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Balzac (Le roman de sa vie) de Stefan Zweig

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Stefan Zweig ( Vienne 1881-Brésil 1942) est un immense écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien; il fait partie des grands littérateurs du XXème siècle, à la hauteur d’un Musil, un Márai, un Joseph Roth et d’autres. Il faisait partie de l’intelligentsia juive viennoise, mais il a dû fuir son pays en 1934, en raison des évènements politiques.  Avec son épouse Lotte, ils s’étaient exilés au Brésil où ils se donneront la mort en 1942 à l’aide d’une dose létale de barbituriques par désespoir et avec l’intuition profonde de la fin de leur monde culturel.

Son oeuvre est vaste, peu de romans mais beaucoup de nouvelles et quelques biographies qui sont devenues des références incontournables.

J’ai déjà commenté ici en février 2014 sa nouvelle Le voyage dans le passé qui date de 1929 et qui fait partie d’un lot de documents retrouvés à Londres. C’est une histoire d’amour assez tragique et romantique d’où Patrice Leconte tira le film Une promesse sorti en avril 2014, un beau film.

Stefan Zweig excelle dans la biographie, avec un travail très fouillé. Je garde un souvenir ébloui de la biographie de Marie Antoinette avec un portrait très humain de cette reine de France si mal aimée. La biographie sur Balzac, un de mes auteurs préférés, est un autre monument qui aurait coûté 10 années de travail à Zweig et qui ne fût publiée qu’en 1946, soit 4 années après le suicide de l’écrivain, un livre qui a été fini par l’éditeur londonien de Zweig, Richard Rosenthal, lequel s’explique dans la post-face du livre datant de 1945.

Dans Balzac, le roman de sa vie nous suivrons la vie de Balzac pas à pas. Son enfance malheureuse car privée de la présence et de l’affection de sa mère, ce qui va déterminer l’affect du romancier. Et le fait qu’à peine sorti de l’adolescence, il a dû gagner sa vie afin de ne rien coûter à ses parents qui n’approuvaient pas son inclinaison pour la littérature.

Cette pression économique sera telle que très vite, l’écrivain  a fait de « l’alimentaire » en littérature. Ce n’est qu’autour de sa trentième année que la production littéraire gagnera en qualité.

Honoré de Balzac a laissé une oeuvre immense, il a crée une cathédrale avec sa Comédie Humaine: en seulement 20 ans il nous a laissé 74 romans dont plusieurs chefs-d’oeuvre avec des centaines des paysages, de maisons, de rues et 3 000 personnages/études psychologiques dont une centaine sont inoubliables, représentant tous les types sociaux; c’est une oeuvre d’un grand réalisme, une « histoire complète de la société française au XIXè siècle » au dire de Balzac lui même. Le génie balzacien c’est celui d’une puissance créatrice hors normes.

Mais cette surproduction forcée a nécessité une force physique colossale avec un emploi du temps reglé et sévère et la consommation de litres de café fort qui ont fatigué et usé son système nerveux. On pense aujourd’hui que cette écriture forcée était l’oeuvre d’un monomaniaque et cette monomanie restera chez lui la condition de tout succès.

Son cadre de travail était sa petite table rectangulaire à quatre pieds qu’il a sauvé des ventes aux enchères et aux catastrophes, à gauche de sa table un tas de feuilles blanches bleutées et bien lisses pour ne pas trop fatiguer les yeux et ses plumes de corbeau affutées soigneusement par lui même. A droite de la table, un carnet où il note ses trouvailles et ses idées pour les chapitres à venir. Et le café, qu’il consommait sans modération et préparait lui même, était fait d’un mélange de trois espèces de grains. On a calculé qu’au bout de 20 ans, ce sont 55 000 tasses de café que Balzac a du ingurgiter pour se tenir éveillé et fournir cette production infernale afin de régler ses dettes.

Malgré une rapidité de production des publications, cet homme n’a jamais connu l’aisance économique, mais bien au contraire, il a tiré le diable par la queue sa vie durant. Son premier grand succès fut Le colonel Chabert et le second, Eugènie Grandet. Et c’est après la publication de son Médecin de campagne qu’il a eu l’idée de relier tous ses personnages pour en former une société complète.

La personnalité de Balzac était démesurée, tout en lui était surdimensionné. Il dépensait l’argent sans compter et avant même de l’avoir gagné. Il vivait en permanence dans des chimères qu’il montait lui même et toutes les entreprises qu’il mena, furent un échec cuisant : l’imprimerie, la fonderie de caractères, sa maison des Jardies à Ville d’Avray, etc.  C’est un homme de la perpétuelle démesure : quand il admire, il faut qu’il tombe en extase; quand il travaille, il peine comme un galérien; quand il s’épanche auprès de quelqu’un, il faut que ce soit une surabondance, une orgie de confessions. Balzac ne peut respirer que dans une atmosphère embrasée; la démesure reste l’unique mesure à sa taille. son tempérament sanguin est étrangement porté à oublier les désagréments, et les obligations, si elles ne sont pas pressantes, sont comme si elles n’étaient pas.

