Charmer, s’égarer et mourir de Christine Orban

Afficher l'image d'origineChristine Orban est une romancière et critique littéraire française (Casablanca 1957). J’ai commenté deux de ses livres dans ce blog, Virginia et Vita en février 2012 qui se réfère aux amours tumultueuses entre Virginia Woolf et Vita Sackville-West et Le pays de l’absence en janvier 2014 autour de la maladie d’Alzheimer de sa mère. Les deux livres m’ont beaucoup plu.

Charmer, s’égarer et mourir (2016) est un livre sur la reine Marie- Antoinette (encore un livre sur cette reine) dont le titre  est tiré d’une phrase de Lamartine sur la Reine dans « Cours familier de littérature » : Elle ne sut que charmer, égarer et mourir. C’est une phrase bien trouvée. Plus de deux cents ans après sa mort, le personnage de Marie-Antoinette interpelle encore, et plus le temps passe, plus elle ressort comme une icône de femme moderne. Dans ce livre, qui n’est pas un roman historique, nous avons une analyse empathique et un regard très féminin sur certains épisodes de la vie de cette reine, sur des faits de son quotidien intime.

Je déplore quelque peu la première de couverture avec toutes les étoiles autour de la tête de Marie-Antoinette de France, donnant au livre des allures de BD, alors que nous possédons tellement d’images d’elle par les meilleurs artistes de son temps!

C’est un livre qui ne laisse pas indifférent car il est écrit avec beaucoup d’émotion et de respect envers un personnage de l’Histoire de France qui vécut comme dans un conte de fées qui aurait mal tourné. C’est intéressant de constater l’envahissement par le sujet du livre dans la vie de Christine Orban; car on sent le fort transfert qui s’est opéré au fil du temps entre cette reine malheureuse et la romancière; on sent combien Orban fut par moments totalement habitée par la personnalité de Marie-Antoinette, qu’elle appellera M.A.; elle a choisi de nous évoquer certains moments forts de sa vie : son arrivée à la cour de France à l’âge de 14 ans, ses rapports avec son époux, sa liaison avec Axel von Fersen, son arrestation et son exécution.

Christine Orban explique à un moment de la narration que l’intérêt qu’elle porte pour cette Reine, lui vint, il y a vingt ans, en lisant la très bonne biographie que nous a laissé Stefan Zweig, un livre qui fait toujours référence , écrit par un autrichien, sur cette Reine mal aimée appelée avec mépris « l’Autrichienne »,  alors que peu de Reines de France ont eu autant de sang français dans leurs veines (son grand père paternel était Leopold Joseph, Duc de Lorraine et son père, François I Duc de Lorraine).

Marie-Antoinette est née sous une mauvaise étoile. Après une enfance choyée auprès de parents qui s’aimaient sincèrement, elle fut le quinzième enfant (sur seize!) de Marie Thérèse d’Autriche. Sa mère l’a réservée pour le Roi afin de rendre plus solide une alliance avec le royaume de France. Elle est arrivée à la Cour  à l’âge de 14 ans pour être offerte au Dauphin, le futur roi, devenant ainsi la Dauphine. Comme il est étrange que sa mère, fine politicienne, n’ait pas pensé à lui donner une solide éducation politique; quel manque de clairvoyance. Car les futurs souverains n’ont pas su anticiper ni sentir que le temps de la Monarchie Absolue arrivait sur la fin : ils auraient pu sauver leurs têtes et ainsi éviter tout ce bain de sang que fut la Révolution Française.

C’est un fait avéré que la reine Marie-Antoinette était une femme malheureuse, une femme traquée, une femme insatisfaite qui a cherché à s’étourdir en dépensant beaucoup d’argent (dix mille chandelles étaient utilisées par jour à Versailles!). Le Roi a mis sept années à honorer sa couche! (l’humiliante situation avait duré sept années. Elle a affaibli le roi. Mais la reine n’a pas perdu son goût pour les sorties pour autant. Trop longtemps elle a préféré passer pour une femme volage plutôt que pour une épouse délaissée) et quelles que soient les raisons de cette anomalie et quelle que fut la pression qu’elle avait pour donner un héritier à la couronne de France, ceci n’explique pas le fait qu’elle ait vécu comme enfermée dans une  « bulle », celle de la Cour. L’étiquette de la Cour l’étouffait, une étiquette rigide du temps de Louis XIV, inchangée depuis 100 ans, et qu’elle ne supportait plus: c’était une représentation permanente qui ne lui laissait aucune vie « privée » . Elle cherchait le bonheur, comme une enfant gâtée, sans tenir compte de la réalité du royaume, sans chercher à visiter ses domaines et à connaitre ses sujets.

Page 36 une scène de l’étiquette, celle du souper du Roy…une heure de l’après-midi, il s’agit bien du dîner, le « sortir du jeûne » de la nuit. Nous sommes dans l’antichambre du grand couvert située dans l’enfilade des grands appartements de la reine. Le maître d’hôtel remet le menu à M.A.. Tout le temps du dîner, il se tient derrière elle, il lui apporte dans une boîte d’orfèvrerie ses couverts, conservés dans la salle des gardes, ordonne de servir ou de desservir. Symphonie de Delalande, un concert de trompettes, ballet de révérences, les courtisans, toujours les mêmes, ceux qui ont leurs entrées dans la chambre, s’inclinent devant le roi et la reine. M.A. et Louis XVI sont sur scène. Leur rôle consiste à se nourrir. La pièce dure quinze minutes. Potages, entrées, tourtes de volaille, de poisson, puis les viandes bouillies et légumes du potager, encore les rôtis de chapons gras, pigeons, entremets de gibier et enfin apothéose de fruits sous la forme de pâtes, de compotes… 

Comment ne pas faire un parallèle récent avec Lady Di, la malheureuse et mal aimée Lady Diana Spencer, qui se morfondait d’ennui et de solitude et que malgré des signes extérieurs d’opulence, était profondément malheureuse.

Marie-Antoinette a ouvert les yeux trop tard, après l’exécution de son mari. Toute mère peut imaginer la détresse qu’elle a senti vis-à-vis de la captivité de ses enfants, le déchirement qu’elle a du éprouver quand ses enfants lui furent arrachés. Heureusement qu’elle n’a pas connu les sévices, l’état d’abandon total, on dirait aujourd’hui la « non assistance à personne en danger » de son pauvre petit garçon Louis XVII, mort à dix ans des conséquences des sévices subis. Ceci est très bien raconté dans le livre déchirant de Françoise Chandernagor La chambre.

Marie-Antoinette, le film de Sofia Coppola de 2006, est un bonbon acidulé, magnifique, tourné dans des décors somptueux; ce film rend bien compte des années frivoles de la Reine et il montre bien les rouages méphitiques de la Cour.Afficher l'image d'origine

Une fois le livre refermé, la tristesse m’a envahi, je sentais comme une chape de plomb parce que le destin de cette femme fut atroce et tout ce que l’on pouvait lui reprocher, ne justifie en rien, le sort qui lui fut réservé, à elle, à son époux, mais surtout à ses enfants.

CHARMER, S’ÉGARER ET MOURIR, Albin Michel 2016,  ISBN 978-2-226-32583-9

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