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La descente de Pégase de James Lee Burke

Résultat de recherche d'images pour "james lee burke"   James Lee Burke est un écrivain nord-américain (Houston 1936) connu par ses romans policiers, surtout pour la série avec le shérif David Robicheaux. L’écrivain est détenteur de nombreux prix et au moins deux adaptations pour le cinéma.

La descente de Pégase 2010 (Pegasus Descending 2006) est le premier roman que je lis de lui et je dois dire que j’ai été séduite par l’épaisseur humaine du shérif Robicheaux. C’est encore un policier très désabusé, ancien alcoolique, bagarreur et très solide. Il est marié en deuxième noces avec Molly, une ancienne religieuse, ceci pour la note originale, mais pas tant que cela dans une région comme La Louisiane, anciennement française où la plupart des gens ont encore des noms à consonance française et sont catholiques.

La descente de Pégase a une trame assez  complexe. Il y a trois meurtres à élucider et Robicheaux est persuadé qu’ils ont un point commun. Tout le livre va se passer à la recherche d’indices et il sera opposé à sa supérieure ou à un juge véreux qui ne pense qu’à sa prochaine candidature politique et qui met tous les bâtons dans les roues possibles à Robicheaux.

Les trois meurtres servent à mettre en valeur les anomalies locales en matière de collusion, prévarication et surtout blanchiment d’argent. Aussi, Robicheaux nous explique combien cet État s’est corrompu depuis l’irruption de la drogue et les casinos à profusion avec la mainmise de la pègre. Le tableau dressé est assez consternant: la violence règne et atteint des sommets, les gens sont armés et les armes circulent avec une aisance ahurissante, les conflits raciaux sont permanents.

D’autre part le shérif Robicheaux ne cesse de culpabiliser après l’assassinat d’un ancien camarade du Vietnam qui fut abattu devant son nez et qu’il n’a pas pu défendre parce qu’il était sous l’emprise de l’alcool…ce meurtre le hantera et il ne cessera de penser à se venger car des ramifications vont surgir avec les nouveaux cas à résoudre.

Le descriptif de la nature de La Louisiane est somptueux, on s’y croirait dans les bayous avec les citations de la flore et de la faune locales. Il y a aussi pas mal de réflexions sur la politique et les moeurs locales ou nationales qui sont intéressantes. En voici un exemple (page 196)…la légalisation des jeux d’argent sur la majeure partie du territoire des États-Unis était un rêve érotique devenu réalité. L’argent qu’ils ramassaient grâce au traffic juteux des jeux d’argent, et qu’ils avaient toujours du mal à blanchir, n’était rien comparé aux sommes que rapportaient les casinos, les champs de courses et les loteries qu’ils géraient avec la bénédiction des services d’attribution des licences de jeux, à l’échelon fédéral comme à celui de l’État. En fait, non seulement le gouvernement avait offert à la pègre un cadeau royal qui allait bien au-delà de ses rêves les plus fous, mais les mafieux étaient en outre parvenus à subordonner le financement des services éducatifs aux taxes perçues sur les jeux d’argent sur le territoire des États-Unis, faisant ainsi des professeurs de la nation tout entière leurs supporters les plus fidèles…

Un polar à découvrir !

Il me faudra lire d’autres livres de Lee Burke pour consolider cette bonne impression.

LA DESCENTE ,Rivages/Thriller 2010 (JLB 2006),  ISBN 978-2-7436-2104-9

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Les Cygnes de la Cinquième Avenue de Melanie Benjamin

Résultat de recherche d'images pour "melanie hauser the swans of 5th avenue" Melanie Benjamin est le nom de plume de l’écrivain nord-américaine Melanie Hauser née Miller, auteur de nouvelles et de fictions historiques. Elle a dû changer son nom de plume après ses deux premiers romans en raison d’une homonymie avec la journaliste sportive Melanie Hauser devenant alors Melanie Lynne Hauser puis Melanie Benjamin à partir de 2010. Elle fait partie de la Maison d’édition Random House.

Les Cygnes de la Cinquième Avenue 2017 (The Swans of Fifth Avenue, 2016) est son cinquième roman historique. Il retrace surtout la vie de l’écrivain Truman Capote entre les années 55-68 autour de la vie d’une poignée de belles femmes riches et amies qu’il nomma « ses cygnes ».

C’est un livre que j’ai lu avec intérêt car il est très bien documenté sur le sujet: ces femmes de la post guerre qui furent des icônes incontestés de la mode et de bonnes manières, tout spécialement l’héroïne de ce roman, la très belle et inégalée Babe Paley née Barbara Cushing.

Babe Cushing faisait partie des trois fabuleuses soeurs Cushing qui avaient été formatées par leur mère pour devenir les épouses parfaites d’hommes riches, de véritables faire-valoir de maris riches et puissants enviés de tous, car possédant des épouses de rêve dévouées à leur ego.

Babe Cushing, après un premier divorce épousa William S. Paley, un magnat des médias, propriétaire de CBS, très bien introduit dans les milieux politiques huppés et dans les milieux artistiques et financiers malgré des origines juives. Elle lui donna deux enfants mais elle ne s’en est jamais occupée.