Sa vie sentimentale ne fut pas très heureuse. Son premier amour fut une voisine de ses parents, Mme de Berny, la Dilecta, âgée de 45 ans alors que lui avait un peu plus de 20 ans; de toute évidence il a cherché cet amour maternel si  bienveillant et protecteur, tel qu’il lui fit défaut et cet amour lui valut une phrase devenue immortelle « il n’y a que le dernier amour d’une femme qui satisfasse le premier d’un homme ». Son dernier amour, Eva de Hanska, qu’il a épousé à Metz,  n’en voulait qu’à sa gloire d’ écrivain et lui, qu’à ses titres et ses millions.

Physiquement Balzac était un molosse de petite taille, trapu, lippu et édenté, mal fagoté, mais avec un regard d’une rare acuité. Ses manières laissaient à désirer et son goût vestimentaire était totalement kitsch. Il se voulait un dandy parfait, mais les gens se moquaient de lui par derrière sans que cela le perturbe car il avait trop de vitalité, de tempérament, il voyait les choses de trop haut et aux sourires railleurs il répondait par un gros rire rabelaisien.

Le docteur André Jeannot, psychiatre, a écrit une excellente monographie sous le titre Balzac, le forçat de la gloire (ce qui lui colle très bien) sur l’anomalie mentale bénigne de Balzac ou hypomanie, compatible avec le génie. Il explique la tachypsychie ou la « fuite des idées » de Balzac avec son débit cérébral accéléré qui entraine sa « pure pensée » dans une festivité verbale à laquelle participe la triomphale saturnale de tout son être, y compris « son sang et ses muscles ». Le docteur Jeannot cite amplement à Zweig dans son ouvrage.

Balzac avait l’habitude de ne pas tenir ses engagements. Dans ses opinions politiques comme dans ses opinions littéraires, dans ses amours, dans ses amitiés, il est toujours prêt à se renier, affiche un parfait manque de constance et de scrupule. L’écrivain qui sera toujours en imminence de planter l’oeuvre pour un emploi plus lucratif, qui a abandonné le roman populaire pour l’édition, l’édition pour l’imprimerie, l’imprimerie pour le roman, aurait abandonné le roman pour le théâtre, le journalisme, la politique, la prospection des mines, la concession des canaux, la plantation d’ananas à Ville d’Avray!, et dans les dernières années, n’ambitionne plus rien qu’une autre fonction, un autre métier: celui de prince consort d’une comtesse milliardaire !

Le docteur Jeannot remarque justement le caractère monomaniaque de la convoitise qui entraine les héros balzaciens : quelle passion les mène? Ils ne le savent pas eux-mêmes. Toujours plus de titres pour Rastignac, de faiblesses paternelles pour le père Goriot, de sensualité pour Hulot, d’or pour Grandet. Le désir du héros balzacien n’a pas de fin. La fin du roman dans lequel il s’incarne n’est, elle même, jamais que la fin d’un chapitre de La Comédie Humaine. Chez Balzac, toujours en projection au-delà de l’impossible présent, le mot « Fin » ne fait pas partie du vocabulaire.

L’homme qui, au long de sa vie, démontra son incapacité à ordonner le sens et le courant de son vécu,  a dirigé avec une sûreté rare l’existence de ses héros. L’homme a buriné des figures éternelles. L’homme qui n’obtint que la ruine dans ses activités commerciales, réussit magnifiquement son entreprise littéraire. L’homme qui ne fut fidèle à rien, fut d’une inflexible fidélité pour son oeuvre. La grandeur de Balzac est d’avoir vécu souverainement à l’intérieur de sa Comédie.

Page 249 le docteur Jeannot écrit que pour donner la mesure de la vie relationnelle de Balzac, il suffit de rappeler que nul de ses personnages n’est inventé, que tous, fût-ce le plus secondaire, furent examinés, écoutés, scrutés par lui. La démesure de son oeuvre n’est donc pas inversement mais directement proportionnelle à la démesure de son élan vers les gens et les choses. Toutes deux sont marquées du sceau de l’avidité intrinsèque.

Aussi, le psychiatre remarque la logorrhée extrême de l’écrivain et une fantaisie ludique des rapports qui lient le monde au moi balzacien. Le véritable niveau en est celui d’une rêverie parlée et mimée, par sa redondance, son clinquant, son enflure ambitieuse, expansive, exubérante, nourrie d’idées de richesses, de puissance, de confiance, de certitude immédiate de bonheur et de satisfaction, les chimères balzaciennes ressortissent d’un délire verbal. Chez Balzac tout ce qui est pensé est parlé et c’est par la parole qu’il assure le contact avec les autres.  Balzac, le plus logorrhéique de tous les écrivains, a les idées délirantes de sa logorrhée. Et quand chez cet écrivain les lèvres cessent de discourir, c’est à la plume de courir et l’oeuvre, dont l’ampleur, la profusion des thèmes, des images et des personnages, le style capricieux et empressé, la longueur des développements, évoquent  cette incontinence logorrhéique.

Le docteur Jeannot cite une excellente phrase d’André  Maurois sur l’oeuvre de Balzac…ces hommes et ces femmes sortis de son imagination vivent pour nous autant et plus que les vivants.

BALZAC, Livre de Poche 13925 (SZ 1946),  ISBN 978-2-253-13925-6