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Les mystères d’Avebury de Robert Goddard

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Robert Goddard est un romancier anglais né en 1954 dans le Hampshire, auteur de romans policiers et de romans à énigmes. Il a étudié l’Histoire à Cambridge puis travaillé dans le journalisme, dans l’enseignement et dans l’administration scolaire avant de se consacrer exclusivement à l’écriture. Il possède une vaste bibliographie de plus de 20 romans parus depuis 1986, mais pour le moment seulement 5 ou 6 ont été traduits en français et publiés par  Sonatine Éditions. Il a été redécouvert aux États Unis avec un grand succès. Actuellement l’écrivain vit en Cornouailles.

J’ai déjà commenté deux de ses romans dans le blog :  Par un matin d’automne ( In Pale Battalions, 1988) en juillet 2013, un roman  épais qui m’avait captivé par ses rebondissements incessants; un vrai page-turner. Puis Le temps d’un autre (Borrowed Time, 1995) en janvier 2014 qui m’avait un peu moins séduite par un côté invraisemblable: cette espèce d’attraction maladive du protagoniste pour l’énigmatique Lady Paxton.

 Les Mystères d’Avebury (Sight Seen, 2005) c’est du pur Goddard, encore un page-turner construit autour de secrets avec un vrai tempo de thriller : le lecteur connaitra un fait divers dès la première page mais il ne saura le fin mot de l’affaire que 400 pages plus tard…et avec moult rebondissements et des passages assez tendus, aptes à provoquer l’anxiété. De plus, et bien au delà du fait divers, Goddard, qui est Historien, nous révèle l’existence de Junius, un personnage réel de l’Histoire anglaise du XVIIIè, un pamphlétaire assez virulent dont l’identité prête encore à controverse.

Le personnage principal est David Umber, un thésard en Histoire qui, en 1981, avait rendez-vous dans le paisible bourg d’Avebury avec Monsieur Griffin, qui était possesseur de lettres de Junius de la plus haute importance pour sa thèse. Mais Griffin n’est jamais arrivé au rendez-vous; en revanche, David Umber fut le témoin visuel du rapt d’une petite fille de deux ans au nez et à la barbe de sa nounou, de sa soeur et de son frère. La soeur, âgée alors de dix ans va courir derrière le van des ravisseurs (deux hommes) et elle sera tuée par accident. Le cas ne sera jamais élucidé, et quelques années plus tard, un bourreau d’enfants s’accusera du crime. On classera l’affaire.

Et 23 années après, des lettres anonymes vont relancer le cas…

Entretemps David avait épousé la nounou des enfants, Sally avec qui il avait entamé une période d’errance de par le monde afin de faire oublier à Sally ce traumatisme. Mais le couple ne va pas bien et ils se séparent: Sally rentre en Angleterre et David reste à Prague où il vivote comme guide touristique. Par le plus grand des hasards, Sally tombera sur une photo dans un magazine people, où elle est presque sûre de reconnaitre la jeune femme qui accompagne un champion de tennis, elle pense qu’il pourrait s’agir de la petite fille kidnappée autrefois car sur la photo elle constate qu’elle a gardé sa manie de se mordre la lèvre inférieure avec sa manière si personnelle.

Ici le suspense repart sur d’autres pistes et les choses deviennent assez compliquées en même temps que assez violentes avec pas mal de victimes, ce qui ajoute un réel piment à la lecture qui n’est pas mièvre.

Un auteur talentueux pour narrer des histoires compliquées  qui se tiennent bien et où les secrets, trop bien gardés, entrainent parfois des complications terrifiques.

LES MYSTÈRES, Sonatine Éditions 2017 (R. Goddard 2005),  ISBN 978-2-35584-4

Mary Barton d’Elizabeth Gaskell

Résultat de recherche d'images pour "elizabeth gaskell"   Elizabeth Gaskell, née Elizabeth Cleghorn- Stevenson, fut une grande romancière britannique de l’époque victorienne (Londres 1810-Hampshire 1865). Vous pouvez apprécier ci-contre un portrait de l’écrivain à l’âge de 22 ans par le miniaturiste écossais William John Thomson qui était le frère de la deuxième épouse de son père.

Lorsque sa mère meurt, elle part vivre à Knutsford (où elle sera ensevelie), ville qu’elle immortalisera sous le nom de Cranford dans un roman éponyme et dans un autre roman intitulé Épouses et Filles où elle l’appellera Hollingford. Elizabeth Gaskell commencera à écrire pour combattre une dépression  suite au décès de son fils, William, mort à 9 mois de la scarlatine.

