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La vraie vie d’Adeline Dieudonné

Résultat de recherche d'images pour "adeline dieudonné la vraie vie"Adeline Dieudonné est une femme de lettres belge née en 1982. Son roman La vraie vie a été reconnu par 6 prix en 2018 ! (Prix FNAC du roman, Prix Renaudot des Lycéens, Prix Filigranes(=meilleur roman accessible à tous), Prix Rossel(=belge), Prix Première Plume(=Furet du Nord et Crédit Agricole du Nord), Prix Goncourt belge(=prix étudiant).

C’est un livre qui se lit presque en apnée, tellement la teneur en est bouleversante. C’est un roman d’apprentissage où nous suivrons la vie d’une gamine (sans nom) entre 10 et 15 ans.

La famille de cette gamine habite un lotissement  surnommé le Démo, pareil à tant d’autres lotissements. La famille est composée d’un père violent, tyrannique et alcoolique, d’une mère réduite au néant, comparée à une amibe et qui sert de punching ball au père, et d’un petit frère 4 ans plus jeune et qui lui a un prénom : Gilles.

Un jour l’héroïne et son petit frère seront les témoins d’un accident terrible qui va rendre Gilles mutique, changeant radicalement de comportement, devenant un être sournois et cruel, notamment avec les animaux. La soeur, désespérée, voudrait par l’amour qu’elle lui porte, le ramener à ce qu’il était auparavant et pour cela, elle se met en tête de créer une machine à remonter le temps avec l’aide d’une voisine du lotissement qui a quelques dons de « sorcière ».

Ce sera le premier choc de l’héroïne dans son processus du passage à l’âge adulte : découvrir que les adultes sont capables de mensonge ! Ce sera un acte formateur avec comme corollaire, moins de confiance envers le monde adulte.

Elle fera tout pour sauver son frère de sa mauvaise aura, elle travaillera d’arrache pied à l’école pour avoir les meilleures notes et ensuite les meilleures opportunités. Mais le petit frère porte les mauvais gènes du père…

La situation familiale deviendra à la suite des chapitres véritablement étouffante, critique, jusqu’au dénouement final dans un climax de tragédie grecque qui va laisser le lecteur sans haleine et tachycarde.

Un livre noir, très noir, à la limite du malsain, mais écrit dans un style fulgurant avec les mots justes et affilés comme des bris de verre. Et cela fait mal.

LA VRAIE VIE, L’Iconoclaste 2018,  ISBN 978-2-37880-023-9

Le Chardonneret de Donna Tartt

Résultat de recherche d'images pour "donna tartt le chardonneret"  Donna Tartt est une écrivaine nord-américaine (Greenwood/Mississippi 1963) dont le premier livre, Le maître des illusions (1992) fut un best seller planétaire: un livre qu’elle avait mis 8 ans à écrire: une campus novel et aussi un roman d’apprentissage que j’avais beaucoup apprécié lors de sa parution.

Le chardonneret (The Goldfinch 2013) est le troisième roman de Tartt, ce qui ramène sa production à un roman tous les dix ans, un peu comme cet autre auteur de best sellers nord- américain, Jeffrey Eugenides. Le chardonneret a reçu le Prix Malaparte 2014 (prix italien pour un auteur étranger) et le prestigieux Prix américain Pulitzer de fiction 2014.

C’est un pavé de plus de 1 000 pages dans cette édition, d’un poids certain que j’ai eu du mal à tenir longtemps en main. Aussi, il m’a fallu lire plus de 100 pages avant de trouver un intérêt et une suite cohérente à l’histoire, qui est devenue intéressante à lire mais comportant tellement des digressions que par moments le récit me paraissait trop long. Je suis allée jusqu’au bout et même si l’histoire ne m’a pas plu, je reconnais que c’est un sacré bouquin. Je vais développer.

Les droits cinématographiques ont été vendus assez rapidement à la Warner Bros et un film se profile avec John Crowley  comme réalisateur et Peter Straughan comme scénariste.

Le titre. Il émane d’un minuscule tableau de 34*23 cm peint en 1654, quelques mois avant son décès, par un jeune et talentueux maître flamand, le peintre Carel Fabritius, un élève de Rembrandt et un maître de Vermeer. Ce petit tableau est conservé au Mauritshuis à La Haye. Peu d’œuvres restent de Fabritius (moins de 10) qui périt lors d’une explosion d’une Poudrière à Delft, détruisant en même temps presque toute son oeuvre picturale. Le tableau du chardonneret est intéressant et emblématique dans ce livre car le petit oiseau est entravé au perchoir par une fine chaîne tout comme Théo sera enchaîné au tableau une partie de sa vie, comme il a été enchaîné d’abord à sa mère puis à l’alcool et aux drogues.

