Le lièvre aux yeux d’ambre d’Edmund de Waal

Résultat de recherche d'images pour "edmund de waal"  Edmund de Waal est un artiste britannique (Nottingham 1964), potier d’art reconnu, travaillant la porcelaine et auteur de deux livres, descendant direct de la famille Ephrussi.

Le lièvre aux yeux d’ambre ou La mémoire retrouvée (chez Albin Michel en 2010) a reçu deux prix: Prix de l’Ondaatje de la Royal Society of Literature et le Costa Book Awards, tous les deux en 2011. La traduction de Marina Boraso est si bonne que le lecteur a l’impression de lire l’original en français.

C’est un des meilleurs livres que j’ai lu dernièrement et de loin. Il retrace l’histoire de cette richissime famille juive originaire d’Odessa et qui a essaimé dans tous les continents dont de Waal est un descendant par son père.

Il s’agit de la famille Ephrussi (ou Efrussi) qui s’est enrichie avec le commerce du blé au XIXè siècle à Odessa. Ensuite la famille a donné des banquiers qui ont essaimé  à Vienne puis à Paris vers 1870. Ils vivaient dans un luxe inimaginable aujourd’hui, construisant des palais sur le Ring à Vienne et sur la plaine Monceau à Paris qui, à cette époque, était en plein essor immobilier.

A Vienne, la famille possédait un palais sur le Ring construit par Theophilus Hansen l’architecte danois  qui avait bâti rien de moins que le Reichsrat, le palais de l’archiduc Guillaume, le Musikverein, l’Académie des Beaux-Arts et la Bourse de Vienne; le palais Ephrussi était richement meublé et recouvert d’oeuvres d’art de grande valeur. Les Ephrussi possédaient même de la vaisselle en or qu’ils sortaient pour les grandes occasions. Ils donnaient de grands dîners qui entrainaient des discussions sans fin sur le placement des convives. Chaque après-midi, le majordome, assisté d’un valet, dressait la table à l’aide d’un mètre ruban. On s’inquiétait de savoir si on recevrait à temps les canards commandés à Paris, transportés dans des caisses à bord de l’Orient-Express…

A Paris, c’était tout aussi fastueux, d’autant que l’ancêtre Charles Ephrussi était devenu historien d’art (propriétaire d’une prestigieuse Revue d’Art), mécène et avait initié des collections de premier ordre, entre autres de 264 netsukes, ces miniatures japonaises représentant des personnages, des animaux ou des objets, sculptées dans de l’ivoire ou dans le bois, mesurant entre 2 et 15 cm et qui à l’origine étaient portées à la ceinture, accrochées à l’obi comme une parure. Elles appartiennent au patrimoine artistique japonais et c’est justement la miniature du lièvre aux yeux d’ambre, d’une pâleur étonnante qui donne le titre à ce livre. L’oncle Charles, sans descendance, a donné les netsukes en cadeau de mariage à son neveu Viktor de Vienne et c’est un fils de Viktor qui a pu les récupérer grâce à la bienveillance d’Anna, la servante dévouée de sa mère. La bourgeoisie de la deuxième moitié du XIXè était entichée de japonaiseries qui arrivaient directement chez quelques marchands et que les riches collectionneurs s’arrachaient. Le japonisme faisait fureur à Paris. Déjà la reine Marie Antoinette avait commencé une collection de boîtes laquées, aujourd’hui visibles au Musée Guimet.

Mais Charles Ephrussi était aussi proche de plusieurs impressionnistes et collectionnait les tableaux de Manet, Renoir, Cassatt, Sisley, etc. Ses murs en étaient tapissés.

En dehors de la vie détaillée de cette vaste famille, le livre fourmille de détails sur la vie des riches bourgeois de l’époque, presque tous impliqués dans la finance ou la politique. L’importance de la vie sociale à cette époque est impressionnante et des personnages bien connus  surgissent au fil des pages comme par exemple Marcel Proust, plusieurs fois cité, un ami de la famille qui a dû s’inspirer, pour créer son personnage Swann, de l’oncle Charles (…Charles connaît suffisamment le jeune homme avide de mondanités pour lui conseiller de ne pas s’attarder à un diner après minuit, car ses hôtes sont morts de fatigue. Et en raison d’un affront très ancien, la famille l’a surnommé « le Proustaillon », sobriquet assez pertinent pour un homme qui papillonne de réception en réception).

Ce livre est précieux, certes par l’évocation de l’ascension puis le déclin de la famille Ephrussi, mais aussi par la précision des détails de l’atmosphère, du milieu politique et culturel, de la fin du XXè.

La famille Ephrussi de Vienne a été décimée et spoliée par les nazis. Les trois enfants de Viktor ont quitté Vienne avant l’Anschluss : Elisabeth est partie aux USA et elle a épousé un hollandais appelé de Waal; sa soeur Gisela s’est établie à Madrid et Ignace à Paris où il dessinait des robes. De l’énorme héritage, très peu de pièces ont pu être récupérées par Elisabeth, l’aînée de Viktor qui était avocate. Pratiquement le seul héritage arrivé  intact est la collection de netsukes, sauvés des nazis par la fidèle servante Anna à Vienne qui les avait cachés dans son matelas par affection pour les enfants qui jouaient avec. Ces netsukes ont été légués à Edmund de Waal par l’oncle Ignace qui les avait rapatriés au Japon juste après la deuxième guerre mondiale; ces figurines minuscules, d’une grande finesse, destinées à être tenues dans la paume de la main et à être tripotées; elles ne présentent aucune aspérité. Voici le fameux lièvre :

 

Résultat de recherche d'images pour "le lievre aux yeux d'ambre"

En fait il semblerait que le but d’Edmund de Waal était de retracer le périple des 264 netsakes, périple autour duquel la vie intime de sa famille s’est déroulée. Et il y a dans l’ouvrage une excellente citation d’un vers de Virgile qui va comme un gant à cette émouvante et inoubliable histoire parce qu’elle résume le coeur du récit : Sunt lacrimae rerum (il y a des larmes dans les choses), les larmes de trois générations d’Ephrussi autour de l’Histoire de l’Europe.

LE LIÈVRE AUX YEUX D’AMBRE, Libres Champs 2015 (E.deW. 2010),  ISBN 978-2-0813-4724-3

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Une réflexion sur “Le lièvre aux yeux d’ambre d’Edmund de Waal

  1. Muy buena te reseña Loreley. Me hace acordarme bien de todos los aspectos del libro y sentir la emoción que sentí leyéndolo . El castillo es le Château de Champs dans la Marne. Otro libro en el mismo estilo que me aconsejaron pero no lo he leído es de Robert Musil ,L’homme sans qualités ,en 2 tomos. À plus

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