Elle fut l’amie de Charles Dickens et de Charlotte Brontë. Charles Dickens publia ses oeuvres dans son journal Household Words. On peut rapprocher cette  écrivaine de Jane Austen et de George Eliot.

Mary Barton est son premier roman (A Tale of Manchester Life, 1848). Pour un premier roman c’est un véritable coup de maitre. Car le livre est intéressant à plusieurs titres:

  1.  C’est un véritable bildungsroman victorien ou roman d’initiation , ou roman d’apprentissage car nous allons suivre la vie de Mary Barton sur plusieurs années.
  2. Mais c’est aussi un roman historique qui nous narre cette période terrible de 1839-41 lorsque la ville ouvrière de Manchester connut une crise économique sans précédent touchant les ouvriers du textile; les gens mouraient d’inanition ou de maladies infectieuses (typhus, tuberculose) liées aux conditions d’hygiène inexistantes. Au XIXè siècle on appelait Manchester ‘cottonopolis » en raison des nombreuses usines qui filaient le coton et vers 1835 elle était la ville la plus industrialisée du monde. La Révolution industrielle a fait la richesse mais aussi la misère de cette ville.
  3. Et aussi, probablement par influence de son ami Dickens, c’est un roman que l’on appelle en Angleterre un « roman à la cuillère d’argent » (Silver Fork Novel) c’est à dire un roman où le descriptif est finement détaillé, assez critique de l’ élégance clinquante et pleine de frivolités de la bourgeoisie; ceci contrastait avec le dénuement total de la classe ouvrière et paysanne.

J’ai eu du mal avec ce roman. Il faut lire environ 300 pages très descriptives sur les conditions de vie et la vie quotidienne de ces pauvres ouvriers pour situer l’action du roman, puis cette action va s’accélérer de façon notable avec un certain  suspense ce qui fait que le lecteur, sur la fin, ne pourra pas lâcher le roman.

Pour situer la cadre du sujet romanesque, page 135…pendant les trois dernières années, le commerce avait langui de plus en plus tandis que le prix des matières premières augmentait sans cesse. La disparité entre ce que gagnaient les classes laborieuses et le prix de leur nourriture entraînait plus souvent qu’on ne l’imagine la maladie et la mort. Des familles entières étaient réduites à la portion congrue, puis à la famine. Même les philanthropes qui avaient étudié la question furent obligés de reconnaître qu’ils ne savaient trop quelles étaient les causes réelles de cette misère. Toute l’affaire était d’une nature si complexe qu’il devint pratiquement impossible d’en comprendre les tenants et les aboutissants. On ne sera donc pas surpris d’apprendre qu’une hostilité considérable se développa entre les travailleurs et les classes supérieures pendant ces temps de privations. L’indigence et les souffrances des ouvriers éveillèrent dans l’esprit de beaucoup d’entre eux de tels soupçons qu’ils se mirent à considérer leurs législateurs, leurs magistrats, leurs employeurs et même les ministres de leur religion comme leurs oppresseurs et leurs ennemis en général, ligués pour les réduire à la prostration et à l’asservissement. Le mal le plus grave, le plus durable aussi, qui se déclara pendant cette période de dépression économique est le sentiment d’aliénation entre les différentes classes de la société…

Mary Barton est une très jolie jeune fille qui a perdu sa mère très tôt et qui vit avec son père, ouvrier textile et syndicaliste. Dès son adolescence elle sera placée comme cousette ce qui lui permettra d’apporter quelque argent au foyer qui s’appauvrit de jour en jour. Sa beauté exceptionnelle fera son malheur car le riche fils d’un potentat local va la harceler de ses assiduités alors qu’il n’est intéressé qu’à la séduire et la perdre comme ce fut le lot de tant d’autres jeunes femmes de l’époque. Mais Mary Barton a un amoureux de longue date, le fils des meilleurs amis de ses parents qu’elle snobe car elle rêve d’une fulgurante ascension sociale et d’épousailles avec le séducteur. Cela est impensable pour l’époque. Mais in extremis, Mary Barton va comprendre sa méprise et réaliser l’amour qu’elle porte à ce garçon d’humble extraction qu’elle connait depuis son enfance.

Les choses ne seront pas du tout faciles pour Mary Barton, elle aura à souffrir et à payer pour avoir un jour, cru qu’elle pourrait échapper à sa condition.

