Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson

Afficher l'image d'origineSylvain Tesson est un écrivain et voyageur français (Paris 1972) avec une formation de Géographe et un DEA en Géopolitique. Ci-contre une photo prise à l’intérieur de la cabane de 10 mètres carrés qui l’a abrité pendant 6 mois et qui est au centre de ce livre. Sylvain Tesson a écrit par ailleurs d’autres livres autour de ses voyages/prouesses.

Dans les forêts de Sibérie  obtint le Prix Médicis essai 2011. Il narre l’exploit de Sylvain Tesson qui a vécu seul au bord du lac Baïkal entre février et juillet 2010. Tesson s’était promis lors d’une ballade sur les rives de ce lac, d’y faire un séjour de plusieurs mois et avant ses 40 ans. Pari tenu car il l’a fait à 37 ans.

Il existe aussi un très joli film, tiré de cette expérience : « 6 mois de cabane au Baïkal » , tourné par Sylvain Tesson, en co-réalisation avec Florence Tran  (voici les références :www.youtube.com/watch2v=5LO9zHEKqes).  Ce film, d’une durée totale de 51 minutes et 25 secondes, je le recommande vivement aux gens intéressés par cette lecture : les images viennent compléter le texte et le lecteur peut matérialiser ce que fut la vie de Tesson pendant 6 mois, mais aussi il peut entendre « parler » la glace du lac Baïkal (…la glace craque. Des plaques compressées par les mouvements du manteau explosent. Des lignes de faille zèbrent la plaine mercurielle, crachant des chaos de cristal), apercevoir la forêt autour de la cabane, constater la rudesse et la solitude de tels parages par moins 30 degrés Celsius,  avec des voisins à une journée de marche  vers le sud ou à 5 heures vers le nord.

Le lac Baïkal ce sont 700 kilomètres de long sur 80 de large et un kilomètre et demi de profondeur ! Il repose à 450 mètres d’altitude. Ce lac existerait depuis 25 millions d’années avec une épaisseur de glace en hiver de 1,10 mètres. La cabane de Tesson se situait au nord de la réserve Baïkal-Lena, un ancien abri de géologue construit dans les années 80, enfoui dans une clairière de cèdres d’où le nom sur les cartes de « cap des Cèdres du Nord ».

Sylvain Tesson écrit que rouler sur ce lac gelé a été pour lui une transgression, l’impression de briser un tabou. L’habitation s’appuyait sur le pied de versants hauts de 2000 mètres avec la taïga qui monte vers le sommet et capitule à 1000 mètres. Au delà, c’est le règne de la pierre, de la glace, du ciel. Rapportée à la violence des tempêtes, la cabane est une boîte d’allumettes. Fille de la forêt, destinée à la pourriture : les rondins de ses murs étaient les troncs de la clairière. Elle retournera à l’humus quand son propriétaire l’abandonnera. Elle offre dans sa simplicité une protection parfaite contre le froid saisonnier. Elle n’enlaidit pas le sous-bois qui l’abrite. Avec la yourte et l’igloo, elle se dresse sur le podium des plus belles réponses humaines à l’adversité du milieu.

Les motivations de Tesson sont bien expliquées: il s’est mis dans des conditions extrêmes pour se prouver d’abord quelque chose à lui même, se retrouver (…je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieure…) ; pour cet exploit il a fait preuve de témérité. Pour tenir le coup pendant ce long et rude hiver, il s’est donné des moyens peu orthodoxes comme de boire sec (vodka), boire des litres de thé à la façon des russes,  fumer à la chaîne et s’entourer de lecture, une lecture dont j’imagine qu’il a mis longtemps à choisir avec soin. Et s’il n’a pas déraillé c’est parce qu’il s’est imposé une discipline de vie immuable et assez sévère allant de l’entretien de la cabane, jusqu’à l’exercice physique forcé (une heure et demie de marche en raquettes dans la forêt chaque jour).

Le livre est très intéressant parce que l’aventure de Tesson est expliquée jour à jour par la tenue d’un cahier de route où il couche sur le papier ses pensées du jour, ses doutes, ses constatations par rapport à une nature inclémente. Cet homme a voulu apprivoiser le temps qui passe pour mieux se connaître. En vivant si proche de la nature cela l’a fait apprécier de petits riens comme l’approche d’une mésange, la contemplation du paysage à travers sa fenêtre, la progression des rais du soleil sur la nappe plastique, la chaleur bienfaisante de son poêle, ses ablutions une ou deux fois par semaine dans le banya (l’étuve-cabanon, avec un poêle qu’il faut chauffer 4 heures) , la présence d’animaux et,  pour une partie du séjour, la présence de deux chiots : Aïka et Bêk. L’imprévu de l’ermite sont ses pensées…Elles seules rompent le cours des heures identiques. Il faut rêver pour se surprendre…