C’est le sémillant Truman Capote qui nomma ce groupe de femmes amies « les cygnes », car elles étaient toutes élancées et ultra minces, vêtues avec une élégance parfaite, ayant des codes vestimentaires stricts et des habitudes immuables comme par exemple de s’habiller pour se retrouver à déjeuner à La Côte Basque, un restaurant huppé de la 5è Avenue. Ces femmes menaient une vie sociale trépidante chaque jour de la semaine mais en réalité se morfondaient dans une solitude et un vide existentiels inimaginables.

Truman Capote fit la connaissance du groupe vers 1955, il avait alors un peu plus de 30 ans et il était assez séduisant : un blondinet de petite taille aux traits fins, soigné de sa personne, assez « intello » et possédant la langue la plus acérée et mortifère de tout Manhattan.

Babe Paley sera séduite par ce compagnon amusant qu’elle croisera dans des évènements mondains; elle l’introduira au sein de son groupe d’amies et très vite Truman Capote deviendra le compagnon inséparable de ces dames oisives, leur bouffon, leur amuseur, leur « rémora » aussi car il se fera inviter par tous. Son homosexualité affichée rassurera les maris. Truman Capote et Babe Paley deviendront des amoureux platoniques très proches, dépositaires chacun des secrets les plus intimes et inavoués de l’autre. Babe est complètement délaissée par son mari qui l’utilise comme faire valoir et Truman souffre d’un complexe qui lui vient de l’abandon affectif de la part de sa mère.

Truman Capote connut la gloire après la publication en 1965 de son roman phare De  sang froid, mais après ce succès immense, il connut la panne d’inspiration et il entama la lente dégringolade vers l’alcool et les drogues. C’est au cours de cette période qu’il va publier des chapitres de son prochain livre dans l’élitiste magazine Esquire et qu’il se servira de toutes les confidences que ses amies, les cygnes, avaient déposé au fil du temps et notamment celles de sa chère Babe Paley.

La trahison fut de taille. La chute de Capote fut retentissante et à la hauteur.

Voici un livre écrit avec beaucoup de grâce et d’élégance que j’ai eu plaisir à lire. Il mêle une bonne dose de faits historiques à une fiction si bien menée que le lecteur est embarqué dans une autre époque, aujourd’hui révolue, celle de l’élégance innée, celle d’une certaine insouciance, celle de l’Amérique du Nord comme parangon du confort matériel.

J’ai dans mes tablettes les oeuvres complètes de Truman Capote, lues il y a longtemps (1990 ?) publiées par Gallimard-Biblos. J’avais trouvé à l’époque que l’oeuvre de Capote était inégale et que notamment les nouvelles qui décrivaient La Louisiane, son État d’origine, étaient admirables et riches en couleur locale. Capote fut un ami intime d’enfance de Harper Lee dans leur patelin de Monroeville et il existe une légende comme quoi Capote est impliqué dans l’écriture du roman phare de Harper Lee Ne tirez pas sur l’Oiseau moqueur où il apparaît d’ailleurs sous les traits de Dill; aujourd’hui ce roman est un classique aux USA.

LES CYGNES, Albin Michel 2017,  ISBN 978-2-226-39213-8

Ce que savait Maisie d’Henry James

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Henry James est un écrivain américain (New York 1843-Angleterre 1916), naturalisé britannique en 1915. C’est une figure du réalisme littéraire du XIXè  et un maître du roman et des nouvelles.  Il avait reçu une éducation cosmopolite et soignée entre l’Europe et les États Unis, avec notamment des études francophones en France et à Genève. Cette découverte précoce de l’Europe l’a nourri en littérature. Il a commencé des études de Droit à Harvard qu’il a abandonnées pour se consacrer entièrement à l’écriture.  Il fût un voyageur impénitent, un « citoyen du monde » : Angleterre, France, Suisse, Italie surtout. En 1876, après un échec d’installation à Paris, il s’installera à Londres jusqu’à sa mort en 1916.

C’est pendant ces 40 années londoniennes qu’Henry James va écrire l’essentiel de son oeuvre (20 romans et 112 nouvelles !): une œuvre très riche qui s’inspire en partie d’une bourgeoisie raffinée et de la découverte de l’Europe par des riches américains oisifs en formation culturelle et dans ce qu’ils appelaient le Grand Tour. L’expert d’Henry James, Franck Aigon (professeur de philosophie) a écrit si justement que la confrontation de la naïveté américaine et de l’expérience européenne n’est qu’un aspect d’une écriture qui s’emploie à sonder les cœurs en donnant toute leur place aux impressions et à la variation des points de vue (un peu à la façon d’un Sandor Márai, je trouve).

J’ai déjà commenté ici Confiance en mars 2017, Washington Square en mai 2017 et Les papiers d’Aspern en juillet de la même année.