Elisabeth Gaskell était fille de pasteur et femme de pasteur. Il y a dans le livre une constante invocation à la religion et aux bons sentiments. Cela peut surprendre.

Ce roman diffère terriblement de Cranford, qui a été lu et apprécié pour son côté pittoresque et bon enfant ; je ne m’attendais pas à lire un roman aussi dur, à la limite du soutenable. Nous sommes très loin des marivaudages des personnages de Cranford, mais il y a un point commun entre les deux livres qui m’a frappé : c’est l’entraide réelle et efficace parmi les gens, même totalement démunis; ils sont capables de se déposséder de ce qu’ils n’ont pas pour venir en aide de plus malheureux. Vraiment touchant. Un autre détail qui m’a interpellé, est en rapport avec la consommation d’opium que les gens « chiquaient » ou donnaient aux enfants afin de ne plus les entendre pleurer de faim. Cet opium leur apportait un moment d’oubli. Pour se procurer l’opium ils étaient prêts à tout, y compris à mettre au clou les dernières et miséreuses possessions matérielles dont ils disposaient.

Un livre terrible qui rappelle des choses ignominieuses.

MARY BARTON, Grands Romans Points P4289 (EG 1847), ISBN 978-2-7578-5884-4

Quand nous étions orphelins de Kazuo Ishiguro

Résultat de recherche d'images pour "kazuo ishiguro"  Kazuo Ishiguro est un écrivain et romancier britannique d’origine japonaise (Nagasaki 1954). Il réside en Angleterre depuis 1960 et son oeuvre se signale par l’usage d’une langue d’adoption très maîtrisée et une grande empathie pour la culture et la mentalité de son pays d’adoption (la parfaite assimilation, bravo!).

Quand nous étions orphelins (When we were orphans, 2000) a été finaliste du Booker Prize, un prix important de langue anglaise pour un roman de fiction d’un auteur vivant.

C’est une lecture qui m’a laissé un peu perplexe. D’abord, le style, très compassé, très lent, un peu suranné, mais tellement correct et au-dessus de la moyenne. Ensuite par l’histoire, celle d’un petit anglais, Cristopher Banks, habitant avec ses parents la Concession internationale du vieux Shanghai dans les années 30 et qui devra regagner le Royaume Uni à la suite de la disparition des parents. Cet enfant plus tard deviendra detective après de brillantes études à Cambridge,(probablement une pulsion subliminale vrillée depuis la disparition de ses parents) et presque 20 années plus tard, Cristopher repartira à Shanghai à la recherche des parents ! Entretemps il sera devenu un detective à succès, ayant résolu plusieurs cas ardus.

Il faut savoir que le père de Cristopher travaillait pour une grosse entreprise britannique qui trafiquait de l’opium et que la mère, qui abhorrait cette pratique, avait fondé une association qui militait contre ce trafic.

Ce voyage au bout de tant d’années est un effort considérable de sa part ( est-ce réaliste?). Surtout que Cristopher Banks est le père adoptif d’une petite orpheline, Jennifer,  de laquelle il prend grand soin. Une fois à Shanghai il va recroiser Sarah Hemmings, une femme qu’il avait côtoyé à Londres, toujours entre deux soirées mondaines, sans pouvoir vraiment l’approcher mais ressentant une forte attirance. Cette fois, elle lui propose de partir ensemble à Macao et il accepte. Autrement dit, il abandonne l’idée de retrouver ses parents alors même qu’il a fourni tant d’efforts (est-ce bien logique?). Je pense que ceci manque de crédibilité.

D’évidence, plusieurs personnages dans ce livre sont en manque de quelque chose : Sarah Hemmings d’un grand amour, Akira de ses origines, Jennifer d’une meilleure vie, Cristopher de ses parents…Aussi presque tous les personnages sont marqués par la solitude.

Le livre est intéressant à plusieurs niveaux. C’est d’abord la description de Shanghai, années 30,  donnant cette impression de grouillement de l’Asie nuit et jour, cette impression de ville où tous les vices se retrouvent, ville vénéneuse et décadente. Puis, c’est cette ambiance de fin d’une époque où les européens vivent dans un enclos protégé, loin des contingences locales (la Chine occupée par le Japon à quelques pâtés de maisons…). On sent l’approche de la Deuxième Guerre Mondiale avec la Chine en guerre civile entre les nationalistes et les communistes. Intéressant aussi par la description d’une vie londonienne huppée des années 30 avec l’importance des relations que l’on pouvait nouer à Cambridge.

