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La symphonie du hasard de Douglas Kennedy

Résultat d’images pour douglas kennedyÉcrivain et journaliste américain (New York 1955), vrai globe-trotter et francophile: Dublin, Berlin, Londres, Paris, New York, etc. C’est un romancier à succès qui vend des millions d’exemplaires, dont 7 millions en France! L’attrait de ses romans réside dans leurs questionnements sur l’Amérique et ses défauts, sur l’humanité en général, sur les relations hommes/femmes, sur l’Art, bref, des topiques universels voire intéressants.

Il a souvent situé  ses romans dans des endroits  différents : par exemple Cet instant là à Berlin, un autre au Maroc; un peu à la manière de Woody Allen qui nous promène d’une ville européenne à une autre avec ses derniers films.

La symphonie du hasard (The Great Wide Open, Book 1) est le premier volet d’une trilogie annoncée dont les prochaines parutions sont pour mars et mai 2018, et ce AVANT même la publication en langue anglaise qui aura lieu fin 2018 seulement; voici un auteur à succès américain qui valorise (et domine parait-il) notre langue. Cette trilogie va donner un roman fleuve d’environ 1300 pages qui a nécessité 18 mois d’écriture intensive.

C’est une lecture aisée avec un roman bien construit qui narre l’histoire d’une famille américaine de classe moyenne dans les années 70. La narratrice est Alice Burns, la seule fille du ménage Burns qui est composé par le père, éternel absent, aux activités mystérieuses, psycho-rigide et irlandais catholique; la mère est d’origine juive, complètement hystérique et dépressive, en lutte permanente avec son mari et ayant de gros problèmes avec ses enfants. Les enfants sont au nombre de trois, l’ainé Peter qui prendra assez vite le large par rapport à cette famille déstabilisante; le cadet est Adam, beaucoup plus malléable, plus fragile, qui ne saura pas échapper aux griffes du père et qui est détenteur d’un secret qui l’accable; il deviendra un loup de la finance à Wall Street avec une chute vertigineuse; et puis notre héroïne et narratrice, Alice Burns.

Il est intéressant de constater que Douglas Kennedy s’est mis une nouvelle fois dans la peau d’une femme dans un roman, ce serait la huitième fois pour le romancier et je trouve que cela est assez bien réussi en superficie mais Alice manque de féminité sentimentale dans le récit. Aussi, ce personnage féminin a beaucoup de points communs avec Douglas, car si l’on regarde de près, elle est née à New York en 1955 comme lui, elle a grandi au sein d’une famille conflictuelle de 3 enfants comme lui; elle aurait un vécu scolaire tel que celui de l’écrivain; elle est un rat de bibliothèque comme lui le fût en son temps et last but not least, elle fréquente l’Université de Bowdoin comme Douglas Kennedy.

Douglas Kennedy se coule tellement bien dans cette peau féminine que, comme Flaubert, il se serait écrié « Alice c’est moi ».

Alice Burns est éditrice à New York et elle visite chaque semaine son frère Adam qui est en prison, c’est le début de ce premier tome où Alice va se remémorer son passé au sein de cette famille de dingues sur fond de seventies : la guerre du Viet Nam, la politique pourrie, les manifestations, les émeutes raciales, le hippisme, la compétivité permanente, la réussite à tout prix,  le début de l’emprise des drogues, le grégarisme, la musique, le Roi-baseball, la vie scolaire et universitaire parfois cruelle (un « campus novel » en partie ce tome 1). Il y a un sens poussé du détail dans ce roman concernant la nourriture, les vêtements, les lieux, etc.

J’ai beaucoup aimé ce descriptif foisonnant de détails variés qui, relativement au descriptif de la vie scolaire aux USA, m’ont rappelé tellement fort mon époque de lycéenne en Amérique.

Tous les personnages centraux de ce roman sont détestables. En commençant par les parents : le père est tout le temps absent, c’est un cachottier qui apparemment travaille pour la CIA au Chili; la mère est simplement insupportable, la vraie mamma juive qui se mêle de tout, agressive, définitivement castratrice. Les enfants sont perdus; l’aîné fuira la maison très tôt et il est « trop bien pensant », éloigné de sa fratrie; le cadet aura une adolescence difficile car il est taraudé par la culpabilité;  Alice aura beaucoup de mal à s’émanciper et partira faire des études universitaires à sa façon, avec beaucoup de succès et un vécu scolaire et universitaire très marquants.

Bonne lecture, très près d’une réalité encore assez proche. De toute évidence je suivrai la saga.

