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Né d’aucune femme de Franck Bouysse

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Franck Bouysse est un écrivain français de romans noirs (Brive-la Gaillarde 1965); il se dédie à l’écriture de façon exclusive depuis 2014.

C’est un auteur qui m’a fait grande impression avec Grossir le ciel (2014),  le premier livre de lui que je lisais mais déjà son neuvième roman et qui  se déroule dans les Cévennes, livre commenté en juillet 2018; après cette expérience j’ai eu très envie de lire d’autres ouvrages et ce fut Plateau (2015) qui se déroule en Haute Corrèze, commenté en septembre 2018, que j’ai trouvé beau et fort, mais dont la prose m’a paru un peu touffue. Glaise (2017) se déroule dans le Cantal et je l’ai commenté en octobre 2018, un autre livre très fort écrit dans un langage fulgurant, très bouyssien.

J’ai lu quelque part que l’auteur aurait terminé la trilogie des Marches (?) après Grossir le ciel, Plateau et Glaise.

Né d’aucune femme (2019) m’a laissé KO après lecture. C’est une très belle et sauvage, très forte et terrifiante histoire, cette fois dans les Landes, à une date non précisée mais que l’on peut situer au début de l’ère industrielle. La prose de Bouysse cette fois paraît encore plus fulgurante, avec des mots choisis avec précision pour nous livrer un drame humain si fort et animal, que l’on pourrait dire qu’il touche au sublime de notre for intérieur.

Quel talent de la part de Bouysse, un conteur-né, pour s’approprier le discours de plusieurs personnages avec le parler de chacun, notamment le parler de Rose, la protagoniste, qui n’a ni son âge ni son sexe: une jeune fille simple qui passera au cours de la narration de l’état de nymphe à l’état de femme responsable et droite. La langue de Bouysse est d’une vibrante oralité pour chaque personnage, il imprime au texte un sens du rythme assez étonnant en même temps qu’il lui donne sensualité et précision visuelle sans tomber dans le pathos.

Né d’aucune femme est un titre superbe pour ce roman choral qui narre le destin de Rose, vendue à 14 ans par son père à un hobereau landais afin de tirer sa famille de la misère noire. Rose est l’ainée de 4 filles, il n’y a pas d’enfant mâle pour les aider avec la terre. L’histoire de Rose est racontée par Gabriel, un vieux prêtre dépositaire des cahiers-aveux de Rose.

Rose sera littéralement séquestrée par cet hobereau et sa mère; elle sera la bonne à tout faire et la souffre-douleur du couple, mais les desseins vont bien au delà du travail physique. Et Rose sera prise en pitié par le palefrenier du domaine, Edmond, qui la mettra en garde et lui soufflera de fuir. Mais pour aller où?

Le drame de cet hobereau détenteur d’une forge est qu’il est ruiné, que sa forge ne travaille plus comme avant. Que l’argent de la dot apportée par sa femme a déjà été englouti et qu’il n’a pas d’héritier pour continuer le domaine.

L’idée est de faire un enfant à Rose, le lui ravir et le faire passer pour l’héritier légitime.

Quand Rose accouche (seule) elle est déjà internée dans un asile de fous et 6 jours après on la sépare de son enfant. Pendant ces 6 jours Rose connaitra le bonheur de la maternité qui prendra fin de la manière la plus abjecte et brutale . Cet asile est sous la férule d’un docteur, lequel a des attaches bien étranges et non expliquées dans le livre avec le hobereau et sa mère. Il est leur larbin.

Rose trouvera un moyen de ne pas sombrer dans la folie : écrire son histoire, écrire son calvaire, le faire savoir, se venger. Et elle le fera sur 2 cahiers qu’elle cachera pendant longtemps: ce sera SA résistance par les mots.

Or dans cet asile il y a une autre Rose, une pauvre folle assassine qui va mourir. Et dans sa dépouille on va cacher les cahiers afin de les faire sortir de l’asile. Le prêtre chargé de l’inhumation est Gabriel et il sera averti par une infirmière de récupérer et de lire les cahiers.

A partir de la lecture par le prêtre de ces cahiers nous aurons le dénuement de cette terrible histoire. Un dénuement pour le moins inespéré et juste. Cette histoire aura trouvé une rédemption par une certaine justice que je vous laisse découvrir.

Les personnages de ce roman sont détenteurs d’une force incroyable, ils sont bien campés, chacun pétri dans sa propre vilénie, dans son insondable noirceur. Que dire du père qui vend son enfant? de la vieille vicieuse qui est prête à tout pour garder la lignée, du maitre des forges abject et brutal, du docteur et d’Edmond qui vont se montrer d’une lâcheté sans nom? Et au milieu de tant de souffrance et de noirceur surgit un geste sensuel, une pensée poétique, une nature très belle, une lueur d’espoir…par exemple Rose montant Artemis, un cheval pur sang qui transcende son imaginaire, image qui la hantera longtemps.