Au plan psychologique, le travail sur la mémoire que nous propose Ishiguro est remarquable: la transformation que la mémoire fait subir au réel et son influence sur les différences de perception entre les gens. Le coeur du livre est l’enfance de Cristopher, sa mémoire de l’enfance,  des lieux communs, ses amitiés, son entourage, les peurs de l’imaginaire, la quête de ses parents, la compromission des adultes avec leurs lâchetés et trahisons. L’amitié entre Cristopher et son ami japonais Akira entre 8 et 10 ans est très bien rendue. Par exemple, lorsque les parents renvoient Akira au Japon pour « l’acculturer », cela est un échec car il est rejeté au Japon comme impur, contaminé par la culture occidentale et je crois qu’il existe en japonais un vocable pour nommer un japonais qui a vécu à l’étranger, un impur (kikoku shijo). J’imagine que malgré ses origines japonaises, Ishiguro doit ressentir ceci lorsqu’il retourne au Japon.

Bref, une lecture singulière, qui mélange plusieurs genres (roman d’époque, roman d’initiation, roman policier). La personnalité de Cristopher Banks, le personnage principal, est particulière, comme détachée de la réalité, comme s’il était étranger au monde qui l’entoure; il y a aussi un réel manque d’émotions (aucun affect). Son énorme succès professionnel en tant que detective laisse présager un esprit très rationnel, ce qui  cadre mal avec les options qu’il prend dans le roman. Mais il y a dans ce roman un vrai climat (Shanghai, Londres) très bien recrée par Ishiguro.

Pour Cristopher Banks c’est l’autopsie d’une blessure intime sur fond d’enquête policière et de quête familiale au sein d’un roman proposant plusieurs niveaux de lecture.

Et citant Cristopher Banks…Notre destin, à nous et à nos semblables, est d’affronter le monde comme les orphelins que nous sommes, pourchassant au fil de longues années les ombres des parents évanouies. A cela, il n’est d’autre remède qu’essayer de mener nos missions à leur fin, du mieux que nous le pouvons, car aussi longtemps que nous n’y sommes pas parvenus, la quiétude nous est refusée.

QUAND NOUS ÉTIONS ORPHELINS, Folio 4986(Gallimard 2009), ISBN 978-2-07-035946-2

Les dames de Cranford d’Elizabeth Gaskell

Résultat de recherche d'images pour "elizabeth gaskell"  Elizabeth Gaskell, née Elizabeth Cleghorn- Stevenson fut une grande romancière britannique de l’époque victorienne. Lorsque sa mère meurt, elle part vivre à Knutsford, ville qu’elle immortalisera dans Cranford. Elizabeth Gaskell commencera à écrire pour combattre une dépression nerveuse suite au décès de son seul fils, William.

Elle peut être rapprochée de Jane Austen, une de mes romancières préférées, mais le style des deux romancières diffère du fait que les situations décrites par Gaskell ont parfois un côté assez drôle, très ironique dans le genre pince-sans-rire, dans la pure tradition britannique. Alors que les romans d’Austen présentent une vision très psychologique des personnages, toujours très taraudés par des questions d’héritage (très compliqué et spécial chez les britanniques), de classe sociale et de mariages. J’ai beaucoup aimé la fraicheur de Gaskell et je crois que je n’aurai de cesse que de lui lire tous ses romans.

Les dames de Cranford (Cranford 1853) est devenue une série télévisée de 5 épisodes de 60 minutes en 2007, diffusée par la BBC et dirigée par Simon Curtis et Steve Hudson avec Judi Dench dans le rôle de Matilda Jenkyns. Cette série est visible au complet sur Youtube mais en Anglais. Pour avoir regardé le premier chapitre, je peux dire que je n’ai rien reconnu du texte, mais le paysage et le décor y sont absolument délicieux. Il s’agit peut-être d’une libre adaptation.

Les dames de Cranford est une chronique savoureuse d’une petite ville du Nord de l’Angleterre, inspirée de la ville de Knutsford où Mrs Gaskell vécut. Dans le premier chapitre nous avons la présentation de la ville, de ses habitants et de la narratrice qui est Mary Smith, une belle jeune femme célibataire qui connait bien l’endroit et les habitants car autrefois elle et son père y ont vécu, mais actuellement ils habitent à Drumble, à quelques encablures de Cranford. Cranford a la singularité d’être habitée majoritairement par des femmes, ce qui explique que tout est soumis à critique, que tout est sujet de badinage, de commérage mais en gardant les formes. Il y règne une échelle sociale très stricte où chaque personnage doit garder son rang. La fréquentation de l’église est de rigueur.