Ce confinement prolongé s’est traduit par des transformations de son corps : au bout de quelques jours, je remarque les premières transformations de mon corps. Les bras se gonflent, les jambes se musclent. Mais le ventre se relâche et la peau blanchit. La tension diminue, le cœur ralentit : confiné dans un espace réduit, j’apprends à faire des gestes lents. L’esprit lui-même s’assoupit. Privé de conversation, de contradiction et des sarcasmes des interlocuteurs, l’ermite est moins mondain, moins rapide que son cousin des villes. Il gagne en poésie ce qu’il perd en agilité.

Malgré l’éloignement de la cabane, il n’a pas manqué de visites et il en a rendu quelques unes même si cela lui coûtait trois jours de marche sur la lac Baïkal gelé. Les temps modernes lui ont apporté des liaisons téléphoniques satellitaires et de l’énergie grâce à des panneaux solaires. La nourriture et l’eau ont été aussi des préoccupations de chaque jour. Il fallait s’avancer sur le lac gelé, faire un trou circulaire  pour puiser l’eau à trente mètres du rivage (la couche de glace se reforme pendant la nuit) et l’apporter clopin-clopant dans la cabane par moins 30-40 en hiver…Le moindre geste dans de tels parages revêt une autre signification et demande de brûler beaucoup d’énergie. (…habiter joyeusement des clairières sauvages vaut mieux que dépérir en ville…quand on est reclus dans un bois, il n’y a que le soleil dont on supporte l’intrusion…). Tous les personnages qu’il va approcher pendant son séjour ce sont des personnes assez spéciales, aimant la solitude et trimant dur, mais ayant tous un point commun : la détestation de la ville. Ce sont des personnalités fortes, des slaves qui vivent dans la totale démesure des lieux, mais des gens très chaleureux.

En conclusion, pour Tesson la vie en cabane est un papier de verre. Elle décape l’âme, met l’être à nu, ensauvage l’esprit et embroussaille le corps, mais elle déploie au fond du cœur des papilles aussi sensibles que les spores. L’ermite gagne en douceur ce qu’il perd en civilité. S’il veut garantir sa santé mentale, un anachorète jeté sur un rivage doit habiter l’instant. Qu’il commence à échafauder des plans, il versera dans la folie. Le présent, camisole de protection contre les sirènes de l’avenir.

Je suis venu ici sans savoir si j’aurais la force de rester, je repars en sachant que je reviendrai. J’ai découvert qu’habiter le silence était une jouvence. J’ai appris deux ou trois choses que bien des gens savent sans recourir à l’enfermement. La virginité du temps est un trésor. Le défilé des heures est plus trépidant que l’abattage des kilomètres. L’œil ne se lasse jamais d’un spectacle de splendeur. Plus on connait les choses, plus elles deviennent belles. J’ai été libre car sans l’autre, la liberté ne connait plus de limite.  J’ai tué le désir de l’avenir. J’ai respiré l’haleine de la forêt et suivi l’arc de la lune. J’ai peiné dans la neige et oublié la peine au sommet des montagnes. J’ai admiré la vieillesse des arbres, apprivoisé des mésanges, saisi la vanité de tout ce qui n’est pas révérence à la beauté. J’ai connu des semaines de neige silencieuse. J’ai aimé avoir chaud dans ma hutte pendant que la tempête déchaînait sa rage. Il est bon de savoir que dans une forêt du monde, là-bas, il est une cabane où quelque chose est possible, situé pas trop loin du bonheur de vivre.

Un grand merci à toi Catherine S. pour m’avoir conseillé cette lecture différente.

DANS LES FORÊTS, Folio 5586, 2013 (Gallimard 2011),  ISBN 978-2-07-045150-0

2 réflexions sur “Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson

  1. Fort de l’expérience de ses précédentes expéditions, Philippe tesson, écrivain -voyageur, a préparé son séjour en Sibérie avec toute la minutie d’un explorateur ayant déjà affronté la solitude et les situations extrêmes.Mais  » Dan les Forets de Sibérie » c’est un voyage statique qu’il entreprend .
    En fait s’il reste immobile c’est le paysage qui se meut autour de lui à chaque instant, le lac est est une scène où la lumière et la glace jouent sans cesse un spectacle hypnotisant que Philippe Tesson décrit de façon magistrale.
    Au fil des pages la nature est omniprésente, elle sublime la solitude de l’écrivain ,l’apaise l’inspire et lui procure une sorte de bonheur de vivre communicatif.

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