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La supplication de Svetlana Alexievitch

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Svetlana Alexievitch est une journaliste biélorusse (Stanislav 1948), reconnue par le Prix Nobel de Littérature en 2015.

La supplication (1997) reçut le Prix de la Paix Erich Maria Remarque 2011, c’est un livre interdit en Biélorussie.

Une série documentaire anglo-américaine de 5 épisodes, tournée par Craig Mazin et diffusée en 2019 a connu un succès planétaire; cette série m’a été tellement recommandée et je n’arrive pas à la voir…Je me suis donc décidé à lire le livre.

C’est un témoignage terrible, dévastateur, inégalé dans l’histoire technologique de l’humanité sur l’accident de la Centrale Nucléaire « Lénine » de Tchernobyl en Biélorussie le 26 avril 1986 à 1h23. La Biélorussie de 10 millions d’habitants a perdu 485 villages après l’explosion dont 70 ont dû être enterrés sous des tonnes de sable, de plomb et de ciment. Aujourd’hui 2,1 millions de personnes vivent en région contaminée avec une mortalité de 20% supérieure à la natalité.

Et il faut savoir que le quatrième réacteur conserve toujours, sous une chape de plomb et de béton armé, près de 20 tonnes de combustible nucléaire. Cette chape a été bâtie à distance et à la hâte avec des dalles raccordées par des robots (qui fonctionnaient quelques heures, puis étaient neutralisés par les radiations) à l’aide d’ hélicoptères, dalles qui ont des fentes; aujourd’hui on estime que ces fissures dépassent 200 mètres carrés avec échappement en continu d’aérosols radioactifs…

La journaliste s’est évertuée, dix ans après, à recueillir les témoignages des survivants…je m’intéressais aux sensations , aux sentiments des individus qui ont touché à l’inconnu. Au mystère. Tchernobyl est un mystère qu’il nous faut encore élucider. Ce que l’homme a appris, deviné, découvert sur lui-même et dans son attitude envers le monde. Reconstituer les sentiments et non les événements…Un événement raconté par une seule personne est son destin. Raconté par plusieurs, il devient l’Histoire. Voilà le plus difficile: concilier les deux vérités, la personnelle et la générale.

Le réacteur de la Centrale a surchauffé puis éclaté. L’incident proviendrait de ce que les russes de Moscou voulaient savoir en combien de temps la Centrale démarrerait en mode « le plus rapide » et pour cela ils avaient supprimé les contrôles et les sécurités de la Centrale…

Ce que les gens proches de la Centrale ont vu par chez eux cette nuit là est sans parangon : ils ont vu les couleurs de l’intangible, des radionucléides radioactifs : « il y avait du césium dans mon potager jusqu’à ce que la pluie l’ait mouillé…Il a une couleur d’encre, il traînait par terre, luisant, par morceaux ». « Sur le champ du kolkhoze c’était un morceau bleu, nous avons trouvé quatre grands morceaux, l’un d’eux était rouge. Le lendemain après la pluie, il n’y avait plus rien ». « Et sur les chemins sous les rayons du soleil on voyait de petits éclats. De petits cristaux qui brillaient, des particules minuscules ».

Des tonnes de césium, d’iode, de plomb, de zirconium, de cadmium, de beryllium, de bore et une quantité inconnue de plutonium son tombés sur la Biélorussie. Au total 450 types de radionucléides différents, un équivalent de 350 bombes d’Hiroshima. Trois mille microröntgens à l’heure alors que la quantité maximum pouvant être engrangée était de 25 !

Devant cette déflagration sans précédent la population a été mal informée, évacuée à la hâte et le danger volontairement minoré. Il est vrai que l’on s’adressait à une population rurale, peu au courant de ce qui mitonnait dans les réacteurs. Et ils ont dû faire face à l’incurie et au désordre russes, à la mauvaise information et aux moyens limités pour pallier au désastre (administration de l’iode pour préserver la thyroïde qui en est avide). Avec des ordres qui arrivaient avec parcimonie de Moscou et les gens qui avaient plus peur de perdre la carte du Parti communiste que de dire la vérité sur la magnitude du désastre. L’État trompait ses gens, ses âmes, et résolvait le problème sous le sceau du secret à tous les niveaux. Tout le monde se taisait : les autorités, les médecins ( … dont la plupart avaient abandonné les lieux au plus vite). Non, ce n’étaient pas des criminels mais des ignorants. Un complot de l’ignorance et du corporatisme. Les responsables ne se faisaient pas de souci pour les gens, ils s’en faisaient pour leur pouvoir. L’État bénéficie d’une priorité absolue et la valeur de la vie humaine est réduite à zéro. Nos responsables avaient plus peur de leurs supérieurs que de l’atome.

Et comme l’écrit Svetlana Alexeivitch le caractère russe avec cette fatalité de se remettre toujours au petit bonheur la chance, le leitmotiv du thème russe qui compte sur le hasard, ce fatalisme qui n’a rien de rationaliste…la mentalité slave.

Là bas, au fin fond de la Russie, quelque part en Biélorussie une mère et son enfant attendent encore le père mort des suites des radiations qu’il a prises en octobre 1986 et prient…alors, nous l’attendrons ensemble. Je réciterai en chuchotant ma supplication pour Tchernobyl et lui, il regardera le monde avec des yeux d’enfant.

Quant l’Homme devient apprenti sorcier.

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LA SUPPLICATION, J’ai lu N°5408 (S.A. 1997), ISBN 978-2-290-34360-9