L’art du roman de Milan Kundera

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Milan Kundera est un romancier, essayiste et dramaturge franco-tchèque (Moravie 1929) mais avant tout européen, cosmopolite et international. Il est installé en France depuis 1975 se naturalisant français en 1981. Ses livres ont été traduits dans plus de 30 langues et il est considéré à l’étranger comme un écrivain majeur. Il est détenteur de plusieurs prix et il a été cité plusieurs fois comme « nobélisable ». Milan Kundera écrit directement ses livres en français depuis 1993. Et gloire suprême, il est rentré de son vivant à La Pléiade.

Son livre le plus connu est L’insoutenable légèreté de l’être de 1984,  lecture que j’avais beaucoup appréciée et que je devrais relire car la maturité apporte quelques lumières; j’ai aussi adoré le film qui en a été fait en 1988 par l’américain Philip Kaufman.

Son essai L’art du roman date de 1986 et réunit 7 textes indépendants conçus entre 1979 et 1985, écrits directement en français. L’écrivain donne son point de vue sur la littérature et sur ce qui représente pour lui le roman européen; de ce point de vue là nous appréhendons la richesse incommensurable, que nous, européens, possédons en matière de littérature, de peinture et de culture en général. Et quelle erreur de la part des politiques pour nous faire avaliser une Europe à travers des vues économiques, de traités abscons, de redondances administratives, de complications à n’en plus finir, alors que la vieille Europe possède d’est en ouest un passé culturel (dont littéraire), inégalé dans le monde entier et que n’importe quel autre continent nous envie : c’est la culture européenne qui fait la force de cohésion en Europe et c’est notre immense richesse commune.

Pour revenir à l’essai de Kundera d’à peine 190 pages, il se lit avec circonspection car il n’est pas d’un abord facile, il nécessite de la concentration; il est très intéressant parce qu’il fait preuve de pas mal de culture et de pédagogie. La conception en 7 chapitres n’est pas due au hasard, c’est un chiffre cher à l’écrivain et qui fait partie du plan architectonique de ses romans. La division du roman en parties, des parties en chapitres, des chapitres en paragraphes, autrement dit l’articulation du roman, il la veut d’une grande clarté. Chacune des sept parties est un tout en soi. L’écriture est simple, sans subterfuges. Kundera se définit comme romancier et non comme écrivain car il veut disparaitre derrière son oeuvre

Il revisite ses sources du roman européen en commençant par le Quichotte de Cervantes ; il parle aussi beaucoup des maitres de l’ambiguïté comme Hermann Broch et Kafka.  De Kafka il signale si justement combien le comique est inséparable de l’essence même du kafkaïen qui nous mène à l’intérieur, dans les entrailles d’une blague, dans l’horrible du comique.

Il adopte le principe polyphonique dans ses romans car il est un vrai musicien avec les sept parties où chaque personnage attaque le texte de façon différente.

Milan Kundera soutient que un bon essayiste est un écrivain qui a des choses, des pensées intéressantes à dire ; un bon romancier doit se laisser effacer par ses personnages. Car Emma Bovary est plus connue que Flaubert, Anna Karénine que Tolstoï, Don Quichotte que Cervantes, etc

Il nous parle, entre autres topiques, de la crise de l’humanité européenne déjà présente en 1935 et évoquée par Edmund Husserl, trois ans avant sa mort. Pour Husserl  l’adjectif « européen » désignait l’identité spirituelle qui s’étend au-delà de l’Europe géographique et qui est née avec l’ancienne philosophie grecque qui interrogeait non pas pour satisfaire tel ou tel besoin pratique mais parce que la « passion de connaître s’est emparée de l’homme ». La crise dont Husserl parlait lui paraissait si profonde qu’il se demandait si l’Europe était encore à même de lui survivre. Les racines de la crise,  il croyait les voir au début des Temps modernes, chez Galilée et chez Descartes, dans le caractère unilatéral des sciences européennes qui avaient réduit le monde à un simple objet d’exploration technique et mathématique, et avaient exclu de leur horizon le monde concret de la vie, die Lebenswelt. L’essor des sciences propulsa l’homme dans le tunnel des disciplines spécialisées. Plus il avançait dans son savoir, plus il perdait des yeux et l’ensemble du monde et soi-même, sombrant ainsi dans ce que Heidegger, disciple de Husserl, appelait, d’une formule belle et presque magique, « l’oubli de l’être ».