L’écrivaine dit s’être inspirée pour l’explosion du Met de la destruction par les talibans des bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan, mais aussi de l’attentat à la bombe d’Oklahoma City en 1995.

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Le livre, à mon humble avis est plus une fresque hyperréaliste (impitoyable) sur l’Amérique contemporaine et ses codes qu’un roman tout court. Une fresque qui met en balance deux Amériques : celle des ploucs qui ne connaissent que la drogue, l’alcool et les rapines et celle des beaux quartiers qui ne valent guère mieux, même si ici, les gens ont des références culturelles.

Le livre narre la vie de Théo Decker entre ses 13 et ses 27 ans avec trois axes : New York, Las Vegas et Amsterdam.

Théo Decker est le narrateur, il a 13 ans au début du roman lorsqu’un attentat à la bombe au Met de New York tue sa mère  et lui en réchappe. Cette mère solaire était la seule chose qui le rattachait à une vie « normale ». Il va subir lors de ce deuil un stress post traumatique duquel il ne s’en sortira jamais mais il ne se fera pas soigner non plus. Le personnage de Théo à 13 ans tient un discours qui ne correspond pas du tout à celui d’un personnage de son acabit. C’est un discours beaucoup trop mûr ce qui confère au récit un côté anachronique et décalé.

Au décours de l’explosion et dans le chaos général, il approchera sous les décombres un vieil homme agonisant qui va lui confier une bague et va l’inciter à voler le tableau de Fabritius exposé au Met. Le vieil homme est un antiquaire de New York qui travaille avec Hobbie, un personnage assez secret qui va s’attacher à Théo. Le tableau du chardonneret est l’axe du livre autour duquel tournent des personnages tous atypiques et franchement inquiétants.

Lorsqu’il perd sa mère dans l’attentat, l’adolescent sera accueilli par une riche famille des beaux quartiers, les Barbour, car Théo est l’ami d’Andy Barbour, un gosse pas tout à fait « normal », la tête de turc à l’école et que Théo défendra farouchement. La famille Barbour est composée de la mère , du père et de quatre enfants; ils sont tous très bizarres, très bourgeois dégénérés; ils habitent un superbe appartement à Big Apple. Le descriptif de New York est assez saisissant et juste. Comme est juste et excellent le descriptif de Las Vegas avec ce quartier tout neuf et abandonné après la crise du sub prime; c’est le quartier qu’habitent Théo et son père, quartier qui fait contraste avec le Las Vegas des néons et du clinquant à outrance.

Mais Théo a un père, divorcé de sa mère depuis un an et ce père va se manifester pour le récupérer, pas par amour, mais par intérêt et calcul car il veut mettre le grappin sur l’argent que la mère de Théo avait mis de côté pour son éducation future. Le père va l’emmener de force à Las Vegas où il vit aux dépens de sa compagne, une serveuse de bar droguée et dealer. Le père ne vaut pas mieux, c’est un alcoolique invétéré et un ludopathe qui vit autour du jeu  et qui a contracté des dettes énormes. Et Théo part avec le tableau qu’il va cacher dans sa chambre.

A Las Vegas Théo fera la connaissance de Boris, un adolescent ukrainien, sans mère,  ayant un père alcoolique qui va l’abandonner à son sort. Boris est déjà « alcoolo » a treize ans et camé, il va initier Théo aux drogues et à la rapine. Il va s’établir entre les deux ados paumés et délaissés une forte amitié assez trouble et retorse où le sordide côtoie le sublime. Car tout « dégénéré » qu’il est, Boris apporte à Théo une ouverture sur le monde et sur la culture européenne, mais c’est un être sans aucune morale ni aucune éthique. Il est préoccupé seulement par sa survie.

Et lorsque le père de Théo se tue dans un étrange accident de voiture, Théo devra fuir Las Vegas pour ne pas tomber dans les mains des services sociaux. Il se réfugiera à New York auprès de son ami antiquaire Hobbie où finalement il va s’enraciner et apprendre sur le milieu des antiquités. Cette partie  du livre sur le marché de l’art et ses aspects cachés est intéressante.

Le tableau du chardonneret est recherché par les autorités et même par Interpol et Théo prend peur et le cache dans un dépôt de meubles.

