Un an de Jean Echenoz

Afficher l'image d'origine Jean Echenoz est un écrivain français (Orange 1947) qui a fait des études de sociologie et de génie civil. On vient de lui décerner le huitième Prix BnF (2016) pour l’ensemble de son oeuvre. Sa technique d’écriture est particulière car il alterne les figures de style, les jeux de mots, l’ambiguïté et use d’un symbolisme autour des noms propres de personnages. On dit aussi qu’il écrit des romans géographiques car on voyage beaucoup en le lisant. Il a su décaler son univers romanesque vers la sotie ou vers les récits excentriques à la façon d’un Sterne ou d’un Diderot, d’un Perec ou d’un Queneau. C’est un romancier inventif, un champion de la toponymie, un « nouveau romancier » mais pas du tout un romancier nouveau.

C’est le quatrième livre d’Echenoz que je commente dans ce blog, et pour une fois, presque à la queue leu leu depuis L’équipée malaise. Il y a une filiation entre Un an et Je m’en vais, même si on peut les lire de façon tout à fait indépendante. Les ouvrages d’Echenoz ont en commun leur brièveté, l’usage foisonnant de la métaphore, du zeugma et de la comparaison avec une sobriété stylistique.

Jean Echenoz est considéré comme un auteur post moderne; la post modernité étant une relecture critique de la modernité avec un voeu de rupture lié au déclin des sociétés industrielles et de la culture occidentale. Echenoz revisite des genres littéraires comme le roman policier ou le roman noir et il semble moins influencé par les nouveaux romanciers que par les contraintes ludiques, par le goût du loufoque et de la fantaisie.

Un an est un autre court roman (110 pages) que l’on peut associer à son autre roman  Je m’en vais, le Goncourt 1999 (alors que Un an a été publié avant, en 1997); Jean Echenoz disait que Je m’en vais est un code explicatif de Un an et non une suite, bien que les mêmes éléments romanesques et les mêmes personnages apparaissent dans les deux livres sous un autre aspect littéraire et un autre angle.

Un an est un voyage 100% en pays d’Echenozie avec toutes les ficelles de cet auteur si original : voyages (dans le Sud-Ouest en train, en bus, à vélo, à pied, en stop…), personnages mal définis, errances, écriture imagée, lexique étonnant. On ne pourra pas accorder d’importance une nouvelle fois à l’histoire, mais à la façon dont Jean Echenoz nous la raconte…une histoire rocambolesque, surréaliste par moments avec son style plein de trouvailles, son maniement particulier de l’écriture, la volupté des mots, la répétition .

Un an c’est un an dans la vie de l’héroïne, Victoire qui va fuir dans la panique la plus totale, croyant que son amant Félix Ferrer est mort pendant son sommeil. C’est une fuite précipitée, irraisonnée, non préparée,  encore une errance géographique et une désorientation psychologique. Comme dit justement Christine Jerusalem, une experte dans l’univers échenozien, « Un an pousse à son extrême ces « géographies du vide » en poussant le paradigme plus général d’une désorientation fondamentale ». L’impression d’errance généralisée constitutive du récit échenozien tient à la mobilité permanente et à l’instabilité chronique des points de vue, ce qui rapproche le travail de Jean Echenoz du cinéma, dont d’ailleurs, Echenoz fait une constante référence car il aime que la lecture se fasse dans tous les sens comme c’est le cas dans l’écriture.