LA SYMPHONIE DU HASARD, Belfond 2017,  ISBN 978-2-7144-7403-2

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Mon cœur mis à nu de Joyce Carol Oates

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Joyce Carol Oates est une grande dame des lettres nord-américaines (Lockport, NY 1938), qui possède une très vaste bibliographie et plusieurs cordes à son arc : poétesse, romancière, nouvelliste, dramaturge, essayiste. Son nom circule depuis quelque temps pour un prochain Prix Nobel. Ella a publié aussi des romans policiers sous des pseudonymes : Rosamond Smith et Laura Kelly.

Je suis assez épatée par la variété de sujets abordés par la romancière : chacun des romans lus dernièrement est tellement différent et tellement fouillé, ce qui denote une imagination d’une grande richesse. Les sujets récurrents de Mme Oates tournent autour de la pauvreté rurale, des abus sexuels, des traumatismes de l’enfance, de la satire sociale et de la violence en général. Son style est richement descriptif et me rappelle par moments celui d’Honoré de Balzac. Mais ici les sujets peuvent être assez sombres, profonds, douloureusement psychologiques.

J’ai lu quelques livres de sa très vaste bibliographie, et je les ai trouvés tous bons, assez forts, parfois dérangeants. Par exemple sa biographie de Marilyn Monroe Blonde (2000) est un des meilleurs livres lus sur l’actrice;  La Fille tatouée (2003) est un autre roman sur la violence des sentiments. J’ai publié en janvier 2017, en Anglais, un billet sur Hudson River (2001), encore un excellent livre axé sur la classe « huppée-âgée » nord-américaine avec une note plutôt rare :  de l’humour acide. En juillet 2017, j’ai écrit un billet sur Valet de Pique, un excellent thriller gothique impregné d’influences d’Edgar Allan Poe, un maître pour Mrs Oates.

Mon coeur mis à nu, a été traduit en 2001 (My Heart Laid Bare, 1998); c’est un sacré pavé de plus de 600 pages avec lequel j’ai parfois eu du mal, trouvant certains passages trop denses. Néanmoins, c’est encore un sacré bouquin que l’on pourrait qualifier de roman picaresque : l’histoire d’Abraham Licht un homme assez mystérieux qui va surgir au début du XXème siècle et passera sa vie à jouer au Jeu, un jeu qu’il aura inventé de toutes pièces pour escroquer dans le vaste continent Nord-américain des riches et des moins riches. Pour parvenir à ses fins, il va entraîner ses propres enfants, les obligeant à jouer différents rôles de composition. Le personnage va connaître divers revers de fortune et devra fuir souvent. Il perdra sa fortune plusieurs fois mais rebondira toujours sur une autre affaire, encore plus juteuse, ceci à la façon américaine où les gens ne s’embarrassent pas du passé et repartent à la charge comme de vrais culbutos.

Page 212…Abraham Licht qui, comme Ulysse, est l’homme aux mille tours, l’homme de la ruse, du calcul et de la duplicité, cette sensation de paralysie: ses facultés mentales exacerbées fulgurent comme des éclairs, dans une direction, puis dans une autre, et une autre encore...

L’homme a 5 enfants, nés de trois femmes différentes, plus un fils adopté. Les deux premiers garçons sont des escrocs comme leur père et le deuxième, très brutal, est capable des pires vilenies pour lui plaire et attirer son attention. Le troisième enfant est une fille d’une beauté exceptionnelle qui sera aussi son associée en affaires. Les deux plus jeunes sont différents: l’aîné est un musicien brillant et la dernière, une créature assez facile à vivre et altruiste. Enfin, l’enfant adopté est noir, ce qui va être à l’origine de nombreuses mésaventures dans une société où la couleur de la peau est déterminante. Peu à peu tous les enfants vont se distancer de ce père malveillant qui les utilise comme des pions dans un échiquier et ne se soucie pas d’eux affectivement.

Abraham Licht écrira ses méfaits tout le long de sa vie hasardeuse dans un journal de 2 000 pages sous la forme de Mémoires intitulées Mon coeur mis à nu, l’oeuvre de sa vie, mais sur le tard, acculé par la maladie et la déchéance générale, il les brûlera.

Les aventures d’Abraham Licht et de ses enfants se succèdent et parfois sont très choquantes. Malgré le fond de franche immoralité, par moments l’ironie pointe dans le texte ce qui le rend plus supportable.