Voici la lecture d’un livre qui laisse des traces et dont je ne révèle pas tout dans cet humble billet car il faut garder le plaisir du dénuement.

La couverture est très belle avec cette jeune femme forte qui tient son enfant et qui présente sur l’image une fracture, la fracture de son moi par le traumatisme vécu (même si l’enfant fait plus de 6 jours d’âge, les 6 jours accordés à Rose pour aimer cet enfant).

NÉ D’AUCUNE FEMME, La manufacture de livres 2019,  ISBN 978-2-35887-271-3

Le fils de Philipp Meyer

Afficher l'image d'originePhilipp Meyer est un écrivain américain (Baltimore 1974) avec des études d’anglais à l’Université de Cornell.

« Le fils » paru en France en 2014 (« The son« , 2013) est son second roman,  finaliste du Prix Pulitzer 2014 aux USA (catégorie roman); en France il a reçu le Prix des lecteurs du livre de poche 2016 et le Prix le choix des libraires 2016.

Le livre est un pavé de 700 pages qui narre la saga de la famille texane McCullough à travers quatre générations. Cette famille est à la dimension du grand pays qui est l’Amérique puisque la narration va de la conquête de l’Ouest jusqu’à nos jours. C’est une lecture intéressante et très copieuse; le livre est lourd et difficile à maintenir en main longtemps. Il me semble qu’en ce moment la  mode est à l’écriture de chapitres intercalés faisant des sauts temporaux assez marqués; dans Le fils  chaque génération à son chapitre et apporte sa pierre à l’édifice narratif. Cela m’insupporte, cela me distrait, cela me déconcentre, mais ceci est un ressenti très personnel. J’aurais préféré une suite linéaire avec les chapitres narrant la vie du fondateur de la dynastie(de loin les meilleurs à mon goût), Eli McCullough dit le Colonel, suivi des biographies de ses enfants et arrière-petits enfants; inutile de dire que l’arbre généalogique en début du roman a été consulté souvent…Je trouve que le récit de la vie  des générations plus récentes est quelque peu bâclé, notamment la biographie qui apparaît en dernier, celle d’Ulises Garcia, le personnage qui va clore la saga.

Le personnage de l’aïeul Eli McCullough est très fort; nous allons le connaitre plus par ses exploits que par ses pensées intimes, mais quels exploits, dignes du wild far West. La vie du Colonel racontée par le romancier donne un aperçu de ce qui fut la Conquête de l’Ouest avec ces strates successifs de populations qui se sont fait la guerre en permanence,  ce qui  donne toute sa valeur au vocable que l’on entend souvent chez les nord-américains:  « struggle for live ». Eli McCullough naquit en 1836, date de la déclaration d’indépendance de la République Texane  par rapport à la tyrannie mexicaine… Les siècles de présence espagnole au Texas n’avaient mené nulle part : depuis 1492 ils soumettaient tous les indigènes sur leur route, mais les Apaches Lipans ont arrêté net les conquistadors; après sont arrivés les Comanches qui ont jeté les Apaches à la mer, détruit l’armée espagnole et soumis le Mexique. Alors, le gouvernement mexicain voulut coloniser le Texas : tout homme prêt à s’établir à l’ouest de la Sabine River allait recevoir deux mille hectares de terres. La philosophie comanche envers ces envahisseurs était d’une exhaustivité biblique : torturer et tuer les hommes, violer et torturer les femmes, emporter les enfants et en faire des esclaves ou les adopter. Du temps de l’enfance d’Eli McCullough le vaste territoire américain était en guerre et Eli a été capturé par les Comanches après le massacre de sa famille (à l’exception du père). Il sera adopté par la tribu après moult rites d’initiation Comanche assez sauvages et il deviendra  « presque » assimilé sous le nom de Tiehteti.  Il y restera 3-4 ans.

Alors qu’aux oreilles des Blancs, les noms des Indiens manquaient de dignité et de logique parce que les Comanches considéraient comme tabou d’utiliser le nom d’un mort. Contrairement aux Blancs, chez qui des millions de personnes se partagent une poignée d’appellations toutes interchangeables au final, un nom Comanche vivait et mourait avec la personne qui le portait. Ce  n’étaient pas les parents qui choisissaient le nom de leur enfant, mais un membre de la famille ou une personnalité de la tribu, parfois en mémoire d’une action accomplie par cette personne, ou d’après tel objet qui l’inspirait. Certains membres de la tribu se voyaient « renommés » deux ou trois fois au cours de leur vie adulte, selon que leurs amis et leur famille trouvaient une appellation plus intéressante.