Ce que savait Maisie ( What Maisie knew, 1897) est le roman le plus « dense » psychologiquement parlant de tous ceux que j’ai lus jusqu’à maintenant. Ce roman fut publié en 1896 sous la forme de feuilleton et en 1897 sous forme de volume; c’est le 14ème roman du prolifique H. James et peut-être le plus célèbre. Le roman fut traduit en français en 1947 par Marguerite Yourcenar; il a été adapté au cinéma en 2012 par David Siegel et Scott McGehee, une version moderne avec Julianne Moore et en 1995 pour la télévision française par Édouard Molinaro.

Le sujet du livre est assez hardi pour l’époque : imaginez les turpitudes du monde des adultes observées par une petite fille dont l’âge exact ne sera jamais précisé, mais que le lecteur peut situer entre les 8 et 10 ans. Elle observe le comportement des adultes, le réduit à sa capacité d’interprétation, mais le lecteur voit bien qu’elle est manipulée et que ces adultes se fichent d’elle comme d’une guigne. Une telle situation dans la société corsetée victorienne du  XIXè siècle était probablement exceptionnelle mais devenue banale un siècle plus tard.

La grande nouveauté dans le texte est d’introduire cette vision de la petite fille avec ses moyens psychologiques limités et de laisser deviner au lecteur l’amplitude des turpitudes et l’égoïsme inouï qui se cachent derrière les actions des adultes qui l’entourent. C’est aussi un plaidoyer de la part de l’écrivain contre le relâchement moral au sein d’une société victorienne réglée sur le respect des convenances et des apparences avec cette peur bleue de déchoir de sa caste, de faillir à son rang…

Maisie Farange est une petite fille assez délurée, assez fine mouche, non dépourvue de malice, au sein d’un ménage qui se déteste et qui a divorcé. Elle partage une garde alternée entre la mère et le père, avec une gouvernante-préceptrice qui s’occupera de son « éducation » dans chaque foyer. Elle est ballotée d’une maison à une autre, parfois de façon inopinée, et on se sert d’elle pour colporter des ragots ou semer la zizanie. Comme on l’écoute beaucoup, Maisie est très bavarde.

Le père et la mère vont se « remarier » rapidement : elle, avec un homme plus jeune; lui, avec la préceptrice de Maisie qui deviendra donc sa belle-mère. Très vite, les couples vont dysfonctionner à nouveau : le père de Maisie est de plus en plus absent. La mère de Maisie fréquente d’autres hommes… Maisie est l’exutoire de la haine respective que se vouent les deux parents, et sa solitude et le manque d’affection sincère font qu’elle s’attache à tout adulte qui l’approche un peu, liant ainsi des liens de substitution.

Le fond psychologique est traité avec la prescience d’un psychiatre ou d’un psychologue. Ceci est d’autant plus remarquable qu’Henry James ne s’est jamais marié et n’a pas eu d’enfants pour en étudier aussi finement le comportement. Admirable.

Ce que j’ai moins supporté est le style lourd et répétitif par moments de l’écrivain, dans un roman un peu plus long que ceux déjà lus (292 pages) et qui aurait gagné a être un peu plus aéré sans rien perdre de son acuité.

CE QUE SAVAIT MAISIE, OMNIBUS 2013, (HJ 1897),  ISBN 978-2-258-09877-0

Nulle part sur la terre de Michael Farris Smith

Résultat de recherche d'images pour "desperation road michael farris smith"  Michael Farris Smith est un écrivain nord-américain né dans le Mississippi où il réside toujours (Columbus). Il enseigne l’écriture à l’Université Féminine de Southern Mississippi. C’est un vrai écrivain du Deep South qui a reçu un accueil plus que favorable dans son pays où il est déjà détenteur de plusieurs prix et nominations; c’est la qualité de son écriture qui a fait l’unanimité. Il a déjà  annoncé une parution pour 2018 sous le titre  de The Fighter, avec comme cadre d’action le delta du Mississippi et encore un protagoniste masculin autour de la quarantaine.

Nulle part sur la terre, paru en français la même année (Desperation Road 2017) est un roman magnifique, très noir, au souffle épique et avec des personnages assez typiques du Sud des États Unis. C’est frappant de constater la quantité d’alcool éclusée par les gens (et quand ils boivent du CocaCola, c’est noyé dans le bourbon), la violence ambiante et le fait qu’ils soient tous armés en permanence avec une arme chargée à portée de main…

Le personnage principal est Russell Gaines, un gars plutôt correct qui a tué accidentellement un gamin parce qu’il conduisait en état d’ivresse. Il a purgé 11 ans en prison et au but de ces onze années d’enfer, il retrouve son patelin,  McComb, où vit encore son père accoquiné avec une mexicaine depuis que la mère de Russell est décédée pendant son incarcération.