Le modus operandi de l’auteur dans ce livre est un peu particulier, c’est à dire qu’elle annonce un fait  important mais les explications ne viennent qu’après et tout n’est pas expliqué, des choses vont rester ambiguës.  Est-ce un effet voulu de la part de l’écrivain ?

Lecture assez copieuse avec quelques longueurs pour moi et une admiration sans bornes pour cet écrivain nord-américaine multifacétique qui a largement la carrure d’un Nobel.

 

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MON CŒUR MIS À NU, Stock 2001 (JCO 1998),  ISBN 2-234-05397-8

La descente de Pégase de James Lee Burke

Résultat de recherche d'images pour "james lee burke"   James Lee Burke est un écrivain nord-américain (Houston 1936) connu par ses romans policiers, surtout pour la série avec le shérif David Robicheaux. L’écrivain est détenteur de nombreux prix et au moins deux adaptations pour le cinéma.

La descente de Pégase 2010 (Pegasus Descending 2006) est le premier roman que je lis de lui et je dois dire que j’ai été séduite par l’épaisseur humaine du shérif Robicheaux. C’est encore un policier très désabusé, ancien alcoolique, bagarreur et très solide. Il est marié en deuxième noces avec Molly, une ancienne religieuse, ceci pour la note originale, mais pas tant que cela dans une région comme La Louisiane, anciennement française où la plupart des gens ont encore des noms à consonance française et sont catholiques.

La descente de Pégase a une trame assez  complexe. Il y a trois meurtres à élucider et Robicheaux est persuadé qu’ils ont un point commun. Tout le livre va se passer à la recherche d’indices et il sera opposé à sa supérieure ou à un juge véreux qui ne pense qu’à sa prochaine candidature politique et qui met tous les bâtons dans les roues possibles à Robicheaux.

Les trois meurtres servent à mettre en valeur les anomalies locales en matière de collusion, prévarication et surtout blanchiment d’argent. Aussi, Robicheaux nous explique combien cet État s’est corrompu depuis l’irruption de la drogue et les casinos à profusion avec la mainmise de la pègre. Le tableau dressé est assez consternant: la violence règne et atteint des sommets, les gens sont armés et les armes circulent avec une aisance ahurissante, les conflits raciaux sont permanents.

D’autre part le shérif Robicheaux ne cesse de culpabiliser après l’assassinat d’un ancien camarade du Vietnam qui fut abattu devant son nez et qu’il n’a pas pu défendre parce qu’il était sous l’emprise de l’alcool…ce meurtre le hantera et il ne cessera de penser à se venger car des ramifications vont surgir avec les nouveaux cas à résoudre.

Le descriptif de la nature de La Louisiane est somptueux, on s’y croirait dans les bayous avec les citations de la flore et de la faune locales. Il y a aussi pas mal de réflexions sur la politique et les moeurs locales ou nationales qui sont intéressantes. En voici un exemple (page 196)…la légalisation des jeux d’argent sur la majeure partie du territoire des États-Unis était un rêve érotique devenu réalité. L’argent qu’ils ramassaient grâce au traffic juteux des jeux d’argent, et qu’ils avaient toujours du mal à blanchir, n’était rien comparé aux sommes que rapportaient les casinos, les champs de courses et les loteries qu’ils géraient avec la bénédiction des services d’attribution des licences de jeux, à l’échelon fédéral comme à celui de l’État. En fait, non seulement le gouvernement avait offert à la pègre un cadeau royal qui allait bien au-delà de ses rêves les plus fous, mais les mafieux étaient en outre parvenus à subordonner le financement des services éducatifs aux taxes perçues sur les jeux d’argent sur le territoire des États-Unis, faisant ainsi des professeurs de la nation tout entière leurs supporters les plus fidèles…

Un polar à découvrir !

Il me faudra lire d’autres livres de Lee Burke pour consolider cette bonne impression.

LA DESCENTE ,Rivages/Thriller 2010 (JLB 2006),  ISBN 978-2-7436-2104-9

Les Cygnes de la Cinquième Avenue de Melanie Benjamin

Résultat de recherche d'images pour "melanie hauser the swans of 5th avenue" Melanie Benjamin est le nom de plume de l’écrivain nord-américaine Melanie Hauser née Miller, auteur de nouvelles et de fictions historiques. Elle a dû changer son nom de plume après ses deux premiers romans en raison d’une homonymie avec la journaliste sportive Melanie Hauser devenant alors Melanie Lynne Hauser puis Melanie Benjamin à partir de 2010. Elle fait partie de la Maison d’édition Random House.