Les dames de Cranford ne se permettent qu’une petite algarade de temps à autre qui se traduit par deux ou trois mots aigres-doux et un visage qui se crispe sous l’effet de la colère. C’est juste ce qu’il faut pour empêcher une vie uniforme de devenir monotone...

Dans ce cadre idyllique, arrive le Capitaine Brown, flanqué de ses deux filles. Très vite on saura que l’aînée est atteinte d’une maladie incurable. La plus jeune est jolie et totalement dévouée à son père et à sa soeur. Le Capitaine Brown sera beaucoup sollicité aux diverses manifestations de Cranford, mais les dames de Cranford craignent de ne pas savoir se comporter avec les Messieurs et nous aurons beaucoup de situations cocasses.

Je me demande comment les dames de Cranford a leurs soirées s’arrangèrent du capitaine Brown. Nous nous étions souvent félicitées précédemment de ne pas avoir à nous occuper  d’un monsieur et de ne pas devoir lui trouver de sujets de conversation pendant nos parties de cartes. Nous nous étions réjouies de notre confort et, dans notre passion pour la distinction, ainsi que dans notre aversion pour le reste de l’humanité, nous nous étions persuadées qu’il était « vulgaire » d’être un homme, si bien que, lorsque je découvris que l’amie qui m’hébergeait, Mlle Jenkyns, allait donner une soirée en mon honneur à laquelle le capitaine et les demoiselles Brown seraient invités, je me demandai bien comment allait se passer la soirée en question...

Il y a dans ce livre plusieurs personnages, hauts en couleur et tellement britanniques. Il y a par exemple la meneuse de la meute, la terrifiante et honorable Mme Jamieson veuve d’un révérend,  la plus huppée du bourg, celle que l’on craint car elle a un avis sur tout, c’est elle qui dicte les conduites. Il y a ensuite les deux soeurs Jenkyns, dont l’aînée, Déborah est un parangon de vertu et de savoir vivre, c’est elle qui donne le la à Cranford; sa soeur Matilda est totalement sous sa férule et la consulte à tout bout de champ lors des situations nouvelles. Les deux soeurs ont un frère, « le pauvre Peter » qui dut quitter Cranford à l’occasion d’une dispute homérique avec le père, car Peter était farceur et en se rendant ridicule, son père ne put le supporter. Cette société féminine où toutes se connaissent est assez chiche en dépenses; ces dames considèrent qu’elles ne sont pas obligées de suivre la mode londonienne et font des économies sur tout : le manger, les chandelles, le personnel, etc. Cela révèle une certaine pingrerie et aussi l’austérité de ce monde anglo-saxon tellement différent du monde latin où avant tout il faut paraître. Cette pratique est appelée par ces dames « une économie distinguée » car économiser était toujours distingué et dépenser, « vulgaire et ostentatoire », un raisonnement entaché de dépit qui leur apportait beaucoup de sérénité et de satisfaction.

Mais lorsque un membre de cette communauté est en difficulté, comme lorsque Mlle Jenkyns perdra sa soeur, elles se cotiseront toutes en cachette pour lui assurer un revenu décent qui lui permette de maintenir son rang.

La pauvreté était aussi indiscutable et aussi banale que la mort. Pourtant on n’en parlait jamais à haute voix dans la rue. Le mot ne devait pas être prononcé dans la bonne société. Tacitement, nous nous étions mises d’accord pour refuser d’admettre qu’une personne à même de nous visiter et d’être visitée sur un pied d’égalité pouvait être empêchée par un embarras financier de faire ce que lui plaisait. Si nous allions à pied à une soirée ou en revenions de même, c’était parce que la nuit était belle, l’air très doux, et non parce que les chaises à porteurs étaient chères. Si nous préférions un tissu imprimé à une robe de soie, la cause en était que nous voulions une étoffe qui se lavait, et ainsi de suite, au point d’être aveugles à une réalité peu brillante : toutes, nous vivions avec peu de moyens.

Lecture très agréable et distrayante où l’ironie est omniprésente.

LES DAMES DE CRANFORD, Livre de Poche 33997 (EG 1853), ISBN 978-2-253-09868-3

Numéro 11 de Jonathan Coe

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Jonathan Coe est un écrivain et mélomane britannique (Birmingham 1961) qui doit sa notoriété à son quatrième et excellent roman Testament à l’anglaise (1994). Le romancier aurait en tête l’idée d’écrire une série de livres mettant en scène les mêmes personnages, mais aussi d’écrire des romans se déroulant dans d’autres pays européens, en France par exemple, menant ainsi une sorte de vaste projet littéraire européen. C’est intéressant de savoir qu’en tant que romancier, il se sent plus européen que anglo-saxon.

