l’Europe. Nous lisons page 72…Quand Hitler entra dans Vienne, les couches bourgeoises et petites-bourgeoises de la réaction hongroise, en accord parfait avec la caste des officiers et des fonctionnaires d’après-guerre, ont flairé et senti dans tous les nerfs de leur corps que le temps des grandes rapines et des grandes redistributions était arrivé. Leurs espoirs ne furent pas déçus. Même si ce fut pour une courte durée, des possibilités de pillage et de trafics que l’on n’avait pas connues depuis les invasions tatares et turques s’ouvrirent à ces gens-là. Et quelque chose d’autre est né : le temps du ressentiment contre la qualité et le temps de la vengeance pour l’homme moyen intellectuellement défaillant; ce ressentiment et cette soif de vengeance ont traversé le jeu tragique et absurde de la guerre, du siège, de la défaite et de la prétendue « libération » et ils perdurent aujourd’hui, à l’ombre du drapeau rouge, avec des singulières transpositions. 

Le communisme lui faisait autant horreur que la doctrine nazie. Il abhorrait la position dogmatique et dictatoriale du communisme. Page 168 il s’explique…L’expérience socialiste anglaise et scandinave est-elle suffisamment convaincante pour que nous puissions nourrir l’espoir de voir ce rôle assuré par le bourgeois humaniste ?…N’est-ce pas vain et ridicule d’émettre l’hypothèse que ce bourgeois, qui a conduit le monde du féodalisme au parlementarisme constitutionnel, au libéralisme et au système de production capitaliste, soit prêt, à travers ses descendants et grâce à l’influence des intellectuels humanistes bourgeois du passé, à sortir les masses actuelles de leurs formes de vie capitalistes pour les amener à un socialisme occidental à taille humaine et bâti sur les principes véritables du christianisme?…Je suis arrivé à la conclusion que le système de production capitaliste ne pourra assumer un mode de vie individuel et collectif satisfaisant dans ce monde surpeuplé que s’il noue une alliance humaine avec le socialisme. Le système  de production capitaliste, en remplaçant le système féodal, fut une grande entreprise humaine. Au début il fut imparfait, mais ensuite le nouveau système de production a entrainé une immense vague de développement social , intellectuel et économique, et ce flot productif a contribué à créer les conditions d’une grande poussée démographique au même titre que la prophylaxie, les canalisations ou les conquêtes de l’assurance santé et vieillesse...J’ai appris au cours de dix dernières années que, dans ce monde, le seul chemin héroïque est toujours celui honni par les fanatiques des dictatures : la Troisième Voie.

A propos de littérature, il narre page 174 sa rencontre à Londres avec le diplomate hongrois László Bárdossy, un grand homme d’État très cultivé et grand lecteur :…Nous parlions littérature et je fus surpris de voir à quel point cet homme savait précisément de quoi il parlait. Il savait que Somerset Maugham était « presque » un bon écrivain mais qu’en fin de compte il affûtait  ses histoires à l’excès et qu’il calculait  ses effets, donc il n’était pas vraiment bon, alors que Virginia Woolf, qui n’était pas facile à lire, était vraiment un bon écrivain parce que le lecteur trouvait dans ses écrits cette totalité qu’est la littérature.

Ce livre me rappelle singulièrement Le monde d’hier (Souvenirs d’un Européen) de Stefan Zweig, publié en 1944, mais écrit en  1934, considéré comme le « testament littéraire » de Zweig (et écrit presque en même temps que le livre de Márai), posté à l’éditeur la veille de son suicide. Voici deux écrivains de la mittel-Europa qui n’ont pas pu survivre à la fin d’un monde dans lequel ils avaient mis tous leurs espoirs humanistes. Tous les deux ont eu le courage de se suicider pour leurs idées, c’est à dire d’aller jusqu’au bout de leurs actes et pensées.

CE QUE J’AI VOULU TAIRE, Albin Michel 2014,  ISBN 978-2-226-31238-9

Les étrangers de Sándor Márai

Je récidive avec l’un de mes écrivains préférés, le Grand Sándor Márai  et ce livre, le dernier  traduit par Catherine Fay, est paru ( bien sûr) chez Albin Michel fin 2012. Ce ne sera pas l’un de mes favoris : un peu lent à démarrer, un peu abscons, un peu pâteux, surtout la première partie, mais c’est un Márai, c’est à dire toujours intéressant et profond, compliqué, torturé et psychologique. En revanche je ne  recommanderais pas la lecture à quelqu’un qui veut lire un premier livre du génial hongrois;   dans ce cas je recommanderais de commencer par un de ses livres avec une confrontation à deux personnages, là où Márai excelle: Divorce à Buda, L’Héritage d’Esther ou mon préféré,  Les braises, son best seller ! Dans le blog, j’ai commenté  La soeur en mai 2012.