Les Cygnes de la Cinquième Avenue 2017 (The Swans of Fifth Avenue, 2016) est son cinquième roman historique. Il retrace surtout la vie de l’écrivain Truman Capote entre les années 55-68 autour de la vie d’une poignée de belles femmes riches et amies qu’il nomma « ses cygnes ».

C’est un livre que j’ai lu avec intérêt car il est très bien documenté sur le sujet: ces femmes de la post guerre qui furent des icônes incontestés de la mode et de bonnes manières, tout spécialement l’héroïne de ce roman, la très belle et inégalée Babe Paley née Barbara Cushing.

Babe Cushing faisait partie des trois fabuleuses soeurs Cushing qui avaient été formatées par leur mère pour devenir les épouses parfaites d’hommes riches, de véritables faire-valoir de maris riches et puissants enviés de tous, car possédant des épouses de rêve dévouées à leur ego.

Babe Cushing, après un premier divorce épousa William S. Paley, un magnat des médias, propriétaire de CBS, très bien introduit dans les milieux politiques huppés et dans les milieux artistiques et financiers malgré des origines juives. Elle lui donna deux enfants mais elle ne s’en est jamais occupée.

C’est le sémillant Truman Capote qui nomma ce groupe de femmes amies « les cygnes », car elles étaient toutes élancées et ultra minces, vêtues avec une élégance parfaite, ayant des codes vestimentaires stricts et des habitudes immuables comme par exemple de s’habiller pour se retrouver à déjeuner à La Côte Basque, un restaurant huppé de la 5è Avenue. Ces femmes menaient une vie sociale trépidante chaque jour de la semaine mais en réalité se morfondaient dans une solitude et un vide existentiels inimaginables.

Truman Capote fit la connaissance du groupe vers 1955, il avait alors un peu plus de 30 ans et il était assez séduisant : un blondinet de petite taille aux traits fins, soigné de sa personne, assez « intello » et possédant la langue la plus acérée et mortifère de tout Manhattan.

Babe Paley sera séduite par ce compagnon amusant qu’elle croisera dans des évènements mondains; elle l’introduira au sein de son groupe d’amies et très vite Truman Capote deviendra le compagnon inséparable de ces dames oisives, leur bouffon, leur amuseur, leur « rémora » aussi car il se fera inviter par tous. Son homosexualité affichée rassurera les maris. Truman Capote et Babe Paley deviendront des amoureux platoniques très proches, dépositaires chacun des secrets les plus intimes et inavoués de l’autre. Babe est complètement délaissée par son mari qui l’utilise comme faire valoir et Truman souffre d’un complexe qui lui vient de l’abandon affectif de la part de sa mère.

Truman Capote connut la gloire après la publication en 1965 de son roman phare De  sang froid, mais après ce succès immense, il connut la panne d’inspiration et il entama la lente dégringolade vers l’alcool et les drogues. C’est au cours de cette période qu’il va publier des chapitres de son prochain livre dans l’élitiste magazine Esquire et qu’il se servira de toutes les confidences que ses amies, les cygnes, avaient déposé au fil du temps et notamment celles de sa chère Babe Paley.

La trahison fut de taille. La chute de Capote fut retentissante et à la hauteur.

Voici un livre écrit avec beaucoup de grâce et d’élégance que j’ai eu plaisir à lire. Il mêle une bonne dose de faits historiques à une fiction si bien menée que le lecteur est embarqué dans une autre époque, aujourd’hui révolue, celle de l’élégance innée, celle d’une certaine insouciance, celle de l’Amérique du Nord comme parangon du confort matériel.

J’ai dans mes tablettes les oeuvres complètes de Truman Capote, lues il y a longtemps (1990 ?) publiées par Gallimard-Biblos. J’avais trouvé à l’époque que l’oeuvre de Capote était inégale et que notamment les nouvelles qui décrivaient La Louisiane, son État d’origine, étaient admirables et riches en couleur locale. Capote fut un ami intime d’enfance de Harper Lee dans leur patelin de Monroeville et il existe une légende comme quoi Capote est impliqué dans l’écriture du roman phare de Harper Lee Ne tirez pas sur l’Oiseau moqueur où il apparaît d’ailleurs sous les traits de Dill; aujourd’hui ce roman est un classique aux USA.

