Nous trois de Jean Echenoz

Afficher l'image d'origine Jean Echenoz est un écrivain français (Orange 1947) qui a fait des études de sociologie et de génie civil. On vient de lui décerner le huitième Prix BnF (2016) pour l’ensemble de son oeuvre. Sa technique d’écriture est particulière car il alterne les figures de style, les jeux de mots, l’ambiguïté et use d’un symbolisme autour des noms propres de personnages. On dit aussi qu’il écrit des romans géographiques car on voyage beaucoup en le lisant. Il a su décaler son univers romanesque vers la sotie ou vers les récits excentriques à la façon d’un Sterne ou d’un Diderot, d’un Perec ou d’un Queneau. C’est un romancier inventif, un champion de la toponymie, un « nouveau romancier » mais pas du tout un romancier nouveau.

Il y a quelques jours j’ai publié un billet sur un autre de ses  romans L’équipée malaise (1986) et j’écrivais que cela me donnait envie de relire d’autres livres car je me suis beaucoup amusée avec cette lecture, appréciant son style. Lire plusieurs livres à la queue leu leu d’un même auteur, c’est quelque chose que j’évite en général car il me semble que ce n’est pas rendre service ni à l’auteur ni au lecteur du blog : il y a risque de répétition et par là, de saturation. Dans le cas présent, il me semblait que la relecture d’autres livres devait se faire dans la foulée et sans tarder afin de reconnaître encore dans un texte des détails qui avaient fait mon délice et puis les règles n’existent que pour les transgresser, pardi !. J’annonce maintenant que sous peu vous aurez un billet sur Je m’en vais et pour le même motif : immersion en pays d’Echenozie, battre le fer tant qu’il est chaud.

Nous trois ( 1992) ne m’a pas déçu. C’est encore un  ouvrage qui va nous faire plonger dans ce monde echenozien avec cette fois une histoire encore plus loufoque si cela se peut, qui ne sert que de prétexte pour nous montrer un véritable festival de trouvailles lexicales, rhétoriques, narratives, toponymiques, etc. Le souci de la langue reste pour Echenoz le moteur de son écriture, il apporte un soin extrême au rythme prosodique de la phrase. Il me semble que sa lecture doit se faire au deuxième, voire au troisième degré, car le lecteur qui cherche une bonne histoire avec un début et une fin cohérentes, sera forcément un peu décontenancé. Ce livre n’est pas un livre de science-fiction, ni une histoire d’amour (on pourrait envisager une thèse sur les histoires d’amour foireuses d’ Echenoz…).

Est-ce du nouveau roman ? Je pense que oui : on sait que l’auteur appartient à l’écurie des Éditions de Minuit, véritable antre du nouveau roman. Avec l’écrivain Echenoz il y a rejet de la notion de héros, de l’omniscience de l’écrivain, de la cohérence psychologique des personnages et surtout de la vraisemblance. Les « nouveaux romanciers » renoncent au déroulement linéaire du temps, remettent en question l’intrigue traditionnelle.  Presque tout colle avec Echenoz.

Ce qui est particulier avec cet écrivain, est son humour ironique parfois déjanté et son style. Ce style, par moments très décousu, jongle avec les mots, nous sert des phrases inachevées, fait une utilisation si subtile et sui generis du langage. Ce qui est aussi très echenozien est l’influence du jazz et du cinéma dans ses écrits. Ainsi, il paraît qu’il écoutait Phineas Newborn en trio (We Three) en écrivant son manuscrit;  d’où Nous trois ? Allez savoir.

Nous trois,  d’où vient le titre? Qui sont les trois ? Il n’y a pas de ménage à trois ici, mais un manège entre trois : 1) le narrateur qui disparaît sans crier gare pendant les 3/4 du roman, qui dit « JE » (comme Jean Echenoz) et qui ressort comme un diable de sa boîte à la fin du récit, 2) le personnage principal (qui change) et 3) le lecteur. Dans une interview, on posait la question à l’auteur :qu’est-ce que ce narrateur? Jean Echenoz répondait « vous me parlez de narrateur, je vous réponds caméra, c’est à dire que « je » est en constante recherche de cadrage de ses personnages et les situe volontiers dans des endroits confinés : un appartement (avec un décor hyper-défini), une voiture, un ascenseur, une navette spatiale…Quel est le but dans les changements de narrateurs? C’est simple : déboussoler le lecteur, brouiller les pistes, déconstruire le roman, réveiller l’intérêt du lecteur.

