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La bible de néon de John Kennedy Toole

Résultat de recherche d'images pour "the neon bible john kennedy toole pdf" John Kennedy Toole fut un romancier américain (La Nouvelle Orleans 1937-1969); l’écrivain s’est donné la mort à 31 ans par asphyxie, après l’échec de publication de son livre La Conjuration des imbéciles qui lui valut le Prix Pulitzer à titre posthume.

La bible de néon, écrit vers 1953 à l’âge de 16 ans a été trouvé par sa mère dans les papiers de l’écrivain et publié en 1989, vingt ans après son suicide et après l’énorme succès de La Conjuration des imbéciles. C’est un roman de jeunesse, un roman de formation et un roman posthume, comportant des maladresses certaines mais un charme indéniable, beaucoup d’émotion et une maturité étonnante.

Un film a été adapté du livre en 1995 par le britannique Terence Davies avec Gena Rowlands dans le rôle de Tante Mae.

C’est l’histoire de David. Sa famille fait partie des ces blancs pauvres du Deep South américain, dans le Mississippi des années 50. Une terre âpre pour ces gens pauvres qui n’ont parfois pas de quoi manger. C’est la guerre en Europe et ils ont des tickets de rationnement (c’est la première fois que je tombe sur cette notion de ticket de rationnement dans l’opulente Amérique). Une soeur de la mère de David, tante Mae, vient vivre avec eux, c’est une femme autour de la soixantaine qui a bien roulé sa bosse, elle a été cabaretière. La morale du bourg est gérée par le pasteur et ses acolytes qui se mêlent de tout. La famille de David est si pauvre qu’ils ne peuvent pas payer les deniers de l’église et de ce fait le pasteur les harcèle. Tout mariage avec un étranger/étrangère est très mal vu et les couples mixtes sont chassés. Du fait de sa condition de pauvre David sera harcelé à l’école, ce qui l’empêchera de finir sa scolarité et devra se contenter de travailler à la supérette du coin.

Depuis une fenêtre de sa maison David aperçoit sur le toit du temple, une énorme bible de néon que lui rappelle la position précaire de sa famille.

C’est un récit bien triste que celui de cette famille américaine qui ne s’en sort pas. Les choses vont empirer avec le temps et les aléas qui vont se présenter jusqu’au climax final, surprenant et dévastateur.

Le ton du récit est assez primaire, par moments simpliste, mais tellement juste. Je ne pouvais pas imaginer que à cette date, les années 50, et parmi les blancs américains des gens puissent vivre aussi dénués.

Cette histoire me rappelle certains livres de Truman Capote et aussi un petit peu le chef d’oeuvre de Harper Lee, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur.

Un petit bijou qui nous montre une Amérique qui rejette la différence sans chercher à comprendre.Résultat de recherche d'images pour "affiche the neon bible film"

LA BIBLE DE NÉON, Pavillons Poche 2016 (JKT 1989),  ISBN 978-2-221-19571-0

Nulle part sur la terre de Michael Farris Smith

Résultat de recherche d'images pour "desperation road michael farris smith"  Michael Farris Smith est un écrivain nord-américain né dans le Mississippi où il réside toujours (Columbus). Il enseigne l’écriture à l’Université Féminine de Southern Mississippi. C’est un vrai écrivain du Deep South qui a reçu un accueil plus que favorable dans son pays où il est déjà détenteur de plusieurs prix et nominations; c’est la qualité de son écriture qui a fait l’unanimité. Il a déjà  annoncé une parution pour 2018 sous le titre  de The Fighter, avec comme cadre d’action le delta du Mississippi et encore un protagoniste masculin autour de la quarantaine.

Nulle part sur la terre, paru en français la même année (Desperation Road 2017) est un roman magnifique, très noir, au souffle épique et avec des personnages assez typiques du Sud des États Unis. C’est frappant de constater la quantité d’alcool éclusée par les gens (et quand ils boivent du CocaCola, c’est noyé dans le bourbon), la violence ambiante et le fait qu’ils soient tous armés en permanence avec une arme chargée à portée de main…

Le personnage principal est Russell Gaines, un gars plutôt correct qui a tué accidentellement un gamin parce qu’il conduisait en état d’ivresse. Il a purgé 11 ans en prison et au but de ces onze années d’enfer, il retrouve son patelin,  McComb, où vit encore son père accoquiné avec une mexicaine depuis que la mère de Russell est décédée pendant son incarcération.

