Archives de tags | Michigan

A suspicious river de Laura Kasischke

Romancière américaine originaire du Midwest (Michigan 1961), mais elle est avant tout une poétesse plusieurs fois primée ainsi qu’une enseignante (l’art du roman) à l’Université de Michigan.

C’est une romancière qui m’intrigue et me surprend; je récidive  avec la lecture d’un quatrième  roman d’elle: A Suspicious River,  sa première publication (Suspicious River 1996) ,  porté à l’écran en 2001 par Lynne Stopkewich avec Molly Parker dans le rôle principal.

Les autres 3 romans de Kasischke commentés dans ce blog sont: A moi pour toujours  et En un monde parfait en février 2014, et Esprit d’hiver en avril 2014.

Tous les romans de Laura Kasischke se passent dans le Midwest, sa région d’origine , une région pauvre mais riche en « péquenauds » hauts en couleur qu’elle dépeint par le menu avec des touches de clairvoyance, voire de méchanceté. Cet écrivain excelle pour nous installer dans un malaise diffus, assez difficile à cerner et qui prend petit à petit. Dans Le monde des livres on lisait que l’univers de LK est un mélange de surréalisme et de thriller, de drame psychologique et de surnaturel domestique, de gothique voire du gore. C’est très juste.

Il y a  beaucoup d’allusions à la nature dans les livres de Kasischke, ce qui est naturel puisque le Michigan est une région rurale. C’est le cas dans ce livre où la rivière qui donne le titre au roman, Suspicious River, est omniprésente et articule le récit autour d’elle et des saisons. C’est aussi le nom du patelin où se déroule l’action. Comme dans les autres romans, la mort est aussi omniprésente , elle rôde et  plombe le récit , le rend si désespérant.

La lecture de ce livre fut douloureuse,  presque insoutenable avec une sensation de détresse qui va crescendo et que je n’avais pas  ressenti aussi fort depuis la lecture de Féroces de Robert Goolrick ou de Sukkwan Island de David Vann. Puis, ce  livre ne ressemble pas aux autres trois livres de Laura Kasischke déjà lus. Ici, c’est la noirceur la plus absolue, décrite avec une précision au scalpel: nous assistons à la déchéance de Leila Murray qui ne pourra pas fuir les traumatismes de son passé ni échapper à son destin.

C’est l’histoire de Leila Murray, une jeune femme de 24 ans, native de Suspicious River , qui travaille comme réceptionniste au Swan Motel où elle tapine pour se faire une cagnotte. Nous n’aurons pas une description détaillée de son physique, mais nous saurons qu’elle est très belle et qu’elle attire les hommes. Le physique de Leila est décrit dans le regard concupiscent que les hommes posent sur elle. Elle gagne de l’ argent mais n’a pas de but précis, on dirait qu’elle cherche à acheter sa propre perdition car depuis son enfance elle sent qu’elle ne pourra pas échapper à son destin. Elle n’éprouve rien au contact des hommes qui monnayent ses charmes et flotte en permanence en dehors de son corps.  Depuis longtemps on abuse d’elle, même le pasteur ou le pompiste du village qui la viole près de la rivière alors qu’elle était encore gamine. C’est un être qui a vécu un traumatisme dans sa petite enfance et qui vit obsédée par la mort, par le sang, le non-être. C’est un être humain en quête d’amour qu’on ne lui donnera pas, en quête de protection qu’on lui refusera. Laura Kasischke nous donne  ici une image de l’Amérique profonde, fissurée, vénéneuse.

Le langage du roman est très cru, sans fioritures, hyperréaliste et jamais vulgaire, il comporte par moments des envolées lyriques afin de nous décrire la nature environnante et cette rivière omniprésente: Suspicious River, la biennommée.