Les frères du gamin tué rêvent de vengeance et vont trouver Russell dès sa sortie de prison pour lui appliquer la violence la plus sauvage alors qu’ils sont imbibés d’alcool. Russell va croiser sa route avec une jeune femme en cavale, Maben une jeune femme qui a l’allure d’une femme habituée à se faire basculer sans cesse;  elle a probablement assassiné un homme qui voulait abuser sexuellement de sa petite fille de 5 ans, Annalee. Maben est une paumée et une camée, mais elle aime farouchement sa fille; elle n’a pas d’autre option que de fuir vers son patelin qui est aussi McComb…

Deux destins croisés sur des routes égarées, des destins malmenés par des choix mauvais.  Ce sont des vies un peu à la dérive, sans projets en dehors d’une immédiateté :  manger, copuler, survivre dans la violence, boire de l’alcool en permanence et  sans limite, pour obtenir une certaine inconscience accompagnée d’oubli.                                                                                                                                                                                                                    .

Russell vient de retrouver la liberté et déjà il est embarqué dans une spirale de violence. Le jour même de sa libération il a récupéré son fusil qu’il garde armé auprès de lui. Il a recommencé à boire aussi avec un naturel étonnant, il s’enfile bière après bière et il conduit son vieux pick-up…Son pote d’enfance, Boyd, qui est shérif  à McComb a un cas de conscience majeur, car il est tiraillé  entre appliquer la loi ou laisser faire.

Russell et Maben ont-ils droit à une rédemption? A un nouveau départ? Ils le méritent, mais font-ils les meilleurs choix?

C’est sombre et très noir, mais la prose est sublime; l’écrivain dépeint la beauté pour nous servir une tragédie grecque. Afin d’exprimer cette noirceur et cette désespérance Smith fait appel à un langage pur et délicat qui rappelle la beauté immanente de la nature. Par moments, le lecteur a la sensation de lire un tableau avec ses nuances et son environnement sonore. La qualité de la traduction de Pierre Demarty est remarquable aussi; un gros effort de traduction/édition vers le français a été fait puisque le livre est sorti la même année en France et aux USA.

Un choix de texte page 45…dans les marais du sud du Mississippi on peut regarder le monde s’éveiller quand les rayons d’or pâle du soleil s’immiscent entre les arbres et la mousse et les grues aux larges ailes. Les libellules bourdonnent et les ratons laveurs sortent de leur tanière et crapahutent le long des troncs d’arbres effondrés. Les tortues vont se percher sur des souches qu’inondera bientôt la chaleur du jour et mille autres créatures cachées frétillent sous les eaux noires, armées d’une patience et d’une agilité meurtrières. Des branchages accablés par le temps, incapables de soutenir leur propre masse, ploient et se brisent tels des vieillards se résignant à rejoindre leur tombeau marécageux. Les reptiles ondoient et les merles criaillent dans le paysage zébré par la lumière de l’aube venue prendre la relève de la nuit profonde et paisible...

Un autre texte page 121…c’était l’une de ces petites bourgades pittoresques du Sud qui auraient pu servir ou avaient peut-être déjà servi de décor de cinéma. Des grandes maisons victoriennes. Des magnolias majestueux. Des réverbères fin de siècle. Des églises dont la flèche transperçait les nuages. Il passa devant un alignement de bicoques étroites. Une bleue, puis une jaune, puis une rose, puis une blanche. Il continua sur l’autoroute jusqu’au centre-ville puis tourna à gauche sur Jefferson Street et passa devant la mairie. Au bout de la rue se dressait le tribunal, il tourna à droite et continua trois rues plus loin jusqu’au sommet d’une petite colline derrière la mairie, d’où les riverains pouvaient apercevoir toute la ville de leur jardin…

Un livre qui laisse pantoise car il possède un souffle épique et une force qui nous dépassent. Le sujet est très noir servi par une prose très belle. En exergue du livre une courte et juste phrase de Faulkner : le passé ne meurt jamais.

NULLE PART SUR LA TERRE, Éditions Sonatine 2017,  ISBN 978-2-35584-609-0

Le Chardonneret de Donna Tartt

Résultat de recherche d'images pour "donna tartt le chardonneret"  Donna Tartt est une écrivaine nord-américaine (Greenwood/Mississippi 1963) dont le premier livre, Le maître des illusions (1992) fut un best seller planétaire: un livre qu’elle avait mis 8 ans à écrire: une campus novel et aussi un roman d’apprentissage que j’avais beaucoup apprécié lors de sa parution.

Le chardonneret (The Goldfinch 2013) est le troisième roman de Tartt, ce qui ramène sa production à un roman tous les dix ans, un peu comme cet autre auteur de best sellers nord- américain, Jeffrey Eugenides. Le chardonneret a reçu le Prix Malaparte 2014 (prix italien pour un auteur étranger) et le prestigieux Prix américain Pulitzer de fiction 2014.

C’est un pavé de plus de 1 000 pages dans cette édition, d’un poids certain que j’ai eu du mal à tenir longtemps en main. Aussi, il m’a fallu lire plus de 100 pages avant de trouver un intérêt et une suite cohérente à l’histoire, qui est devenue intéressante à lire mais comportant tellement des digressions que par moments le récit me paraissait trop long. Je suis allée jusqu’au bout et même si l’histoire ne m’a pas plu, je reconnais que c’est un sacré bouquin. Je vais développer.

Les droits cinématographiques ont été vendus assez rapidement à la Warner Bros et un film se profile avec John Crowley  comme réalisateur et Peter Straughan comme scénariste.