Bien sûr que j’ai lu son Testament à l’anglaise lors de sa parution, il y a trop de temps pour donner un avis précis; j’avais beaucoup apprécié ce roman familial satirique sur la période thatchérienne.  Plus récemment j’ai lu La pluie avant qu’elle tombe (2007), livre excellent écrit sur un mode original où des secrets de famille vont resurgir à l’occasion d’un héritage ou comment les histoires se répètent souvent au sein des familles; il y a dans ce livre une description des paysages anglais qui m’avait enchanté. Puis La maison du sommeil (1997), Prix Médicis Etranger, un autre bon roman un peu comme dans La pluie avant qu’elle tombe : le temps qui passe et ses complications tordues; ici c’est un groupe de colocataires qui se fréquentent, avec une histoire d’amour parmi eux qui tardera 12 années à aboutir et qui sera lourde de conséquences. Les romans de Jonathan Coe baignent dans un humour très british qui les rend inégalables. La satire, cette vision si typiquement anglaise.

Numéro 11  (or Thales that Witness Madness, 2015) ce serait son 11è roman où le numéro 11 joue un rôle obsédant et répétitif dans les 5 chapitres du livre. C’est encore une fresque du Royaume Uni reflétant les profondes mutations de la société en raison des réformes thatchéristes et blairistes, c’est un state-of-the-nation-novel, un roman qui prend le pouls d’un pays déçu par l’option de Tony Blair vis-à-vis de la guerre en Irak, entre autres… Dans ce livre, Coe multiplie les clins d’oeil à ses livres précédents : déjà il ouvre le roman avec une citation de Testament à l’anglaise et nous retrouvons plusieurs personnages de la puissante famille Winshaw, toujours aussi odieux.

Page après page nous allons aborder toutes les plaies sociales et politiques du Royaume Uni: la spéculation immobilière, la santé à deux vitesses, les très-riches, le sous-emploi même pour les diplômés d’Oxford, le chômage, la pauvreté, l’affairisme à tout va, la malbouffe, etc.

C’est l’histoire de deux amies de milieux différents qui vont se perdre de vue avec pour chacune un vécu très différent. Elles vont se séparer à cause d’un malentendu pour finalement se rapprocher à nouveau. (l’histoire me rappelle celle de L’amie prodigieuse de Ferrante, avec cette amitié des deux filles si différentes qui défie le temps, mais bien sûr le contexte est différent…)

Dans les 5 chapitres il y aura des allusions constantes au numéro 11 : c’est un autre axe original de ce livre et qui se tient.

Ce roman a une fin totalement inattendue dans la mesure où nous allons basculer dans le fantastique mais de manière si géniale que on ressent vraiment de la peur. Il paraît que Jonathan Coe est arachnophobe (tout comme moi) ce qui a dû lui inspirer des pages à vous dresser les cheveux sur la tête.

Un bon roman sociétal qui  amuse, même s’il est un peu moins drôle que certains de ses romans et qui va vous tenir en haleine surtout à la fin. Quelle imagination et quel pouvoir pour capter les maux de l’époque.

NUMÉRO 11, Gallimard 2016,  ISBN 978-2-07-01-7839-1

Avant toi de Jojo Moyes

Afficher l'image d'origineJojo Moyes est le surnom de Pauline Jo Moyes, une journaliste et romancière britannique (Londres 1969) deux fois primée avec Le Livre Romantique de l’année (Romantic Novelist’s Association Award ou RNA Awards). Elle est devenue romancière à plein temps à partir de 2002 après la publication de son premier succès: Sous la pluie.

Avant toi (Me Before You, 2012) a été adapté au cinéma par Thea Sharrock avec Emilia Clarke dans le rôle de Louisa Clark (prédestinée, hein?) et Sam Claflin dans le rôle de Will Traynor. Ce film passe encore dans les salles et je l’ai vu malgré mes réticences au sujet de la trame. Je reconnais que c’est un bon et beau film, plein d’émotions et assez proche du livre. Peu de choses ont été changées, mais j’ai noté que la différence sociale entre les deux familles est plus nuancée dans le film que dans le livre. L’actrice qui joue le rôle de Louisa est désarmante de naturel avec ses mimiques naïves semblant tellement sincères; l’acteur qui joue le tétraplégique est très beau et joue aussi à la perfection. J’ai ressenti beaucoup plus d’émotion avec le film qu’avec le livre. En dehors de l’aspect sentimental et romantique à outrance, ce film soulève un problème intéressant pour lequel nous sommes encore très mal armés car il déclenche chez les gens un flot d’affectivité irraisonnée; je parle de la mort assistée et voulue par un individu en totale souffrance et en pleine possession de ses fonctions supérieures.

