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Le lambeau de Philippe Lançon

Résultat de recherche d'images pour "le lambeau"Philippe Lançon est un journaliste et écrivain français (Vanves 1963). Il était présent à Charlie Hebdo lors de la conférence de rédaction du 7 janvier 2015 quand a eu lieu l’attentat terroriste; lors de l’attentat une balle lui a arraché la mâchoire inférieure ce qui a nécessité 10 mois d’hospitalisation et pas loin de 17 interventions pour lui redonner un menton. Ce massacre, perpetré par les frères Kouachi a fait 11 morts et 4 blessés.

Le lambeau est un livre qui a nécessité 2 ans de préparation avant de trouver le ton qui convenait. Je dois avouer que quand on me l’a proposé à lire, j’ai ressenti une énorme réticence, une incontournable répulsion à lire l’horreur de l’attentat et à le vivre une deuxième fois. Puis, c’est l’insistance de l’amie prêteuse qui m’a fait accepter le challenge. Je la remercie ici car c’est un livre remarquablement et intelligemment écrit sur une expérience atroce décrite avec des mots justes et une évidente distanciation. C’est un livre important qui véhicule beaucoup d’autres choses sur la vie, l’amitié, les amours, les livres, la musique.

Le titre du livre est bien trouvé : Le lambeau est le lambeau cutané prélevé sur un mollet qui a servi à recouvrir cette néo-mâchoire (elle même retaillée à partir de l’un de ses péronés !) qui a permis de le sortir du statut de « gueule cassée » auquel il aurait été destiné sans la dextérité et la prouesse de SA chirurgienne et son équipe, chirurgienne appelée Chloé dans le roman. Il est connu que le lien entre soignés et soignants est tissé de choses très personnelles, avec quelques transferts de part et d’autre, mais le soigné Lançon précise bien  qu’entre Chloé et lui le lien était d’ordre vital et non sentimental.

Les 10 mois d’hospitalisation ont été un calvaire vécu avec courage et entouré de rapports humains de qualité à tous les niveaux. C’est certain que cela aide à tenir, ainsi que la musique de Bach et certaines oeuvres littéraires utilisées par Lançon. La nécessité permanente de beaucoup d’antalgiques morphiniques donne un côté onirique aux digressions de Lançon par moments; ces moments entre deux sommeils forcés qu’il faut peupler avec de l’activité cérébrale pour ne pas sombrer.

Sa reconnaissance sincère au personnel soignant ressort de belle façon dans ce récit. Son attachement à SA chirurgienne, une professionnelle qui se livre peu car elle doit se protéger aussi. Elle qui a été l’artisane absolue de sa reconstruction, la « porte-action » du Service de chirurgie par qui le travail sera jugé, analysé.

Le livre est aussi une ode aux infirmières, toutes les infirmières qui l’ont approché, soigné, donné du réconfort chacune à leur manière, avec leur personnalités si diverses, avec bienveillance et générosité.

Philippe Lançon nous livre son expérience avec un certain détachement et cela passe très bien. Dans sa vie maintenant il va y avoir un avant et un après toute la souffrance qu’il a du surmonter (page 129…mas moi, je ne souffrais pas: j’étais la souffrance. Vivre à l’intérieur de la souffrance, entièrement, ne plus être déterminé que par elle, ce n’est pas souffrir : c’est autre chose, une modification complète de l’être. Je sentais que je me détachais de tout ce que je voyais et de moi même pour mieux le digérer).

Le 8 février, soit le lendemain de l’attentat, en rentrant dans sa chambre N°106 à La Pitié, le très meurtri et probablement « ensuqué » Philippe Lançon, pensait entre les tuyaux qu’il avait partout à une phrase de Pascal ! A une phrase de Pascal à ce moment précis ? Pardi, mais c’est un surhomme s’il arrive à avoir des pensées à un moment si dramatique.

Au début et à la fin du livre il est question de Michel Houellebecq  et de son livre Soumission. Les deux hommes vont se rencontrer bien après l’attentat et Houellebecq va lui citer des paroles de Matthieu…Et ce sont les violents qui l’emporteront (cf Matthieu 11.12 depuis les jours de Jean Baptiste, jusqu’à présent, le royaume des cieux est soumis à la violence, et ce sont les violents qui s’en emparent).

Et le livre se termine en novembre 2015 avec un nouvel attentat au Bataclan faisant 137 morts. Sans commentaire.

