Venise de Jean Lorrain

Description de cette image, également commentée ci-après Jean Lorrain est le nom de plume de Paul Alexandre Martin-Duval, un écrivain français (Fécamp 1855-Paris 1906) qui fut un écrivain scandaleux de la Belle Époque: il affichait avec tapage son homosexualité, son dandysme et  son esthétisme pas toujours de bon goût. Il a failli se battre en duel avec Guy de Maupassant et il s’est battu en duel avec Marcel Proust, un camarade d’enfance. Il fait partie de la littérature française dite de « fin de siècle »; c’est un écrivain décadent où le décadentisme est un mal de la fin de siècle qui ressemble un peu au baroque.  Le décadentisme était pour Baudelaire le symptôme du raffinement, du fignolé, de l’épuisement.

En 1896 il figure sur la liste des premiers membres de l’Académie Goncourt.

Il effectue un premier voyage à Venise en 1898  retournant en 1901 et 1904; il a laissé  ses premières impressions sur la Sérénissime dans un petit livre de 88 pages  intitulé « Venise » ; elles furent grandioses et réveillèrent en lui une plume  inspirée d’un grand lyrisme. Venise a été publié en deux livraisons dans la Revue illustrée (1er et 15 avril 1905).

Voici un petit poème de Jean Lorrain sur Venise : Venise flotte au loin, immense gemme éclose / dans la splendeur d’un soir d’azur mauve et d’or rose, / Venise, ô perle blonde, ô fabuleux décor !

Mais Venise est encore plus qu’un décor fastueux de rêve et de mélancolie, Venise, c’est de l’histoire, ce sont des conquêtes, des batailles, des luttes, des triomphes et des agonies; Venise, c’est la République, c’est à dire le livre d’or de la première noblesse marchande et guerrière du Moyen Âge et de la Renaissance; Venise, c’est le conseil des Dix, la ville livrée aux meurtrières ambitions des familles patriciennes comme aux basses vengeances des époux jaloux, la ville des sbires et des amours violentes, tragiques et fastueuses aussi des dogaresses et des courtisanes; c’est le pays de la terreur, des dénonciations, des arrestations arbitraires et des morts subites, la cité des gondoles, du silence et du mystère, des enlèvements nocturnes et des inexplicables disparitions; mais ce sont aussi des siècles de guerre contre le Turc, les victoires de la République érigée en sentinelle de la chrétienté, ses résistances héroïques contre la levée en masse de l’Orient, et ce sont les Mocenigo et les Dandolo, Zara et Lépante, les intrigues autour du trône et de la main de la reine de Chypre, le roi de Pologne à Saint-Marc et les fiançailles de Doge avec la mer, le solennel et le grandiose du geste héréditaire des Grimani et des Doria, laissant tomber l’anneau ducal dans la pâleur bleutée de l’Adriatique. C’est aussi toute cette pompe, toute cette gloire et tout ce passé inscrits en peintures flamboyantes, aujourd’hui éteintes et noircies, dans plus de cent églises et de mille palais; Venise, ce sont les plafonds du Véronèse, les fresques du Tintoret, les coulées d’or sur fond d’outremer du Titien, du Giorgione, et du Bordone aussi, les vierges mystiques de Bellini, les saintes raides de brocarts et les Saint Michel à profil de jeunes dieux, lys d’autels et d’alcôves, du divin Carpaccio, et, dans des ciels de soie nacrée, les nudités volantes et les chairs de fleur des nymphes et des religieuses de Jacopo Tiepolo; et Venise, c’est bien encore autre chose, car Venise a son quai des Esclavons, sa Marine, son Arsenal, son port fourmillant aujourd’hui de cheminées et de vergues, sa Giudecca pareille à un bras de Tamise dans la fumée de ses steamers, son grand canal, cette allée de palais où d’authentiques fantômes rôdent encore en plein jour, et Venise possède encore mieux : elle a ses îles de pêcheurs, ses cités mourantes, ses couvents d’exils de la grande lagune, Chiogga, Murano, Burano, Torcello et Mazzorbo, et cette fleur de solitude et de marécages, San Francesco del Deserto, décombres à demi enlisés dans la boue malsaine de la lagune, mais enflammés sous l’or des crépuscules de couleurs si éclatantes, et riches d’un tel passé, que leur misère est une magnificence de plus dans leur grandiose abandon… Tout est dit sur Venise dans ce paragraphe sous forme de litanie incantatoire (page 14). Très beau et assez complet.

Ah ! ce premier soir à Venise, le féerie de tous ces campaniles et de tous ces balustres de marbre surgis, on aurait dit, du sortilège de l’eau et de la nuit, leurs mystérieuses éclosions dans un invraisemblable ciel d’un bleu noir, tout pommelé de nuées de givre, et sur la lagune, enchantée de clair de lune, le glissement silencieux des gondoles (page 33).

On voudrait tout citer, il y a des paragraphes envoûtants, magiques, je vous laisse quelques plaisirs de découverte.

VENISE, Éditions La Bibliothèque 2001,  ISBN 2-909688-12-7

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