LA TRAME : Louis Meyer est un polytechnicien spécialisé dans les moteurs en céramique, travaillant dans un centre de recherches spatiales. cinquantenaire, divorcé et collectionneur d’aventures féminines, un anti-héros bien maladroit. Il part à Marseille, ramasse sur la route une femme mutique qui ne donne pas son nom. Ils arrivent à Marseille où ils vont vivre un séisme de magnitude 7.9 sur l’échelle de Richter (un séisme d’opérette car la réalité est toute autre) et s’en tirer à bon compte sans même éprouver de la peur.

De retour à Paris ils vont se séparer. Sous peu, Meyer sera contacté par son chef (Blondel) et presque « obligé » de dire oui afin de participer à tester un orbiteur  avec un équipage totalement bancal, et vivre des expériences incroyables (et néanmoins scientifiques) dans l’espace et voyager des milliers de kilomètres pour finalement conclure qu’il faut revenir sur terre  et retomber sur ses pattes. Fin de l’aventure.

Jean Echenoz nous a servi un Meyer astronaute pour élever l’esprit et pour nous sortir ainsi de notre bassesse de terriens; de la même façon il nous a parlé d’ascenseurs et de grues (ah ! les grutiers mateurs…).

J’ai trouvé un travail intéressant écrit par Christine Jérusalem (Jean Echenoz : géographies du vide) qui est une agrégée de lettres, spécialiste d’Echenoz; elle signale une autre originalité dans ce livre : les derniers mots d’un chapitre entrent en correspondance avec les premières lignes du chapitre suivant et permettent de retisser l’unité textuelle. Par exemple, la fin du chapitre 2 met en scène les hypothèses de Meyer quand sonne le téléphone :est-ce un appel de son ex Victoria? Absolument pas crétin, dément le narrateur au début du chapitre 3. A la fin du chapitre 14 Meyer revêt un costume sombre : « le noir est salissant, c’est surtout ça le problème » commente le narrateur au début du chapitre 15. Idem pour les chapitres 25 à 26, 27 à 28 et 30 à 31.

Une curiosité qui doit avoir son explication : deux fois j’ai retrouvé le nom d’Annabel Buffet dans ce livre (page 16 et 71, la même phrase « l’édition de poche d’un roman d’Annabel Buffet« ; je l’avais remarqué aussi dans L’équipée malaise et cela m’avait paru assez incongru. Quelle  est la clef de ceci ? Encore quelque chose à creuser!

Voici un échantillon echenozien pour clore ce modeste billet : « Un peu de vin, fit Meyer. Merci, déclina la jeune femme en se servant un verre d’eau. Jamais bu d’aussi mauvaise eau municipale, observait-elle ensuite avec douceur, repoussant du bout de son soulier pointu, les questions dégonflées à ses pieds… »

Et un deuxième pour le plaisir : »Meyer, la Guyane, à première vue, ça n’emballe pas tellement, qui ne voit là qu’une langue de terre moite et pourrie de parasites, baignée de fièvres de militaires pleins de bière. Pour faire décoller nos fusées, que ne choisit-on un coin aéré, plus frais, tout aussi français. Saint Pierre et Miquelon, par exemple? Question de pognon, répondit Blondel (le chef de Meyer), vous savez bien. Pas la peine de chercher plus loin. Plus on se trouve proche de l’Équateur, plus vite on sort de l’attraction terrestre et moins ça coûte cher en carburant. De toute façon, les militaires pleins de bière s’adaptent tout aussi bien au froid (et ils boivent autre chose à la place, non?).

Et un dernier pour la route, encore sur les glaçons (cf L’équipée malaise) : « Trois heures plus tard en vue d’un verre, l’eau du bac ayant pris, Meyer démoulait les glaçons. Adoptez-moi, adoptez-moi, bondissaient joyeusement les glaçons dans leur gangue de caoutchouc, l’un d’eux sauta même s’installer dans le pli de son coude nu. Très affectueux, ce glaçon, visiblement il cherche un maître; Meyer l’adopta dans son verre, bien au chaud dans le gin-tonic« .

Rendez-vous avec Je m’en vais prochainement.

NOUS TROIS, Éditions de Minuit 1992,  ISBN 2-7073-1428-5

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