Avant toi est un pur roman dans le genre chicklit, un genre que je n’affectionne pas. C’est  Jean-Claude, un ami,  qui m’a a parlé de ce livre dans des termes élogieux, ce qui a réveillé immédiatement mon insatiable curiosité de livrivore pas omnivore…

Ce n’est pas une lecture que j’ai aimé parce que j’ai trouvé que l’histoire et la plupart des situations sont mièvres, empreintes d’une fausse gaité, jouant à fond sur la fibre sentimentale du lectorat. Mais je reconnais à Jojo Moyes plusieurs points forts comme celui de developper un sujet intéressant: l’histoire d’un type en pleine forme (34 ans) atteint d’une tétraplégie traumatique après avoir été percuté par une moto.  Elle aborde aussi un sujet difficile celui de programmer son propre suicide assisté. Ayant lu à droite et à gauche que ce livre plagiait le sujet du très bon film français Intouchables, que j’avais adoré, et même si les sujets sont proches, Jojo Moyes a su imprimer d’autres points d’intérêt à la trame. Par exemple, la confrontation des deux milieux sociaux est excellente: le milieu froid et huppé de Will Traynor contrastant avec le milieu de prolétaires pur-jus de Louisa Clark, ô combien naturel et riche en affection pour leurs filles. Le descriptif du quotidien de la vie des parents de Louisa est saisissant de vérité: la mère dévouée pour sa famille y compris pour son vieux père gâteux, le mari au bord du chômage, la soeur soi disant  très intelligente mais qui compromet ses études par une grossesse, l’intelligence en friche de Louisa qui se coule dans une vie morne et inintéressante mais qui fait bouillir la marmite de la maison, la vie végétative du grand père, le fiancé de longue date de Louisa, Patrick, qui se noie littéralement dans les endorphine libérées à flots avec le sport qu’il pratique à outrance à tel point qu’il anesthésie totalement sa libido. La soeur de Louisa est Treena,  l’intelligente de la famille qui abuse égoïstement de ses prérogatives vis-à-vis de sa soeur. Bref tout un descriptif minutieux  bien vu et bien exprimé par des dialogues adaptés et savoureux; l’ensemble me rappelle le style des films hyperréalistes de Stephen Frears. Il y a entre les lignes une note sociale revancharde, comme par exemple page 362 quand Louisa assiste au mariage d’Alicia, l’ex de Will, et s’exclame…Le matin du mariage, il faisait beau et l’air embaumait exactement comme je l’avais secrètement pressenti. Les filles comme Alicia ont toujours un petit coup de pouce du destin quand il faut. Quelqu’un avait sans doute glissé un mot pour elle dans l’oreille des dieux du climat… 

L’histoire en bref est la suivante : Will Traynor est percuté par une moto et sa vie bascule (un exemple du danger réel que represente de parler sur le téléphone portable en traversant la rue…). Deux années après il vit (mal) sur un fauteuil roulant et dépend entièrement d’autrui; il est très fragile aux infections. Il a à sa disposition un infirmier tous les jours, puis une aide soignante qui sera Louisa qui n’a aucune formation dans la vie en dehors de sa fraicheur naturelle, une intelligence qui n’a pas été , disons, développée. Louisa et Will vont se rencontrer, dans des conditions bien particulières et ils ne sont pas faits pour s’entendre. Tout les sépare. Chacun reste sur ses campements et peu à peu ils vont découvrir des horizons insoupçonnés. Will n’accepte pas sa condition de totale dépendance et Lou s’acharnera à le faire changer d’avis par tous les moyens. Ici la romancière développe beaucoup, on sent qu’elle s’est bien documentée, même si elle s’éloigne de la réalité par moments (page 115 ..il a fallu presque 40 minutes pour ramener la température de Will à un niveau acceptable. Pendant que nous attendions que l’antibiotique fasse effet…Je commente: on ne peut pas attendre qu’un antibiotique fasse effet, cela prend au moins 48 heures, c’est le médicament contre la fièvre qui peut agir aussi vite… La fin est logique avec le personnage de Will, cela peut paraitre dur, mais c’est la solution acceptable de son point de vue à lui car c’est le seul qui peut compter.