Sándor Márai est un  écrivain et journaliste hongrois né en 1900; il s’est donné la mort à San Diego, USA, en 1989 . Il vivait exilé aux États Unis depuis 1980 où il avait pris la nationalité américaine.

Pendant son exil et à partir de 1948, l’écrivain avait été oublié en Europe où il ne sera redécouvert que après sa mort vers 1990 grâce aux Éditions Albin Michel.

Aujourd’hui l’œuvre de Márai est considérée comme faisant partie du patrimoine européen avec une réputation à l’égal de Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Musil, Rilke, Kafka, Kundera,  etc. Ce sont des écrivains consacrés de la mittel-Europa.

Ce livre Les étrangers fut publié en 1931 ( écrit en 1930), alors que Márai vient de passer 5 années à Paris. Il s’agit d’une plongée dans le Paris d’Entre-deux- guerres, ville d’immigration, bien moins accueillante que ne le voudrait le mythe de « Paris est une fête » de Hemingway. Dans Les étrangers on aborde  l’éducation sentimentale du narrateur avec une saisie de l’air du temps, en même temps que il y a une critique frontale d’une certaine xénophobie à la française qu’il dépeint avec un réalisme par moments déprimant,  c’est le quotidien solitaire d’un jeune immigré hongrois, docteur en philosophie à Paris en 1926, au détour d’une année à Berlin; c’est  l’errance du héros qui est en soi un voyage, et d’abord un voyage intérieur. C’est la version magyar du Spleen de Paris où,   étranger à une langue,  étranger à une terre,  étranger aux autres et à lui même, un héros sans nom  rêvera d’être un « citoyen du monde », mais  restera victime des préjugés de son époque ( André Clavel dans Lire). Comme dans un long rêve éveillé, l’écrivain magyar examine ses gestes, examine ses mots, ses tropismes. Il nous brosse un vibrant portrait de la vie à Paris à la fin des années folles, chef-lieu d’une douce France qui peut être rugueuse aussi.

C’est un livre bien étrange où le narrateur n’a pas de nom et où physiquement on a beaucoup de mal à le cerner, mais il y a une réelle violence des sentiments et une beauté des métaphores. Ce livre est avant tout sur l’étrangeté d’être un étranger à Paris car une ville ne s’appréhende pas seulement avec les yeux et les oreilles. Non, c’est d’abord avec le nez, ensuite avec l’estomac, et finalement avec les nerfs. Les plus fortes sensations sont olfactives. L’intelligence est à la traîne derrière l’odorat , l’estomac et les yeux. Elle nous aide à saisir le sens de la chose étrangère que lorsque l’odorat, le goût, le toucher et la vue sont saturés et ont digéré tout ce qu’ils ont perçu. On n’arrive pas à Paris quand on descend du train à la gare, ni quand on se tord le cou au Louvre et que s’installe cette nausée mortifiante causée par un trop- plein de musées, l’un des signes les plus détestables de la civilisation. On arrive quand on allume sa première cigarette. Quand on fait quelques pas  derrière une femme. Quand le garçon nous tend le menu pour la première fois dans un restaurant ( pg 45).

Bien étrange aussi le rapport que le narrateur a avec les femmes. Il les observe comme un poisson dans un bocal, sans véritablement communier avec elles. Ainsi, cette aventure qu’il aura avec Eva qui sera plus qu’une aventure puisqu’il la suivra dans sa Bretagne natale, est très étrange parce que on a l’impression que les deux amants s’observent sans se compénétrer. Lui est heureux d’avoir son archetype de française sous la main qu’il hume et observe à longueur de journée. Elle, fera l’apprentissage de « l’étrangitude » avec cet hongrois qu’elle rejettera à la fin avec un laconique mais définitif  « sale étranger ».

Il est tellement perdu le jeune hongrois dans ce Paris (déjà) « infesté » d’étrangers, qu’il arrive à douter de sa race caucasienne et demande à son ancien voisin de chambre d’hôtel, qui est sénégalais, s’il est vraiment blanc de peau. C’est un des moments forts du roman.

Il est plus difficile pour un étranger de pénétrer dans une salle  à manger française que chez le  dalaï-lama à Lhassa. Il en est pour prétendre qu’en France, il est plus facile à un étranger de rentrer dans une chambre à coucher que dans la salle à manger. En général l’étranger ne rentre nulle part, au mieux dans le salon, cinq minutes, où l’on règle son sort rapidement, et que l’on aère après son départ ( pg 182).