Les frères du gamin tué rêvent de vengeance et vont trouver Russell dès sa sortie de prison pour lui appliquer la violence la plus sauvage alors qu’ils sont imbibés d’alcool. Russell va croiser sa route avec une jeune femme en cavale, Maben une jeune femme qui a l’allure d’une femme habituée à se faire basculer sans cesse;  elle a probablement assassiné un homme qui voulait abuser sexuellement de sa petite fille de 5 ans, Annalee. Maben est une paumée et une camée, mais elle aime farouchement sa fille; elle n’a pas d’autre option que de fuir vers son patelin qui est aussi McComb…

Deux destins croisés sur des routes égarées, des destins malmenés par des choix mauvais.  Ce sont des vies un peu à la dérive, sans projets en dehors d’une immédiateté :  manger, copuler, survivre dans la violence, boire de l’alcool en permanence et  sans limite, pour obtenir une certaine inconscience accompagnée d’oubli.                                                                                                                                                                                                                    .

Russell vient de retrouver la liberté et déjà il est embarqué dans une spirale de violence. Le jour même de sa libération il a récupéré son fusil qu’il garde armé auprès de lui. Il a recommencé à boire aussi avec un naturel étonnant, il s’enfile bière après bière et il conduit son vieux pick-up…Son pote d’enfance, Boyd, qui est shérif  à McComb a un cas de conscience majeur, car il est tiraillé  entre appliquer la loi ou laisser faire.

Russell et Maben ont-ils droit à une rédemption? A un nouveau départ? Ils le méritent, mais font-ils les meilleurs choix?

C’est sombre et très noir, mais la prose est sublime; l’écrivain dépeint la beauté pour nous servir une tragédie grecque. Afin d’exprimer cette noirceur et cette désespérance Smith fait appel à un langage pur et délicat qui rappelle la beauté immanente de la nature. Par moments, le lecteur a la sensation de lire un tableau avec ses nuances et son environnement sonore. La qualité de la traduction de Pierre Demarty est remarquable aussi; un gros effort de traduction/édition vers le français a été fait puisque le livre est sorti la même année en France et aux USA.

Un choix de texte page 45…dans les marais du sud du Mississippi on peut regarder le monde s’éveiller quand les rayons d’or pâle du soleil s’immiscent entre les arbres et la mousse et les grues aux larges ailes. Les libellules bourdonnent et les ratons laveurs sortent de leur tanière et crapahutent le long des troncs d’arbres effondrés. Les tortues vont se percher sur des souches qu’inondera bientôt la chaleur du jour et mille autres créatures cachées frétillent sous les eaux noires, armées d’une patience et d’une agilité meurtrières. Des branchages accablés par le temps, incapables de soutenir leur propre masse, ploient et se brisent tels des vieillards se résignant à rejoindre leur tombeau marécageux. Les reptiles ondoient et les merles criaillent dans le paysage zébré par la lumière de l’aube venue prendre la relève de la nuit profonde et paisible...

Un autre texte page 121…c’était l’une de ces petites bourgades pittoresques du Sud qui auraient pu servir ou avaient peut-être déjà servi de décor de cinéma. Des grandes maisons victoriennes. Des magnolias majestueux. Des réverbères fin de siècle. Des églises dont la flèche transperçait les nuages. Il passa devant un alignement de bicoques étroites. Une bleue, puis une jaune, puis une rose, puis une blanche. Il continua sur l’autoroute jusqu’au centre-ville puis tourna à gauche sur Jefferson Street et passa devant la mairie. Au bout de la rue se dressait le tribunal, il tourna à droite et continua trois rues plus loin jusqu’au sommet d’une petite colline derrière la mairie, d’où les riverains pouvaient apercevoir toute la ville de leur jardin…

Un livre qui laisse pantoise car il possède un souffle épique et une force qui nous dépassent. Le sujet est très noir servi par une prose très belle. En exergue du livre une courte et juste phrase de Faulkner : le passé ne meurt jamais.