LE LAMBEAU, Gallimard 2018,  ISBN978-2-07-268907-9

Mauvaise fille de Justine Lévy

Afficher l'image d'origineJustine Lévy est une femme de lettres française (Paris 1972) ayant fait des études de philosophie et travaillant actuellement dans le milieu de l’édition; elle est la fille de parents célèbres: Bernard- Henri Lévy et Isabelle Doutreluigne; cette dernière fut une belle top model des années 60-70.

Mauvaise fille (2009) est le troisième livre de Justine Lévy qui s’est rendue célèbre avec un deuxième roman  Rien de grave (2004) où elle règle ses comptes avec Carla Bruni qui lui a pris son mari.

Mauvaise fille m’a été recommandé par Mme L , une grande lectrice dont les conseils de lecture sont toujours avisés. Bien m’en prit, car sans cela je n’aurais pas pris ce livre qui est la quintessence du roman nombriliste, genre littéraire que je commence à abhorrer et dont la littérature française regorge.

Mais cette fois j’ai été touchée et émue par un ton de vérité, d’authenticité apparente des sentiments de Justine-Louise pour exprimer une détresse tellement énorme, une douleur tellement évidente, un sentiment d’abandon  tellement injuste, et son incomplétude après avoir perdu sa mère  d’un cancer du sein. Peu importe si cette mère est dépeinte sans aucun artifice sous des auspices pas vraiment flatteurs, mais  cela rend le récit bouleversant.

Ce qui m’émeut dans ce livre (qui est un cri d’amour assourdissant), est le fait que jamais « la mauvaise fille » ne juge sa mère, ni lui fait des reproches, mais elle l’accepte avec toutes ses misères et toutes les imperfections dont elle était pétrie.

Justine Lévy a été  la fille de deux monstres sacrés, elle ne pouvait pas devenir un personnage quelconque, falot et résigné. Elle ne pouvait pas échapper à la névrose avec un « back ground » pareil. Pour exister elle a dû se forger un personnage assez transgresseur, toujours à la limite de l’acceptable et de l’auto-destruction. Ce livre est un cri de détresse, un « SOS -j’existe », un « SOS -aimez-moi ou détestez-moi ». On ne peut pas rester insensible à tant de souffrance exprimée.

Outre l’amour inconditionnel qu’elle a porté à sa mère, je suis frappée par la profonde symbiose qu’elle a avec un père solaire et qui a su s’occuper d’elle. C’est probablement grâce à la proximité de ce père qu’elle n’a pas sombré complètement dans la névrose, même si on ressent trop sa fragilité.

Bref, un livre émouvant, écrit (et bien écrit) avec les tripes sur un sujet ô combien douloureux, qui arrive à être drôle aux moments les plus cruciaux  parce que l’écrivain ne nous épargne rien, bien au contraire, elle se met à nu et cela nous touche.

Un film a été tourné en 2012 sur ce livre par son compagnon Patrick Mille, film qui a valu le César du meilleur espoir féminin à Izïa Higelin dans le rôle de Justine-Louise. Je n’ai pas envie de voir le film, craignant d’être déçue après la lecture du livre.Afficher l'image d'origine

 

MAUVAISE FILLE, Éditions Libra Diffusio 2011 (Stock 2009),  ISBN978-2-84492-435-3

Les mots de la tribu de Natalia Ginzburg

Natalia Ginzburg née Levi est un écrivain italien (Palerme 1906-Rome 1991) avec une vaste bibliographie (10 romans, 4 pièces de théâtre, 7 essais). Sa thématique explore les relations familiales, les relations humaines en général, la politique et la philosophie. Elle fut la traductrice italienne de Proust et de Vercors. Elle est née d’un père juif triestin et d’une mère protestante turinoise.  Elle perdit son premier mari, Leone Ginzburg, en 1944 torturé par la Gestapo. Elle a côtoyé toute sa vie un milieu très intellectuel et ouvertement antifasciste.

Les mots de la tribu (Lessico famigliare, 1963) est son roman le plus célèbre; il obtint le Prix Strega 1963 (l’équivalent de notre Goncourt);  elle nous donne, dans ce roman, une vision de son quotidien très néoréaliste, c’est un roman autobiographique.

C’est un roman très jouissif dans la première partie où elle  livre un portrait très drôle de sa proche famille: une famille composée par un père tonitruant, une mère fantasque, trois frères aux fortes personnalités et une sœur très différente d’elle. Aussi sont très bien esquissés le personnage de la grand mère paternelle,  de la servante Natalina et des amis proches de la famille. Quelle brochette de personnages hauts en couleurs  qui ont marqué la jeunesse de Natalia Levi; elle a surtout retenu le lexique très particulier utilisé à la maison.