Le jeune hongrois avait acquis de l’expérience en ce qui concerne la variété des apéritifs français, leur incidence sur la santé et un peu sur le caractère des gens. On apprend beaucoup de choses . En général, ceux qui sont de grands buveurs donnent la préférence à la Suze citron avant le repas, avec très peu de sirop de citron et d’eau. Leur estomac ne supporte rien d’autre que ce poison amer à la saveur singulière. Ce sont des personnes irritables et querelleuses. Les tenants du Pernod sont indolents, somnolents, avec une propension à l’embonpoint. On a vite sommeil avec ce succédané allégé de l’absinthe, son goût anisé et sucré reste pendant des heures dans la bouche et on a beau la rincer, ce goût écœurant et tenace persiste. Celui qui en a bu deux verres s’endort . A côté de ces deux grands types de buveurs d’apéritif, on rencontre le troisième groupe, les consommateurs de vermouth, divisé en deux sous-groupes, les adeptes de Cinzano rouge et les autres, consommateurs de la qualité « export », blanche, un peu plus amère, sans sirop de framboise. Tout cela il faut le savoir. Les employeurs commandent en général une boisson nommée Byrrh ou du Cinzano rouge, quand les employés sont plutôt amateurs de l’export avec beaucoup de cassis ou de grenadine ( pg 223).

Eric de Bellefroid, chroniqueur,  a trouvé une formule magnifique: « Sandor, exilé de lui même« , comme si Márai  avait pressenti qu’il passerait plus de la moitié de sa vie loin de son pays et de sa langue. Sándor Márai écrit ici sur le thème du déracinement, de l’impossibilité  de s’installer quelque part. On a l’impression que son personnage flotte, qu’il ne s’accroche à rien, qu’il erre dans sa propre vie, qu’il se cherche.

Une anecdote savoureuse et sympathique sur la vie de Márai : l’un des desserts le plus connus de la cuisine hongroise, ce sont les crêpes GUNDEL( Gundel palacsinta) . Ce dessert a été inventé par Ilona Metzner, l’épouse de Márai, s’inspirant d’une vieille recette familiale que voici au complet: crêpe avec une garniture faite de noix pilées grossièrement, de gros raisins secs, des zestes d’orange confits, de rhum, le tout nappé de  sauce au chocolat noir tiède et le tout flambé au rhum. Cette crêpe avait été baptisée en Hongrie comme  » crêpe Márai » par le restaurateur Kàroly Gundel, mais à la suite des persécutions en contre de Márai par les communistes vers 1948, elle a été rebaptisée  crêpe Gundel. Alors, en 1948 Sándor Márai choisira l’exil et il deviendra à jamais un étranger.Crêpe Márai flambée au rhum

LES ÉTRANGERS, Albin Michel 2012,  ISBN 978-2-226-24429-1

La soeur de Sándor Márai

Sándor MáraiSándor Márai est l’un de mes écrivains préférés et  je l’ai connu par le bouche à oreille:   mon  ami Francisco m’en a parlé depuis le Chili, il y a déjà pas mal de temps. Il venait de terminer  «  Les braises  » , publié en espagnol sous le tître de  » El último encuentro  » (Ah,  les changements de titre d’une langue à une autre …) Ainsi,  j’ai découvert Márai et peu à peu, au fil des livres, j’ai approché son œuvre dont je dois dire qu’elle est fascinante.

Márai (1900-1989 ) était hongrois, né en Slovaquie, écrivain et journaliste, fils d’une famille aisée, marié à Ilona  (Lola ) Matzner qu’il rencontra à Berlin en 1923 au cours de ses études de Philosophie. Il va fuir son pays car il est antifasciste dans un pays qui est allié avec l’ Allemagne nazie   (sa femme avait des origines juives). Ensuite il sera condamné par les communistes comme un auteur bourgeois et ses livres seront pilonnés en place publique en 1948 ; il sera ignoré par les instances littéraires pendant toute la durée du communisme.

Il s’exile aux États Unis à partir de 1948 et il se donnera la mort en 1989 après le décès de sa femme  et de son fils adoptif, Janos.

Márai sera redécouvert quelques années après sa mort, vers 1990 et de façon spectaculaire par le biais des Éditions Albin Michel . Il sera reconnu comme l’un des GRANDS écrivains du XXème siècle, un maitre du roman psychologique, au même titre qu’un Stefan Zweig, un Arthur Schnitzler, un Joseph Roth, un Robert Musil. Il sera l’un des derniers représentants de la culture cosmopolite de la mittel-europa, emportée par la chute de l’Empire austro-hongrois.

