Envoyée spéciale de Jean Echenoz

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Jean Echenoz est un écrivain français (Orange 1947) qui a fait des études de sociologie et de génie civil. On vient de lui décerner le huitième Prix BnF (2016) pour l’ensemble de son oeuvre. Sa technique d’écriture est particulière car il alterne les figures de style, les jeux de mots, l’ambiguïté et use d’un symbolisme autour des noms propres de personnages. On dit aussi qu’il écrit des romans géographiques car on voyage beaucoup en le lisant. Il a su décaler son univers romanesque vers la sotie ou vers les récits excentriques à la façon d’un Sterne ou d’un Diderot, d’un Perec ou d’un Queneau. C’est un romancier inventif, un champion de la toponymie, un « nouveau romancier » mais pas  un romancier nouveau.

Venant de publier à la queue leu leu plusieurs billets sur des livres de Jean Echenoz, je ne pensais pas récidiver aussi vite avec un autre, mais » l’occasion fait le larron » et j’ai eu la possibilité de lire celui-ci, son tout dernier, son 17ème roman et voilà. Une lecture par moments assez jubilatoire, carrément déjantée.

Envoyée spéciale est déjà plus épais, 312 pages et un plongeon en pays d’Echenozie,  avec une écriture toujours aussi éblouissante, ingénieuse, comportant des trouvailles en tout genre et des chutes de phrases désopilantes. Une langue très élégante où une apparente facilité cache une érudition linguistique remarquable, comme par exemple cette utilisation fréquente de la métonymie ou de la métaphore. Une nouvelle fois, je me suis attachée beaucoup plus à l’écriture qu’à l’histoire, celle-ci complètement loufoque, improbable, moqueuse et hilarante. On peut encore qualifier ce livre de roman d’aventures et d’espionnage tissé autour d’un personnage qui est une anti héroïne : Clémence, une trentenaire oisive, en rupture de mariage, assez disponible et qui va s’embarquer dans une histoire folle. Elle sera kidnappée dans le XVIè arrondissement de Paris par des pieds-nickelés empotés et avec une perceuse comme arme;  ils vont l’emmener manu militari dans la Creuse pour la cacher afin de la former pour une mission ultra sécrète en Corée du Nord pour déstabiliser ce régime de pacotille par les SR français… Aussi simple que cela. Bien entendu, elle va développer un Syndrome de Stockholm avec ses ravisseurs. Les rebondissements et les missions sécrètes vont bon train ainsi que les personnages troubles qui ne sont pas ce qu’ils semblent être. Ainsi, le mari de la belle Clémence est un parolier qui a connu un succès planétaire avec une chanson, chanson autrefois chanté par Clémence. Mais lorsque sa femme est kidnappée et que les ravisseurs lui envoient par la poste une phalange du petit doigt, le mari n’est pas ému.

Comme d’habitude, le romancier nous abreuve de descriptions minutieuses et prolifiques tant sur les lieux que sur les objets; le langage est très imagé. Et comme d’habitude nous allons voyager beaucoup entre Paris, la Creuse et la Corée du Nord. Jean Echenoz s’amuse avec le lecteur; il définit par moments de façon assez floue les personnages et les situations pour nous mener en bateau là où il veut en nous faisant moult apartés et clins d’oeil.

Didier Smal (cf La cause littéraire) a écrit justement ceci…quant à l’histoire, comme d’autres avant, elle entraîne le lecteur dans un voyage improbable sans que cela soit fastidieux. Dans Jean Echenoz, sous un prétexte magnifique par son incongruité absolue. Echenoz excelle, son minimalisme ou sobriété stylistique, fait mouche à chaque phrase.

Voici page 99 une description echenozienne du couple Pognel- Marie Odile : l’un ayant pu nous paraître une épave aboulique, l’autre une implacable harpie, on ne pouvait guère envisager d’autre existence commune à ces deux-là que sur un mode SM élémentaire, quotidien scandé d’insultes et d’ecchymoses, œil au beurre noir et dents brisées, Royal Canin en plat unique suivi d’une pincée de Destop dans le café.

Des lectures de cet acabit sont rares dans la littérature française contemporaine et c’est un peu dommage car c’est jouissif de pouvoir sortir du cadre nombriliste et/ou pessimiste de notre littérature contemporaine.

ENVOYÉE SPÉCIALE, Les Éditions de Minuit 2016,  ISBN 978-2-7073-2922-6

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