Victoire fuit de façon étrange, non préméditée, elle vit des expériences de plus en plus under ground et le personnage de Louis-Philippe surgit dans le récit comme un diable de sa boîte, sans crier gare et le lecteur se demande pourquoi et comment. Voici la description physique du personnage page 30: Louis-Philippe avait un peu changé depuis la dernière fois. Certes il était toujours le même petit homme maigre aux épaules oubliées, aux yeux noyés de soucis sous des lunettes épaisses, au front barré de regrets, mais il avait l’air moins affamé que d’habitude et sa tenue était plus soignée…

On va revenir au livre Je m’en vais pour trouver le lien entre les deux romans: Victoire est un personnage qui apparait dans Je m’en vais page 26, amenée chez Félix Ferrer par son associé Delahaye. Nous sommes donc à rebours dans le temps, quand Victoire fait irruption dans la vie de Félix Ferrer qui était sculpteur dans Un an et tient aujourd’hui une galerie d’art moderne « qui marchote » avec l’associé Delahaye. Victoire est une belle plante qui fait impression chez le volage Ferrer et la voilà installée chez lui une semaine après. On pourrait supposer que le dénommé Delahaye n’est autre que le Louis-Philippe qui poursuit Victoire tout le long du livre Un an. Regardons de près la description physique de Delahaye page 26 : Delahaye assurait trois après-midi par semaine, une permanence à la galerie. Malgré les qualités professionnelles de Delahaye, ses apparences jouaient contre lui. Delahaye est un homme entièrement en courbes. Colonne voûtée, visage veule et moustache en friche asymétrique qui masquait sans régularité toute sa lèvre supérieure au point de rentrer dans sa bouche, certains poils glissant même à contresens dans ses narines : trop longue, elle a l’air fausse, on dirait un postiche. Les gestes de Delahaye sont ondulants, arrondis, sa démarche et sa pensée également sinueuses, et, jusqu’aux branches de ses lunettes étant tordues, leurs verres ne résident pas au même étage, bref rien de rectiligne chez lui. Puis page 28 nous apprendrons que Delahaye est de taille et de corpulence réduites, ce qui colle avec le petit bonhomme maigre aux « épaules oubliées », donc en courbes…comme le Louis-Philippe du roman antérieur. Page 29 nous avons d’autres indices : Delahaye, quant à lui, toujours mal habillé, rappelle ces végétaux anonymes qui poussent en ville, entre les pavés déchaussés d’une cour d’entrepôt désaffecté, au creux d’une lézarde corrompant une façade en ruine. Etiques, atones, discrets mais tenaces, ils ont, ils savent qu’ils ont qu’un petit rôle dans la vie mais ils savent le tenir. Si l’anatomie de Delahaye, si son comportement, son élocution confuse évoquent ainsi de la mauvaise herbe rétive, l’amie qui l’accompagne relève d’un autre style végétal. (c’est Victoire). Et page 56 de Je m’en vais, nous avons le début de Un an lorsque Ferrer fait un malaise cardiaque pendant son sommeil: un bloc de la conduction auriculo-ventriculaire  le fera paraitre comme mort et entraînera la fuite effrénée de la mystérieuse Victoire de laquelle nous n’aurons plus de nouvelles sinon de vagues évocations (et pour cause puisqu’elle est en fuite). Ferrer va vaguement rechercher Victoire, notamment dans les bars qu’elle fréquentait, comme Le Central, fréquenté aussi par Delahaye. Nous apprendrons page 70 que le dénommé Delahaye se prénomme Louis-Philippe et qu’il est décédé inopinément laissant une veuve non éplorée. Ça y est, la boucle est bouclée, le Louis-Philippe de Un an est le Delahaye de Je m’en vais et tout se tient.

A la fin du roman et après uns descente aux enfers de Victoire, celle-ci revient à son bar préféré et tombe sur Félix qui fait la cour à Hélène; Félix se montre étonné de la voir ressurgir et lui apprend alors  la mort de Louis-Philippe…

Diabolique ce Jean Echenoz; il nous sert la suite de l’histoire d’abord et les explications après, à condition de bien les chercher. Pour une fois l’histoire se tient bien, les pièces du puzzle s’imbriquent et composent une drôle d’histoire narrée dans un style inimitable et assez brillant.

Bon, il faudra lire sa dernière parution,  Envoyée spéciale, mais pas tout de suite, il me faut une pause, c’est trop smart.

UN AN, Les Éditions de Minuit 1997,  ISBN 2-7073-1587-7

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