Lorsque  Laura Kasischke était enfant, sa grand mère lui racontait des histoires de meurtres; elle perdit aussi sa  jeune maman brutalement , ce qui donne au récit une connotation autobiographique car Leila,  à l’âge de 7 ans, perdit sa mère, assassinée par son amant et en sa présence. Ce sont des faits qui doivent marquer au fer rouge…non?

 

A SUSPICIOUS RIVER, Christian Bourgois 1999,  ISBN 2-267-01492-0

Publicités

En un monde parfait de Laura Kasischke

Poétesse et romancière américaine (Michigan 1961) dont les romans se vendent plus en France que aux USA. Après avoir lu un premier roman d’elle , mue par la  curiosité: À moi pour toujours (Be mine), publié en France en 2007 et objet d’un billet le 4 février 2014 dans ce blog; je récidive 2 semaines plus tard avec ce  roman, le septième de l’auteur, publié en France en 2010 sous le titre  En un monde parfait (In a perfect world , 2009).

Je dois dire que je suis encore plus interloquée qu’avec le précédent. Voici un roman qui commence avec un tableau on ne peut plus idyllique, frôlant la mièvrerie et qui se déroule dans la classe moyenne américaine du middle-west. C’est l’histoire du beau mariage de Jiselle ( que ce nom sonne bizarre chez nous!): une belle hôtesse de l’air trentenaire, célibataire, qui croit tirer le gros lot en épousant le beau commandant de bord, veuf et père de trois enfants.  Comme dans le premier roman de Kasischke, j’ai failli abandonner la lecture au début, tellement la platitude du récit me barbait, avec tous ces clichés et ces poncifs ( page 70 on lit… il parut embarrassé d’avoir glissé cela dans la conversation, comme ces garçons élégants que Jiselle avait connus au lycée, qui auraient préféré se cogner dans les murs plutôt que de s’affubler de lunettes) Mais… à mi-roman,  j’ai senti  sourdre le venin par une distorsion  de ce  cadre si parfait . C’est tout de même un roman assez bizarre, un peu science-fiction, mais sans aller jusqu’à expliquer les choses: on parle d’épidémie, dite fièvre de Phoenix qui n’est pas sans nous rappeler la malheureuse histoire de la grippe aviaire chez nous (qui a coûté des millions d’euros à l’état, dilapidés pour RIEN) mélangée avec cette autre maladie infectieuse hémorragique due au virus Ebola. Kasischke a fait l’amalgame des deux pour mieux nous percuter, mais le résultat est peu convaincant. Cette ambiance de fin de monde n’est pas sans me rappeler celle décrite par Stephen King dans son livre le plus long, Le Fléau qui est beaucoup plus complet et crédible dans l’horreur. Il y a aussi une allusion au film de Hitchcock Les oiseaux de 1963 avec de nombreux  volatiles affolés.

Le personnage de Jiselle m’a paru si léger, si peu défini, si immatériel dans la description de son for intérieur, mais contrastant avec l’image d’une femme qui mène une action époustouflante, réfléchie face à une crise majeure. Jiselle ne nous avait pas preparés à  de tels dons pratiques; mais je crois que les américains sont comme cela, avant tout des gens d’action plus que de réflexion. Le personnage de Mark, le  mari, est à peine ébauché et Kasischke nous laisse le soin de lui coller l’étiquette de parfait salaud.

En revanche, je suis assez séduite par la façon de l’écrivaine pour nous décrire par le menu cette classe moyenne américaine avec des touches d’extrême clairvoyance, parfois avec de la méchanceté à revendre (les sentiments de la mère de Jiselle envers sa fille, ou les sentiments de Sara envers sa marâtre), parfois avec une justesse de ton parfaite (la promiscuité entre voisins sous l’aspect du parfait voisinage). La vie de la parfaite famille américaine telle que le peintre Norman Rockwell l’a representé (il est cité page 136), par exemple ici le jour de la Thanksgiving avec la sempiternelle dinde.Voici une interview de la romancière dans ses terres du Michigan, par François Bunel dans « Carnet de route » pour France 5 ( 7 minutes):

http://www.youtube.com/watch?v=ojT8_Nzavbs

Je crois que je laisserai passer du temps puis j’essaierai de lire deux autres livres. Je n’arrive pas à me faire une opinion bien claire au sujet de cette romancière. Et je continue à penser  que son écriture est bien étonnante pour une poétesse, un peu dans le style Dr Jekyll et Mister Hyde…En tout cas, elle dérange.