NULLE PART SUR LA TERRE, Éditions Sonatine 2017,  ISBN 978-2-35584-609-0

Va et poste une sentinelle de Harper Lee

Madame Nelle Harper Lee (Alabama 1926) est un écrivain nordaméricaine ayant fait des études de Droit; elle est  connue surtout par un seul livre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (To kill a Monckingbird) qui lui valut le Prix Pulitzer 1961, l’équivalent de notre Prix Goncourt; un livre qui s’est vendu a plus de 30 millions d’exemplaires, et a été traduit dans 40 langues. À la date d’aujourd’hui, c’est un classique de la littérature américaine, enseigné dans les écoles. C’est le livre le plus lu aux USA,  c’est le livre préféré de ma belle fille américaine Katie. Dans son enfance Harper Lee était une voisine et grande amie de Truman Capote, tellement proche, qu’elle aurait contribué à l’écriture du best seller de Capote: De sang froid (1966).

Un très bon film a été adapté du livre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur en 1962 par Robert Mulligan avec Gregory Peck dans le rôle du père avocat de l’héroïne, Scout Finch (incarnée par Mary Badham). Ce film obtint trois Oscars, dont celui du meilleur acteur, de la meilleure adaptation cinématographique et de la meilleure direction artistique. En français le titre du film était Du silence et des ombres étrenné en 1963.

Dans la vraie vie le père de Nelle Harper Lee était avocat et il présente de nombreuses ressemblances avec Atticus Finch, le père de Scout dans les deux romans. Aujourd’hui Harper Lee, âgée de 89 ans est revenue vivre dans l’Alabama après un AVC qui l’a laissée presque sourde, aveugle et clouée sur une chaise roulante.

Il y a eu un très long silence de 55 années jusqu’à la parution cet été de Va et poste une sentinelle (Go set a watchman), un livre qui a été accueilli avec un effet sismique en Amérique puisque des librairies sont restées ouvertes toute la nuit pour accueillir les acheteurs et puisque Amazon a battu le record de ventes par réservation. J’ignore les vraies motivations pour publier ce livre, mais   j’imagine que l’éditeur new-yorkais HarperCollins a dû quelque peu embobiner Harper Lee pour la publication de ce livre dont, c’était sûr, les ventes allaient exploser. Qui va profiter de cet argent dont probablement la vieille dame n’avait plus besoin? L’éditeur. Situation d’autant plus probable que la soeur de Harper Lee, Alice Lee, était son avocate et gérait tous les intérêts de l’écrivain et que Alice Lee est morte en 2014 : et alors, rapidement et miraculeusement ce manuscrit a été trouvé et publié dans un délai record.

Madame Harper Lee, si elle avait toutes ses facultés en éveil, aurait aisément pressenti l’onde de choc qu’allaient éprouver les lecteurs en apprenant que leur héros, l’avocat Atticus Finch, était devenu raciste et blasé…Les Américains avaient fait de ce livre un classique à lire en classe, un « trésor national »; maintenant, l’image du pourfendeur de la justice qui était Atticus Finch est ravalée au rang d’une autre réalité.

L’histoire de ce manuscrit est étrange. Va et poste une sentinelle est un livre écrit AVANT  le roman « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » (1960) et lorsque Harper Lee le présenta à l’éditeur de l’époque, celui-ci lui signifia de réécrire l’histoire avec les mêmes personnages, mais dans un récit se passant 20 ans plutôt, c’est à dire dans les années 30, à l’époque de la Grande Dépression. C’est ainsi que Harper Lee aurait écrit un roman situé dans la petite ville fictive de Maycomb, semblable à sa petite ville de Monroeville où elle réside encore. Mais le roman Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, le « trésor national », fait un héros du père de l’insolente et pétillante petite fille qui était Jean Louise Finch, alias Scout, ce père qui va défendre, envers et contre tous, la peau d’un jeune noir accusé de viol sur une blanche, ceci à une époque où la ségrégation raciale était en vigueur.

Dans Va et poste une sentinelle, Harper Lee reprend les mêmes personnages 20 ans après, c’est à dire les années 50 à Maycomb où l’avocat Atticus Finch est devenu un septuagénaire raciste qui fréquente le KKK et où sa fille, appelée maintenant Jean-Louise Finch, a 26 ans, réside à New York, et reste toujours cette personne indépendante, voire impertinente et primesautière. Jean-Louise qui adore son père va découvrir le personnage qu’il est devenu et cela va la dévaster. Cela va la dévaster quand elle  découvrira qu’il défend la suprématie de la race blanche sur la race noire. Et à la fin du livre nous aurons un affrontement très violent entre la fille et le père lorsque celui-ci lui explique de façon argumentée ses prises de position racistes.