Boris va voler le tableau à Théo sans que Théo le sache mais ne va  pas en soutirer beaucoup d’argent  car, étant fiché par Interpol comme une oeuvre d’art volée, il est invendable. Il ne sert que comme monnaie d’échange ou comme gage dans un milieu de trafiquants d’objets d’art et de camés, franchement sordide.

La fin du roman est celle d’un thriller et d’une expiation.

Lecture intéressante avec cette confrontation entre les deux Amériques, le milieu frelaté des antiquités, la description de Big Apple et de Las Vegas. Mais le personnage de Théo m’a paru veule et sans personnalité, celui de Boris franchement odieux, insupportable. Il n’y a aucun personnage positif dans cette histoire, en revanche une abondance descriptive du milieu des drogues et de l’alcool, souvent indissociables. Une histoire d’excès en tout genre, pure décadence.

Voulez- vous regarder le bain d’un vrai chardonneret ?

 http://www.chonday.com/Videos/peacwatchju3

LE CHARDONNERET, Pocket 16041 (2014),  ISBN 978-2-266-25076-4

Les prépondérants d’Hédi Kaddour

Afficher l'image d'origine Hédi Kaddour est un poète et romancier d’origine tunisienne (1945), traducteur de l’anglais, de l’allemand et de l’arabe; il a été  reçu premier à l’Agreg de lettres modernes!

Le roman Les prépondérants a reçu trois prix :  le Prix Jean Freustié 2015 (créé en 1987 par Christiane Freustié, la seconde épouse  de l’écrivain et éditeur; ce prix récompense un écrivain français avec une oeuvre en prose);  le Grand Prix du roman de l’Académie Française 2015 (ex-aequo avec Boualem Sansal) et le Prix Valéry Larbaud 2016 (décerné chaque année à Vichy à un écrivain publiant une oeuvre  dont l’esprit, le sens et la pensée rejoignent celle de V.Larbaud).

Les prépondérants est un très bon roman, bien écrit et intéressant, même si j’ai trouvé quelques longueurs à partir de la deuxième moitié. C’est un roman d’apprentissage dans un contexte historique bien particulier. C’est aussi un roman des identités (française, maghrébine, nord-américaine).

Les prépondérants était un club très fermé où se retrouvait l’élite Européenne très hiérarchisée, un lobby réel, le plus réactionnaire et organisé d’Afrique du Nord composé de Français désirant un Protectorat permanent.

J’ai trouvé fascinante la première partie qui se déroule à Nahbès, une ville fictive du Maghreb entre le Maroc et la Tunisie, sous protectorat français. Parce que le roman se situant en 1920 au cours des années folles, dans une petite ville du Maghreb, nous avons de façon éblouissante le descriptif du choc de trois cultures: d’abord la culture locale arabe, riche en différences pour nous, parfois cocasses, parfois agaçantes car beaucoup trop éloignées de notre culture occidentale; puis la culture d’une certaine France engoncée dans ses privilèges, se croyant au dessus de tout et surtout ne désirant aucune évolution dans le cadre de la colonisation. Ce sont des Européens qui se croient plus civilisés que les indigènes mais qui ne voient pas venir les changements. Et puis un dernier pôle constitué par l’irruption dans ce Maghreb médiéval, d’un groupe de tournage d’Amérique du Nord, hommes et femmes délurés et passablement transgresseurs; ces individus arrivent au Maghreb et traitent les indigènes comme des égaux, ce qui dérange les autres parce que cela questionne tout le système. L’irruption des Américains indispose les milieux coloniaux car cela fait faire des comparaisons aux Maghrébins = elle trouble les mœurs locales, ils sentent la présence d’une nouvelle force économique et sociale.

La première partie qui se passe au Maghreb est très « couleur locale » avec des gens qui parlent de façon imagée une langue savoureuse truffée de dictons et proverbes à tout propos; on peut dire que pour chaque occasion ils ont un dicton. Je ne résiste pas au plaisir d’en citer quelques uns : « une poignée d’abeilles vaut toujours mieux qu’un sac de mouches« , « il essayait cependant de ne jamais aller trop loin sur le chemin des erreurs, qui n’est une pente que pour les âmes faibles et il ajoutait que le meilleur moyen de racheter ses fautes au regard du Miséricordieux, c’était de ramener vers le bien d’autres croyants plus fourvoyés que soi« , « quand la pierre a quitté la main, elle appartient au diable« ,  « le malheur de l’homme vient de sa langue », « elle a un grand râteau la rumeur publique, mais au moins elle n’épargne pas les coupables », « la meilleure poule c’est celle que le voisin a nourri », « la trop bonne couturière finit par coudre les yeux de son mari », « jette le tison, il emportera la fumée avec lui », « pour un qui rit, il en faut toujours un qui pleure », « celui qui pleure ne fait que voler son propre temps »,  « aucune saison n’est obligée de respecter la précédente », « quand on est sec, on se fait briser ».