Le Magazine Littéraire a fait un très bon commentaire de ce livre:…s’il faut une morale à tout conte de fées, Laura Kasischke semble prôner celle du sacrifice pour mieux sacraliser l’amour maternel et les valeurs familiales. On dirait qu’elle épuise l’imagerie victorienne, au point que Jiselle rêve d’une porte à sa chambre à défaut d’une « chambre à soi ». Mais il faut se méfier des réseaux d’images qui hantent En un monde parfait car ils sont autant de chimères ou de talismans auxquels Jiselle s’accroche. Ainsi de l’idéal de perfection que promet le titre, qui revient comme un refrain et finit par perdre tout son sens. « Une maison parfaite », où règne le fantôme de la femme d’avant? « Un couple parfait » qui ne se voit presque jamais? Tel « enfant parfait », a qui on a dû raser le crâne, telle « famille parfaite », où personne ne se parle? Et que faire de ce « monde parfait » dont on sait dès la première ligne qu’il court à la catastrophe?

EN UN MONDE, Christian Bourgois Éditeur 2010,  ISBN 978-2-267-02115-8

À moi pour toujours de Laura Kasischke

Écrivain et poétesse américaine (Michigan 1961) dont le nom se prononce Kaziski et  connue surtout comme poétesse avec plusieurs prix de poésie; professeur de langue anglaise, elle enseigne l’art du roman à l’Université de Michigan.

Deux de ses romans ont été adaptés au cinéma: son premier roman, Suspicious River en 2000  et La vie devant ses yeux en 2008. A moi pour toujours (Be mine, 2007) fut un best seller.

Celui-ci est le premier livre que je lis d’elle,  aiguillonnée par la curiosité après avoir rencontré à plusieurs reprises le nom de la romancière avec des critiques assez élogieuses voire  étonnantes. Peu de critiques négatives, mais une impression générale de malaise. Ayant fini ce premier livre, je comprends la raison dudit malaise  car le  livre est inquiétant. Une curiosité,  les  livres de Mrs Kasischke se vendent mieux en France qu’en Amérique.

L’écrivain avoue voyager rarement, alors elle parle de ce qu’elle connaît: le Midwest, région avec des changements de saison du jour au lendemain, brutaux , ce qui doit avoir une répercussion sur les êtres. Tous les romans de Kasischke se passent dans le Michigan où les gens ont la réputation d’être joviaux (friendly & slappy), mais attention,  derrière il y a une façade plus inquiétante. Le Midwest est une région pauvre, déliquescente où l’industrie se meurt, où la drogue et l’alcool sont des fléaux.

Je comprends mieux le malaise déclenché par la lecture de ce livre car la romancière déclare: « chez moi la tension fait toujours partie de l’atmosphère. La violence aussi. Celle qui entoure le drame qui est en train de se nouer. Le sentiment du danger peut se loger partout. Y compris dans les détails les plus inattendus. Tous mes livres tournent autour de l’inconscient, sa façon de nous travailler au quotidien, dans la fausse quiétude de l’univers domestique ».

Il y a quelque chose de sensoriel, de sensuel presque-dans l’étrangeté kasischkienne. Un malaise diffus, impossible à cerner, mais qui vous entame, vous écorche physiquement, parfois même vous transperce. Dans ses peintures si originales de la middle class américaine, il y a un curieux mélange de surréalisme et de thriller, de drame psychologique et de surnaturel domestique, de gothique et parfois de gore ( cf l’ article du  Monde des  livres).