C’est sûr, Va et poste une sentinelle est beaucoup plus problématique et désenchanté que Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, livre que l’écrivaine Flannery O’Connor avait qualifié de « livre pour enfants ». Peut-être trouvait-elle que Harper Lee avait écrit un conte de fées et non un roman sur les dures réalités du Deep South américain ?

Je ne suis pas sûre que la publication de ce livre fera du bien aux Américains. C’est douloureux pour eux. C’est la chute de ce que des générations d’Américains tenaient pour un beau mythe à l’américaine. C’est le retour dans un réel plus sordide qui doit remuer encore beaucoup de sentiments enfouis.

VA ET POSTE UNE SENTINELLE, Grasset 2015,  ISBN 978-2-246-85868-3

Les ailes de l’ange de Jenny Wingfield

Journaliste free-lance,  scénariste et maintenant écrivain, d’origine américaine (Arkansas); elle a écrit des scénarios  de films, dont  Un été en Louisiane de Robert Mulligan , The Outsider avec Naomi Watts, entre autres. Elle vit aujourd’hui au Texas dans une ferme entourée d’animaux.

Les ailes de l’ange (The Home coming of Samuel Lake) est son premier roman, publié en 2011 et qui connut un immense succès . Le titre qu’on lui a donné en français dessert ce roman , alors qu’une traduction littérale aurait fait une bien meilleure affaire, comme  en espagnol :El regreso de Samuel Lake; il ne faut pas oublier l’excellence de la traduction d’Isabelle Chapman que restitue toutes les subtilités d’une langue riche et imagée avec beaucoup de blagues très bien traduites.

C’est un roman épatant, en partie inspiré des souvenirs d’enfance de l’auteur dans l’Arkansas,  ce Deep South américain, qui a connu la ségrégation raciale  jusque dans les années 60,  où la religion est omniprésente,  où les tornades sont fréquentes en été dans ce climat .

C’est un livre que respire l’authenticité avec des sujets porteurs comme la famille, les communautés religieuses, les usages typiques du Sud, l’opposition permanente entre Dieu et  démon, le suicide, le mariage, l’amitié,  les abus sur les enfants et les animaux, la violence la plus crue.

Jenny Wingfield nous fait entrer dans l’intimité de la famille Moses où trois générations sont obligées de cohabiter, l’été 1956,  dans une ferme délabrée en pleine cambrousse (comté de Columbia dans l’Arkansas) ; tous les  personnages sont très bien campés, si réels, que nous aurons du mal  à les quitter. Le personnage principal est Swann, une gamine de 11 ans, garçon manqué, délurée mais dotée d’une maturité incroyable et qui va subir un sort atroce. Le message est assez manichéen: dans ce monde cohabitent le Bien et le Mal. Et nous ne pouvons pas grande chose.

Au cours de cet été nous connaîtrons le sort de chacun des membres de cette famille hétéroclite mais si semblable à tant d’autres familles américaines du sud profond: les grands parents, forts et obstinés; les parents de Swann avec un père prédicateur et itinérant, une mère dévouée à sa famille et docile; les deux fils, Noble et Bienville,  si différents, Swann, la fille,  forte et fragile à la fois, à l’aube de devenir une femme; l’oncle Toy mutilé de guerre et sauvage, marié avec Bernice,  une femme insatisfaite,  égocentrique et  érotomane, etc, etc. Tous les personnages sont mémorables et dotés d’une épaisseur humaine excellente.

Il y a dans ce roman une alternance de choses très dures, voire insoutenables, avec une drôlerie , une fraîcheur incroyables. Difficile de s’arracher à la lecture jusqu’à la dernière page. Un bijou.

Comment ne pas penser à d’autres romans qui se passent dans le Deep South comme Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee, A l’est de l’Eden de Steinbeck, Beignets de tomates vertes de Fannie Flagg  et d’autres encore.

LES AILES DE L’ANGE, Collection 10/18 N° 4694,  ISBN 978-2-264-05621-4

L’homme pétrifié de Eudora Welty

Écrivain et photographe américaine (Mississippi 1909-2001), auteur surtout de nouvelles et de quelques romans du Sud américain; écrivain proche de Carson Mc Cullers et de Flannery O’Connor, et pourtant la plus injustement méconnue des trois. Elle est née seulement 12 années après Faulkner, considéré comme LE grand écrivain du Sud.