Le titre. Il émane d’un minuscule tableau de 34*23 cm peint en 1654, quelques mois avant son décès, par un jeune et talentueux maître flamand, le peintre Carel Fabritius, un élève de Rembrandt et un maître de Vermeer. Ce petit tableau est conservé au Mauritshuis à La Haye. Peu d’œuvres restent de Fabritius (moins de 10) qui périt lors d’une explosion d’une Poudrière à Delft, détruisant en même temps presque toute son oeuvre picturale. Le tableau du chardonneret est intéressant et emblématique dans ce livre car le petit oiseau est entravé au perchoir par une fine chaîne tout comme Théo sera enchaîné au tableau une partie de sa vie, comme il a été enchaîné d’abord à sa mère puis à l’alcool et aux drogues.

L’écrivaine dit s’être inspirée pour l’explosion du Met de la destruction par les talibans des bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan, mais aussi de l’attentat à la bombe d’Oklahoma City en 1995.

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Le livre, à mon humble avis est plus une fresque hyperréaliste (impitoyable) sur l’Amérique contemporaine et ses codes qu’un roman tout court. Une fresque qui met en balance deux Amériques : celle des ploucs qui ne connaissent que la drogue, l’alcool et les rapines et celle des beaux quartiers qui ne valent guère mieux, même si ici, les gens ont des références culturelles.

Le livre narre la vie de Théo Decker entre ses 13 et ses 27 ans avec trois axes : New York, Las Vegas et Amsterdam.

Théo Decker est le narrateur, il a 13 ans au début du roman lorsqu’un attentat à la bombe au Met de New York tue sa mère  et lui en réchappe. Cette mère solaire était la seule chose qui le rattachait à une vie « normale ». Il va subir lors de ce deuil un stress post traumatique duquel il ne s’en sortira jamais mais il ne se fera pas soigner non plus. Le personnage de Théo à 13 ans tient un discours qui ne correspond pas du tout à celui d’un personnage de son acabit. C’est un discours beaucoup trop mûr ce qui confère au récit un côté anachronique et décalé.

Au décours de l’explosion et dans le chaos général, il approchera sous les décombres un vieil homme agonisant qui va lui confier une bague et va l’inciter à voler le tableau de Fabritius exposé au Met. Le vieil homme est un antiquaire de New York qui travaille avec Hobbie, un personnage assez secret qui va s’attacher à Théo. Le tableau du chardonneret est l’axe du livre autour duquel tournent des personnages tous atypiques et franchement inquiétants.

Lorsqu’il perd sa mère dans l’attentat, l’adolescent sera accueilli par une riche famille des beaux quartiers, les Barbour, car Théo est l’ami d’Andy Barbour, un gosse pas tout à fait « normal », la tête de turc à l’école et que Théo défendra farouchement. La famille Barbour est composée de la mère , du père et de quatre enfants; ils sont tous très bizarres, très bourgeois dégénérés; ils habitent un superbe appartement à Big Apple. Le descriptif de New York est assez saisissant et juste. Comme est juste et excellent le descriptif de Las Vegas avec ce quartier tout neuf et abandonné après la crise du sub prime; c’est le quartier qu’habitent Théo et son père, quartier qui fait contraste avec le Las Vegas des néons et du clinquant à outrance.

Mais Théo a un père, divorcé de sa mère depuis un an et ce père va se manifester pour le récupérer, pas par amour, mais par intérêt et calcul car il veut mettre le grappin sur l’argent que la mère de Théo avait mis de côté pour son éducation future. Le père va l’emmener de force à Las Vegas où il vit aux dépens de sa compagne, une serveuse de bar droguée et dealer. Le père ne vaut pas mieux, c’est un alcoolique invétéré et un ludopathe qui vit autour du jeu  et qui a contracté des dettes énormes. Et Théo part avec le tableau qu’il va cacher dans sa chambre.

A Las Vegas Théo fera la connaissance de Boris, un adolescent ukrainien, sans mère,  ayant un père alcoolique qui va l’abandonner à son sort. Boris est déjà « alcoolo » a treize ans et camé, il va initier Théo aux drogues et à la rapine. Il va s’établir entre les deux ados paumés et délaissés une forte amitié assez trouble et retorse où le sordide côtoie le sublime. Car tout « dégénéré » qu’il est, Boris apporte à Théo une ouverture sur le monde et sur la culture européenne, mais c’est un être sans aucune morale ni aucune éthique. Il est préoccupé seulement par sa survie.

Et lorsque le père de Théo se tue dans un étrange accident de voiture, Théo devra fuir Las Vegas pour ne pas tomber dans les mains des services sociaux. Il se réfugiera à New York auprès de son ami antiquaire Hobbie où finalement il va s’enraciner et apprendre sur le milieu des antiquités. Cette partie  du livre sur le marché de l’art et ses aspects cachés est intéressante.

Le tableau du chardonneret est recherché par les autorités et même par Interpol et Théo prend peur et le cache dans un dépôt de meubles.