Inutile de signaler que le rôle de la femme dans ce contexte est consternant. Les femmes sont des créatures soumises à la Lune, autrement dit, lunatiques, changeantes. Il existe une règle générale qui consiste à ne pas saluer une femme  car c’est un signe réservé aux hommes. On va jusqu’à demander pardon à un interlocuteur chaque fois que le mot femme est prononcé dans la conversation…Toutes les histoires galantes passent par le hammam qui est, pour beaucoup, le lieu de la perversion des femmes…

Un des personnages principaux est Raouf, le jeune fils lycéen brillant d’un notable local, élevé entre les deux cultures arabe et française; le jeune homme hésite entre révolution et nationalisme. Il tombera amoureux de l’actrice Américaine principale  qui est mariée. Un autre personnage emblématique est Ganthier, un ex-officier de l’armée française, amoureux de la littérature; Ganthier incarne le grand mythe colonial, il est assimilationniste. Un autre personnage intéressant est Rania, une belle et jeune veuve maghrébine (son mari est mort au cours de la première Guerre Mondiale en Europe); Rania est une figure subversive avec son statut de veuve et de fille de notable, cultivée, dangereuse (elle pense que trop de science est la science des incroyants), amoureuse de Ganthier, mais c’est un amour impossible, inimaginable quoique si logique…

Raouf partira en Europe et fera son éducation sexuelle et culturelle tout en s’impliquant dans des mouvements subversifs qui vont conditionner son destin. Il résidera en Allemagne au moment de la montée du national socialisme. Cette partie européenne du roman m’a beaucoup moins intéressée, mais il fallait bien trouver une conclusion à ce livre qui comporte pas mal de clichés : le grand colon, la veuve éclairée, le lycéen brillant, la star américaine.

Pour l’auteur, ce livre est un roman des occasions ratées; ce sont les prépondérants qui font échouer le projet Taittinger de 1922 à l’égard des protectorats, signé par Barrès et torpillé par les prépondérants.

LES PRÉPONDÉRANTS, Gallimard 2015,  ISBN 978-2-07-014991-9

Le voyage d’Octavio de Miguel Bonnefoy

Afficher l'image d'origineMiguel Bonnefoy est un écrivain vénézuélien né à Paris en 1988. Il a suivi des études de Lettres Modernes à la Sorbonne et il exerce comme professeur de français. Il est fils de père chilien (écrivain aussi) et de mère vénézuélienne (diplomate).

Le voyage d’Octavio est son deuxième livre, c’est un roman d’apprentissage écrit en français et qui nous raconte la vie d’Octavio, un homme illettré qui souffre et cache son handicap, à tel point, que chaque fois qu’il se retrouve devant la nécessité d’écrire, il s’auto mutile en se coupant la main pour ainsi prouver son impossibilité de prendre la plume. C’est un récit très allégorique, très métaphorique sur ce vaste et mal connu pays qu’est le Vénézuela. A noter que Bonnefoy, bien que proclamant son admiration envers Gabriel Garcia Marquez, ne tombe jamais dans le panier du réalisme magique si souvent attribué aux sud-américains. Son récit est empreint de réalisme.

Les errances d’Octavio nous servent à connaitre un peu le pays et ses gens. Octavio fera la connaissance d’une femme, appelée métaphoriquement Vénézuela, une femme qui est bonne, qui lui fait du bien. Mais il connait d’autres gens qui sont nettement plus louches et underground. La description de la nature et des paysages est assez exubérante ce qui doit correspondre à ce pays que les sud-américains appellent « caribeño » (des Caraïbes). Cela me rappelle que l’on parle là bas un espagnol à l’accent très prononcé et particulier des Caraïbes.

Il y a dans le livre une scène d’une totale drôlerie : c’est quand Octavio, très malade, fait venir le docteur dans sa cahute, lequel docteur lui demande du papier pour lui écrire une ordonnance. Or Octavio non seulement  n’a pas de papier, mais il n’a aucun crayon (et le docteur non plus apparemment,  quel docteur  celui-là…). Bref, Octavio lui donne un morceau de charbon et le docteur lui écrit directement sur son unique table le nom du médicament… Voilà Octavio parti, par monts et par vaux avec sa table sur l’échine jusqu’à la première pharmacie pour ainsi honorer l’ordonnance. C’est le comique de l’absurde, irrésistible.