Tous les grands thèmes existentiels que Heidegger analyse dans Etre et Temps, ont été dévoilés, montrés, éclairés par quatre siècles de roman européen. Un par un, le roman a découvert, à sa propre façon, par sa propre logique, les différents aspects de l’existence : avec les contemporains de Cervantes, il se demande ce qui est l’aventure ; avec Samuel Richardson, il commence à examiner « ce qui se passe à l’intérieur », à dévoiler la vie sécrète des sentiments ; avec Balzac, il découvre l’enracinement de l’homme dans l’Histoire ; avec Flaubert, il explore la terra jusqu’alors incognita du quotidien ; avec Tolstoï, il se penche sur l’intervention de l’irrationnel dans les décisions et le comportement humains. Il sonde le temps : l’insaisissable moment passé avec Marcel Proust ; l’insaisissable moment présent avec James Joyce. Il interroge avec Thomas Mann, le rôle des mythes qui, venus du fond des temps, téléguident nos pas. Etc, etc.

Les conférences où Husserl parla de la crise de l’Europe et de la possibilité de la disparition de l’humanité européenne, furent son testament philosophique. Ils les prononça dans deux capitales d’Europe centrale. Cette coïncidence possède une signification profonde : en effet, c’est dans cette même Europe centrale que, pour la première fois dans son histoire moderne, l’Occident put voir la mort de l’Occident, ou, plus précisément, l’amputation d’un morceau de lui-même quand Varsovie, Budapest et Prague furent englouties dans l’empire russe.

Milan Kundera nous promène dans ce livre parmi les auteurs européens qu’il admire. Il y a des pages admirables sur le plus méconnu de tous : Hermann Broch qui a quitté l’Autriche pour l’Amérique où il mourut. Broch l’aide à lire d’autres auteurs parce que dans l’optique de Broch, le roman moderne continue la même quête à laquelle ont participé tous les grands romanciers depuis Cervantes.

La sixième partie est très savoureuse. Elle comporte 69 mots pour définir l’univers de Kundera; certains de ses romans qui ont été traduits, ont été dénaturés et sortis de son univers. La définition qu’il donne du mot Europe me parait si intéressante surtout dans le contexte socio-politique actuel. EUROPE = Au Moyen Age, l’unité européenne reposait sur la religion commune. A l’époque des Temps modernes, elle céda la place à la culture (art, littérature, philosophie) qui devint la réalisation des valeurs suprêmes par lesquelles les Européens se reconnaissaient, se définissaient, s’identifiaient. Or, aujourd’hui, la culture cède à son tour la place. Mais à quoi et à qui? Quel est le domaine où se réaliseront des valeurs suprêmes susceptibles d’unir l’Europe? Les exploits techniques? Le marché? La politique avec l’idéal de démocratie, avec le principe de tolérance, si elle ne protège plus aucune création riche ni aucune pensée forte, ne devient-elle pas vide et inutile? Ou bien peut-on comprendre la démission de la culture comme une sorte de délivrance à laquelle il faut s’abandonner avec euphorie? Je n’en sais rien. Je crois seulement savoir que la culture a déjà cédé la place. Ainsi, l’image de l’identité européenne s’éloigne dans le passé. Européen : celui qui a la nostalgie de l’Europe.

Le mot PSEUDONYME : je rêve d’un monde où les écrivains seraient obligés par la loi de garder secrète leur identité et d’employer des pseudonymes. Trois avantages : limitation radicale de la graphomanie, diminution de l’agressivité dans la vie littéraire; disparition de l’interprétation biographique d’une oeuvre.

Et bien sûr sa définition de ROMAN : la grande forme de la prose où l’auteur, à travers des ego expérimentaux (personnages) examine jusqu’au bout quelques thèmes de l’existence. Par la richesse de ses formes, par l’intensité vertigineusement concentrée de son évolution, par son rôle social, le roman européen (de même que la musique européenne) n’a son pareil dans aucune autre civilisation.

Pour finir Kundera nous dit que les grands romans sont toujours un peu plus intelligents que leurs auteurs. Les romanciers qui sont plus intelligents que leurs œuvres devraient changer de métier. Ah, il faut oser le dire.

Quelques citations de Kundera : « le trait distinctif du vrai romancier, il n’aime pas parler de lui- même« ; « composer un roman c’est juxtaposer différents espaces émotionnels, et que c’est là, selon moi, l’art le plus subtil d’un romancier« ; « le roman est une méditation sur l’existence vue au travers de personnages imaginaires« ; « le romancier n’est ni historien ni prophète, il est explorateur de l’existence ».

VIVE L’EUROPE CULTURELLE.

L’ART DU ROMAN, Folio 2702(Gallimard 1986),  ISBN 978-2-07-032801-7

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