Elle a commencé à publier des nouvelles à partir de 1936 décrivant avec finesse la culture et les problèmes raciaux du Sud, particulièrement de sa ville natale de Jackson, dans le Mississippi. C’est une styliste elliptique, impressionniste, qui joue des silences et du mystère propre à toute vie. Elle est dans la suggestion des sentiments tenus qui dissimulent la violence et l’excès, l’inavoué et le secret, la misère, le racisme, l’abandon. La plupart de ses récits se déroulent dans la ville imaginaire de Morgana dans l’Amérique du Nord entre 1930-1940.

Son premier recueil est celui-ci, L’Homme pétrifié  qui date de 1941; mais Lost battles de 1970 est son premier succès public et La fille de l’optimiste lui valut le Prix Pulitzer 1973.

Voici une phrase de l’écrivain:[…]le plus important est d’aller jusqu’aux limites de son imagination. Ça demande de l’audace, de la liberté, pas tellement du courage. J’espère approfondir les relations entre les êtres humains. Je crois que c’est ce que fait la fiction.

Il existe une Fondation Eudora Welty depuis 1999 dans sa ville natale de Jackson, qui s’occupe de son legs littéraire et photographique.

Cet écrivain est peu connue en France bien qu’elle a reçu la distinction de Chevalier des Arts et des Lettres en 1987, puis la légion d’Honneur en 1996. C’est en lisant un livre de l’écrivain mexicain Sergio Pitol, grand lecteur lui-même, que j’ai croisé le nom d’Eudora Welty;  j’ai immédiatement eu envie de la lire. Elle est considérée par certains comme une des meilleures nouvellistes nord-américaines : la nouvelle est un art particulier et difficile. C’est un fait que le public des nouvelles n’est pas aussi vaste que celui des romans, mais un bon recueil de nouvelles est comme un bon récital de musique: un régal, et Miss Welty a un œil et une oreille aigus, aussi avisés, et aussi justes qu’un diapason.

L’Homme pétrifié ( A Curtain Green and Others Stories, 1941) est un panorama du Mississippi des années 30-40. On y côtoie blancs et noirs, riches et pauvres, vagabonds, chômeurs, gens à la dérive, femmes adultères, simples d’esprit, parias. À partir du quotidien le plus ordinaire, Eudora Welty nous fait basculer dans le malaise, l’ambiguité, le drame, le loufoque ou l’extravagant. Souvent c’est le lecteur qui doit imaginer la fin de la nouvelle car plusieurs d’entre elles ont un final ouvert. L’Homme pétrifié est un bien curieux titre pour cette compilation de 18 nouvelles et la moins réussie à mon goût est celle qui porte le titre éponyme de cet Homme pétrifié, où d’ailleurs je n’ai pas compris ce que l’ homme pétrifié avait à faire ici…La mort est présente dans la moitié des nouvelles de ce recueil, mais cette mort est parfois savamment mêlée à un contre-thème érotique: la « double honte et le double plaisir » de Clyde et Ruby Fisher, ou le rêve sensuel ruisselant  du jus des tomates de la vieille Sara, ou le jardin luxuriant où Mrs Larkin déploie une activité quasi instinctuelle.

Ce sont des nouvelles qui portraiturent trop bien ce Deep South américain où les lieux et les personnages sont observés avec une minutie d’entomologiste; les personnages sont très souvent des êtres marginaux ou anormaux, ce qui permet un descriptif encore plus surréaliste, plus cru. C’est un monde complet que celui de Miss Welty et cela coûte de s’arracher à cette ambiance sudiste. L’idéal, ce serait de lire les nouvelles au compte-goutte afin de les savourer intensément, car elles sont très différentes les unes des autres. Ces nouvelles m’ont  fait penser aux nouvelles de Truman Capote qui ne se passent pas dans le Mississippi, mais dans La Nouvelle Orléans: c’est encore le Deep South.

Belle découverte d’une Amérique un peu désuète, mais Oh combien authentique et aujourd’hui révolue.

L’HOMME PÉTRIFIÉ, Garnier Flammarion 1973,  ISBN 978-2-080-705075