Boris va voler le tableau à Théo sans que Théo le sache mais ne va  pas en soutirer beaucoup d’argent  car, étant fiché par Interpol comme une oeuvre d’art volée, il est invendable. Il ne sert que comme monnaie d’échange ou comme gage dans un milieu de trafiquants d’objets d’art et de camés, franchement sordide.

La fin du roman est celle d’un thriller et d’une expiation.

Lecture intéressante avec cette confrontation entre les deux Amériques, le milieu frelaté des antiquités, la description de Big Apple et de Las Vegas. Mais le personnage de Théo m’a paru veule et sans personnalité, celui de Boris franchement odieux, insupportable. Il n’y a aucun personnage positif dans cette histoire, en revanche une abondance descriptive du milieu des drogues et de l’alcool, souvent indissociables. Une histoire d’excès en tout genre, pure décadence.

Voulez- vous regarder le bain d’un vrai chardonneret ?

 http://www.chonday.com/Videos/peacwatchju3

LE CHARDONNERET, Pocket 16041 (2014),  ISBN 978-2-266-25076-4

Les papiers d’Aspern d’Henry James

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Henry James est un écrivain américain (New York 1843-Angleterre 1916),naturalisé britannique en 1915. C’est une figure du réalisme littéraire du XIXè  et un maître du roman  et des nouvelles.  Il avait reçu une éducation cosmopolite et soignée entre l’Europe et les États Unis, avec notamment des études francophones en France et à Genève. Cette découverte précoce de l’Europe l’a nourri en littérature. Il a commencé des études de Droit à Harvard qu’il a abandonnées pour se consacrer entièrement à l’écriture.  C’est un voyageur impénitent, un « citoyen du monde » : Angleterre, France , Suisse, Italie surtout. En 1876, après un échec d’installation à Paris, il s’installera à Londres jusqu’à sa mort en 1916.

C’est pendant ces 40 années londoniennes qu’Henry James va écrire l’essentiel de son oeuvre (20 romans et 112 nouvelles !): une œuvre très riche et qui s’inspire en partie d’une bourgeoisie raffinée et de la découverte de l’Europe par des riches américains oisifs en formation culturelle et dans ce qu’ils appelaient le Grand Tour. L’expert  d’Henry James, Franck Aigon (professeur de philosophie) a écrit si justement que la confrontation de la naïveté américaine et de l’expérience européenne n’est qu’un aspect d’une écriture qui s’emploie à sonder les cœurs en donnant toute leur place aux impressions et à la variation des points de vue (un peu à la façon d’un Sandor Márai je trouve).

Les papiers d’Aspern est le troisième billet sur un roman de H. James que je publie après Confiance en mars 2017 et Washington Square en mai 2017. J’ai encore deux titres qui attendent dans ma PAL et c’est vraiment un régal en perspective.

Les papiers d’Aspern (The Aspern Papers, 1888), connus aussi comme Les Papiers de Jeffrey Aspern ou encore Les Secrets de Jeffrey Aspern furent écrits à Florence en 1887 et en partie au palais Barbaro-Curtis de Venise. C’est une des nouvelles les plus connues de James. C’est pour moi une seconde lecture, depuis que j’avais repéré cet ouvrage parmi d’autres sur Venise. C’est une excellente nouvelle, terriblement littéraire, dense, où Henry James développe à fond la psychologie de ses personnages en ajoutant une note très américaine : il ne tourne pas autour du pot et dépeint les personnages avec une telle franchise que cela devient gênant pour le lecteur qui éprouve de la honte.

Cette nouvelle a été quatre fois adaptée au cinéma, une fois à la télévision française et au moins trois fois au théâtre (dont  une fois par Marguerite Duras en 1961).

C’est un très bon livre. L’idée de ce roman lui serait venue, à James, après avoir pris connaissance que l’un de ses amis voulait à tout prix s’approprier des lettres provenant du poète maudit Shelley; mais cela aurait aussi pu être Byron, puisque les deux poètes étaient amis et se côtoyaient à la même époque à Venise…

LA TRAME : Un éditeur Américain apprend que une ancienne maitresse américaine de Jeffrey Aspern serait en possession de lettres d’une immense valeur intellectuelle mais aussi monétaire (il ne faut jamais négliger le goût du lucre des Américains…business is business). Alors l’éditeur se rend à Venise où vit cette femme en compagnie d’une nièce dans un palais vénitien en ruine : il s’agit de Miss Juliana Bordereau et de sa nièce Miss Bordereau, dite Tita.  Juliana est maintenant une très vieille femme (presque centenaire) qui vit avec cette nièce qu’elle tyrannise. Les deux femmes vivent dans un dénouement total et se sont coupées du monde. L’éditeur  se présente à elles sous un faux nom afin de se faire louer des pièces du vaste palais qui possède un jardin, jardin qui lui serait bénéfique pour travailler à ses écrits…Il va obtenir gain de cause parce qu’il va débourser un prix faramineux en s’engageant en même temps à restaurer le jardin qui est en friche.