Pour les Comanches, les Blancs étaient fous parce qu’ils voulaient tous devenir riches sans s’avouer qu’on ne peut  s’enrichir qu’en prenant ce qui appartient à d’autres et parce qu’ils ne voient pas ceux qu’on vole, ou qu’ils ne les connaissent pas ou qu’ils ne leur ressemblent pas, alors ce n’est pas vraiment du vol. Mais les seuls non Indiens que les Comanches détestaient étaient les Texans parce qu’ils les considéraient comme cupides et violents.

Page 211 Meyer écrit : ...l’Empire Comanche s’étirait du Mexique aux Dakotas, à savoir la zone la plus dense en bisons de tout le continent. Ils chassaient le bison  à la lance ou à l’arc, ils étaient inégalés dans cette chasse; tout leur était utile dans cet animal : ils buvaient son sang directement sur ses veines en cas de soif, avant qu’il ne coagule; ils raffolaient du foie frais de bison arrosé de sa bile puis ils dépeçaient la bête avec une précision de chirurgien. Les tribus du Nord les chassaient de manière saisonnière, mais les Kotsotekas, dont le territoire était au centre, chassaient toute l’année : l’été, les mâles, plus gras, et l’hiver, les femelles. Les Comanches étaient la tribu la plus crainte par les Anglos et les autres indiens, car ils étaient des guerriers à cheval d’une adresse à nulle autre pareille, ils collectionnaient les scalps qu’ils arboraient comme des trophées de guerre. Ils ont été décimés par la variole et par les guerres contre les Blancs et les autres tribus. Leurs rites étaient extrêmement sauvages et très codés.

Dans le ranch d’Eli McCullough on avait trouvé des pointes de flèche préhistoriques, aussi bien des pointes de Clovis que de Folsom, et pendant que le Christ allait au  Calvaire, les Indiens Mogollons se tapaient dessus avec des haches de pierre. À l’arrivée des Espagnols il y avait les Sumas, les Jumanos, les Mansos, les Indiens de la Junta, les Conchos, les Chisos et les Tobosos, les Ocanas et les Cacaxtles, les Coahuiltecans, les Comecrudos…mais savoir s’ils avaient éliminé les Mogollons ou s’ils en descendaient, mystère. Tous furent éliminés par les Apaches, éliminés à leur tour – au Texas du moins – par les Comanches. Eux-mêmes éliminés par les Américains.

Eli McCullough va commencer l’immense fortune familiale en achetant quelques arpents de terre après sa séparation d’avec les Comanches et s’être désengagé de l’armée Confédérée (d’où lui venait le surnom de Colonel); une terre bien irriguée que va lui permettre d’élever du bétail et de s’enrichir assez rapidement puis acquérir de nouvelles parcelles de terre (voire illégalement). A la fin de sa vie il se tournera vers le pétrole que l’on va forer dans ses vastes territoires.

Le deuxième personnage est le fils du Colonel, Peter McCullough qui ne sera pas du même avis que le père pour l’exploitation du ranch; il misera seulement sur le développement des pâturages et l’élevage alors que le Colonel a déjà des vues sur le pétrole, il a aussi de l’empathie pour les mexicains. Il épousera une riche texane mais sera malheureux en amour jusqu’à sa rencontre avec Maria Garcia qui le fera fuir le clan et faire souche à part.

Le troisième personnage est  Jeanne Anne McCullough, arrière petite fille du Colonel et qui l’a bien connu puisqu’il est mort centenaire. Jeanne Anne n’a pas fait d’études remarquables, mais après son mariage d’amour avec Hank, un géologue foreur qui travaillera sur les champs de pétrole de la famille, elle apprendra beaucoup et deviendra encore plus riche grâce à son flair infaillible et à son réseau de contacts. C’est une femme d’affaires impitoyable à la Dallas.

La quatrième génération sera représentée par Ulises Garcia, personnage qui va boucler le roman de façon un peu abrupte à mon goût. Il surgit comme un diable de sa boîte pour disparaître aussitôt.

Une fresque impressionnante qui comprend toute l’Histoire de l’Amérique du Nord axée sur le Texas. Cette saga romancée met bien en évidence la violence latente qui existe dans ce vaste continent et qui resurgit périodiquement parce que presque la totalité de la population mâle est armée et prête à dégainer en cas de conflit.

LE FILS, Albin Michel 2014,  ISBN 978-2-226-25976-9