Un petit livre de 124 pages, assez bien écrit dans un style un peu désuet, qui m’a rappelé par moments la prose de l’argentin César Aira.

LE VOYAGE D’OCTAVIO, Payot -Rivages 2015 (il n’y a pas d’ISBN)

Le roman du mariage de Jeffrey Eugenides

Jeffrey Eugenides est un écrivain américain (Detroit 1960) avec des origines grecques et irlandaises. Il détient un Master d’écriture créative de l’Université de Stanford; aujourd’hui il enseigne à Princeton. Il se dit un écrivain « lent », sortant un roman tous les six à dix ans, mais quels romans ! J’ai beaucoup aimé Middlesex de 2002 dont j’ai publié un billet en février 2014 (livre qui a fait plus de 3 millions de ventes !)

Le roman du mariage (The Marriage Plot 2011) est un pavé de plus de 500 pages comportant quelques longueurs, mais c’est tout de même un roman  intéressant: c’est un campus novel qui s’étire sur un peu plus d’un an  à partir de juin 1982 au sein de l’Université de Brown qui fait partie de l’Ivy League. Ce sont les années Reagan et le début de la crise économique; ce sont aussi les années de la fin des illusions. Ce livre est aussi un roman d’apprentissage. Trois jeunes étudiants initient leur vie d’adultes, non sans peine et avec beaucoup d’idées préconçues. Ils s’interrogent sur l’amour et se positionnent sur le mariage. Elle c’est Madeleine, une jeune fille de bonne famille férue de littérature et très influencée par le structuralisme, doctrine à la mode à cette époque  qui déferlait sur le département des études littéraires de l’Université de Brown en reléguant la critique classique au profit de la déconstruction des textes. Madeleine a un livre de chevet, c’est Fragments d’un discours amoureux de Barthes.

« Fragments d’un discours amoureux » était le remède parfait contre les peines d’amour. C’était un manuel de réparation pour le coeur, avec le cerveau pour seul outil. Si on utilisait sa tête, si on prenait conscience de la dimension culturelle dans la construction de l’amour et du fait que ses symptômes étaient purement intellectuels, si on comprenait que l’état amoureux n’était qu’une idée, alors on pouvait se libérer de sa tyrannie. Madeleine savait tout cela. Le problème, c’était que cela ne marchait pas. Elle pouvait lire Barthes déconstruisant l’amour à longueur de journée sans sentir la moindre atténuation de celui qu’elle portait à Leonard. Plus elle lisait « Fragments d’un discours amoureux », plus elle se sentait elle même amoureuse. Elle se reconnaissait à chaque page. Elle s’identifiait au « je » de Barthes (page 117).

Les deux autres personnages sont Mitchell qui est amoureux de Madeleine mais qui n’est pas aimé en retour; il en fera une crise mystique et fera un voyage initiatique en Europe puis en Inde où il se mettra à la disposition de Mère Teresa pendant quelque temps; on peut dire que Mitchell « attend son heure », il ne désespère pas de se faire aimer un jour par Madeleine. Le troisième personnage est Leonard, un garçon assez brillant mais dont la maladie bipolaire va se démasquer en fin de cycle d’études, mettant en danger ses expectatives de carrière. La maladie bipolaire ou psychose maniaco-dépressive, comme on l’appelait à cette époque, est très bien décrite avec l’ alternance de phases d’hypermanie et de dépression.

On peut rapprocher Mitchell de Jeffrey Eugenides car, comme lui, il a été étudiant à Brown au début des années 80, et comme lui, Eugenides est d’origine grecque et  il a été volontaire auprès de Mère Teresa en Inde; cela fait beaucoup de similitudes. Dans ce livre Jeffrey Eugenides nous livre un chassé-croisé amoureux et rejoue les scènes à la manière de Jane Austen, épousant le point de vue intime de chacun des trois protagonistes.

Sous des airs de campus novel, ce livre est par moments un vrai livre sur le mariage écrit avec humour et dérision. Les références littéraires sont très nombreuses faisant que le roman est riche sur le plan littéraire et intellectuel. Ce livre est intéressant; il donne envie de relire Barthes et Derrida.

 

LE ROMAN DU MARIAGE, Éditions de l’Olivier 2011,  ISBN 978-2-87929-0