Bien entendu, tout ce qu’il espère c’est de récupérer les papiers de Jeffrey Aspern. Pour cela, il va mentir et courtiser la vieillissante Tita Bordereau. Le profil psychologique de la vieille Miss Juliana Bordereau est saisissant d’âpreté : elle ne veut pas lâcher ses papiers sans en soutirer un maximum de profit. Et d’un autre côté, la nièce fait savoir de façon assez directe à l’Américain qu’il pourrait avoir les papiers moyennant une promesse de mariage…Les deux parties essayent de tirer la meilleure part du gâteau sans tenir compte du cynisme et de la roublardise que cela comporte… A la fin de la nouvelle, lorsque l’Américain se croit près du but, il est tellement décidé à obtenir les documents que son regard halluciné voit Tita avec des yeux qui déforment totalement la réalité: il la voit avec les yeux de la convoitise comme si elle était jeune et belle et non vieille et décatie…

La fin de la nouvelle est bluffante, impitoyable et morale. Le récit est tout bonnement fascinant. Le descriptif de la Venise de 1887-1888 est si juste : il décrit la piazzetta comme un salon à ciel ouvert et ses calli en général comme un décor de théâtre, et c’est exactement comme cela que je vois les choses plus d’un siècle plus tard. Franck Aigon dans la préface de ce livre écrit…Vénitienne par le lieu de l’action, l’histoire se montre aussi sophistiquée qu’une aquarelle qui prendrait pour sujet les milles reflets et variations de palais se mirant dans les eaux sombres d’un canal. Cette prédominance du regard est un des traits les plus saisissants de la narration.

Dans son texte de présentation d’une édition bilingue, Julie Wolkenstein soulève combien cette oeuvre de James est littéraire car le récit met en scène des professionnels du milieu littéraire : écrivains, journalistes, critiques, biographes. Le texte possède une dimension satirique, parce qu’il dissèque les codes propres aux initiés, leurs moeurs, leurs ridicules, mais rend surtout explicite, manifeste, la réflexion de James sur l’art de la fiction, qui dans le reste de son oeuvre s’avance masquée.

Il y a aussi, d’après J. Wolkenstein une approche intéressante dans le choix de noms par Henry James. Par exemple, le nom Aspern ce serait une anagramme de papers; le nom de John Cumnor, l’associé de l’éditeur pourrait émaner de Cummer  (commère) et le nom des demoiselles Bordereau n’est pas innocent pour une détentrice de documents.

Aussi, Julie Wolkenstein relève que Henry James rend hommage à Dickens en réincarnant la vieille Miss Havisham de Grandes Espérances sous les traits de Miss Juliana Bordereau : le temps pour ces deux personnages s’est arrêté avec le départ de l’amant, le décor fané porte les traces d’une fidélité absolue à l’absent, et une nièce plus jeune, manipulée, est l’instrument d’une revanche sur les hommes.

Les personnages sont d’une rare profondeur psychologique qui va jusqu’à la noirceur humaine la plus profonde. Je me suis demandée si cette nièce n’était pas en fait une fille cachée que Miss Bordereau aurait eu autrefois avec cet amant au cours de la vie dissolue qu’elle menait à 19 ans, au début du XIXè, raison pour laquelle Miss Bordereau ne serait jamais rentrée aux États Unis…

LES PAPIERS D’ASPERN,Omnibus 2013,  ISBN 978-2-258-09877-0

Washington Square d’Henry James

Résultat de recherche d'images pour "henry james" Henry James est un écrivain américain (New York 1843-Angleterre 1916); il s’est naturalisé britannique en 1915. C’est une figure du réalisme littéraire du XIXè  et un maître du roman  et des nouvelles.  Il avait reçu une éducation cosmopolite et soignée entre l’Europe et les États Unis, avec notamment des études francophones en France et à Genève. Cette découverte précoce de l’Europe l’a nourri en littérature. Il a commencé des études de Droit à Harvard qu’il a abandonnées pour se consacrer entièrement à l’écriture. Ses premières publications se font autour de 1871 avec un roman publié sous forme de feuilleton, comme c’était fréquent à l’époque (cf Balzac). C’est un voyageur impénitent, un « citoyen du monde » : Angleterre, France , Suisse, Italie surtout. En 1876, après un échec d’installation à Paris, il s’installera à Londres jusqu’à sa mort en 1916.

C’est pendant ces 40 années londoniennes qu’Henry James va écrire l’essentiel de son oeuvre (20 romans et 112 nouvelles !): une œuvre très riche et qui s’inspire en partie d’une bourgeoisie raffinée et de la découverte de l’Europe par des riches américains oisifs en formation culturelle dans ce qu’ils appelaient, à l’époque, le Grand Tour, en français. L’expert ès- Henry James, Franck Aigon (professeur de philosophie) a écrit si justement que la confrontation de la naïveté américaine et de l’expérience européenne n’est qu’un aspect d’une écriture qui s’emploie à sonder les cœurs en donnant toute leur place aux impressions et à la variation des points de vue (un peu à la façon d’un Sandor Márai je trouve).

Washington Square est un livre excellent que je préfère à Confiance commenté ici en mars 2017 parce que plus subtile et nettement plus percutant, terriblement réaliste, et avec cette vue des nord-américains tellement directe.