LES CYGNES, Albin Michel 2017,  ISBN 978-2-226-39213-8

Ce que savait Maisie d’Henry James

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Henry James est un écrivain américain (New York 1843-Angleterre 1916), naturalisé britannique en 1915. C’est une figure du réalisme littéraire du XIXè  et un maître du roman et des nouvelles.  Il avait reçu une éducation cosmopolite et soignée entre l’Europe et les États Unis, avec notamment des études francophones en France et à Genève. Cette découverte précoce de l’Europe l’a nourri en littérature. Il a commencé des études de Droit à Harvard qu’il a abandonnées pour se consacrer entièrement à l’écriture.  Il fût un voyageur impénitent, un « citoyen du monde » : Angleterre, France, Suisse, Italie surtout. En 1876, après un échec d’installation à Paris, il s’installera à Londres jusqu’à sa mort en 1916.

C’est pendant ces 40 années londoniennes qu’Henry James va écrire l’essentiel de son oeuvre (20 romans et 112 nouvelles !): une œuvre très riche qui s’inspire en partie d’une bourgeoisie raffinée et de la découverte de l’Europe par des riches américains oisifs en formation culturelle et dans ce qu’ils appelaient le Grand Tour. L’expert d’Henry James, Franck Aigon (professeur de philosophie) a écrit si justement que la confrontation de la naïveté américaine et de l’expérience européenne n’est qu’un aspect d’une écriture qui s’emploie à sonder les cœurs en donnant toute leur place aux impressions et à la variation des points de vue (un peu à la façon d’un Sandor Márai, je trouve).

J’ai déjà commenté ici Confiance en mars 2017, Washington Square en mai 2017 et Les papiers d’Aspern en juillet de la même année.

Ce que savait Maisie ( What Maisie knew, 1897) est le roman le plus « dense » psychologiquement parlant de tous ceux que j’ai lus jusqu’à maintenant. Ce roman fut publié en 1896 sous la forme de feuilleton et en 1897 sous forme de volume; c’est le 14ème roman du prolifique H. James et peut-être le plus célèbre. Le roman fut traduit en français en 1947 par Marguerite Yourcenar; il a été adapté au cinéma en 2012 par David Siegel et Scott McGehee, une version moderne avec Julianne Moore et en 1995 pour la télévision française par Édouard Molinaro.

Le sujet du livre est assez hardi pour l’époque : imaginez les turpitudes du monde des adultes observées par une petite fille dont l’âge exact ne sera jamais précisé, mais que le lecteur peut situer entre les 8 et 10 ans. Elle observe le comportement des adultes, le réduit à sa capacité d’interprétation, mais le lecteur voit bien qu’elle est manipulée et que ces adultes se fichent d’elle comme d’une guigne. Une telle situation dans la société corsetée victorienne du  XIXè siècle était probablement exceptionnelle mais devenue banale un siècle plus tard.

La grande nouveauté dans le texte est d’introduire cette vision de la petite fille avec ses moyens psychologiques limités et de laisser deviner au lecteur l’amplitude des turpitudes et l’égoïsme inouï qui se cachent derrière les actions des adultes qui l’entourent. C’est aussi un plaidoyer de la part de l’écrivain contre le relâchement moral au sein d’une société victorienne réglée sur le respect des convenances et des apparences avec cette peur bleue de déchoir de sa caste, de faillir à son rang…

Maisie Farange est une petite fille assez délurée, assez fine mouche, non dépourvue de malice, au sein d’un ménage qui se déteste et qui a divorcé. Elle partage une garde alternée entre la mère et le père, avec une gouvernante-préceptrice qui s’occupera de son « éducation » dans chaque foyer. Elle est ballotée d’une maison à une autre, parfois de façon inopinée, et on se sert d’elle pour colporter des ragots ou semer la zizanie. Comme on l’écoute beaucoup, Maisie est très bavarde.

Le père et la mère vont se « remarier » rapidement : elle, avec un homme plus jeune; lui, avec la préceptrice de Maisie qui deviendra donc sa belle-mère. Très vite, les couples vont dysfonctionner à nouveau : le père de Maisie est de plus en plus absent. La mère de Maisie fréquente d’autres hommes… Maisie est l’exutoire de la haine respective que se vouent les deux parents, et sa solitude et le manque d’affection sincère font qu’elle s’attache à tout adulte qui l’approche un peu, liant ainsi des liens de substitution.

Le fond psychologique est traité avec la prescience d’un psychiatre ou d’un psychologue. Ceci est d’autant plus remarquable qu’Henry James ne s’est jamais marié et n’a pas eu d’enfants pour en étudier aussi finement le comportement. Admirable.