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AVANT TOI, Bragelonne-Milady 2013,  ISBN 978-2-8112-1193-6

Le temps d’un autre de Robert Goddard

Afficher l'image d'origineRomancier anglais né en 1954 dans le Hampshire, auteur de romans policiers et de romans à énigmes. Il a étudié l’Histoire à Cambridge puis travaillé dans le journalisme, dans l’enseignement et dans l’administration scolaires avant de se consacrer exclusivement à l’écriture. Il possède une vaste bibliographie  (avec plus de 20 romans depuis 1986) et pour le moment seulement 3 ou 4 romans traduits en français par  Sonatine Éditions. Il a été redécouvert aux États Unis avec un grand succès. Actuellement l’écrivain vit en Cornouailles.

J’ai commenté son roman intitulé Par un matin d’automne en juillet 2013, roman  épais qui m’avait captivé par ses rebondissements incessants. Un vrai page turner.

Le temps d’un autre (Borrowed time, 1995) est aussi un roman très épais (600 pages)  qui confirme cette habitude du romancier anglais à écrire des romans à énigmes qui s’ensuivent comme un chapelet. Mais cette fois j’ai été un peu moins captivée, trouvant parfois des longueurs dans la dynamique de l’action. Puis, bien que le roman arrive à être captivant par moments, j’ai ressenti que cette histoire était peu crédible.

Pourquoi? Parce que toute l’intrigue du roman est construite autour de l’intérêt maladif (à mon goût) qu’éprouve le protagoniste, Robin Timariot, pour l’énigmatique Lady Louise Paxton. Il va la croiser quelques minutes au cours d’une randonnée pour ensuite n’avoir de cesse  de savoir tout sur cette femme séduisante et mystérieuse. Il va devenir à la limite impertinent en s’accrochant ainsi à cette famille. De plus j’ai trouvé que le personnage était trop falot, ce qui ne concordait pas avec cette espèce d’ obsession envers Lady Paxton. Mais de quoi se mêlait-t-il ? Je me suis posée la question tout au long de la lecture. Bien que Robin Timariot soit le narrateur dans ce récit, le lecteur ne connaît pas le fond de sa pensée, et le lecteur a l’impression désagréable qu’il se laisse manipuler par tout le monde. Agaçant.

J’ai beaucoup souri et  apprécié les considérations de l’écrivain envers le personnage du fonctionnaire européen qui est Robin Timariot. J’imagine que c’est ainsi que les Anglais voient ces fonctionnaires européens riches en prébendes de tout genre : des tire-au-flanc planqués derrière des emplois  régaliens. Page 84 nous lisons : il n’est pas facile de démissionner si vous êtes un fonctionnaire titulaire de la Commission Européenne. A vrai dire, c’est presque impossible, parce que toute tentative en ce sens est officiellement interprétée comme une demande de congé de longue durée. Quand je donnais la mienne à mon chef d’unité délicieusement consterné en ce matin de juillet 1990, il la traita comme une demande de ce que nous autres eurocrates appelons un congé de convenance personnelle. Congé sans solde, en moins grandiose. Congé sabbatique, si vous préférez. Carrière en congélation. Pendant un an à la première demande, mais automatiquement renouvelable pour une deuxième année et ensuite une troisième; en encore plus longtemps, en théorie.

LA TRAME: Robin Timariot est haut fonctionnaire à Bruxelles et à l’occasion du décès d’un frère, il  doit retourner en Angleterre pour le remplacer au sein d’une affaire familiale importante et prendre le poste de directeur (fabrique de battes de cricket) . Il croisera par hasard une femme qui lui fera une forte impression mais cette femme  sera assassinée quelques heures plus tard. Il sera littéralement hanté par l’ affaire et se rapprochera de la famille afin d’apprendre des choses sur la victime.

Mais de quoi se mêle Robin Timariot ? Il gravite et s’immisce au sein de cette famille Paxton de façon malsaine, voire déplacée. Non, mais quel pot de colle.

A partir de cela, les choses vont se compliquer parce que les gens ne sont pas ce qu’ils paraissent. Il y a du mensonge,  de fausses apparences et des complications en cascade avec un final assez inattendu.

LE TEMPS D’UN AUTRE, Livre de Poche 33657 (2015),  ISBN 978-2-253-18422-5