Venises de Paul Morand

Afficher l'image d'originePaul Morand fut un écrivain, diplomate et académicien français (Paris 1888-1976), ainsi que un grand lecteur et grand voyageur. Il est considéré comme l’un des pères du « style moderne » en littérature. Il a laissé quelques 80 ouvrages. Après la deuxième Guerre Mondiale il devient, avec Jacques Chardonne, le modèle d’une nouvelle génération  d’écrivains appelée les Hussards, opposés aux Existentialistes. Pour certains, il est considéré parmi les grands écrivains du XXè siècle après Proust et Céline.

Venises est son livre le plus connu, une oeuvre assez tardive publiée en 1971 (à l’âge de 83 ans), seulement cinq années avant sa mort.

C’est une deuxième lecture pour moi, une lecture toujours différente car sédimentée par les ans, plus « pensée », alors que la première lecture était quelque peu avide, mue par la curiosité. C’est un livre écrit comme un journal de bord qui va nous relater  quelques soixante années de fréquentation entre l’écrivain et la Serenissime. Que de voyages, que de rencontres, que de réfléxions! Très peu de potins, non, le style ne s’y prête pas, car son style est assez sec, assez distant, démuni de la moindre sensibilité facile. Paul Morand ne fait étalage de rien et je pense sincèrement que les lecteurs (comme moi) qui recherchent certaines émotions ressenties lors des séjours à Venise, ne retrouveront presque rien, peu de lieux communs. Je ne suis pas déçue car la prose est de qualité, mais cela manque d’émotion.

En 1908, Morand a 20 ans, lui l’enfant unique, le solitaire, il écrit…Je veux en avoir le coeur net ; surmontant mon peu de goût pour moi même, j’ai donc pris Venise comme confidente; elle répondra à ma place. A Venise, je pense ma vie, mieux qu’ailleurs; tant pis si je montre le nez dans un coin du tableau, comme Véronèse dans La Maison de Lévi. Entre les cafés Quadri et Florian toute une société européenne vivait à Venise ses heures dernières…

Paul Morand dès 1911 parle d’un personnage lié à Venise, un Anglais excentrique, Frederick Rolfe alias le « Baron Corvo » a qui Michel Bulteau a consacré un livre, «  »Baron Corvo : l’exilé de Venise » qu’il faudrait lire un jour. Ce baron Corvo, ce fut une vie de solitude et de pauvreté, un caractère instable, excentrique, procédurier, méchant, vicieux, vindicatif; doué pour tous les arts; fâché avec tous ses amis; tireur d’horoscopes, épris du passé de l’Église, de la Renaissance; adorant les fastes catholiques, sans vocation de prêtrise, chassé de tous les collèges, des prébendes, des salons, des asiles; décevant.

En 1913 pour Morand Venise était devenue la ville la plus brillante d’Europe, une sorte de prolongement estival des Ballets russes; même origine, L’Orient. Diaghilev s’y laissait traîner par ses favoris, y traînait ses favorites toujours prêtes à le sortir de situations financières si désespérées qu’à vingt heures il n’était jamais certain de voir, une heure plus tard, se lever le rideau de ses spectacles.

En 1914 à Venise, la petite société française de sa jeunesse était devenue un cénacle littéraire. C’est à ce moment que Paul Morand parle pour la première fois  des longues moustaches, un terme qu’il a inventé en côtoyant Henri de Régnier et ses acolytes, tous français : Edmond Jaloux, Vaudoyer, Charles du Bos, Abel Bonnard, Émile Henriot, Julien et Fernand Ochsé et bien d’autres. Tous portaient la moustache fournie et soignée. Venise était La Mecque de ces délicats. Jaloux apportait son accent marseillais, Marsan ses cigares. Miomandre son érudition dansante. Henri Gonse son savoir bourru, Henri de Régnier sa silhouette de peuplier défeuillé par l’automne; homme exquis, où l’humour surveillait l’amour, ses courbes se contrariant en un ressac de contre-courbes, comme dans les bois dorés ou les stucs d’un rococo vénitien. Tous se ralliaient au fameux cri de guerre de leur maître Henri de Régnier : « Vivre avilit ». Princes de Ligne désabusés, d’une douceur sévère, avec des mots à la Rivarol, vite ennuyés, vite agacés, chevaleresques, irrités par tout ce que la vie leur refusait; ils se retrouvaient au Florian devant une peinture sous verre « sous le Chinois », comme ils disaient, ils collectionnaient les « bibelots », écritoires de laque, miroirs gravés ou cannes de jaspe. Michel Bulteau a écrit un livre sur ce club des longues moustaches, plein d’anecdotes et que j’ai commenté dans ce blog en janvier 2016.

Quelques citations sur Venise…Pour la santé de l’âme, pensais-je en quittant San Lazzaro, mieux vaut choisir une autre ville que l’androgyne Venise, « quand l’on ne sait où finit la terre, où commence l’eau »…Les maisons de Venise sont des immeubles, avec des nostalgies de bateau : d’où leurs rez-de-chaussée souvent inondés. Elles satisfont le goût du domicile fixe et du nomadisme…Comme une vieille sur ses béquilles, Venise s’appuie sur une forêt de pieux; il en a fallu un million rien que pour soutenir la Salute; et c’est insuffisant…Enserré dans les rii de Venise comme un signet entre les pages; certaines rues si étroites que Browning se plaignit de n’y pouvoir ouvrir son parapluie…

Ci-après une photo magnifique de Guillaume Crouzet :

 

VENISES, L’Imaginaire Gallimard 1971,  ISBN 2-07-024559-4

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