Ce que j’ai moins supporté est le style lourd et répétitif par moments de l’écrivain, dans un roman un peu plus long que ceux déjà lus (292 pages) et qui aurait gagné a être un peu plus aéré sans rien perdre de son acuité.

CE QUE SAVAIT MAISIE, OMNIBUS 2013, (HJ 1897),  ISBN 978-2-258-09877-0

Nulle part sur la terre de Michael Farris Smith

Résultat de recherche d'images pour "desperation road michael farris smith"  Michael Farris Smith est un écrivain nord-américain né dans le Mississippi où il réside toujours (Columbus). Il enseigne l’écriture à l’Université Féminine de Southern Mississippi. C’est un vrai écrivain du Deep South qui a reçu un accueil plus que favorable dans son pays où il est déjà détenteur de plusieurs prix et nominations; c’est la qualité de son écriture qui a fait l’unanimité. Il a déjà  annoncé une parution pour 2018 sous le titre  de The Fighter, avec comme cadre d’action le delta du Mississippi et encore un protagoniste masculin autour de la quarantaine.

Nulle part sur la terre, paru en français la même année (Desperation Road 2017) est un roman magnifique, très noir, au souffle épique et avec des personnages assez typiques du Sud des États Unis. C’est frappant de constater la quantité d’alcool éclusée par les gens (et quand ils boivent du CocaCola, c’est noyé dans le bourbon), la violence ambiante et le fait qu’ils soient tous armés en permanence avec une arme chargée à portée de main…

Le personnage principal est Russell Gaines, un gars plutôt correct qui a tué accidentellement un gamin parce qu’il conduisait en état d’ivresse. Il a purgé 11 ans en prison et au but de ces onze années d’enfer, il retrouve son patelin,  McComb, où vit encore son père accoquiné avec une mexicaine depuis que la mère de Russell est décédée pendant son incarcération.

Les frères du gamin tué rêvent de vengeance et vont trouver Russell dès sa sortie de prison pour lui appliquer la violence la plus sauvage alors qu’ils sont imbibés d’alcool. Russell va croiser sa route avec une jeune femme en cavale, Maben une jeune femme qui a l’allure d’une femme habituée à se faire basculer sans cesse;  elle a probablement assassiné un homme qui voulait abuser sexuellement de sa petite fille de 5 ans, Annalee. Maben est une paumée et une camée, mais elle aime farouchement sa fille; elle n’a pas d’autre option que de fuir vers son patelin qui est aussi McComb…

Deux destins croisés sur des routes égarées, des destins malmenés par des choix mauvais.  Ce sont des vies un peu à la dérive, sans projets en dehors d’une immédiateté :  manger, copuler, survivre dans la violence, boire de l’alcool en permanence et  sans limite, pour obtenir une certaine inconscience accompagnée d’oubli.                                                                                                                                                                                                                    .

Russell vient de retrouver la liberté et déjà il est embarqué dans une spirale de violence. Le jour même de sa libération il a récupéré son fusil qu’il garde armé auprès de lui. Il a recommencé à boire aussi avec un naturel étonnant, il s’enfile bière après bière et il conduit son vieux pick-up…Son pote d’enfance, Boyd, qui est shérif  à McComb a un cas de conscience majeur, car il est tiraillé  entre appliquer la loi ou laisser faire.

Russell et Maben ont-ils droit à une rédemption? A un nouveau départ? Ils le méritent, mais font-ils les meilleurs choix?

C’est sombre et très noir, mais la prose est sublime; l’écrivain dépeint la beauté pour nous servir une tragédie grecque. Afin d’exprimer cette noirceur et cette désespérance Smith fait appel à un langage pur et délicat qui rappelle la beauté immanente de la nature. Par moments, le lecteur a la sensation de lire un tableau avec ses nuances et son environnement sonore. La qualité de la traduction de Pierre Demarty est remarquable aussi; un gros effort de traduction/édition vers le français a été fait puisque le livre est sorti la même année en France et aux USA.

Un choix de texte page 45…dans les marais du sud du Mississippi on peut regarder le monde s’éveiller quand les rayons d’or pâle du soleil s’immiscent entre les arbres et la mousse et les grues aux larges ailes. Les libellules bourdonnent et les ratons laveurs sortent de leur tanière et crapahutent le long des troncs d’arbres effondrés. Les tortues vont se percher sur des souches qu’inondera bientôt la chaleur du jour et mille autres créatures cachées frétillent sous les eaux noires, armées d’une patience et d’une agilité meurtrières. Des branchages accablés par le temps, incapables de soutenir leur propre masse, ploient et se brisent tels des vieillards se résignant à rejoindre leur tombeau marécageux. Les reptiles ondoient et les merles criaillent dans le paysage zébré par la lumière de l’aube venue prendre la relève de la nuit profonde et paisible...