Deux films américains ont été tournés à partir du livre : L’Héritière (The Heiress, 1949) de William Wilder avec Olivia de Havilland et Montgomery Clift et Washington Square (1997) d’Agnieska Holland avec Jennifer Jason Leigh et Albert Finney. On peut les voir en VO sur youtube. Le film de Wilder est plus mélodramatique, plus stéréotypé aussi avec à la fin une belle vengeance de la part de la crédule Catherine. Le film de 1997 est splendide par ses décors et le rôle de Catherine m’a paru plus mièvre à la limite de la crédibilité et le rôle de Morris m’a paru plus atténué dans la prévarication du personnage.

Voici le sujet: le riche et célèbre docteur Sloper a une fille unique appelée Catherine, peu favorisée par la nature, terne, mais très têtue pour ne pas dire bornée. A cette époque et dans ce milieu, la vie sociale était riche et intense. Le docteur qui était veuf, vivait avec l’une de ses deux soeurs, veuve aussi, une femme très romanesque et assez sotte, Mrs Penniman, une vraie péronnelle. Lors d’une fête chez des cousines, Catherine croisera un beau jeune homme, Morris Townsend trop à l’aise, parlant bien et habillé avec soin. La pauvre fille s’éprendra au premier coup d’oeil du fat personnage, lequel saura très vite que Catherine est une riche héritière. L’occasion est trop belle pour Morris qui est un chasseur de dot car il n’a aucune formation, n’a jamais travaillé et a dilapidé en quelques années sa fortune personnelle, mais la chose la plus abominable est qu’il vit aux crochets de sa soeur, une femme veuve et qui élève seule cinq enfants encore jeunes.

Le docteur Sloper de par sa profession est assez fort pour évaluer la psychologie des gens et il va s’arranger pour faire la connaissance du séducteur Morris  comprenant clairement qu’il s’agit d’un vil personnage. Un éventuel mariage avec Catherine le mettrait définitivement à l’abri du besoin mais sa fille serait très malheureuse.

A partir du moment où le docteur comprend la nature du personnage, il n’aura de cesse que de persuader Catherine de rompre les fiançailles. Il l’emmène en Europe pendant un an, mais Catherine est butée et a décidé qu’elle épouserait Morris Townsend coûte que coûte. Alors, à bout d’arguments le docteur décide de déshériter sa fille (elle a tout de même un pécule de 10 millions de dollars qui lui vient de sa mère, mais c’est très loin du montant de la fortune cumulée par le docteur avec son travail et son succès).

Et c’est là que Morris décide de rompre les fiançailles et de disparaître de la vie de Catherine, tout en lui faisant savoir que une fois son père mort…Voilà un prédateur cynique et amoral.

C’est intéressant le rôle d’entremetteuse que va jouer la tante Penniman, bien au delà de la bienséance de l’époque (qui était plus que guindée…). Aussi le rôle du père est d’une virulence et d’une cruauté incroyables vis-à-vis de sa fille unique, voici comme il la décrit…c’était une enfant bien portante et robuste, sans la moindre trace de la beauté de sa mère. On ne peut pas dire qu’elle était laide : elle était simplement quelconque, terne et douce. L’éloge le plus poussé qu’on ait jamais fait d’elle était qu’elle avait une « gentille » figure; et, toute héritière qu’elle fût, personne ne s’était jamais avisé de la mettre sur la liste des jeunes filles à courtiser. Catherine n’était pas intelligente; elle ne comprenait pas vite ce qu’elle lisait, ni aucune autre chose, d’ailleurs. Elle n’était cependant pas totalement stupide et avait tout de même fait assez d’études pour tenir convenablement sa place dans une conversation avec des jeunes gens et des jeunes filles de son âge, au milieu desquels il est juste de dire qu’elle n’occupait qu’un rang effacé…(C’est dur).

Cette histoire va mal finir. Catherine va se renfermer sur elle même et rater sa vie de femme. Ce fut son choix.

Cet auteur me rappelle beaucoup Edith Wharton et ses descriptions d’un New York bucolique et huppé. Dans le roman de James, le docteur Sloper habite un tout nouveau quartier chic, Washington Square sis sur l’actuel Times Square, mais à cette époque, 1880, c’était la campagne…en 1835 Washington Square se trouvait être l’endroit rêvé pour les gens de goût épris de tranquillité. Toutes les maisons donnaient sur le Square, sorte de jardin planté de toutes sortes d’arbres et d’arbustes sans prétention et entouré d’une barrière de bois qui augmentait encore son aspect champêtre et bon enfant ; à deux pas de là, c’était l’imposante Cinquième Avenue qui commençait précisément à la hauteur de Washington Square et qui, déjà large et sûre d’elle même, semblait prévoir la haute destinée qui allait être la sienne…

Un livre excellent qui a gardé tout son mordant descriptif à la manière directe des nord-américains.

WASHINGTON SQUARE, Omnibus 2013 (H.James 1880),  ISBN 978-2-258-09877-0