Son père était un scientifique qui enseignait l’anatomie, une figure terrifiante (qui m’a rappelé un autre despote paternel, celui décrit dans L’Ogre de Jacques Chessex) qui traitait tout le monde de haut et de façon tonitruante; il dictait une conduite chez lui et légiférait à tour de bras; il jetait sur toute nouveauté un regard torve et méfiant. Il était très méprisant envers ses enfants qu’il traitait d’ânes, de malpropres, de bons à rien et j’en passe; les phrases revenaient comme une antienne à la maison: »ne faites pas d’inconvenances« , « ne faites pas de souillonneries« , et si par malheur on renversait quelque chose ou si l’on sauçait l’assiette « ne faites pas de lavasseries » . Mais il jugeait aussi les personnes extérieures à la maison et traitait tout le monde de stupide; un stupide était pour lui un »simplet » ou un « nègre« ; était nègre quiconque avait des manières maladroites, empruntées et timides, quiconque s’habillait sans souci d’à-propos ou ne connaissait pas les langues. Il définissait tous les gestes ou actes malheureux de « nègreries« . L’antienne « naissance d’un nouvel astre », ou simplement, « nouvel astre » ponctuait ses phrases chaque fois que ses enfants avaient un engouement.

Sa mère Lidia était aussi un personnage: elle se faisait traiter souvent d’ « ânesse » si elle tenait tête à son mari; elle était instable dans ses relations et changeante dans ses sympathies; elle avait une peur folle de « se barber« , elle adorait avoir des amies beaucoup plus jeunes qu’elle (que son mari appelait « les pipelettes« ) et volontiers pauvres afin de prodiguer des conseils à tout-va, elle avait en horreur « les vieilles » de son âge.

Sa grand-mère paternelle était petite mais c’était une forte tête, elle répétait deux, voire trois fois ses phrases; ayant été très riche et très belle dans son passé, elle gardait des manières de femme gâtée avec une langue bien pendue, disant chez son fils à tour de bras « Vous faites un bordel de tout« . Ayant été veuve très jeune, ses petits enfants lui demandèrent un jour pourquoi elle ne s’était pas remariée; elle répondit avec un rire strident et une brutalité qu’ils n’auraient pas soupçonnés chez cette dame plaintive et geignarde « Merci bien ! Pour me faire croquer tout ce que je possède ».

Natalia avait trois frères: Gino, le préféré du père, Mario et Alberto qui avaient des bagarres homériques. La famille vivait dans la hantise des disputes entre Alberto et Mario, deux grands garçons, très forts qui, dans leurs bagarres à coups de poings, ne s’épargnaient pas et s’en tiraient avec des nez en sang, des lèvres enflées et des vêtements déchirés. Les motifs des bagarres étaient futiles: un livre égaré, une cravate introuvable, la priorité pour la salle de bains. Le frère Gino était sérieux, studieux et tranquille; de plus il aimait la montagne comme son père; alors, celui-ci ne le traitait jamais « d’âne », mais il n’était pas très liant parce qu’il passait son temps à lire.

Proust occupait une place importante à la maison; la mère Lidia l’avait lu et ses enfants Mario et Paola en raffolaient. La mère disait que Proust était un garçon plein d’affection pour sa mère et sa grand-mère, un asthmatique qui ne pouvait pas dormir et avait fait tapisser de liège les murs de sa chambre. Alors, le mari de Lidia lançait « Ce devait être un bel empoté ! »

Sa sœur Paola était très différente de Natalia, coquette, aimant les toilettes bien féminines, fervente de Proust, elle fera un beau mariage avec Adriano Olivetti de l’industrie des machines à écrire.

La deuxième partie du livre est beaucoup moins drôle, Natalia Ginzburg survole les sujets, décrit pour nous des choses sans rentrer dans les sentiments, surtout en ce qui la concerne. Et pourtant elle se meut dans un milieu intellectuel très brillant, profondément antifasciste, dont voici quelques noms : Pavese, Einadi, Balbo, Ginzburg.

La première partie du livre m’a semblé d’une grande fraîcheur bien qu’il y ait pas mal de répétitions. La deuxième partie m’a semblé aride, alors que le sujet était nettement plus intéressant.