Un autre texte page 121…c’était l’une de ces petites bourgades pittoresques du Sud qui auraient pu servir ou avaient peut-être déjà servi de décor de cinéma. Des grandes maisons victoriennes. Des magnolias majestueux. Des réverbères fin de siècle. Des églises dont la flèche transperçait les nuages. Il passa devant un alignement de bicoques étroites. Une bleue, puis une jaune, puis une rose, puis une blanche. Il continua sur l’autoroute jusqu’au centre-ville puis tourna à gauche sur Jefferson Street et passa devant la mairie. Au bout de la rue se dressait le tribunal, il tourna à droite et continua trois rues plus loin jusqu’au sommet d’une petite colline derrière la mairie, d’où les riverains pouvaient apercevoir toute la ville de leur jardin…

Un livre qui laisse pantoise car il possède un souffle épique et une force qui nous dépassent. Le sujet est très noir servi par une prose très belle. En exergue du livre une courte et juste phrase de Faulkner : le passé ne meurt jamais.

NULLE PART SUR LA TERRE, Éditions Sonatine 2017,  ISBN 978-2-35584-609-0

Le Chardonneret de Donna Tartt

Résultat de recherche d'images pour "donna tartt le chardonneret"  Donna Tartt est une écrivaine nord-américaine (Greenwood/Mississippi 1963) dont le premier livre, Le maître des illusions (1992) fut un best seller planétaire: un livre qu’elle avait mis 8 ans à écrire: une campus novel et aussi un roman d’apprentissage que j’avais beaucoup apprécié lors de sa parution.

Le chardonneret (The Goldfinch 2013) est le troisième roman de Tartt, ce qui ramène sa production à un roman tous les dix ans, un peu comme cet autre auteur de best sellers nord- américain, Jeffrey Eugenides. Le chardonneret a reçu le Prix Malaparte 2014 (prix italien pour un auteur étranger) et le prestigieux Prix américain Pulitzer de fiction 2014.

C’est un pavé de plus de 1 000 pages dans cette édition, d’un poids certain que j’ai eu du mal à tenir longtemps en main. Aussi, il m’a fallu lire plus de 100 pages avant de trouver un intérêt et une suite cohérente à l’histoire, qui est devenue intéressante à lire mais comportant tellement des digressions que par moments le récit me paraissait trop long. Je suis allée jusqu’au bout et même si l’histoire ne m’a pas plu, je reconnais que c’est un sacré bouquin. Je vais développer.

Les droits cinématographiques ont été vendus assez rapidement à la Warner Bros et un film se profile avec John Crowley  comme réalisateur et Peter Straughan comme scénariste.

Le titre. Il émane d’un minuscule tableau de 34*23 cm peint en 1654, quelques mois avant son décès, par un jeune et talentueux maître flamand, le peintre Carel Fabritius, un élève de Rembrandt et un maître de Vermeer. Ce petit tableau est conservé au Mauritshuis à La Haye. Peu d’œuvres restent de Fabritius (moins de 10) qui périt lors d’une explosion d’une Poudrière à Delft, détruisant en même temps presque toute son oeuvre picturale. Le tableau du chardonneret est intéressant et emblématique dans ce livre car le petit oiseau est entravé au perchoir par une fine chaîne tout comme Théo sera enchaîné au tableau une partie de sa vie, comme il a été enchaîné d’abord à sa mère puis à l’alcool et aux drogues.

L’écrivaine dit s’être inspirée pour l’explosion du Met de la destruction par les talibans des bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan, mais aussi de l’attentat à la bombe d’Oklahoma City en 1995.

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Le livre, à mon humble avis est plus une fresque hyperréaliste (impitoyable) sur l’Amérique contemporaine et ses codes qu’un roman tout court. Une fresque qui met en balance deux Amériques : celle des ploucs qui ne connaissent que la drogue, l’alcool et les rapines et celle des beaux quartiers qui ne valent guère mieux, même si ici, les gens ont des références culturelles.

Le livre narre la vie de Théo Decker entre ses 13 et ses 27 ans avec trois axes : New York, Las Vegas et Amsterdam.