Son style est clair et réaliste, il témoigne d’un monde finissant, observateur d’une Europe mythique, sur le point de s’éteindre. Très souvent ses livres sont la confrontation de deux personnages, il va très loin dans la pénétration psychologique, dans l’introspection, dans la réflexion.

Mon roman préféré restera «  Les braises« , écrit en 1942 car c’est le livre qui m’a fait découvrir le monde de Márai avec l’atmosphère très psychologique de ses romans où l’on trouve une confrontation magistrale entre deux personnages qui se retrouvent quarante ans après  s’être quittés et où tout est dit entre les lignes.

«  La sœur »  lui suivra en 1946 et ce sera le dernier roman  » hongrois  » de Márai.  C’est un roman contemplatif, profond, avec une réflexion sur le langage compliqué du corps,  sur la dépossession de l’âme par les drogues,  l’impuissance de l’artiste, l’amour, le don de soi et la générosité qui sauve. C’est un roman de lecture difficile, intense, par moments mystique, lyrique, oppressant et ô combien captivant. La traduction de Catherine Fay est excellente, brillante. Je l’avais déjà remarquée avec la traduction de  « Libération ».

Ce roman, «  La soeur « ,  est construit en deux parties : dans la première partie les personnages sont mis en scène, nous apprenons par la voix du narrateur que un grand pianiste hongrois, Z, est en convalescence dans un chalet isolé par les intempéries en Transsylvanie. Puis dans la seconde partie , Z , se dévoile à travers un journal et nous l’accompagnons pendant la traversée douloureuse d’une étrange maladie qui va lui paralyser les mains et va lui valoir une longue hospitalisation. En fait  Z « somatise » fortement ses douleurs de l’âme et il sortira un autre homme de cette épreuve.

Le titre tient aux nonnes qui le soignent dans cette clinique, particulièrement à une appelée Carissima qui l’approchera un peu plus au moment de son départ et qui commettra une erreur thérapeutique à la limite d’un acte manqué. Ces sœurs portent des noms étonnants et elles sont très tranchées : la belle Cherubina, Carissima la triste et malade, Matutina la solennelle et Dolorissa la grosse et rude. Ce sont les soeurs au sens le plus ancien du terme: les voeux par lesquels elles s’étaient consacrées au service de Dieu et des hommes, devaient être pour elles un véritable engagement, comme au temps jadis, quand une parole échangée entre Dieu et les hommes possédait une force suffisante pour transformer le monde.( pg 196)

Au hasard de la lecture , quelques paragraphes admirables comme lorsque Márai parle de Florence où Z arrive pour donner un concert ( pg 99)..« avant le concert, je longerais le bord de l’Arno, je me promènerais jusqu’à Cascine. Ou plutôt non, je traverserais le Ponte Vecchio,  j’irais voir le marché des argentiers, je saluerais la statue de maître Cellini…Non, en fait je me baladerais sur la Via Tuorbuoni, je boirais un vermouth chez Giacosa, je regarderais les belles de Florence et leurs fringants soupirants. Ce serait magnifique, je laisserais lentement Florence agir sur moi avec l’émerveillement intelligent d’un admirateur initié… » ( mais pas un mot sur l’éventuel syndrome de Stendhal, devant TANT de beauté !).

Lorsque Márai évoque l’ Amour, il le fait avec lyrisme :…« toute relation humaine secrète- l’amitié, l’amour et les liens singuliers qui se nouent entre des contraires qui se rencontrent et s’attachent- commence par un effleurement magique; par cette perception onirique qui ressemble au sentiment de réalité qu’on éprouve pendant un rêve: dans une foule, parmi des inconnus, un regard, une voix, vous touche, et c’est comme un vertige, comme si vous aviez déjà vécu cet instant, comme si vous saviez à l’avance tout ce qui va se produire, les paroles, les mouvements; c’est la réalité, impérieuse, fatale; en même temps, c’est un songe… »(pg 246)

Ce grand pianiste qui fut Z avait rencontré un succès prodigieux en se produisant à travers toute l’ Europe, et il avait interprété des morceaux admirables tels que la sonate Appassionata de Beethoven que je vous dédie, interprétée par feu le grand Maestro chilien Claudio Arrau ( 80 printemps dans cette video ! ) ci-après :

LA SOEUR, par  Sándor Márai  chez Albin Michel    ISBN  9 782226 238306