LES MOTS DE LA TRIBU, Les Cahiers Rouges (Grasset 1966),  ISBN 978-2-246-12283-8

Franz et François de François Weyergans

Afficher l'image d'origineÉcrivain et réalisateur franco-belge (Bruxelles 1941), diplômé de l’IDHEC, membre de l’Académie française depuis 2009 au fauteuil 32 (fauteuil réputé « maudit », vacant pendant 8 ans, à la suite des décès de Maurice Rheims et d’Alain Robbe-Grillet et occupé auparavant par un suicidé, un plagiaire et un proscrit, ceci pour l’anecdote…). C’est tout un personnage que François Weyergans; les gens qui le connaissent disent qu’il a peu changé, possédant toujours une démarche  arachnéenne et son zézayage à la Françoise Sagan.

Franz et François est un livre que François Weyergans a écrit en hommage à son père, l’écrivain et critique littéraire belge Franz Weyergans, écrivain d’inspiration catholique aux antipodes de ce que ce fils prodigue écrira plus tard. Dans un livre de Franz Weyergans intitulé L’Enfance de mes enfants, on pouvait lire ces phrases prémonitoires: « Le père qui cède à l’amour possessif est perdu, il étouffera ses enfants sous sa présence, et son amour lui sera retourné en haine. C’est qu’il s’aime lui même en croyant aimer ses enfants. Les attentions, les cadeaux, l’aide, les conseils, c’est à lui même qu’il les adresse. Ses enfants sont en lui. Il les a dévorés ».

C’est un très beau livre, très émouvant, très érudit sous des aspects de facilité, écrit par quelqu’un qui est passé maître dans l’art de la digression. Il y a dans ce livre d’innombrables passerelles vers d’autres livres, vers d’autres sujets comme le cinéma, des lieux, des personnes connues ou inconnues. Ce qui est sûr c’est que ce livre lui a coûté un énorme travail d’introspection. On le sent si écrasé par ce père tutélaire, érigé en véritable statue de Commandeur. On comprend la souffrance et l’effort  qui ont été nécessaires à François Weyergans pour émerger et affirmer une personnalité qui tienne la route, forcément en flagrante opposition avec celle du  père. Page 400 nous lisons ceci : Quand je n’étais pas d’accord, j’aurais dû lui répondre et lui tenir tête. Je ne l’avais jamais fait. Le contredire était impensable. Il m’avait imposé avec une telle violence sa vision du monde depuis ma naissance, et même depuis ma conception, que j’en avais perdu à tout jamais le goût, le désir, le pouvoir ou les moyens de l’affronter.

Vingt quatre années ont été nécessaires pour aboutir à ce livre qui est un cri d’amour envers ce père avec lequel le dialogue a été si difficile de son vivant, avec lequel les relations ont toujours été tendues, lui, le seul enfant mâle, probablement dépositaire de tous ses espoirs de continuité, d’obéissance, de soumission.

L’écrivain travestira à peine son nom de famille pour devenir François Weyergraf et coucher sur le papier toute sa souffrance en tant que fils de Franz Weyergraf, ayant eu du mal à s’assumer, après des années de psychanalyse et de chimiothérapie anti-dépressive. Un enfer. Il osera après tant d’années, enguirlander son père sur le papier pour son rigorisme, pour sa soumission à l’hypocrisie d’une époque et, en même temps, il essaiera d’expliquer à ce père,  à posteriori,  son inconséquence, l’aberrante logique de ses propres actes (cf Laurent Robert de l’Université de Liège, 2010).

Très bon livre, bien écrit, paraissant d’une grande sincérité.

 

FRANZ ET FRANÇOIS, Grasset et Fasquelle 1997, ISBN  2-246-47281-4

Les vaisseaux du cœur de Benoîte Groult

 

Afficher l'image d'origineBenoîte Groult est française (Paris 1920-Hyères 2016); elle est écrivain, journaliste et militante féministe. Elle possède une Licence en lettres. C’est la fille d’André Groult, grand décorateur des Années Folles et de Nicole Groult  née Poiret, créatrice de mode et sœur du grand couturier Paul Poiret; elle est la filleule de Marie Laurencin, une tendre amie de sa mère.

Sa bibliographie est vaste et j’en ai  lu plusieurs livres, mais il y a trop longtemps pour en parler avec justesse et précision. Elle a un joli coup de plume, vif et direct.