Théo Decker est le narrateur, il a 13 ans au début du roman lorsqu’un attentat à la bombe au Met de New York tue sa mère  et lui en réchappe. Cette mère solaire était la seule chose qui le rattachait à une vie « normale ». Il va subir lors de ce deuil un stress post traumatique duquel il ne s’en sortira jamais mais il ne se fera pas soigner non plus. Le personnage de Théo à 13 ans tient un discours qui ne correspond pas du tout à celui d’un personnage de son acabit. C’est un discours beaucoup trop mûr ce qui confère au récit un côté anachronique et décalé.

Au décours de l’explosion et dans le chaos général, il approchera sous les décombres un vieil homme agonisant qui va lui confier une bague et va l’inciter à voler le tableau de Fabritius exposé au Met. Le vieil homme est un antiquaire de New York qui travaille avec Hobbie, un personnage assez secret qui va s’attacher à Théo. Le tableau du chardonneret est l’axe du livre autour duquel tournent des personnages tous atypiques et franchement inquiétants.

Lorsqu’il perd sa mère dans l’attentat, l’adolescent sera accueilli par une riche famille des beaux quartiers, les Barbour, car Théo est l’ami d’Andy Barbour, un gosse pas tout à fait « normal », la tête de turc à l’école et que Théo défendra farouchement. La famille Barbour est composée de la mère , du père et de quatre enfants; ils sont tous très bizarres, très bourgeois dégénérés; ils habitent un superbe appartement à Big Apple. Le descriptif de New York est assez saisissant et juste. Comme est juste et excellent le descriptif de Las Vegas avec ce quartier tout neuf et abandonné après la crise du sub prime; c’est le quartier qu’habitent Théo et son père, quartier qui fait contraste avec le Las Vegas des néons et du clinquant à outrance.

Mais Théo a un père, divorcé de sa mère depuis un an et ce père va se manifester pour le récupérer, pas par amour, mais par intérêt et calcul car il veut mettre le grappin sur l’argent que la mère de Théo avait mis de côté pour son éducation future. Le père va l’emmener de force à Las Vegas où il vit aux dépens de sa compagne, une serveuse de bar droguée et dealer. Le père ne vaut pas mieux, c’est un alcoolique invétéré et un ludopathe qui vit autour du jeu  et qui a contracté des dettes énormes. Et Théo part avec le tableau qu’il va cacher dans sa chambre.

A Las Vegas Théo fera la connaissance de Boris, un adolescent ukrainien, sans mère,  ayant un père alcoolique qui va l’abandonner à son sort. Boris est déjà « alcoolo » a treize ans et camé, il va initier Théo aux drogues et à la rapine. Il va s’établir entre les deux ados paumés et délaissés une forte amitié assez trouble et retorse où le sordide côtoie le sublime. Car tout « dégénéré » qu’il est, Boris apporte à Théo une ouverture sur le monde et sur la culture européenne, mais c’est un être sans aucune morale ni aucune éthique. Il est préoccupé seulement par sa survie.

Et lorsque le père de Théo se tue dans un étrange accident de voiture, Théo devra fuir Las Vegas pour ne pas tomber dans les mains des services sociaux. Il se réfugiera à New York auprès de son ami antiquaire Hobbie où finalement il va s’enraciner et apprendre sur le milieu des antiquités. Cette partie  du livre sur le marché de l’art et ses aspects cachés est intéressante.

Le tableau du chardonneret est recherché par les autorités et même par Interpol et Théo prend peur et le cache dans un dépôt de meubles.

Boris va voler le tableau à Théo sans que Théo le sache mais ne va  pas en soutirer beaucoup d’argent  car, étant fiché par Interpol comme une oeuvre d’art volée, il est invendable. Il ne sert que comme monnaie d’échange ou comme gage dans un milieu de trafiquants d’objets d’art et de camés, franchement sordide.

La fin du roman est celle d’un thriller et d’une expiation.

Lecture intéressante avec cette confrontation entre les deux Amériques, le milieu frelaté des antiquités, la description de Big Apple et de Las Vegas. Mais le personnage de Théo m’a paru veule et sans personnalité, celui de Boris franchement odieux, insupportable. Il n’y a aucun personnage positif dans cette histoire, en revanche une abondance descriptive du milieu des drogues et de l’alcool, souvent indissociables. Une histoire d’excès en tout genre, pure décadence.

Voulez- vous regarder le bain d’un vrai chardonneret ?

 http://www.chonday.com/Videos/peacwatchju3

LE CHARDONNERET, Pocket 16041 (2014),  ISBN 978-2-266-25076-4