À moi pour toujours est un livre qui dérange. Les deux tiers du livre nous décrivent par le menu la vie de la protagoniste, Sherry Seymour, professeur d’anglais à la faculté, la quarantaine bien entretenue, mariée depuis 20 ans à Jon et ayant un fils unique à l’université de Berkeley, Chad. C’est une mère de famille fiérote de sa réussite, ayant l’impression d’avoir tout mené à la perfection, assez narcissique avec son corps qu’elle a forgé à coup de fitness journalier (tous les soirs!), passant une partie de son temps à s’admirer dans les glaces et assez contente de son reflet. Bien dans sa vie de couple, de mère, de collègue, de maitresse de maison qui va basculer de la façon la plus niaise qui soit dans l’irréfléchi, dans l’absurde, dans l’ignominie. Le point de départ ? Un billet d’amour qu’elle trouvera dans son casier à la Fac et qui va la troubler de façon incroyable jusqu’à perdre carrément les pédales.

J’ai trouvé que les personnages de Kasischke, tout au moins dans ce premier roman abordé, manquent d’épaisseur, ce qui les rend peu crédibles; ils donnent l’impression d’agir comme des pantins inarticulés et sans explication logique, personnages mus par des pulsions que l’on a du mal à suivre et à justifier. En revanche, quel talent de Kasischke pour décrire les situations dans lesquelles vont se retrouver ces personnages assez falots. Les situations que l’écrivain a imaginées, sont d’un culot qui coupe le souffle, qui laisse pantois, qui fait mouche et qui surprend. Beaucoup de scènes de sexe débridé qui m’amènent à penser que  Cinquante nuances de Grey est une bluette à côté de ce roman… La fin du livre est atroce, vénéneuse, malsaine, inattendue. Il n’y aura pas de retour possible à la normalité.

Voici une réflexion que se fait Sherry à propos de son rôle de mère (failli, d’ailleurs):…toutes ces années passées à le nourrir et à le bercer, et toutes ces fêtes d’anniversaire-les gâteaux et les bougies ajoutées l’une après l’autre jusqu’au moment où la surface toute entière du gâteau dansait sous les flammes-, tous ces trajets pour l’accompagner aux rencontres d’athlétisme, aux répétitions de l’orchestre, au football, durant toutes ces années, c’était en fait vers l’âge adulte que je le conduisais. Vers l’oubli aussi. Vers ma propre obsolescence.

Il y a dans ce roman, beaucoup d’allusions à la nature, à l’ambiance rurale de la maison de Sherry, ambiance qu’ils ont recherché pour vivre plus près de la campagne: sa plus proche voisine (env. 1 Km) lui apprend comment traiter les roses trémières après floraison:...je coupe en pinçant les têtes de mes roses trémières, sinon elles ne fleurissent pas l’année suivante. » Les têtes, lorsque je les pinçai, tombèrent comme des poignées de féminité, humides d’un passé révolu ».

Mais il y a aussi beaucoup d’allusions à la mort, avec des décès nombreux qui nous rappellent cette échéance inéluctable. Quelques allusions aussi  à des croyances macabres comme d’associer les bruits ou « voix’ entendues sur une ligne téléphonique (grésillements de la ligne?) entre deux appels, ou pendant les appels, aux voix des morts; et aussi ce parallèle métaphorique entre la lente décomposition de la biche que Sherry va  écraser sur l’autoroute, un soir de neige, exactement comme la décomposition de la vie des personnages du roman..

Comme nous sommes dans le Midwest américain, la country music est très présente et citée; par exemple la très belle chanson  Blue eyes crying in the rain que je vous livre avec Willie Nelson, un vrai mec de la country: 3 minutes

http://www.youtube.com/watch?v=BTP490Cw1C4

À MOI POUR TOUJOURS, Christian Bourgois Éditeur 2007,  ISBN 978-2-267-01905-6