Les vaisseaux du coeur, publié en 1988 est un livre autobiographique qui va nous plonger dans une histoire d’amour physique torride entre deux êtres que tout oppose. Elle est parisienne, bourgeoise, cultivée et se prénomme George (dite » George Sanzès », en honneur à George Sand). Lui est breton, pauvre et ne pète pas plus haut que son cul, pour employer un langage franc et direct, à la manière de Mme Groult; il se prénomme Gauvain. Et pourtant…ces deux êtres vont s’éprendre d’un amour physique si fort et si complet, qu’ils ne pourront jamais se perdre de vue, jamais se rassasier malgré les années, la distance, leurs vies familiales respectives, le cas de conscience que cette situation pose surtout à lui. Leur amour va durer 40 ans et ne va cesser que avec la disparition de Gauvain.

C’est un livre qui fait très moderne, très libre,  parce que Benoîte Groult a mis les mots qu’il fallait pour décrire cette longue passion  et la rendre crédible. C’est aussi un livre carrément drôle par moments, l’écrivain manie l’ironie qui peut être assez caustique, à la perfection. Nous assisterons attendris à l’outrage du temps, ce naufrage, et au vieillissement des amants, avec les signes extérieurs de leur décrépitude, sans que jamais le désir de l’un pour l’autre ne disparaisse. En fait cet amour ne se terminera qu’avec la disparition de l’un des deux. Je comprends le besoin  de  Mme Groult, de laisser une trace écrite de cette belle et très forte histoire d’amour.

Le titre est magistralement trouvé, car métaphoriquement c’est le cœur qui commande nos sentiments et c’est par le cœur que George Sanzès perdra son amant.

La réflexion suivante me vient à l’esprit: il n’y a pas qu’un seul type d’amour, mais des amours qui peuvent être tellement différentes. Quelle richesse dans le bref parcours d’une vie humaine, que d’éprouver plusieurs amours !

Un film a été adapté en 1992 d’après ce livre par Andrew Birkin, sous le titre original de Selz Auf Unserer Haut ( Salt on our skin) avec la belle Greta Scacchi et Vincent D’Onofrio. J’ai visionné le film (en entier) sur youtube (1h48) avec des sous-titres en espagnol truffés de fautes d’ortographe ! et dont le résultat me paraît très en deçà du livre, avec beaucoup de changements et très peu d’émotion.

 

Salt on Our Skin (AKA Desire)

 

LES VAISSEAUX DU CŒUR, Éditions Grasset et Fasquelle 1988,  ISBN 2-246-39951-3

Le pays de l’absence de Christine Orban

"Le pays de l'absence" de Christine Orban (éditions Albin Michel)

Christine Orban (Casablanca 1954) est une romancière et critique littéraire française. J’ai écrit un billet dans ce blog sur son très bon livre Virginia et Vita, paru en 2012 :(https://pasiondelalectura.wordpress.com/2012/02/17/virginia-et-vita-de-christine-orban-2/)

Ce petit livre de 160 pages  narre la maladie d’Alzheimer de sa mère et a été publié par Albin Michel en 2011. C’est un livre douloureux, magnifique, écrit avec élégance et sincérité pour raconter une histoire très personnelle, entre elle et sa mère, avec les mots qui lui sortaient du cœur et qu’elle est allée chercher loin, dans son enfance. J’ai lu quelques critiques de ce livre disant que son ton était froid et détaché pour parler de sa mère, mais je crois que pour exorciser son histoire, elle se devait de rester sincère et concise et je trouve qu’elle a réussi parfaitement bien. C’est SON histoire, nulle à une autre pareille.

Le récit se cantonne à un séjour parisien de sa mère afin de passer Noël en famille, alors que la maladie dégénérative est déjà bien avancée. C’est probablement le dernier Noël avec sa mère.  Christine Orban a les mots justes pour raconter le quotidien, l’enfer quotidien que doit être la vie avec une mère qui habite déjà le pays de l’absence. Comment ne pas se sentir interpellée par le vécu de ce chemin de croix qui touche tant de familles (une prévalence d’environ 18% d’Alzheimer  après 75 ans et une prévision d’environ 225 000 cas nouveaux par an).

J’ai trouvé que le ton était juste, avec cette introspection de la fille envers son passé, sa jeunesse avec une mère qui ne fut pas une vraie mère câline pour elle, mais qui en revanche deviendra sa fille par  maladie . L’écrivain décrit très bien son dégoût physique pour toucher cette mère qui ne l’avait jamais câlinée quand elle était petite. Certes, c’est douloureux, mais cela sonne juste.

Quelques extraits:…Le plus beau cadeau qu’une mère puisse offrir à ses enfants, c’est d’être heureuse. Ce n’est pas le plus simple…Et si vieillir était devenir ce que l’on est en pire?…Le vide a rempli le cerveau de ma mère; elle flotte dans le temps, elle flotte dans l’espace, elle est là et elle n’est pas là…Elle est là et pas là, maman. C’est une présence qui pèse en voulant ne pas peser. Là, pas là. Vient et repart. Parle mais ne dit rien. Rien qui compte. Quelques phrases toujours les mêmes. Cinq ou six sujets seulement.

Elle a écrit son histoire comme elle se devait, avec le tempo bien a elle. Avec sa façon claire et élégante, diaphane. Beau petit livre plein de nostalgie et d’amour filial non formulé , mais exprimé de façon subliminale et assez douloureuse. Livre intéressant et très instructif que je recommande aux enfants dont les parents vieillissent.

LE PAYS DE L’ABSENCE, Le Livre de Poche 33001, (Albin Michel 2011),  ISBN 978-2-253-17554-4

Sukkwan Island de David Vann

Sukkwan Island de David Vann, éditions Gallmeister

Écrivain américain né en 1966 sur l’île Adak en Alaska; il réside en Californie où il enseigne la littérature à l’Université de San Francisco. Pour ce premier livre il a reçu en 2010 les prix suivants: Prix Médicis étranger ex-æquo avec Maylis de Kerangal (Naissance d’un port), prix des lecteurs de l’Express, prix des lecteurs de la Maison du Livre de Rodez, prix du Marais.

Cette lecture m’a été recommandée par Monique F il y a bien longtemps, mais je n’ai trouvé le temps de la faire que maintenant. J’arrive donc sur le débat avec trois ans de retard.

C’est une histoire noire et violente, 100 % autobiographique que le jeune David Vann écrira comme un exutoire à son malheur personnel afin de pouvoir se libérer d’une partie du poids du remords: l’écrivain David Vann connut l’horreur lorsqu’il avait 13 ans, exactement comme son personnage Roy et trente années plus tard il écrira ce roman que transsude la folie et la déraison.

Dans la dédicace du livre on peut lire: « A mon père, James Edwin Vann 1940-1980 », car le père de David Vann, comme son personnage Jim, diminutif de James, aimait les femmes, la pêche et la chasse; il exerçait aussi comme dentiste sur une base américaine à l’extrême ouest de l’Alaska. La famille résidera ensuite à Ketchican près de la frontière canadienne. Les parents Vann vont se séparer car le père est infidèle; sa mère, sa jeune sœur et lui partiront s’installer en Californie… Lorsque David a 13 ans, son père lui propose de venir passer une année en Alaska, mais David refuse et 15 jours plus tard son père se tirera une balle dans la tête.

Pendant 15 ans David Vann souffrira d’insomnie, rongé par la honte et la culpabilité.

Il a écrit son histoire lorsqu’il avait 19 ans, mais ne trouvera pas d’agent littéraire jusqu’en 2008, lorsqu’il gagnera un prix dans le Massachusetts avec d’autres nouvelles publiées sous le titre Legend of a suicide qui aura une critique favorable dans le New York Times. Le livre est lancé. Trente années après le suicide de son père, David Vann connait la consécration avec 63 000 exemplaires vendus en 6 mois, essentiellement en France mais aussi dans toute l’Europe.

Je n’ai pas aimé ce livre qui m’aura littéralement glacé le sang. Nous baignons dans la folie du père, irresponsable, pitoyable, immature, qui va entraîner ce fils de 13 ans dans une aventure tellement stupide et tirée par les cheveux, dangereuse; le fils qui est tellement plus mûr que le père. Irresponsabilité de la mère d’avoir confié son fils à ce père tellement névrotique, quasi psychotique. Non seulement je n’ai pas aimé ce livre, mais je ne le conseillerai pas. En revanche je reconnais le travail réalisé par l’écrivain ainsi que l’écriture employée pour narrer cette histoire terrible et douloureuse; belle description de cette nature si loin du rousseauisme. Comment ne pas évoquer le film de Sean Penn Into the wild (2007), Vers l’inconnu au Québec, qui m’avait tellement remuée à l’époque.

Constatation d’échec d’ une tentative plus que maladroite de rapprochement entre un père et son fils, qui n’arrivent pas à s’aimer par manque de disponibilité de la part du père et par manque de dialogue adéquat entre les deux. Triste à chialer. Dérangeant.

SUKKWAN ISLAND, Gallmeister 2010,  ISBN 978–2-35178-030-5